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Full text of "Essai sur l'éloquence de la chaire"

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LE CARDINAL MAliUV ^^^ 



A PARIS, 



CHEZ LEFÈVRE, ÉDITEUR 

BIF. r.E I.'ÉPERO>, (">. 

18iM. 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/essaisurlloqueOOmaur 



AVÂAT- PROPOS 

DE l'kdition de 1827. 



On avait souvenl réimprimé ce recueil, et toujours à mou 
insu, quand j'en publiai moi-même une édition en 1810. 
Tous les écrits dont il était composé reparurent alors avec 
des développements nécessaires, des corrections importantes 
et des additions très considérables, h" Essai sur VEloquence, 
augmenté de plus des deux tiers, devint en quelque sorte un 
ouvrage nouveau. Mais, quoique la doctrine en fût beaucoup 
plus étendue et plus motivée, le fond resta encore le même, 
sans aucun changement essentiel, ni dans les principes, ni 
dans les jugements oratoires qui en forment le véritable es- 
prit littéraire. 

Cet Essai n avait été d'abord destiné qu'à ma seule in- 
struction. Quaud j'eus ainsi raisonné mes études et ma mé- 
thode, on crut que mon travail pourrait être utile aux jeunes 
orateurs qui voudraient suivre la même carrière. Je trouvai 
dans ces cahiers d'observations journalières un ensemble, et 
un traité presque tout fait sur Téloquence sacrée. La marche 
progressive de mes premières idées a été pour moi une espèce 
de voyage littéraire, dont les souvenirs me retraçaient les 
jouissances de mon travail, et les motifs de mes 0[)inio!is sur 
l'art oratoire, soit dans le cours de mes lectures raisonnées 
dont j'avais conservé des extraits, soit dans les leçons encore 
plus instructives que fournit l'exercice habituel du ministère 
de la parole. 

Quoique cet ouvrage soit spécialement approprié aux can- 
didats de la chaire, les préceptes de l'art d'écrire, les princi- 
pes de la composition, les règles du bon goût, et presque 
toute la théorie de l'art oratoire, s'appliquent également à 
tous les genres de littérature, et peuvent, pour ainsi dire, 

i 



l 



2 AVANT-PROPOS. 

intéresser autant nos jeunes écrivains que les orateurs enx- 
mêmes. 

En essajant rie tracer la route de l'éloquence, on doit se 
proposer d'en exciter le goût, jjlutôt que d'en rappeler les 
éléments. Une exposition sèche des règles fatigue plus Tes- 
prit qu'elle ne Téciaire, et leur multitude embarrasse l'inex- 
périence sans rien inspirer au talent. Les traités didactiques 
n'ont jamais formé un seul orateur Les leçons des rhéteurs, 
qui sont l'objet des premières études, ressemblent le plus 
souvent aux réponses des anciens oracles qui enveloppaient 
la vérité de nuages et de ténèbres. 

Pour jeter plus de lumières sur la route des orateurs, il 
J'aut donc les environner sans cesse d'exemples toujours pins 
instructifs que les préceptes. La multitude, le choix et la 
nouveauté des modèles que nos grands maîtres ont .fournis 
à presque tous les chapitres de V Essai sur r Éloquence, don- 
nent lieu d'espérer qu'un genre si précieux d'intérêt ne 
saurait manquer à cet ouvrage. Nos orateurs du premiei' 
ordre, et surtout Bossuet, qui est à leur tète, y sont cités :i 
chaque page, soit pour révéler de nouvelles beautés cachées 
dans leurs compositions, soit pour signaler des morceaux 
importants, qui n'ont pas été remarqués, soit mèmequelque- 
lois pour indiquer des fautes que l'autorité d'un grand nom 
rendrait contagieuses, et qu'on peut discuter avec un respec- 
tueux esprit de critique, qui devient alors un hommage de 
plus qu'on rend à leur mémoire. Mais si l'on s'est quelque- 
fois permis de relever des fautes assez généralement ignorées 
dans les productions des grands maîtres, on a justifié cette 
lil)erté légitime de la critique par le plus grand zèle à les 
venger des reproches injustes qui ont été faits à leurs chefs- 
d'œuvre. Quelq^ies discours assez généralement inconnus, 
niais dignes d'être comptés parmi nos trésors oratoires, at- 
tendaient depuis longtemps la justice qu'on se plnît à leur 
rendre dans le cours de ces observations, et n'avaient besoin 
que d'être reproduits en partie sous Ijs yeux des Français, 
pour se recommander d'eux-mêmes à l'admiration jjublique. 

Les sermonnaires étrangers sont jugés, dans VEssai sur 
rEloque/ice, avec autant d'impartialité que nos orateurs fran- 
çais. On s'est borné aux plus célèbres prédicateurs de l'Italie 



AVANT-PRUPUS. 3 

ot de rAngk'len'c, selon le degré d'estime et d'intérêt qu'ils 
peuvent inspirer aux jeunes orateurs. Les lecteurs qui vou- 
dront approfondir cette élude comparée pourront aisément 
recourir aux ouvrajies qu'on leur désigne, en choisissant les 
plus estimés dans la carrière de la chaire parmi ces doux 
nations, les seules de l'Europe qui méritent d'être nommées 
on France avec quelque estime dnns l'histoire de réloqnencc 
sacrée. Les juiiemeuts hasardés parmi nous avec tant de lé- 
gèreté sur quelques prédicateurs anglais, qu'on n'a pas craint 
de comparer et même de préférer à nos immortels orateurs, 
seront relevés dans cet Essai axec la justice que réel. une de 
la vérité l'intérêt de la gloire nationale, pour défendre les 
droits et l'incontestable prééminence de nos grandsiiommes. 
On neblesserait jamais dans ses compositions ni la hingue, 
ni le goût, ni les bienséances, si l'on exerçait une critique 
aussi délicate et aussi sévère en revoyant ses proi)res onvru- 
ges, qu'en examinant les productions d'autrui, surtout de ses 
rivaux. Mais cette sagacité n'a encore été donnée à aucun 
écrivain, puisqu'il n'en existe pas un seul auquel on ne 
puisse reprocher des fautes, ou des redondances, ou des né- 
gligences de style dans un travail de longue haleine. Cette 
observation explique le grand sens du conseil de Boileau, 
quand il exhorte les auteurs ci faire choix d'un censeur dont 
le goût se montre toujours pur et inexorable, sans être ja- 
mais ni pointilleux ni timide, 

Et dont le crayon sûr d'abord aille chercher 
L'endroit que l'on sent faible, et qu'on veut se cacher. 

Art poétique, chant IV. 

Le sujetdecetouvrageest d'autant plusintéressant, qu'il est 
bien peu d'études plus philosophiques sans doute, que d'ap- 
profondir et d'expliquer tout ce qui doit plaire ou déplaire 
dans un orateur. L'abbé Batteux doit aux anciens cet heu- 
reux aperçu', dont il se fait honneur en ne les citant pas. 
C'est en effet, selon l'observation judicieuse de Denys d'Ha- 
licarnasse et de Cicéron, la plus curieuse et la plus instruc- 
tive métaphysiciue de l'esprit humain, que de remonter ainsi 
à la source et aux principes du vrai beau dans tous les gen- 



i AVANT-PROPOS. 

res, et de développer les jouissances du bon goût par l'ana- 
lyse raisonnée des plaisirs de l'esprit. On ne saurait éprouver 
rini pression de ces beautés originales, et en avoir tout le 
sentiment, que lorsqu'une méditation profonde peut nous 
rendre raison des jugements savants d'une saine critique, 
dont les observations deviennent pour ainsi dire palpables, 
quand on sait confronter les règles de lart avec les compo- 
sitions des grands maîtres. 

La chaîne de nos orateurs sacrés semble menacée d'une 
interruption déjà trop sensible. Il faut donc renouer les étu- 
des de la génération actuelle aux chefs-d'œuvre du genre, 
et signaler tous les grands anneaux auxquels on doit se rat- 
tacher, pour en perpétuer l'éclat et la solidité. Aussi n'a-t-on 
néglige dans cet Essai aucune occasion de conserver toutes 
les traditions de la chaire, lescjuelles se perdraient infailli- 
blement, si l'on diflérait plus longtemps de les recueillir; et 
c'est ce qu'on a fait sur lu foi des successeurs de Massillon, 
<iui ont eu le plus de succès dans cette carrière. Aucun pré- 
dicateur n'a songé à perpétuer le souvenir de ces anecdotes 
historiques, sans les([uelles plusieurs beautés du premier 
ordre, cachées dans les monuments oratoires du siècle de 
Louis XIV, ne seraient plus intelligibles pour la postérité. 
On était encore assez généralement instruit, il y a quarante 
ans, de ces Iradilious orales qui ne sont consignées encore 
nulle part, et dont il ne resterait bientôt plus de vestige. No^ 
plus grands orateurs ne publièrent pas eux-mêmes leurs 
sermons. Les éditeurs chargés de ce soin n'ont jamais songé 
à y joindre un commentaire opportun, qui aurait ajouté 
beaucoup d'instruction et d'intérêt à la lecture de Bossuet, 
de Bourdaloue et de Massillon. Tout ce (jui intéresse un 
genre de littérature dans une période à jamais mémorable 
de gloire, appartient éminemment à l'histoire littéraire de 
cette époque, et doit être transmis à l'émulation des âges 
suivants. 

Quelque désir qu'on ait d'exciter une honorable émulation 
dans tous les domaines de l'éloquence, cet Essai contient 
très peu d'additions aux articles qui concernent les orateurs 
du barreau. Ce sujet a été complètement traité par Quinti- 
lien, qui en a fait l'unique objet de son Institution del'Ora- 



AVANT-PROrOS. 5 

leur. La chaire elle-nii'me ii"a jamais eu pour rinstrucliou 
de ses candidats uu livre eU ineulaire ({u'ou puisse comparer 
à ce chef-d'œuvre de l'anli(iuilé, qui leur sert encore d'ou- 
vrage classique, et dont les excellents principes consacre- 
ront toujours notre doctrine sur l'ékxpience sacrée. 

Si Ton voulait approprier spécialement les leçons de l'art 
oratoire au harreau, cette matière mériterait d'être traitée 
par un homme de talent et de goût qui aurait longtemps 
suivi les audiences, et qui même y aurait obtenu des succès 
assez imposants pour accréditer ses conseils et sa méthode 
par toute l'autorité de sa renommée. Rien ne serait plus 
honorable pour un avocat justement célèbre au barreau, et 
noblement jaloux d'eu élever les triomphes oratoires au ni- 
veau de notre gloire littéraire, que de tracer la roule, de ré- 
véler les secrets de son art, et de chercher à multiplier les 
chefs-d'œuvre de ce genre, en réunissant tous les résultats de 
ses éludes, de son assiduité au Palais, et de sa propre expé- 
rience, dans un manuel elo(iuent ])ropre à naturaliser la vé- 
ritable éloquence au milieu du sanctuaire des lois. 

Celte carrière fournirait jus(ju'à présent très peu de cita- 
tions dignes de servir de modèles : on n'en trouverait guère 
d'exemples que dans les défenses du surintendant FouqueL 
par Pélisson. Il en est des avocats qui improvisent avec le 
plus de succès leurs plaidoyers et leurs répliques, comme des 
acteurs qui obtiennent le plus d'applaudissements au théâ- 
tre : celle gloire éphémère meurt avec eux, parcequ'elle n'a 
point d'autre consistance que le souffle fugitif de la parole 
<}ui s'évapore dans les airs. Quelque analogie qu'il y ait entre 
les deux genres des prédicateurs et des avocats, sous tous les 
rapports de l'art d'écrire, de disposer et d'enchaîner ses 
preuves, de propager et de soutenir ses mouvements oratoi- 
res, les règles de l'éloquence sacrée ne sauraient suppléer 
entièrement à la méthode et à la connaissance du barreau. 

Puisse cet ouvrage ranimer et fixer dans les bons principes 
de l'antiquité et du grand siècle le goût de l'éloquence sa- 
crée! L'époque actuelle me semble éminemment propre à 
électriser les âmes d'une noble ardeur, qui peut seule donner 
cette impulsion et cette direction aux talents' vers les travaux 
et les succès de la chaire. Quelle période de notre histoire 



^' AVANT-PROPOS. 

put jamais, en etret, promettre autant d'illiistration à la 
Franco dans cette carrière, on la supériorité dont .die jouit 
«leja 1 eleve au-dessus de toute esi-èce de parallèle et de con- 
currence? 



ESSAI 

SUR 

L'ÉLOQUENCE 

DE LA CHAIRE. 



1. Objet de cet ouvrage. 

C'est sans doute une grande et belle institution, 
que d'avoir réuni les hommes dans un temple pour 
les instruire de leurs devoirs ; d'avoir établi des cours 
publics d'entretiens approfondis entre la religion et la 
conscience ; d'avoir contre-balancé l'impunité du pré- 
sent par la justice de l'avenir; d'avoir armé les ora- 
teurs sacrés de toute la puissance de la parole, pour 
combattre les vices, éveiller la foi, remuer le cœur, 
ébranler l'imagination, subjuguer la volonté, et en- 
chaîner toutes les passions sous le joug de la loi par 
les liens les plus intimes des intérêts éternels; d'avoir 
appelé chaque héraut de l'Évangile à une si haute 
mission, en lui disant : Viens occuper dans le sanc- 
tuaire la place de Dieu lui-même; toutes les vérités 
morales t'appartiennent ; tous les hommes ne sont 



8 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

plus (levant toi que des pécheurs et des mortels; et 
les dépositaires du pouvoir ne se distinguent à ta vue 
(jue par de plus grandes obligations, de plus redouta- 
bles dangers, et la perspective d'un plus sévère juge- 
ment. Découvre à tes auditeurs le tribunal suprême 
de la justice, les asiles de Fliumanilé souffrante, les 
chaumières, les tombeaux, les abhnes de l'éternité; 
et fais-en sortir des leçons utiles à la terre, en forçant 
l'homme de devenir lui-même son accusateur et son 
juge dans le secret de ses pensées et dans la solitude 
de ses remords. 

Tel est le tableau que présente le ministère évan- 
gélique; de sorte que si cette méthode d'instruction 
n'existait pas dans le christianisme, il faudrait l'y in- 
troduire pour l'avantage du genre humain. 

Mais ce que la chaire offre de divin dans l'écono- 
mie de la religion ne saurait être l'objet d'un traité 
didactique : on ne doit s'y occuper que des moyens 
humains dont l'art oratoire peut renforcer un si au- 
guste ministère. Dès que les hommes sont assemblés 
pour entendre un orateur, le seul instinct de la sensi- 
bilité devient pour eux l'oracle du goût. Ils se com- 
muniquent tous les mouvements qu'ils éprouvent. Ils 
apprécient l'éloquence par le sentiment, qui en est le 
meilleur juge; et le jugement qu'ils prononcent aus- 
sitôt sur l'effet d'un discours, en se livrant aux émo- 
tions continues et aux explosions soudaines qu'un 
prédicateur excite dans les âmes, devient le plus sur 
et le plus glorieux suffrage qu'il puisse jamais ob- 
tenir. 

Voici, d'après cette esquisse, l'idée générale qu'on 
peut se former de l'éloquence delà chaire. 



DE LA CHAIRE. 9 

II. Image de l'éloquence de la chaire. 

Un homme sensil)le voit son ami engagé dans quel- 
ques desseins contrairesàson intérêt ou à ses devoirs: 
il veut l'en détourner; mais il craint d'éloigner de 
lui sa confiance par une opposition trop brusque : il 
s'insinue donc avec douceur; il ne combat pas d'abord, 
il discute. On ne lécoute point; il ne demande quà 
être entendu : il prend l'accent de la pitié; et peu à 
peu il expose ses raisons, en présentant les arguments 
de l'évidence avec la réserve du doute. On ne lui ré- 
pond rien, on feint de ne pas le comprendre. Alors il 
se plaint, non de l'obstination, mais du silence; il va 
au-devant de toutes les objections, et les réfute. 
Animé du zèle indulgent de l'amitié, il est loin de 
prétendre à briller par l'esprit : il ne parle que le 
langage du sentiment. Bientôt, sur d'intéresser, il 
s'interdit tout reproche ; il découvre le précipice aux 
yeux de son ami, et lui en montre toute la profon- 
deur pour assaillir en lui l'imagination, la plus faible 
mais la plus vive de nos facultés. C'est avec ce ressort 
qu'il parvient à l'ébranler; il s'abaisse jusqu'à la sup- 
plication, et donne un libre cours à ses soupirs et à 
ses plaintes. C'en est fait, le cœur cède, la vérité 
triomphe, les deux amis s'embrassent, et c'est à l'élo- 
(juence d'une persuasive tendresse que la raison et la 
vertu doivent l'honneur de la victoire. Orateur chré- 
tien ! voilà Aotre premier modèle dans l'art de prépa- 
rer et de graduer les triomphes de l'éloquence sacrée. 
Cet homme compatissant qui doit s'attendrir pour 
convaincre, c'est vous-même; cet ami qu'il faut 
émouvoir pour le gagner, c'est votre auditoire. 

Eh! que dis-je? Une mission toute divine va-t-elle 



dO ESSAI SUR LËLOQUE.NCE 

donc se borner aux artifices d'un rhéteni? Non, sans 
doute. En présentant ainsi à votre talent des précep- 
tes en exemples, ou plutôt en action, j'ai voulu vous 
faire envisager les moyens d'insinuation oratoire, que 
développe cette allégorie ; mais je sens que je dégra- 
derais trop votre ministère, si je n'établissais point 
sur les marches du trône même de Dieu le solide 
point d'appui du levier que la religion met entre vos 
mains pour enlever à la fois tous vos auditeurs. N'a- 
vez -vous donc que des motifs humains à développer 
dans la chaire où vous exercez l'autorité du juge su- 
prême de l'univers? N'en connaissez-vous donc point 
d'autres étrangers et supérieurs aux intérêts de la vie 
présente? Et ne sentez-vous pas combien vous affai- 
bliriez le ressort tout puissant de votre éloquence, si 
elle oubliait qu'elle emprunte toute sa force des sou- 
venirs })rofonds de la conscience, et de l'imposante 
perspective de la mort et de l'éternité? 

Aous voilà donc placé entre le ciel et la terre, 
connue le défenseur de tous les droits du Créateur et 
de tous les intérêts des créatures. Vos auditeurs, dès 
lors, ne sont plus à vos yeux qu'un seul individu, 
qaun seul être collectif qui les réunit, et les repré- 
sente tous avec la plus exacte ressemblance. 

m. Des moyens de convaincre une grande assemblée. 

En effet, il n'existe en quelque sorte, par cette 
fiction oratoire, qu'un seul homme pour l'orateur, 
dans la multitude qui l'environne; et, à l'exception 
des détails qui exigent quelque variété pour peindre 
les passions, les états, les caractères, il ne doit parler 
dans sa composition qu'à un seul auditeur, à un seul 



DE LA CHAIRE. H 

infortuné, à un seul coupable, dont il déplore les éga- 
rements, les désastres, les erreurs, les peines, les mi- 
sères ou les vices : cet h(tinine est pour lui comme le 
démon de Socrate, qu'il voit toujouis debout, toujours 
à ses côtés, et qui tour à tour s'attendrit ou s'irrite, 
résiste ou promet, shumilie ou se courrouce, et ne 
cesse de lui répondre que pour l'interroger. C'est lui 
([u'il ne faut jamais perdre de vue quand on compose, 
jus(|u'à ce que l'on parvienne à triompher de ses pré- 
jugés, de ses inconséquences et de ses travers. Les 
raisons qui seront assez persuasives pour surmonter 
sa résistance individuelle, suffiront pour subjuguer la 
plus nombreuse assemblée. L'orateur tirera môme de 
nouveaux avantages d'une grande affluence, où toJis 
les mouvements excités à la fois, comme les vagues 
d'une mer agitée ({ui s'entre-choquent de tous les cô- 
tés, multiplieront les triomphes de l'art, en formant 
une espèce d'action et de réaction entre l'orateur et 
l'auditoire. C'est dans ce sens que Cicéron a raison 
de dire* que nul homme ne peut être éloquent sans une 
multitude qui Vécoutc ^ L'auditeur venait entendre 
un discours; mais dès qu'il paraît, l'orateur le prend 
à partie : il l'accuse, il le confond : il lui parle, tantôt 
comme sou contident, tantôt comme son médiateur,, 
lantôl connue un juge. Voyez avec quelle adresse il lui 
dévoile ses sentiments les plus cachés, avec quelle saga- 
cité il lui révèle ses pensées les plus intimes, avec quelle 
force il anéantit ses excuses les plus séduisantes. Le 
coupable se reconnaît : une attention profonde, l'ef- 
froi, la confusion, le remords, tout annonce que To- 

1 •' Orator sine muititudine audiente eloquens esse non potest. » 
Brutus, 338. 



12 ESSAI SUR L'ÉLOQUEXCE 

rateur a deviné, dans ses méditations solitaires, le se- 
cret des consciences. Alors, pourvu qu'aucune saillit* 
ingénieuse ne vienne émousser les traits de Télo- 
quence chrétienne et refroidir cette sainte émotion des 
cœurs, la parole évangélique se grasera plus avant et 
achèvera son œuvre. Vous verrez encore, il est vrai, 
dans le temple, des milliers d'auditeurs; mais il n'y 
aura plus qu'une seule pensée, un seul intérêt, un 
seul sentiment; c'est-à-dire, Dieu et le pécheur, ou 
plutôt le repentir et la clémence. Je me trompe : le 
ministre de la parole, devenu ainsi un ange de consola- 
tion, se confondant avec son auditoire, qui réagira puis- 
samment sur lui-même, mêlera de douces larmes de 
joie aux pleurs attendrissants de l'amour, qui scelle- 
ront le pacte solennel de la miséricorde ; et tous ces 
individus réunis reproduiront devant vous, pour 
l'honneur immortel d'un si heau ministère, l'honnue 
idéal que l'orateur avait présenta sa pensée pendant 
la composition de son discours. 

IV. Des avantages de l'orateur qui s'étudie lui-même. 

Mais où chercher cet homme abstrait, cet interlo- 
cuteur fictif, ainsi formé de tous ces traits divers, sans 
s'exposer à peindre un être chimérique? Où trouver 
ce fantôme, cette espèce de simulacre d'atelier, dans 
lequel tous peuvent se reconnaître, sans qu'il ressem- 
ble individuellement à personne? Où le trouver? Dans 
votre propre cœur. Descendez-y souvent, parcourez- 
en tous les replis: c'est là que vous découvrirez, et 
les prétextes des passions que vous voulez combattre, 
et l'origine des faiblesses et des contradictions que 
vous devez nous développer pour nous en guérir. 



DE LA CIlAIIli:. 10 

Massillon avouait sans détoui* que c'était celui de ses 
livres ({ui l'avait le plus instruit; et le peintre le plus 
lidèle du cœur humain, l'éloquent et pieux Ilacine, 
se vit honoré du plus digne éloge que puisse ol)tenir 
un écrivain moraliste, lorsqu 'après avoir entendu ces 
deux vers de ses cantiques : 

Mon Dieu 1 quelle guerre cruelle ! 
Je trouve Jeux hommes en moi, 

Louis XIV dit aussitôt : Je connais bien ces deux hom- 
mes-là. 

Il faut donc rentrer ainsi en soi-même pour être 
éloquent. Aussi les premières productions d'un jeune 
orateur sont-elles ordinairement trop recherchées, 
parceque son esprit, toujours tendu, fait des efforts 
continuels, sans oser s'abandonner jamais à la simpli- 
cité de la nature, jusqu'à ce que l'expérience lui ap- 
prenne que, pour atteindre au sublime, il est bien 
moins nécessaire d'exalter son imagination que de se 
recueillir profondément en soi-même et dans son su- 
jet. Si vous avez médité les livres saints; si vous avez 
étudié les hommes ; si vous avez bien lu les moralistes, 
qui ne sont pour vous que des historiens ; si vous vous 
êtes familiarisé avec la langue des orateurs, peignez- 
nous ensuite vos propres combats, vos faiblesses, vos 
inclinations, vos inconséquences : c'est le secret de la 
nature humaine que vous allez nous révéler. Faites 
sur vous-même l'épreuve de votre éloquence. Deve- 
nez, pour ainsi dire, l'auditeur de vos propres dis- 
cours; et, en anticipant ainsi sur l'effet qu'ils doivent 
produire, vous tracerez, sans les altérer jamais, des 
caractères frappants ; vous nous subjuguerez par um 



14 ESSAI SUR LËLOQUENCE 

suite de ces nuHiveiiieiits et de ces tal)leaux qui en- 
traînent lauditûire, dont le silence attentif et profond 
atteste que Torateur est dans le vrai, et qu'il a saisi 
l'accent et la langue de la nature. Vous verrez que, 
malgré les nuances qui les distinguent, tous les hom- 
mes se ressemblent intérieurement, et que leurs vices 
sont uniformes, parcequ'ils dérivent toujours ou de 
la faiblesse, ou de l'intérêt, ou de l'orgueil, et sur- 
tout de l'orgueil; car la première et la plus domi- 
nante de nos passions n'est pas l'intérêt personnel, 
dans le sens qu'on attache vulgairement à ce mot, 
mais l'amour-propre, qui en triomphe presque tou- 
jours. Eniin, vous ne mettrez rien de vague dans 
vos peintures ; -et plus vous aurez approfondi les sen- 
timents de votre propre cœur, mieux vous retracerez 
Thistoire du cœur humain. 

V. De la manière de préparer les compositions oratoires. 

Ces principes généraux sont insuffisants. Il faut 
donc passer aux détails, et appliquer les règles de l'art 
à la composition d'un discours. Cest une grande et 
dangereuse entreprise^ dit Forateur romain, d'oser 
parler seul au milieu d'une nombreuse assemblée qui 
vous entend discuter les plus importantes afj^aires ; car 
il n'y a presque personne qui ne remarque plus fine- 
ment et avec plus de rigueur les défauts que (es beau- 
tés de nos discours, et on nous juge toutes les fois que 
èous parlons en public^. En effet, outre le talent na- 

1 « Magnum quoddam est omis atque munus suspicere atque profi- 
" teri se esse, omnibus silentibiis. unum maximis de rébus, magno in 
" conventu hominum, audiendum. Adest enim fere nemo quin acu- 
" tius atque acrius vitia in dicente quam. recta videat : quoties enim 
« dicimus, loties de nobis judicatur. » Brutus, 27. 125. 



DE LA CHAIRE. 15 

tiirel (jiie réloqueiice exige, et auquel le travail ne 
supplée jamais , tout orateur qui veut satisfaire son 
auditoire est obligé d'ajouter à Tinstruction qu'il a 
puisée dans ses études préliminaires une connaissance 
très approfondie du sujet qu'il se propose de traiter^ 
et qu'il est et doit être supposé connaître mieux que seî> 
audifcurs. Plus il l'aura étudié à loisir, plus il s'assu- 
i-era d'avantages sur eux et de confiance en lui-même, 
pom- eu faire l'objet d'un discours public. Qu'il le mé- 
dite donc longtemps, s'il veut en pénétrer tous les prin- 
cipes et en découvrir tous les rapports. C'est par ce tra- 
vail préalable que l'on fait amas, selon l'expression de 
(]icéron, c?'«ne/bre7 d'idées et de choses^, qui, en s'accu- 
mulant, donnent à l'orateur jene sais quelle impatience 
d'écrire, ou plutôt un invincible besoin de déclamer 
seul, dans le silence même des nuits, ses heureuses et 
soudaines inspirations , et qui rendent ensuite la ma- 
tière plus abondante, et la composition plus riche, plus 
rapide et plus pleine. Mais, pour n'être point appauvri 
ou détourné par d'importunes réminiscences après ces 
instants de création , il faut écrire à mesure que l'on 
produit, et tenir ainsi son imagination toujours en 
haleine et toujours libre dans son essor, en ne l'expo- 
sant à aucune distraction par les dépôts divers qu'elle 
serait chargée de surveiller, si elle les conhait à la mé- 
moire. Ce sont deux facultés qu'on ne peut employer 
h la fois, sans les affaiblir l'une et l'autre ; et de là 
vient que pour improviser avec succès, il faut s'aban- 
donner à la verve du moment, et se défendre en toute 
rigueur de préparer d'avance une seule phrase. Quand 

1 ■' Silva rerum ac sentcntiarum comparanda est.» De Orat. 29. 



16 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

on a ainsi rapproché les principales preuves, qui sont 
comme les matériaux de 1" édifice , on se rend bientôt 
maître de son sujet : on en fait aisément la distribution 
oratoire, et Ton entrevoit déjà de loin Tensemble du 
discours à travers ces idées détachées, qui deviendront 
des masses régulières , dès qu'une combinaison ora- 
toire les réunira. Cette ordonnance coûte peu à Tora- 
teur ; car le discours^ dit Fénelon , est la -proposition 
développée, et la proposition est le discours en abrégé i . 
Au moment où j'indique cette méthode de travail, 
je m'y confonue , et j'en recueille le fruit. Le dépôt 
de mes notes et de mes idées de réserve est sous mes 
yeux. Ces réflexions détachées que me suggéraient 
mes lectures, sur les principes ou sur les compositions 
de lart oratoire, et que je jetais dans ce cahier , sans 
«ordre et sans liaison, viennent se placer ici d'elles- 
mêmes sous ma plume. Si toutefois, malgré ces pro- 
visions, vous éprouvez en écrivant la lassitude et les 
langueurs d'une imagination refroidie, sortez aussitôt 
de votre retraite, et ne perdez pas plus de temps, selon 
le langage des anciens, à vouloir écrire malgré Mi- 
nerve. Une conversation de choix est un stimulant plus 
prompt et plus actif qu'aucune lecture qui serait de 
commande et non pas d'instinct. Allez donc vous dé- 
livrer de cette sécheresse d'esprit dans les entretiens 
d'un ami éclairé qui partage vos études. Sa présence 
et vos entretiens intimes agrandiront la sphère de vos 
conceptions solitaires. La stérilité, qui n'est que le 
sommeil du talent, cessera bientôt. L'inspiration vous 
sera rendue. Vous trouverez, dans un instant de verve, 

1 Lettre sur réloquence. 



DE LA CHAIRE. il 

cos raisons, ces images, ces pensées fe'condos que vous 
cherchiez vainement quand vos ressorts intellecluels 
étaient détendus. Vous vous écrierez alors comme le 
favori des Muses, au moment où son génie poétique 
revient Tinspirer : Dcus ! ecce Deiis ! et dans cet accès 
d'effervescence et d'enthousiasme, votre imagination 
électrisée enricliira vos tableaux d'une nuiltitude de 
traits heureux qui auraient échappé à vos méditations 
dans la solitude du cahinet. 

YI. Du plan d'un discours. 

Avez-vous ainsi creusé les principes , et vu le fond 
de votre sujet? C'est ici que l'art commence. Il est 
temps de fixer votre plan ; et c'est presque toujours la 
partie qui coûte le plus de travail à 1" orateur, et qui a 
le plus d'influence sur le succès de son discours. Toute 
sa gloire dépend de cette première ordonnance du ta- 
bleau. Le plan doit ouvrir un champ vaste et fécond à 
l'éloquence. Sil est trop circonscrit, il vous met hors 
de votre matière, au lieu de vous fixer au centre du 
sujet. C'est ainsi que Cheminais, séduit par le clique- 
tis d'une antithèse brillante , se borne, dans son ser- 
mon sur l'ambition, à présenter l'ambitieux esclave et 
l'ambitieux tyran ; sans s'apercevoir combien il s'ap- 
pauvrit en se renfermant dans ces deux coins trop 
resserrés, où il ne peut plus peindre les sacrifices, les 
bassesses, les injustices d'un autre genre, que coûte 
c^tte malheureuse passion, et tous les étranges mé- 
comptes auxquels ses mauvais calculs livrent ordinai- 
rement ses victimes. 11 ne faut qu'une erreur pareille 
dans le plan, erreur qui est l'équivalent d'un mauvais 
choix de sujet, pour oler à un discours comme à un 

2 



18 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

drame toute espèce d'iotérèt, et pour égarer et entraî- 
ner à une chute inévitable le même orateur, le même 
jDoëte, dont le talent mieux dirigé s'est signalé par des 
chefs-d'œu^Te dans la même camère. Ce danger est 
principalement réservé aux beaux-arts d'invention , 
surtout à Féloquence et à la poésie ; et c'est aussi ce 
qui rend nos succès plus diflîciles, plus incertains, et 
par conséquent plus honorables. Un écrivain ne court 
jamais le même risque dans les uu^Tages d'un ordre 
inférieur, qui n'exigent que du travail , de la raison , 
ou même que de l'esprit et du goût. 

Plus un orateur méditera son plan, plus il abrégera 
sa composition. Laissons donc blâmer la méthode des 
divisions comme une contrainte funeste à l'éloquence, 
et adoptons-la néanmoins sans craindre qu'elle ralen- 
tisse la rapidité des mouvements oratoires, en les di- 
rigeant avec plus de régularité. Le génie a besoin 
d'être guidé dans sa route, ou de se guider lui-même, 
en nous disant d'où il vient et où il va ; et la règle qui 
lui épargne des écarts le contraint pour le mieux ser- 
vir, quand elle lui donne de salutaires entraves ; car 
le génie n'en est que plus ferme et plus grand, lors- 
qu'il marche avec ordre, éclairé par la raison et dirigé 
par le goût. L'auditeur qui ne sait où l'on veut le 
conduire est bientôt distrait ; et le plan est tellement 
nécessaire pour fixer son attention , qu'il ne faut plus 
délibérer si l'orateur doit l'indiquer. Ce plan, aussi 
indispensable pour composer avec méthode que pour 
être entendu avec plaisir, est-il mal conçu, obscur, 
indéteruiiné? il y aura dans les preuves une confusion 
inévitable, une fatigante divagation, et du mouvement 
sans progrès. Les objets ne seront point nettement se- 



DE LA CHAIRE. 19 

parés, et les raisonnements s'enlre-clioqucronl, au lieu 
de se prêter une force corrélative et un appui récipro- 
que. Plus on creuse son plan, plus on étend son sujet. 
Des rapports qui paraissaient d'abord assez vastes pour 
présenter la matière du discours dans toute son étendue, 
l'orment à peine une sous-division assez riche, quand 
on sait généraliser et développer ses idées. Loin donc, 
loin d'un orateur chrétien ces plans éblouissants par une 
singularité sophistique, ou par une antithèse stérile, ou 
par un paradoxe subtil ! Loin ces plans qui ne sont ni 
assez clairs pour être retenus, ni assez importants 
pour mériter d'être remplis , et qui ne présentent 
qu'une vaine abstraction sans intérêt! Loin ces plans 
fondés, ou sur des épithètes sans fécondité, qui n'ou- 
vrent aucune route à léloquence, ou sur des aperçus 
sans étendue, plus propres à servir d'épisode que de 
partage à une solide instruction î Loin surtout ces 
sous-divisions correspondantes et symétriques entre 
les deux parties d'un discours, où elles forment une 
opposition puérile, également indigne et d'un art si 
noble et d'un ministère si aus^uste ! Évitez ces défauts 
brillants ; présentez-moi un plan simple et raisonna- 
ble. A^os preuves lumineuses et bien distinctes se gra- 
veront aussitôt dans ma mémoire, et je rendrai à votre 
éloquence le plus beau de tous les hommages , si je 
conserve un souvenir profond de ce que j'aurai en- 
tendu : car le meilleur sermon est toujours celui que 
l'auditeur retient le plus aisément. 

VII. Des plans tirés du texte. 

Tout orateur qui a des idées à lui , des idées origi- 
nales, aura des plans neufs et frappants, sans se pro- 



20 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

poser jamais d'étonner, et par le simple besoin de 
marquer le but vers lequel Tajipelle [son génie. Les 
plans ne sont souvent que singuliers ou bizarres, sur- 
tout lorsqu'on veut les tirer du texte du discours. 
Cette pénible contrainte ne réussit presque jamais 
dans les sermons de morale. Massillon a calqué la di- 
vision de son sermon sur la confession, dans lequel on 
trouve tant de beautés de détail, sur un passage de 
rÉvangile; il prend pour texte ce verset de saint Jean : 
Erat multitudo cœcorum , claudorum , et aridorum. 
Il y avait un grand nombre d'aveugles, de boiteux ^ 
et de ceux qui avaient les membres desséchés. Massillon 
compare les pécheurs qui environnent les tribunaux 
de la pénitence aux malades qui étaient rassemblés 
sur les bords de la piscine de Jérusalem ; et il montre 
Fanalogie de ces infirmités corporelles avec les abus 
les plus communs qui rendent les confessions inutiles. 
Il y avait des aveugles : défaut de lumière dans Texa- 
men. // y avait des boiteux : défaut de sincérité dans 
l'aveu de ses fautes. Il y avait des malades dont les 
membres étaient desséchés : défaut de douleur dans le 
repentir. Cette application est très ingénieuse sans 
doute ; mais elle est aussi très recherchée, et le goût ex- 
quis de Massillon n\a succombé que cette seule fois à la 
tentation de puiser un plan artificiel dans l'analyse de 
son texte. L'usage qu'il a fait du fameux passage , 
Consummatum est^ dans son sermon sur la passion, 
est plus heureux. Cette interprétation ne lui appartient 
point : elle avait été développée avant lui dans plusieurs 
ouvrages ascétiques, d'où il a très bien fait de la tirer 
pour la produire au grand jour. II me semble que la 
méthode d'adapter le texte au plan ne saurait presque 



DE LA CHAIRE. 21 

jamais être employée avec succès dans les instructions 
purement morales, et qu'elle réussit beaucoup mieux 
dans les mystères, dans les homélies, dans les oraisons 
funèbres, et dans les panégyriques, oîi le texte devient 
étranger au discours quand il n'annonce pas le sujet , 
et même quand il ne renferme pas, au moins implici- 
tement, la division. Il est aisé de trouver dans TEcri- 
ture sainte des versets analogues à l'idée principale 
qu'on veut développer en ce genre, et on sait toujours 
gré à l'orateur de ces ap])lications heureuses qui con- 
sacrent en quelque sorte le pian qu'il a choisi. 

Je regarde comme le modèle d'un plan fécond et 
heureux d'un sermon, et qui ouvre une belle et vaste 
carrière à la logique, à Timagination, à l'éloquence 
de l'orateur, cette division admirable du discours du 
père Le Chapelain, pour la profession religieuse de 
madame la comtesse d'Egmont : « Dans ce monde 
« distingué qui m'écoute, il est un monde qui vous 
« condamne : il est un monde qui vous plaint : et il 
« est un monde qui vous regrette. II est un monde qui 
« vous condamne , et c'est un monde injuste que je 
« dois confondre. Il est un monde qui vous plaint : et 
« c'est un monde aveugle que je dois éclairer. Il est 
a un monde qui vous regrette : et c'est un monde ami 
<( de la vertu que je dois consoler. Voilà ce qu'on at- 
(( tend de moi, et ce que vous devez en attendre vous- 
« même. En trois mots, justifier la sagesse de votre 
<{ sacrihce aux yeux du monde injuste qui vous con- 
« damne : ce sera la première partie, tlclairer sur le 
(( bonheur de votre sacrifice le monde aveugle qui vous 
« plaint : ce sera la seconde partie. Consoler enfin, 
« autant qu'il est en moi, de l'éternité de votre sacri- 



yBfeBinM^H^^^MaHflë<3CML»&;^^A^'>ji«iX .':^\''' #1; > - <>j !*Lw«. Vt^^S ^^^Él 



22 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

« lice, le monde raisonnable et chrétien qui vous re- 
« grelte : ce sera la troisième partie. C'est à vous, di- 
« vin Esprit, que j'ai recours. Vous êtes l'esprit de 
« force, l'esprit de lumière, l'esprit de consolation : 
« j'ai besoin de tous ces dons pour confondre le monde, 
i( pour éclairer le monde, pour consoler le monde. » 
l>e discours est, pour ainsi dire, fait dès qu'un plan si 
riche est trouvé. L'orateur qui ne saurait pas le rem- 
plir serait incapable de le concevoir. 

VIII. De la progression du plan. 

Mais soit que l'on traite ainsi un sujet moral, soit 
que l'on exerce son talent sur les mystères ou sur les 
panégyriques dont les sujets vraiment propres à l'élo- 
quence sont en très petit nombre, il importe toujours 
d'observer dans la distribution du plan une graduation 
marquée, pour assurer ou plutôt pour augmenter tou- 
jours l'intérêt des faits, la progression des preuves, la 
force du raisonnement et la véhémence des mouve- 
ments oratoires. Il est aussi rare que difficile de faire 
les deux parties d'un sermon égales en beauté, parce- 
qu'elles n'offrent presque jamais les mêmes ressources 
à l'imagination de roraleur. Mais la seconde, si le 
sujet s'y prête, doit l'emporter sur la première : c'est 
la méthode de nos grands maîtres. En Italie, au con- 
traire , la seconde partie des sermons n'est comptée 
pour rien, ne prouve rien, ne conduit à rien, et elle 
finit toujours ou presque toujours sans aucune péro- 
raison éloquente, à moins que l'orateur ne termine 
son discours par la paraphrase d'un psaume : ce qui 
est très beau, et malheureusement aussi très rare, 
(^ette mauvaise routine d'énoncer un second point, et 



DE LA CHAIRE. T^ 

(lu le réduire à deux ou trois pages insignifiantes est 
l'une des causes de Tinférioritë des prédicateurs ita- 
liens comparés à nos orateurs du premier ordre; car 
plusieurs dVntre eux ont beaucoup plus de talent 
qu'on ne le suppose à Paris, comme on le verra dans 
lasuite de cet ouvrage. Il est manifeste que féloquence 
déchoit toujours quand elle cesse de s'élever; c'est 
donc au second membre de la division, habilement 
combiné pour distribuer avec art l'intérêt progressif 
du sujet, qu'il faut réserver les raisons les plus triom- 
phantes et les sentiments les plus pathétiques. La 
marche de Cicéron , dont les plans sont très nets et 
très oratoires dans toutes ses harangues, quoiqu'il les 
énonce rarement dans l'exorde, sa marche, dis-je, est 
très favorable à l'accroissement de ses preuves, et l'o- 
blige de se surpasser continuellement par de nouveaux 
efforts, à mesure qu'il avance dans les difficultés de sa 
!uatière. Ouvrez ses plaidoyers: il nie d'abord le fait 
qu'on lui oppose, et ensuite il prouve qu'en le suppo- 
sant vrai on n'en pourrait rien conclure contre son 
client. Je me bornerai à citer ici deux exemples frap- 
pants de cette excellente méthode. En défendant Ar- 
cliias, qui avait été son instituteur, et dont il parle 
toujours avec l'accent de la piété filiale, Cicéron divise 
ainsi son discours : «Je prouverai qu'Archias est ci- 
« toyen romain, et que, s'il ne l'était pas, il serait 
(» digne de l'être. » Le plan de la harangue pour Mi- 
Ion n'est pas moins pressant. «Milon, dit-il, n'a point 
« tué Claudius : s'il l'avait tué, il aurait bien fait.» 
11 n'est pas donné à l'esprit humain de raisonner avec 
plus d'ordre et de vigueur en éloquence. Et qu'on ne 
croie pas que Cicéron procède ainsi par hasard daiL>< 



24 ESSAI SUR L'ELOQUENCE 

quelques occasions particulières : car dans ses Parti- 
tions oratoires, dans ce dialosue charmant où ce urand 
homme suhit un examen sur Téloquence, en répon- 
dant à toutes les questions que lui propose son fils sur 
Tart oratoire, Cicéron en fait un système raisonne ; et 
il consacre comme une règle fondamentale de Télo- 
quence du harreau, cette manière de diviser le dis- 
cours. Voici, lui àii-i\, comment vous devez procéder : 
oti il faut nier le fait quon vous oppose, ou, si vous 
l'avouez, il faut prouver qu'il n'en résulte point les 
conséquences que votre adversaire en déduit ^ . J'avoue 
qu'il est très rare de pouvoir suivre cette marche di- 
dactique dans nos chaires, où les discussions morales 
ne sont jamais problématiques, et où la conscience, 
qui ne ment jamais , ne saurait contester la vérité à 
ses remords. Mais Bourdaloue oppose souvent cette 
logique pressante aux excuses ou aux prétextes de la 
faiblesse et de la mauvaise foi. Plus nous imiterons 
cette méthode, plus nous approcherons de la perfec- 
tion. 

IX. Du tort que l'esprit fait à l'éloquence. 

A toutes ces règles que l'art prescrit pour diriger le 
plan du discours, hàtons-nous d'ajouter un plan géné- 
ral de composition, dont ne doiventjamais s'écarter les 
orateurs et surtout les orateurs chrétiens. Quand on en- 
tre dans la carrière, le zèle dont on est animé pour le 
salut des âmes ne fait pas toujours oublier les avantages 
inséparables des grands succès. Mais souvent aussi un 

1 " Aut ita consistendum est ut quod objicitur factum neges, aut 
il illud quod factum fateare; neges eam vim habere atque id esse quod 
Il adversarius criminetur. >> Parag. 29. 101. 



DE LA CHAIRE. 25 

désir aveugle de briller et de plaire coûte la solide gloire 
qu'on pourrait acquérirsi Ton s'abandonnait aux seules 
impulsions de la piété, qui s'allie si bien avec la sensi- 
bilité nécessaire à l'éloquence. 11 est à soubaiter, sans 
doute, que l'on n'aspire qu'à se rendre utile à la reli- 
gion, en se condamnant aux travaux effrayants que ce 
ministère exige, et dont on ne saurait jamais être di- 
gnement récompensé par le vain bruit de la célébrité. 
Mais si des motifs si élevés et si purs n'agissent point 
assez puissamment sur votre ame, trop éprise encore 
de l'attrait ou de l'espoir également trompeur d'une 
réputation que vos mécomptes vous apprendront tôt 
ou tard à mieux apprécier, calculez du moins les vé- 
ritables intérêts de votre amour-propre , et voyez 
combien ils sont inséparables de l'efiicacité apostolique 
de vos instructions sacrées. Dans celte carrière, une 
renonmiée solide et durable ne peut s'établir cjue par 
im auditoire vraiment religieux, et par l'affluence des 
fidèles qui environnent les chaires chrétiennes. Voilà 
les suffrages utiles, les seuls suffrages permanents, 
dont vous deviez vous honorer ! D'ailleurs, est-ce donc 
pour vous que vous exercez le ministère public de la 
parole évangélique? est-ce pour vous et pour nourrir 
votre orgueil , que la religion rassemble ses enfants 
dans ses temples? Vous n'oseriez le penser, vous rou- 
giriez au moins de le dire; mais n'importe, je veux 
bien un moment ne considérer en vous qu'un orateur. 
Dites-moi donc : qu'est-ce que l'éloquence? Est-ce le 
misérable métier d'imiter cet accusé, dont nous parle 
si énergiquement un ancien poète dans ses satires, 
qui balançait devant se€ juges, avec des antithèses 
symétriques , les accusations capitales dont il était 



26 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

chargé ^ ? Est-ce le secret puéril de combiner de froids 
jeux de mots, d'arrondir des périodes, de dédaigner la 
simplicité d'un style naturel, plein de force et d'onc- 
tion, pour symétriser des phrases obscures et manié- 
rées, et de se tourmenter dans de longues veilles pour 
faire dégénérer une instruction si sérieuse et si sainte 
en un vain et sacrilège amusement? Est-ce donc là 
ridée que vous avez conçue de cet art divin, qui ré- 
prouve les ornements frivoles, qui domine les plus 
nombreuses assemblées, va droit à la conscience, au 
lieu de s'abaisser à ne parler qu'à l'esprit, et donne à 
un seul homme la plus personnelle et la plus auguste 
de toutes les souverainetés, un empire absolu sur tous 
les cœurs, par l'unique puissance de la parole? — 
Mais la gloire ! dites-vous. Quoi ! vous cherchez la 
gloire? Vous la fuyez. Non, non, l'esprit seul n'est 
jamais sublime. Ce n'est que par la véhémence des 
passions, et, si j'ose parler ainsi, par une raison pas- 
sionnée, qu'on peut être éloquent. Comptez tous les 
orateurs illustres de tous les pays et de tous les siècles : 
trouverez-vùus parjni eux des écrivains ingénieux, 
diserts, épigranmiatiques? Ah ! ces hommes immor- 
tels se bornaient à émouvoir, à persuader, à faire 
verser des larmes : et c'est pour avoir toujours été 
i>imples qu'ils seront toujours grands. Eh quoi ! vous 
aspirez à leurs triomphes : et vous n'osez pas marcher 
sur leurs traces î et vous vous abaissez aux dégradantes 
prétentions d'un rhéteur! et vous comparaissez eu 
suppliant qui mendie des suffrages, devant ces mêmes 
hommes qui devraient trembler au bruit de vos me- 

l u Crimina rasis iibrat in antithesis. n Pers. Sat. 1. 



DE LA CHAIRE. 27 

naces , sous le poids des anathèmes du ciel , en vous 
conjurant de fléchir son conrroux î Relevez-vous donc, 
hàtez-vous de vous préserver de cette ignominie : soyez 
éloquent par intérêt si vous ne Tètes par zèle, au lieu 
de ne vous montrer qu'un déclamateur par vanité ; et 
croyez hardiment que le moyen le plus sûr de hien 
prêcher pour soi, c'est de prêcher utilement pour le& 
autres. 



X. De l'exorde. 



L'esprit plaît dans une épigramme ou dans une 
chanson. Mais dans la chaire l'esprit k prétention est 
une espèce de miniature placée trop haut pour sa per- 
spective optique ; il n'y produit jamais de grands elTets 
sur une nombreuse assemblée : et la vraie éloquence 
proscrit toutes les pensées trop fines ou trop recherchées 
pour être saisies par le peuple. Eh î qu'est-ce en effet 
qu'un trait brillant pour émouvoir ou pour échauffer 
une multitude qui ne présente d'abord à l'orateur 
qu'une masse immol)ile qui, bien loin de partager 
les sentiments de celui qui parle ou de lui prodiguer 
de l'intérêt, lui accorde à peine une froide et vague 
attention? Le début d'un discours doit être simple et 
modeste pour concilier au prédicateur la bienveillance 
de l'auditoire. L'exorde mérite cependant d'être tra- 
vaillé avec beaucoup de soin. La doctrine et l'exemple 
des maîtres de Fart avertissent de s'y restreindre au 
développement d'une seule idée principale qui décou- 
vre et qui fixe toute l'étendue de Y argument oratoire, 
ou de la matière qu'on veut traiter. C'est là qu'au 
moment même où elle est annoncée, les points de vue 
de l'orateur sont indiqués sans occuper trop d'espace ; 



28 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

que les germes du plan se hâtent de paraître comme 
Texplication naturelle et nécessaire du sujet; qu'une 
logique de raison plutôt que de raisonnement règle le 
choix des rapports auxquels le ministre de la parole 
préfère de se borner : en mettant à Técart tous ceux 
qui seraient communs, vagues, abstraits, ou stériles, 
et en circonscrivant le discours avec autant de discer- 
nement et d'exactitude que de clarté et de précision ; 
et qu'enfin des principes lumineux annoncent par 
d'importants résultats les méditations profondes d'un 
orateur qui a beaucoup réfléchi, et qui ajoute l'em- 
pire du talent à l'autorité de son ministère pour cap- 
tiver l'attention d'une assemblée nombreuse qu'il as- 
socie à toutes ses pensées, en lui présentant un si grand 
intérêt. Tel est Tart de Bossuet, quand, pour frapper 
vivement les esprits, il dit, en commençant l'oraison 
funèbre de Henriette d'Angleterre, «qu'il veut dans 
« un seul malheur déplorer toutes les calamités du 
« genre humain , et dans une seule mort, faire voir 
« la mort et le néant de toutes les grandeurs humai- 
c( nés. ï) Tout ce qui ne prépare point aux principaux 
objets d'un discours est inutile dans un exorde. Ecar- 
tons donc de cette partition oratoire les réflexions sub- 
tiles, les citations, les dissertations, les lieux communs, 
et même les images et les métaphores ambitieuses; 
car il ne faut, dit l'orateur romain, employer alors tes 
mots que dans leur sens le plus usité, de peur que le 
discours ne paraisse travaillé avec trop d'apprêt i. 
Marchons au but par le plus court chemin : tout doit 

1 i( In exordienda causa servandum est ut usitata sit verborum con- 
suetudo, ut non apparata oratio esse videatur. '• Ad Herennium. 
lib. I. 7. 



DE LA CIIAIUE. 29 

être ici approprié au sujet puisque, selon l'expression 
de Cicéron, Pexorde n'en est que Vaveniie '. N'imitons 
point ces prolixes rhéteurs qui, au lieu d'entrer d'a- 
bord en matière, se tournent et se retournent dans 
tous les sens, comme un voyageur qui ne connaît pas 
sa route, et laissent l'auditoire incertain sur la matière 
qu'ils vont traiter. L'exorde ne commence véritable- 
ment qu'au moment où l'on découvre l'objet et le 
dessein du discours. 

XI. De l'exposition du sujet. 

A peine le sujet est-il exposé, qu'il faut se hâter de 
le bien définir. Cette précaution est surtout nécessaire 
quand on traite des questions abstraites, telles que la 
providence, la vérité, la conscience, etc. ; et on est sûr 
d'errer dans les spéculations vagues, si l'on néglige de 
se fixer d'abord par des notions précises. Il est dange- 
reux sans doute de vouloir trop s'élever dans ces mor- 
ceaux préparatoires, et l'expérience apprend tous le? 
jours à se méfier de la prétention des débuts éloquents. 
Il est néanmoins nécessaire, comme je l'ai déjà observé, 
d'intéresser fortement l'attention d'une assemblée 
distraite ; et je ne vois pas que l'on viole les règles de 
l'art en frappant l'auditeur par un trait soudain qui le 
sépare de ses propres pensées, en le mettant à la suite 
et à la merci de l'homme éloquent qui le captive et 
le domine, pourvu que cette brusque émotion ne 
trompe point son attente, et que le triomphe de l'o- 
rateur aille toujours en croissant, a Je veux, dit Mon- 
« taigne, des discours qui donnent la première charge 

1 « Âditus ad cav.sara. »• Brutus. 



50 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

<( ilans \o plus fort du doute ; je cherche des raisons 
« homies et fenues, d'arrivée. » Montaigne a raison. 
Rien n'est phis important et plus difiicile que de 
s'emparer de ses auditeurs, de les réunir projnpte- 
ment à soi, et d'entrer dans son sujet par un mouve- 
ment qui puisse les frapper, au lieu de laisser hésiter 
leur intérêt et divaguer leur imagination. Dans sa 
tragédie de la Troade, Sénèque ouvre la première 
scène par un monologue suhlirae. Trois vers suffisent 
pour émouvoir tous les cœurs. On aperçoit dans le 
lointain la ville de Troie consumée par les flammes. 
A la vue d'un spectacle si analogue à son triste sort, 
Hécube, chargée de fers, seule sur le théâtre, pro- 
nonce en soupirant ces éloquentes paroles^ : « Vous, 
(( potentats, qui vous liez à votre puissance ; vous qui 
« dominez sur une cour nombreuse ; vous qui ne crai- 
<( gnez point l'inconstante faveur des dieux ; et vous 
« aussi qui vous livrez au sommeil si doux de la pros- 
« périté, regardez Hécube, et contemplez Troie ! )j 
Qui ne rentre alors en soi-même ! qui échappe à 
l'effroi d'un pareil contraste, et, en regardant le ciel, 
ne réfléchit pas du moins sur l'incertitude et sur les 
dangers de sa destinée! C'est ainsi qu'un grand ora- 
teur doit profiter de tout ce qui l'environne, pour in- 
téresser et s'associer le cœur humain. C est ainsi qu'il 



1 Qaicumqne regno fidit, et ma§rna potens 

Dominatur aula, nec levés metuit deos, 
Animumque rébus credulum laetis dédit, 
Me videat et te, Trojal... 

Toute la force et la sublimité de ce trait poétique sont dans ces 
derniers mots, que l'incendie visible de Troie rend si énergiques. " Me 
videat et te, Troja! » 



DE LA CHAIRE. 31 

est beau d'enrichir le commencement d'un discours; 
mais je ne puis trop répéter qu'il faut que la suite 
soit digne d'être écoutée, quand on a élevé son audi- 
toire à cette hauteur. 

XII. De la propagation des idées. 

>'ous arrivons ici au moment du travail, où le ta- 
lent de Torateur va se montrer et déployer tous les 
charmes qui lui sont propres. C'est cette propagation 
continuelle des grandes idées et des sentiments analo- 
gues, qui se suivent, s'engendrent, s'appellent et 
s'enchaînent mutuellement : c'est elle qui caractérise 
les compositions oratoires ; c'est le bel art de former le 
tissu du style, et d'avancer sans cesse sur la même 
ligne tracée par le fil des conceptions progressives, 
qui donne de la rapidité au discours, du nerf à l'élo- 
quence, de la grâce aux transitions, et tout l'intérêt 
du dialogue le plus entraînant à un monologue con- 
tinu, mais toujours varié, et qui lie enfin, comme 
dans un seul faisceau, des réflexions privées de con- 
nexion et de suite, qu'on verrait languir sans mouve- 
ment et sans vie, si elles étaient incohérentes ou iso- 
lées. Le progrès qui soutient la marche de chaque pé- 
riode est l'image naturelle des [élans qui doivent ani- 
mer d'un bout à l'autre les compositions oratoires; 
d'où il résulte qu'il n'appartient qu'aux pensées 
vastes et fécondes de rendre un écrivain éloquent. Les 
phrases incises, les idées accessoires, les comparaisons 
descriptives, les définitions ingénieuses, la prétention 
de faire effet, ou de surprendre à chaque mot, enfin 
le luxe de l'esprit, n'enrichissent point un orateur : 
tout ce qui l'arrête dans sa course le gêne et l'appau-* 



Ô2 ESSAI SUR L'ELOQUENCE 

M'it. Qu'il évite donc, comme les plus dangereux 
écueils de son talent, ces saillies séduisantes qui ralen- 
tiraient son impétuosité et son ardeur. Qu'il retranche 
.sans pitié de ses productions cet amas de fleurs quj 
étouffent Téloquence au lieu de Fembellir : et qu'il 
se»précipite avec force, plutôt qu'avec toutes ces con- 
vulsions de rhéteur, vers son but principal, sans re- 
gretter jamais les sacriiices apparents qu'il fera sur sa 
route. Qu'est-ce en effet, dit Cicéron, qu est-ce donc que 
V éloquence^ si ce n'est le mouvement continu de l'ame ^ ? 
Si l'auditeur se retrouve sans cesse à la même place : 
s'il aperçoit la langueur de l'ampliiication, les va- 
riantes des idées, le pléonasme des énumérations, en- 
lin le jeu de la phrase, ce n'est plus un orateur véhé- 
ment qu'il admire avec transport, c'est un déclama- 
teur fleuri, dont il se détache à chaque instant, qu'il 
juge avec rigueur, et qu'il écoute sans intérêt, 

11 ne l'écoute, il ne le suit même pas longtemps : 
il fait aussi, comme l'orateur, des réflexions oiseuses 
sur chaque mot : il a d'autant plus d'objections et de 
critiques à lui opposer qu'il ne peut pas l'interrompre : 
il perd sans cesse de vue le iil du discours, au milieu 
de ces écarts d'un rhéteur qui cherche à briller, tan- 
dis que son sujet languit énervé par tant d'esprit, sans 
chaleur, sans couleur et sans vie. Fatiiiué de cette sur- 
abondance de paroles, il sent à chaque instant son at- 
tention rebutée se lasser et mourir. Ah ! si vous sa- 
viez être éloquent, faux bel esprit, qui le glacez par 
vos assoupissantes antithèses, il n'aurait pas la liberté 
de se distraire : il partagerait vos émotions : il pres- 

1 " Quid aliud est eloquentia, nisi motus animse continues? >? Cicer. 
Orator. 



DE LA CHAIRE. 33 

sentirait tout ce que vous allez dire ; il croirait décou- 
vrir lui-mcmc les raisons simples et frap])aiites que 
vous lui présenteriez, composer en quelque sorte avec 
vous un discours qui lui retracerait et lui développerait 
fidèlement ses sentiments les plus intimes : sa satis- 
faction serait à son comble, ainsi que votre gloire; et 
vous éprouveriez que c'est toujours le charme de ce- 
lui qui écoute qui assure le triomphe de celui qui 
parle, a Un habile appréciateur de l'art oratoire, dit 
(( Cicéron, que je traduis ici fidèlement, n'a pas besoin 
« d'entendre un orateur pour juger du mérite de son 
(( éloquence. Il passe ; et sans s'arrêter, sans prêter at- 
« tention, il voit d'un coup d'œil les juges qui tonr- 
« nent la tête de côté et d'autre, bâillent, ou conver- 
« sent entre eux, envoient et renvoient s'informer à 
« chaque moment s'il n'est pas temps encore de finir 
« l'audience, et de congédier le suppliant. C'en est 
« assez pour lui : il comprend aussitôt que la cause 
« n'est point plaidée par un homme éloquent qui 
« >ache se rendre maître de tous les esprits, comme 
(( un joueur de luth gouverne à son gré les sons qu'il 
« veut tirer des cordes d'un instrument. Mais, s'il 
i( aperçoit, au contraire, en passant, ces mêmes juges 
((attentifs, la tête haute, le regard fixe, et paraissant 
« frappés d'admu'ation pour celui qui parle, comme 
(( un oiseau s'incUne absorbé dans le charme d'une 
« douce et ravissante harmonie ; s'il voit surtout les 
(( spectateurs écouter avec cette même admiration un 
(( discours qui les tient, pour ainsi dire, en extase, se 
(( dresser pour mieux observer l'impression qu'il pro- 
(f duit sur l'esprit des juges ; et, ce qui est encore plus 
« tranchant, s'il voit toute l'assemblée entraînée tour 



ôi ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

(( a tour de la terreur à la pitié, de l'amour à la haine, 
<f et je ne sais quel mouvement involontaire agiter 
(( tout à coup les esprits par un redoublement de véhë- 

« mence Ah! il n'a plus aucun doute; il décide à 

« rinstant qu'il y a dans ce tribunal un véritable ora- 
<' tenr, et que Téloquence y fait son œuvre, si déjà 
(t elle nest couronnée du succès, ^ » 

XIII. De l'éloquence du barreau. 

Le barreau est une excellente école pour apprendre 
adonner aux idées cette propagation oratoire, qui est 
l'un des plus difficiles secrets de l'art. J'ai suivi les au- 
diences du palais : j'y ai entendu quelques avocats assez 
éloquents, et un bien plus grand nombre de ces rhéteurs 
diserts que Cicéron appelait, non pas des orateurs, 
mais des ouvriers exercés à \ine grande volubilité de 
langue -. J'avoue cependant que j'y ai quelquefois ad- 
miré des avocats, d'ailleurs fort médiocres, qui me 
surprenaient par un singulier talent de distribuer par- 
fiiitement leurs plaidoyers, de disposer les 'preuves 



1 -i Ttaque intelligens dicendi existimator, non assidens, et aUente 
audiens, sed uno aspectu, et prseteriens, de oratore sœpe judicat. Vi- 
det oscitantem judicem, loquentem cum altero, nonnumquam etiam 
circuiantem, mitteutem ad lioras, quEesitorem, ut dimittat rogantem : 
intelligit oratorem in ea causa non adesse, qui possit animis judicam 
admoverc orationem , tanquam fidibus mantim. Idem si prieteriens 
aspexerit erectos intuent es judices, aut ut avem cantii aliquo, sic illos 
viderit oraiione quasi suspenses teneri : aut (id quod maxime opus est) 
misericordia, odio, niotu animi aliquo perturbâtes esse vehementius; 
ea si preetevieiis, ut dixi, aspexerit, si nihil audierit, tamen oratorem 
versari in illo judicio, et opus oratorium fieri, aut perfectum jam esse, 
profecto iiitelliget. » Brutus, 54. 200. 

2 " Non ( rat 'ires, sed operarios lingua céleri et exercitata. « Brutus. 
18. 83. 



DE LA CHAIRK. 35 

avec méthode, et de donner une progression soutenue 
au raisonnement. Ce mérite oratoire , aussi commun 
au barreau qu'il est rare partout ailleurs, y est aussi 
beaucoup moins remarqué : soit parcequ'il est réser- 
vé aux gens de Tart d'en sentir tout le prix au déve- 
loppement d'un discours : soit parceque la force des 
arguments étant plus graduée dans les discussions ju- 
ridiques, il sufiit de se conformer à Tordre naturel des 
moyens pour les exposer avec avantage dans la dé- 
fense d'une cause qui trace elle-même la route de l'o- 
rateur. Il n'en est pas ainsi des discours de morale , 
où la distribution des preuves étant du seul domaine 
du goût, tout appartient au raisonnement et rien au 
sujet, qu'il est si injportant et si difficile de dévelop- 
per avec une progression toujours croissante. Toute 
question de droit, au contraire, étant fondée sur des 
faits successifs, devient pour ainsi dire historique, et 
présente d'elle-même à l'orateur un commencement, 
un milieu et une fin, qu'il ne pourrait déplacer et 
confondre, sans en être aussitôt averti par l'impossibi- 
lité de rendre sa cause claire et intelhgible. 

On trouve encore au barreau des esprits très distin- 
gués et d'excellents logiciens ; mais on s'y plaint de- 
puis longtemps, et avec raison, d'une triste déca- 
dence. L'homme qui s'est acquis le plus de gloire dans 
ce siècle, en y exerrant les fonctions du ministère pu- 
blic, le chancelier d'Aguesseau, est regardé univer- 
sellement comme un dialecticien exact et lumineux, 
un jurisconsulte profond, un écrivain élégant et cor- 
rect. Voilà son vrai mérite littéraire ! Il me semble 
que la voix publique ne lui accorde pas, à beaucoup 
près, la même supériorité comme orateur. Il ne fut 



36 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

jamais éloquent, quoiqu'il ait traité plusieurs sujets 
susceptibles de la plus haute éloquence. Sa célébrité' 
oratoire, comme toutes les réputations de ce genre au 
palais, ne pouvait et ne devait pas lui survivre. Il est 
vrai que ce grand magistrat n'était pas placé dans son 
véritable talent, et n'en avait même pas encore toute 
]a vigueur quand il exerçait le beau ministère d'avo- 
cat général ; et il y aurait de l'injustice à ne juger un 
écrivain de cet ordre, très grand littérateur, très re- 
commandable ami des lettres, que sur les discours et 
les plaidoyers qui furent les premières productions de 
sa jeunesse. 

En général, les avocats ne travaillent point assez 
leurs causes, ou du moins leurs mémoires et les plai- 
doiries qu'ils écrivent. Ils parlent devant un parterre 
trop peu éclairé, ou trop indulgent, et ils en abusent. 
Ils ont quelquefois de la fécondité, jamais de la véhé- 
mence ; et plusieurs d'entre eux sacrifient la gloire à 
la vanité, en prolongeant leurs allocutions pour rem- 
plir plus longtemps ou plus souvent les audiences 
auxquelles le public assiste. Mais il ne suffit pas de se 
montrer, il faut être admiré quand on veut devenir 
célèbre. Aussi ne saurait-on se dissimuler que les gens 
de lettres, accoutumés à écrire avec plus de soin, ont 
une supériorité marquée sur les avocats, toutes les 
fois qu'ils partagent leurs fonctions. Ce n'est en effet 
ni Le Maître, ni Patru, qui occupent le premier rang 
au barreau français. Cet honneur est réservé à Pélis- 
son, qui sut mériter une gloire immortelle, en com- 
posant ses mémoires pour le surintendant Fouquet : il 
appartient surtout à ce fameux Antoine Arnauld, qui 
se signala dans la controverse, en forme juridique, par 



DE LA CHAIRE. 37 

5on chef-d'œuvre sur la perjn'tuilc de la foi\ dont on 
ne saurait trop admirer le style, Téloquence du raison- 
nement, Térudition et la dialectique. Arnauld com- 
posa ces trois volumes in-4o pour développer et pour 
démontrer une seule phrase du cardinal Bellarmin : 
et il lit dans sa préface le noble aveu, qu'il était rede- 
vable à un jésuite de Tidée très lumineuse de son ou- 
vrage. Mais il ne dut qu\îson seul génie le choix d'un 
autre sujet dans lequel il a surpassé tous les orateurs 
du barreau : je veux dire son invincible Apologie des 
catholiques d'Angleterre^ accusés d'une conspiration 
contre le roi Charles II, en 1678. Lisez cette éloquente 
discussion. Que de larmes Arnauld vous fera répandre 
sur la mort du vertueux vicomte de Stafford ! Orateur 
sans chercher à l'être, il ne parait pas se proposer de 
vous émouvoir ; mais, par le simple récit des faits, 

1 Arnauld composa ce chef-d'œuvre ^our réfuter les trois ministres 
protestants Claude, Blondel et Aubertin, qui ne purent lui opposer 
rien de raisonnable. Voici avec quelle généreuse modestie l'auteur d'un 
si étonnant ouvrage avoue, ou plutôt apprend lui-même à ses lecteurs, 
qu'il en doit la première conception à quelques lignes de Bellarmin, 
dont il ne voudrait paraître que le simple commentateur. " Le cardi- 
«•' nal Bellarmin, dit-il à la fin de sa préface digne des plus grands 
" éloges, emploie l'argument de la perpétuité de la foi, appliqué par 
" les jésuites aux controverses avec les religionnaires, plus particuliè- 
« rement contre les calvinistes sur l'eucharistie, et en fait un de ces 
« arguments généraux qu'il expose dans le troisième livre de ses Con- 
« troverses, chap. 8. Pour reconnaître, dit-il, que notre doctrine n'eut 
« point une invention nouvelle, mais que c'est l'ancienne foi de l'É- 
" glise, il suffit de considérer l'accord des Grecs, sur ce point, avec 
" l'Église romaine; car il y a plus de dix siècles que les Grecs se sont 
« séparés de nous: ce qui les aurait empêchés de recevoir de iiouvelles 
« opinions de l'Église laliyic. Et cependant ils n'ont jamais eu sur ce 
i< point aucun différend avec les latins, et ils n'en ont point en— 
<■ core, etc. On peut juger par la manière dont ce savant cardinal pro- 
" pose cet argument , de l'utilité qu'il y a de développer et de mettre 
« dans toute leur force certaines preuves qui demeurent obscurcies 



S8 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

par la seule dialectique , par les dépositions des té- 
moins sur lesquelles les catholiques furent condamnés, 
il prouve péremptoirement leur innocence : il vous 
attendrit sur le sort des infortunés dont il raconte les 
désastres : il remue votre sensibilité, par le seul res- 
sort de Tévidence, qu'il a su rendre pathétique ; et il 
rend exécrable pour toujours la mémoire du fameux 
Oates, qui inventa cette absurde calomnie. Jamais on 
n'a porté plus loin la démonstration morale ; et il ne 
faut J)oint oublier, en l'honneur du défenseur offi- 
cieux qui s'est tant illustré par une pareille apologie, 
que dans cet ouvrage, malgré les plus violentes pré- 
ventions du jansénisme, Arnauld justifie victorieuse- 
ment les jésuites qu'il déteste, et qui, devenus à leur 
insu les clients de leur antagoniste le plus redoutable, 
durent être bien étonnés de l'entendre plaider leur 



" dans les livres... Mais comme Bellarmin se contente de l'indiquer, il 
i< le propose d'une manière qui frappe trop peu. Il ne parle que des 
«< Grecs, et il pouvait parler de toutes les autres communions qui 
" étaient séparées de l'Eglise romaine longtemps avant les Grecs... 
« lin discutant à la fois tous les points controversés, il n'a pas pu 
't traiter chaque preuve avec la même étendue et la même force qu'elles 
" peuvent avoir dans les écrits appliqués à chaque preuve en particu- 
if lier. C'est proprement ce qu'on a eu dessein de faire de cet argument 
'i de Bellarmin, et que l'on pourra faire encore, tant de lui que d'au- 
« très écrivains catholiques, en leur laissant de bon cœur la gloire de 
« les avoir trouvés les premiers, et en reconnaissant que l'on ne fait 
" que marcher sur leurs pas et suivre leurs pensées. » 

J'invite les orateurs de la chaire et du barreau à lire cet ouvrage, 
dans lequel un article de foi devient pour ainsi dire une simple ques- 
tion de fait. Ils y trouveront, ainsi que dans les autres chefs-d'œuvre 
de Port-Royal en ce genre, tels que l' Unité de l'Église, les Préjugés 
légitimes, les Calvinistes convaincus de schisme, etc., l'art de la dia- 
lectique dans toute sa perfection , et la véritable manière de prouver 
et de démontrer un fait, avec une force de raisonnement qu'il n'est 
pas possible de porter plus loin. 



DE LA CHAIRE. 39 

cause, avec mi zèle aussi généreux que toucliaut : 
bienfait dans lequel ils furent forcés d'admirer la plu> 
sublime des vengeances ! 

Il serait à désirer sans doute que ce célèbre Ar- 
nauld, si injustement préféré par Boileau à tous les 
grands écrivains du siècle de Louis XIV, dans Taccès de- 
là plus aveugle admiration que l'esprit départi puisse 
inspirer, eût toujours traité des questions aussi pro- 
pres à faire triompher son génie. Ce fameux chef de 
l'école de Port-Royal n'avait pas encore atteint sa 
vingt-huitième année, lorsque Descartes le consulta, 
comme l" homme du siècle, disait-il, sur ses Médita- 
tions physiques^ et proclama lui-même dans ses lettres 
la prééminence de ses talents en tout genre. Il était 
né avec un esprit guerrier, et il ne composa guère 
que des ouvrages polémiques : mais il aurait pu être 
compté parmi les plus grands orateurs, comme il l'est 
parmi les premiers controversistes de son siècle. On 
sait qu'il fut un grammairien très profond, et qu'il 
égala Malebranche en métaphysique ^ . Racine le ré- 
vérait et le consultait comme le juge dont il ambition- 
nait le plus le suffrage, et il était également l'oi'acle 
de Boileau dans toutes les questions de grammaire, 
de poésie et de goût. Après lui être resté courageuse- 
ment fidèle durant sa longue disgrâce. Despréaux, se 
montrant, à son sujet, plus hardi que juste, et ou- 
bliant le génie si dominant de Bossue t, qui venait de 



1 Malebranche , malgré ses erreurs en physique et ses hypothèses 
idéales, conserve et mérite encore, par le charme très attachant de 
son style, et par l'intérêt qu'il répand sur les matières les plus sèches 
ou les plus abstraites, la réputation d'être le premier de nos écrivains 
dans le genre de la philosophie. 



40 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

descendre au tombeau, osa rendre encore à cet illustre 
proscrit, mort alors depuis dix ans, cet étonnant hom- 
mage, jusque dans Fépitaphe de Bourdaloue : 

Enfin, après Arnauld, ce Tut l'illustre en France 
Que j'admirai le plus et qui m'ainia le mieux. 

XIV. De Ciccron. 

Cette digression sur h grand Arnauld ne m'a point 
éloigné de l'éloquence judiciaire, qui est ici rol)jetde 
mes observations. Il a marqué tous ses pas dans cette 
carrière, par des monuments durables : il a prouvé 
que sans traiter des questions d'État, comme les an- 
ciens, on peut s'élever, dans le genre délibéralif, au 
ton d'une véritable éloquence. On prétendrait donc 
bien vainement excuser la distance intinie qu'on 
trouve entre les avocats du barreau français et les ora- 
teurs du sénat romain, par la différence des intérêts 
qui leur ont été confiés. Cicéron a eu quelquefois la 
gloire d'être le défenseur, et même le sauveur de la 
république, j'en conviens; mais ne soutenait-il pas 
plus souvent aussi des causes beaucoup moins impor- 
tantes? Et la plus grande partie de ses plaidoyers 
nest-elle pas consacrée aux affaires quelquefois obs- 
cures de ses concitoyens ? 

Il est donc constant que ce grand orateur, toujours 
éloquent devant le préteur comme dans la tribune 
aux harangues, n'avait pas besoin d'une cause liée aux 
destins de Rome pour déployer toutes les richesses de 
son talent, et qu'il était même souvent plus éloquent 
lorsqu'il plaidait au milieu du peuple, que lorsqu'il 
parlait en présence de César. Sa harangue pour Liga- 



DE LA CHAIRE. 41 

rius est écrite, il est vrai, d'un style ent'hanteur; 
mais elle est bien loin dètrc estimée comme Tun de 
ses discours du premier ordre. Cicéron y demande la 
vie de Ligarius à un usurpateur, comme s'il implo- 
rait la clémence d'un souverain légitime. Les éloges 
qu'il prodigue adroitement à César dans son ingé- 
nieuse péroraison semblent justifier les reproches 
dont l'accabla le stoïcien Brutus, après la mort du 
dictateur, dans cette fameuse lettre où cet austère ré- 
publicain l'accuse de flatter bassement Octave, et qui 
est comptée aAec raison parmi les chefs-d'œuvre de 
l'antiquité. C'est dans les Verrines, c'est dans les Ca- 
tlUnaires, c'est dans la seconde Philippique, c'est dans 
presque toutes ses péroraisons, c'est dans ses traité? 
immortels qui ont pour titres, f Orateur, de l'Ora- 
teur, et des Orateurs illustres, qu'on trouve toute l'é- 
loquence de Cicéron. Pour mieux accabler les enne- 
mis de sa patrie, qu'il traduit dans les tribunaux, c'est 
toujours aux adversaires qu'il poursuit, c'est à Marc- 
Antoine , à Verres , à Catilina , que Cicéron adresse 
la parole devant les juges ; et la véhémence de ce 
style direct rend chacune de ses actions juridiques un 
véritable pugilat oratoire. Tous ces écrits classiques 
doivent être le manuel des orateurs chrétiens. La ra- 
pidité avec laquelle il composait ces admirables dis- 
cours, malgré la multitude et l'importance des affaires 
dont il était surchargé, ne l'empêchait point de don- 
ner à son langage une si rare et si désespérante per- 
fection, qu'il est aussi aisé d'entendre ses harangues, 
que difficile d'en reproduire le charme inexprimable, 
en les transportant dans notre langue. 

Les étonnants exemples de fécondité que nous of- 



42 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

frent les dernières compositions de l'orateur romain, 
prouvent évidemment que nos avocats ne sauraient 
justifier la négligence de leur élocution, par les tra- 
vaux ou par les distractions inévitables de leui- état, 
rs'on certes, ce n'est pas le temps seul qui leur man- 
que pour écrire avec tant de perfection : c'est le ta- 
lent, c'est le goût, c'est l'inspiration du génie. Ce fut 
dans un intervalle bien court, et pendant les orages 
continuels d'une guerre civile, que Cicéron publia 
tous ses fameux plaidoyers contre Marc-Antoine, qu'on 
appelle les Philippiques; et l'on ne conçoit pas qu'il 
ait pu conserver assez de liberté d'esprit, après la 
mort de César, pour entreprendi'e et pour achever, en 
si peu de temps, dans la soixante-quatrième et der- 
nière année de sa vie, ces quatorze discours par les- 
quels il termina si glorieusement sa carrière. Son cou- 
rage y parut agrandir encore son talent. Jamais il 
n'approcha de plus près de l'énergie et de la véhé- 
mence de Démosthène. Aussi son triomphe devint-il 
.son arrêt de mort, et Marc-Antoine, triumvir, sentit 
si bien l'impossibilité de se défendre contre un tel ac- 
cusateur, qu'il ne lui répondit qu'en forçant la main 
lâche d'Octave, son complice, à souscrire Tordre d'as- 
sassiner Cicéron. 

Brutus, dont le goût était aussi sévère que la mo- 
rale, désapprouvait dans les harangues de l'orateur 
romain celle inépuisable fécondité, cette abondance 
stérile, quoique toujours élégante et harmonieuse, ce 
luxe ou cette richesse d'expressions et d'images, qui 
énervent peut-être quelquefois sa vigueur; et il disait 
à Cicérun lui-même que son éloquence manquait de 
reins. L'impartiale postérité a pensé comme Brutus. 



DE L\ CHAIRE. 45 

Ce ne fut point sans doute par un principe de goùt^ 
mais par la crainte trop bien fondée qu'Auguste ne se 
souvint encore qu'Octave avait sacrifié honteusement 
aux triumvirs ses collègues, son hieufaitcur Cicéron, 
que Virgile et Horace curent la lâcheté de ne nommer 
jamais, dans leurs poésies, cet orateur aussi célèbre 
aujourd'hui que Rome elle-même. Virgile surtout!... 
Ah î conmient Virgile a-t-il pu l'oublier en solenni- 
sant la gloire du peuple romain? L'assassin de Cicé- 
ron régnait! Et quoique Auguste eût assez d'esprit et 
de pudeur pour dire à ses propres neveux , quand il 
les surprit lisant les Phillppiques, qu'ils avaient bien 
raison d'admirer ces plaidoyers, et que Cicéron avait 
été un grand citoyen, Virgile, qui ne croyait pas à la 
clémence des remords, n'osa jamais rappeler ce nom 
accusateur dans ses écrits; et le poëte courtisan n'hé- 
sita point de sacrifier aux dangereuses réminiscences 
d'Octave, devenu souverain de son pays, l'un des plus 
beaux titres de gloire de sa patrie, en accordant aux 
orateurs de la Grèce la supériorité de l'éloquence sur 
le consul de Rome : Orahunt alii melius causas, etc. 

XY. De Démcsthène. 

Malgré l'adulation ou l'affirmation de Virgile, les 
gens de lettres n'ont point encore prononcé unanime- 
ment entre Cicéron et Démosthène. Ces deux ora- 
teurs sont lun et l'autre au premier rang, et, dans 
l'opinion de plusieurs rhéteurs , à peu près sur la 
même ligne. Cicéron a une prééminence incontes- 
table sur son rival, en littérature et en philosophie» 
Mais il ne lui a point arraché le sceptre de l'éloquence : 
il le regardait lui-même comme son maître : il le 



44 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

louait avec tout rcntliousiasme de la plus haute ad- 
miration : il traduisait ses ouvrages ; et si ces traduc- 
tions officieuses étaient parvenues jusqu'à nous, il est 
probable qu'en lui rendant un service trop généreux, 
Cicéron se serait placé pour toujours au-dessous de 
Démosthène. C'est lui-même qui nous autorise à le 
croire, par l'éloge le plus accompli que puisse faire 
d'un orateur l'exaltation du ravissement. C'est lui, 
c'est Cicéron qui trouve dans Démosthène, non-seu- 
lement un orateur parfait, mais encore toute la per- 
fection de l'art et le beau idéal du genre oratoire. 
Rien^ dit-il, rien ne manque à Démosthène. Il ne me 
laisse absolument rien à désirer : il na de rivaux 
dans aucune partie de son art. Il remplit, ajoute-t-il, 
lidêc que je me suis formée de l'éloquence, et il atteint 
le degré de perfection que j'imagine^. 

Dans son trentième dialogue des morts, entre Dé- 
mosthène et Cicéron, Fénelon adopte et motive cette 
prééminence que l'éloquent consul romain défère à 
l'immortel orateur d'Athènes. L'archevêque de Cam- 
brai met en scène ces deux grands hommes, et les 
fait parler ainsi l'un et l'autre avec beaucoup de goût 
et de sagacité : « On ne pouvait, dit Cicéron, s'empè- 
«cher, en entendant mes oraisons, d'admirer mon 
<( esprit, d'être continuellement surpris de mon art, 
a de s'extasier sur moi, de m'interrompre pourm'ap- 
« plaudir, et de me combler de louanges. Tu devais, 

1 « Recordor me lo!ige omnibus unum anteferre Demosthenem , qui 
vim accommodant ad eam quam sentiam eloquentiam, non ad eam 
quam in aliquo ipse agnoverim. » Oralor. 23. « Unus eminet inter om- 
nes, in omni génère dicendi. » Orator. 104. "Plane quidem perfec - 
tum, et oui nihil admodum desit, Demosthenem facile dixeris. >' Bru- 
tus, 35. 



DE LA CHAIRE. 45 

«toi, èlre écouté fort tranquillement; et appareni- 
(( ment tes auditeurs ne t'interrompaient pas. — Ce 
G que tu dis, lui répondit Démosthène, ce que tu dis 
« de nous deux est vrai. Tu ne te trompes que dans la 
« conclusion que tu en tires. Tu occupais rassemblée 
« de toi-même ; et moi, je ne l'occupais jamais que de 
« l'affaire dont je parlais. On t'admirait ; et moi, j'ë— 
(( tais oublié par mes auditeurs, qui ne voyaient que 
« le parti que je voulais leur faire prendre. Tu réjouis- 
« sais par les traits de ton esprit ; et moi, je frappais, 
« j'abattais, je terrassais par des coups de foudre. Tu 
« faisais dire : Qu'il parle bien î et moi, je faisais dire : 
« Allons, marchons contre Philippe ! On te louait : 
(( on était trop hors de soi pour me louer. Quand tu 
« haranguais, tu paraissais orné : on Redécouvrait en 
« moi aucun ornement ; il n'y avait dans mes piè-.'es 
<( que des raisons précises, fortes, claires : ensuite des 
i( mouvements semblables à des foudres auxquels on 
u ne pouvait résister. Tu as été un orateur parfait, 
(f quand tu as été, comme moi, simple, grave, au- 
« stère, sans art apparent, en un mot quand tu as été 
« Démosthène ; mais lorsqu'on a senti en tes discours 
(( l'esprit, le tour et l'art, alors tu n'as plus été que 
u Cicéron, t'éloignant de la perfection autant que tu 
« t'éloignais de mon caractère. » 

Effectivement, c'est la force irrésistible du raison- 
nement, c'est l'entraînante rapidité des mouvements 
oratoires, qui caractérisent l'éloquence de l'orateur* 
athénien : il n'écrit que pour donner du nerf, de la 
chaleur et de la véhémence à ses pensées, qui ne sont 
que les élans impétueux d'une ame ardente ; il parle, 
non comme un écrivain élégant qui veut être admiré, 



46 ESSAI SUR LÉLOQUEXCE 

mais comme iiu homme inspiré et passiomié que la 
vérité Luurmeiîte ; comme un citoyen menacé du plus 
grand des malheurs, et qui ne peut plus contenir la 
fougue de son indignation contre les ennemis de sa pa- 
trie. L'audace de son style se compose de Temploi, de 
Talliance, ou de la simplicité hardie et pittoresque de 
ses expressions. Son ascendant est irrésistible ; toul 
cède devant lui à la domination de ses paroles, et sa 
langue s'enrichit des trésors inépuisables de sa verve 
et de son imagination. Que serait-ce, disait Eschine, 
son rival, aux jeunes Athéniens qui Técoutaient avec 
les transports de l'enthousiasme déclamer sa fou- 
droyante harangue sur la Couronne, que serait-ce 
donc, leur disait-il, si vous eussiez entendu le monstre 
lui-même? C'est l'athlète de la raison ; il la détend de 
toutes les forces de son ame et de son génie, et la tri- 
bune où il parle devient une arène. Il subjugue à la 
fois ses auditeurs, ses adversaires, ses juges; il ne pa- 
raît point chercher à vous attendrir ; et cependant il 
remue, il bouleverse tous les cœurs. 11 accable ses 
concitoyens de reproches ; mais alors il n'est que l'in- 
terprète de leurs propres remords. Réfute-t-il un ar- 
gument? il ne discute point, il propose une simple 
question pour toute réponse, et l'objection ne repa- 
raîtra jamais. Veut-il soulever les Athéniens contre 
Philippe? ce n'est plus un orateur qui parle : c'est un 
général, c'est un roi, c'est le prophète de l'histoire, 
c'est l'ange tutélaire de sa patrie ; et quand il veut 
semer autour de lui l'épouvante de l'esclavage, on 
croit entendre retentir au loin, de distance en dis- 
tance , le bruit des chaînes qu'apporte le tyran. 
On admire avec raison les Philippiqucs de Démo- 



DE LA CHAIRE. 47 

^tlii'iie, et sa fameuse harangue pour la Couronne, en 
laveur de Ctésiphon ^ ; niais il me seml)le qu<? les gens 
(le lettres et les orateurs chrétiens lisent trop peu ses 
antres ouvrages, son discours sur la imijOy six première 
et sa seconde Olint/iiaqur, sa harangue de la Cherso- 
/U'.sc, et plusieurs autres chefs-d'œuvre véritablement 
dignes de son génie. C'est dans ces écrits trop négli- 
gés par les prédicateurs, et qui semblent même inu- 
tiles à la réputation de Démosthène, puisqu'on ne lui 
en tient aucun compte, c'est là que Ton pourrait trou- 
ver des titres suiTisants pour justifier sa renommée, si 
toutes ses autres productions oratoires étaient incon- 
nues. Bornons-nous à en citer ici un seul trait. Les 
ennemis de Démosthène (c'étaient, à Texception d'Es- 
chiue, quelques écrivains sans talents, qui osaient se 
croire ses rivaux, parcequ'ils faisaient dans Athènes 
le métier de sophiste), tous ces envieux détracteurs de 
Démosthène, l'accusaient de chercher plutôt dans ses 
discours les applaudissements de la njultitude que l'u- 
tilité publique. Ce grand homme, iier de sa conscience. 



1 Boileau ne poiivait se lasser d'adir.irer l'or.iison de Déir.ostlière, 
pro Corona. C'était, selon lui, le chef-d'œuvre de l'esprit humain. 
Toutes les fois que je la lis, disait-il, ^e voxidrais n^cnoir jamais écrit. 
l'n de ses amis lui dit un jour : " Ah! monsieur, je lis maintenant un 
auteur qui est bien mon homme : c'trt Démosthène. Si c'est vclfe 
" homme, lui répondit Despréaux, ce n'est jjas le mien. Commcntren- 
" tendez-vous donc ! lui répliqua £on ami. C'est qu'il me fait tomber 
" la iilume des mains. » 

I.etire de Boiieau à Brosset'.e. 

Or, si la lecture de Démosthène inspirait un te', découragement à i:n 
sifjî'i^nd por^te, qu<.lie impression ne doit donc pas faire son éloquence 
sur lesprit d'un orateur qui sait aussi en apprécier le prodigieux mé- 
rite, et peut se croire d'autant plus ob.ige de h\:ïi approcher qu'il par- 
Court la même carrière! 



48 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

outragé longtemps sans se plaindre, daigna enfin con- 
fondre leurs insolentes clameurs, en présence de tout 
le peuple athénien : et voici ce qu'il leur dit dans sa 
harangue de la Chersoncse : a Je suis tellement éloi- 
(( gné de regarder tous ces vils rhéteurs comme de> 
« citoyens dignes de leur patrie, que si quelqu'un rae 
« disait en ce moment : Et toi , Démosthène , quels 
« services as-tu rendus à la république? ô Athéniens! 
« je ne parlerais ni des dépenses que j"ai faites pour 
« mes concitoyens dans l'administration de mes eni- 
« plois , ni des captifs que jai rachetés, ni des dons 
« que j'ai faits à la ville, ni de tous les monuments 
« qui attesteront un jour mon zèle pour mon pays: 
c( mais voici ce que je répondrais : J'ai toujours eu 
« une conduite opposée aux maximes de ces miséra- 
« blés. J'aurais pu sans doute les imiter, et vous flat- 
(( ter comme eux; mais je vous ai toujours sacrifié 
« mon intérêt personnel, mon ambition et même le 
« désir d'enlever vos suffrages. Je vous ai parlé de 
« manière à me mettre au-dessous de pareils citoyens, 
« en vous élevant vous-mêmes au-dessus des autres 
a peuples de la Grèce. Athéniens ! il doit m'être 
a permis de me rendre aujourd'hui ce témoignage. 
« Non, je n'ai pas cru pouvoir devenir le premier 
« parmi vous, si je vous rendais vous-mêmes les der- 
<( niers de tous les hommes.» C'est à ses ennemis, 
c'est à la triste nécessité de les accabler de toute l'au- 
torité de son génie et de sa gloire, que Démosthène 
doit ce sublime morceau , l'on des plus beaux mou- 
vements de son éloquence. Il serait très facile de mul- 
tiplier de pareilles citations quand on parle d'un si 
grand orateur ; mais mon intention n'est point de dis- 



DE LA CHAIRE. 40 

penser les prédicateurs de le lire. Je les exhorte au 
contraire à l'apprendre par cœur, et à transporter 
son énergie, sa vigueur et son pinceau, dans les com- 
positions de la chaire, qui leur présentera une foule 
de sujets dignes de les faire revivre. Je les exhorte 
surtout à se bien convaincre eux-mêmes, par la lecture 
de ses harangues, que son éloquence franche et impé- 
tueuse dédaigne toute manière, toute afféterie, toute 
recherche d'esprit, et ne lui coûte pas le moindre ef- 
fort, parcequ'elle ne s'abaisse jamais à aucune préten- 
tion. Il se sert de la iiarole, dit Fénelon % comme un 
homme modeste de son habit, jmur se vêtir et non pour 
se 'parer. Il tonne, il foudroie : cest un torrent qui 
entraîne tout. 

XVI. DeBossuet. 

Au seul nom de Démosthène, mon admiration me 
rappelle celui de ses émules avec lequel il a le plus de 
ressemblance, l'homme le plus éloquent de notre na- 
tion. Que l'on se représente donc un de ces orateurs 
que Cicéron appelle véhéments, et en quelque sorte 
tragiques-, qui, doués par la nature de la souverai- 
neté de la parole et emportés par une éloquence tou- 
jours armée de traits brûlants comme la foudre, s'élè- 
vent au-dessus des règles et des modèles, et portent 
l'art à toute la hauteur de leurs propres conceptions ; 
un orateur qui par ses élans monte jusques aux cieux^ 
d'où il descend avec ses vastes pensées agrandies en- 
core par la religion, pour s'asseoir sur les bords d'un 
tombeau, et abattre l'orgueil des princes et des rois 

1 Lettre à l'Académie française sur l'éloquence. 
8 « Grandis et, \itita dicam, tragicus orator. '• Brutus, 203^ 

4 



50 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

élevant le Dieu qui, après les avoir distingués sur la 
terre, durant le rapide instant de la\ie, les rend tous 
à leur néant et les confond à jamais dans la poussière 
de notre commune origine ; un orateur qui a montré 
dans tous les genres qu'il invente ou qu'il féconde, le 
premier et le plus beau génie qui ait jamais illustré 
les lettres, et qu'on peut placer, avec une juste con- 
fiance, à la tète de tous les écrivains anciens ou mo- 
dernes qui ont fait le plus d'honneur à l'esprit hu- 
main 1 ; un orateur qui se crée une langue aussi neuve 
^t aussi originale que ses idées, qui donne à ses ex- 
pressions un tel caractère d'énergie, qu'on croit l'en- 
lendre quand on îe lit, et à son style une telle majesté 
d'élocution , que i'idiome dont il se sert semble se 
transformer et s'agrandir sous sa plume; un apôtre 
qui instruit l'univers, en pleurant et en célébrant les 
plus illustres de ses contemporains, qu'il rend eux- 
mêmes du fond de leur cercueil les premiers institu- 
teurs et les plus imposants moralistes de tous les siè- 
cles; qui répand la consternation autour de lui, en 
rendant, pour ainsi dire, présents les malheurs qu'il 
raconte, et qui, en déplorant la mort d'un seul homme, 
montre à découvert tout le néant de la nature hu- 
maine ; enfin, un orateur dont les discours inspirés 
ou animés par la verve la plus ardente, la plus origi- 
nale, la plus véhémente et la plus sublime, sont des 
ouATages classiques qu'il faut étudier sans cesse, 
comme dans les arts on va former son goût et mûrir 
son talent à Rome, en méditant les chefs-d'œuvre de 
Raphaël et de Michel- Ange. Yoilà le Démosthène 

1 Voyez, à la fin du volume, la note n» 1. 



DE L\ CHAIRE. 51 

français ! voilà BossueL î On peut appliquer à ses ccriîs 
oratuires Téloge si mcaiorable que taisait Quiuhlieu 
du Jupiter de Phidias, lorsqu'il disait que cette statua 
avait ajouté à la religion des peuples. 

XVII. De la priorité et de Tinfluence de la poésie sur le style 
oratoire. 

Bossuet a été en Europe le véritable créateur et îe 
plus parfait modèle de Téloquence de la chaire. Liu- 
gendes, qui aurait pu prétendre et participer à cette 
gloire, n'osant pas se fier à notre idiome encore bar- 
bare, traduisit lui-même ses sermons en latin, après 
les avoir prêches en français, avec de grands applau- 
dissements, sous le règne de Louis XÎI!, et durant Ja 
minorité de Louis XIV. Xotre langue n'était encore 
garantie, à ses yeux, par aucun monument littéraire 
qui obligeât l'Europe de l'étudier ou même de la com- 
prendre, pour se mettre de niveau avec les progrès de^ 
lumières et les oracles du goût; elle était prête à se 
former sous la plume de ^lalherbe et de Corneille, qui 
surent à la fois l'épurer et l'enrichir de la magniil- 
cence ou du 2:erme de toutes les beautés du stvle, cii 
la dotant d'une poésie sublime que le naïfbadinage 
de Marot n'avait pas dû lui faire espérer. L'éloquence 
devait venir et vint à sa suite. C'est la marche natu- 
relle et philosophique de l'esprit humain, dans la fixa- 
tion des langues, chez les peuples qui ont des lumières 
sans avoir encore du soùt. On commence en ce ïenre 
par le plus difficile, parcequ'il faut un très grand ef- 
fort, c'est-à-dire un très grand charme, pour entraî- 
ner la multitude, qu'on ne ravit et qu'on ne donime 
que par les grands succès populaires de la poésie. En 



52 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

tout temps et en tout pays, dans la Grèce, à Rome, 
dans la moderne Italie, en France, eiifm chez tous les 
peuples qui ont une littérature, les poètes du premier 
ordre ont précédé les grands prosateurs ^ 

Faut-il en être surpris ? Les annales des premiers 
âges du monde attestent que les élans de Tesprit, dans 
une nation qui se civilise, sont d'abord des hymnes 
d'actions de grâces qu'on offre ensemble à TÉternel. 
Réunis devant les autels qu'ils érigent à l'Etre su- 
prême, les hommes ne composent plus qu'une seule 
famille. Cette communauté de besoins, de prières ou 
d'actions de grâces , appelle naturellement le chant 
■qui en augmente l'expression; et la parole, ainsi mo- 
dulée, doit être nécessairement soumise à une mesure 
uniforme de temps, c'est-à-dire de mouvement et de 
repos, pour en régler et encadencer toutes les syllabes. 
La religion, qui est le premier et le plus salutaire be- 
ï?oin de l'homme en société, crée donc ainsi à la fois 
la musique et la poésie ; et les pieuses affections 
qu'elle inspire ne se réunissent, pour ainsi dire, en un 
faisceau, qu'avec le secours du rhythme, de la proso- 
<lie, de la rime ou de la mesure poétique ^. Avant cette 
réunion, tout est isolé dans une langue, et rien ne peut 

1 Chez les Grecs, Homère et Hésiode précédèrent Démosthène et 
Périclès. Lucrèce était admiré par les Romains longtemps avant Cicé- 
ron. La langue italienne a été illustrée par le Dante, par Pétrarque et 
parle Tasse, avant de pouvoir s'honorer de l'éloquence de Machiavel, 
de Mi:ratori, de Tiraboschi, du cardinal Casini, et d'aucun de ses plus 
médiocres orateurs. Marot, Régnier, Malherbe et surtout Corneille 
étaient la gloire de la langue française, avant qu'elle fût ennoblie par 
aucun titre oratoire. 

2 II faut en excepter la seule poésie des Hébreux, qui a un méca- 
nisme particulier. Voyez l'excellent traité de LcsYth , augmenté par 
Michatlis , de sacra poesi Hebrœorum^ 



DE LA CHAIRE. 55 

faire autorité dans Tart d'écrire. Il ii'exisle encore alors 
aucune convention de goût, aucune base reconnue 
d'harmonie, aucun point de comparaison, aucun type 
qu'on puisse imiter, aucun auxiliau'c pour la mémoire, 
qui ne retient rien sans effort de ce qui a qucl(|ue 
étendue en prose, enfm aucun régulateur pour To- 
reille, qu'on ne domine jamais que par le secret de la 
flatter sans cesse, et dont Cicéron préconise la superbe 
et suprême autorité, pour juger seule en dernier res- 
sort de ce qui plaît à sa chatouilleuse délicatesse dans 
la mélodie du style : Superbissimum auris jndichim. 
C'est donc par la contrainte heureuse de la versifi- 
cation, première musique de Toreille, qu'une langue 
acquiert d'abord l'harmonie qui lui est propre, par la 
combinaison de la mesure la plus analogue à ses élé- 
ments ; ensuite, la pureté et la correction de sa syntaxe 
plus facile à fixer et à démêler dans une marche si ré- 
gulière, par le cadre des rhythmes variés qui rendent 
les fautes grammaticales plus saillantes au milieu du 
court espace de chaque vers; la force et l'énergie, par 
cette sévérité du mètre qui fixe rigoureusement au 
poète, dans chaque ligne, le nombre des syllabes, le 
Xîondamne à une précision qui l'autorise à des licences 
heureuses , et agrandit sa pensée en resserrant son 
style ; la couleur et les images, par le besoin continuel 
des mots figurés, pour faire mieux ressortir les idées 
réduites à cette sobriété de paroles; les mouvements 
impétueux de l'imagination ou de la sensibilité, par la 
verve des débuts, par la rapidité et la variété des tour- 
nures que commande chaque période et quelquefois 
chaque ligne ; l'élévation, par la liberté ou plutôt par 
l'essor poétique , qu'on est obligé d'accorder à une 



5i ESSAI SUR L'ELOQUENCE 

iliclion si contrainte et subordonnée à tant de règles; 
i'élégance, par Thabitade et la nécessité de choisir et 
lie combiner tontes ses expressions; enfin le naturel 
ot la grâce, par l'obligation singulière de paraître sans 
cesse indépendant et libre, maigre le poids des chaînes 
dont on est accablé, et de cacher à force d'art, au mi- 
lieu d'un pareil esclavage, toute apparence de con- 
trainte, de gène, d'embarras, et même d'effort. Voilà 
les entrayes des poètes, et voilà aussi les services que 
la poésie rend à toutes les langues qui la cultivent ! 

On sent avec quelle promptitude le goût général 
d'une nation qui attache du prix aux plaisirs de l'es- 
prit doit se former à cette école ; car le public apprend 
à juger, en même temps que les auteurs apprennent 
à écrire. Toutes ces découvertes de style se transpor- 
Icnt, dans une proportion que le goût fixe bientôt, de 
Ja poésie à l'éloquence, qui Tavoisine et-la suit de près. 
C'est la véritable raison des avantages sensibles que 
donne aux orateurs l'exercice ou du moins l'essai préa- 
lable de la versification dans la carrière de l'éloquence, 
quoique l'éloquence de la prose et celle de la poésie 
n'aient presque rien de commun entre elles, et qu'il 
soit très rare ou connue impossible qu'un même écri- 
vain les réunisse, en excellant dans l'une et dans l'au- 
tre. Les orateurs arrivent donc toujours les premiers, 
après les poètes, dans les sentiers du bon goût. Ainsi 
l*ascal, qui fut parmi nous le premier écrivain classique 
en prose, en surpassant Amyot, Montaigne, du Vair, 
prosateurs d'une langue qui manifestement n'avait 
point encore de poésie ^ Pascal, dis-je, se montra 

1 Je ne fais mention ici ni de Ba'zac ni de Voiture. Outre qu'ils 



DE LA CHAraE. îSr» 

(le.- lors un véritable et même un grand orateur dans 
quelques unes de ses lettres jirovinciales ; et aussitôt 
riniluence du style poétique, signak'O par lui dans lo 
style oratoire, s'étendit des ouvrages d'éloquence à 
tous les autres genres d'écrits en pruse. 

Lingendes avait beaucoup contribué par ses ser- 
mons à cette heureuse harmonie de notre langue ora- 
toire , mais il ne sut pas en pressentir le perfection- 
nement : il la répudia en traduisant et en publiant 
ses discours dans Fidiomc de Cicéron, auquel il sc^ 
confia davantage, et qu'il se flattait de savoir beau- 
coup mieux, il ne crut pas que la langue française 
pût vivre aussi longtemps que ses ouvrages, qu'elle iit 
bientôt oublier; et en se déshéritant ainsi lui-mômt^ 
des conquêtes et des triomphes de notre littérature, il 
n'eut pas plus d'influence sur nos prédicateurs du 
g-rand siècle, que les anciens orateurs romains qu'il 
olait si loin d'égaler. 

XVIII. De la révolution opérée par Bossuet dans la chaire. 

Enfin Bossuet parut : son talent se forma et se dé- 
veloppa d'abord dans la chaire, où il obtint des succès 
distingués dès sa première jeunesse. On admire des 
beautés du plus heureux présage dans ses essais en ce 
genre ; et Ton peut en citer pour exemple ce portrait 
si caractéristique et si fidèle de l'Oratoire, dans iequet 



écrivirent tous deux, et même hors de saison, dans le style oratoire- qui 
paraît toujours le premier à la suite de la poésie dans toutes les lan- 
gues aussitôt qu'elles s'épurent, se développent et s'enrichissent d'une 
littérature, il faut convciiir que dans le genre de léloquence, ni lun ni 
î'aitre ne peuvent être comptés parmi les modèles, quoiqu'ils aient 
•contribué à les form^er. 



"56 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

il (lit^ «que Tamoiir du cardinal de Be'rulle ^ pour 
« rÉglise lui suggéra le dessein d'établir une coni- 
« pagnie, à laquelle il n'a point voulu donner d'autre 
<( esprit que l'esprit même de l'Église, ni d'autres rè- 
« gles que ses canons, ni d'autres supérieurs que ses 
« évèques, ni d'autres liens que sa charité, ni d'au- 
« très vœux solennels que ceux du baptême et du sa- 
it cerdoce. Là, une sainte liberté devient un enga- 
c( gement, et, selon le résumé très juste d'un grand 
c( magistrat, c'est un corps où tout le monde obéit, et 
« où personne ne commande. » 

On reconnaît sans doute beaucoup de perspicacité 
et beaucoup de justesse analytique dans un tableau si 
précis et si vrai. Mais on voit étinceler de temps en 
temps le génie lumineux et original de Bossuet, avec 
un tout autre éclat, dans ces mêmes compositions par 
lesquelles il débuta dans la chaire. On a très judi- 
cieusement observé, en étudiant le caractère unique 
de sentaient, dès ses premiers essais oratoires, qi\ il 
semble que son beau naturel commence où la grandeur 
des autres finit. En voici un exemple tiré d'une su- 
perbe et frappante allégorie, qu'il était seul capable 
d'inventer, de hasarder en présence d'une cour, et 



1 Oraison funèbre du père Bourgoing , troisième général de la coa- 
grégation de l'Oratoire. 

2 Bossuet parle de lui, de son propre mouvement, dans son oraison 
funèbre de la reine d'Angleterre en 1669 ; et il exprime ainsi son ad- 
miration pour cet illustre cardinal : Les préires de l'Oratoire, que le 
GRAND Pierre de BÉrulle avait conduits avec cette princesse, etc. 
Une telle éjàthète décernée spontanément , avec cette solennité , par 
Bossuet au cardinal de Bérulle quarante ans après sa mort, serait 
pour lui, indépendamment de toute autre gloire, un gage suffisant d'im- 
mortalité. 



DE LA CHAIRE. 57 

surtout de soutenir, d'un bout à l'autre, avec une si 
étonnante vigueur d'imagination : « La vie humaine, 
« dit-il, est semblable à un chemin dont Tissue est un 
« précipice affreux. On nous en avertit dès le premier 
« pas ;mais la loi est portée, il faut avancer toujours. 
« Je voudrais retourner en arrière. Marche! marche! 
« Un poids invincible, une force irrésistible nous en- 
« traînent ; il faut sans cesse avancer vers le précipice. 
« Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous 
« inquiètent dans la route. Encore si je pouvais évi- 
« ter ce précipice affreux ! Non, non ; il faut mar- 
« cher, il faut courir : telle est la rapidité des années, 
« On se console pourtant, parceque de temps en 
« temps on rencontre des objets qui nous divertissent^ 
{( des eaux courantes, des fleurs qui passent. On vou- 
« drait s'arrêter. Marche ! marche î Et cependant oa 
« voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé i 
« fracas effroyable ! inévitable ruine ! On se console, 
« parcequ'on emporte quelques fleurs cueillies en 
(( passant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin 
« au soir, et quelques fruits qu'on perd en les goûtant : 
i< enchantement ! illusion î Toujours entraîné, tu aj>- 
« proches du gouffre affreux : déjà tout commence à 
(( s'effacer, les jardins moins fleuris, les fleurs moins- 
ce brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies^ 
« moins riantes, les eaux moins claires : tout se ter- 
ce nit, tout s'efface. L'ombre de la mort se présente : 
« on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. 
c( Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà 
« l'horreur trouble les sens, la tête tourne , les yeux 
« s'égarent. Il faut marcher ; on voudrait retourner 



58 ESSAI SUR VÊLOQUESCE 

« on arrière; plus de moyens : tout est tombé, tout 
« est évanoui, tout est échappé * ! » 

Voilà bien Timagination et l'éloquence de Bossuet ! 
Il y a des beautés de ce genre, des beautés du premier 
ordre dans tous les discours de sa jeunesse ; et quoi- 
qu'il les ait ensuite surpassés par les compositions 
oratoires de sa maturité, où, éclipsant lui-même tout 
ce qu'il avait fait briller avec moins d'éclat , il attei- 
gnit une si désespérante perfection, ces ouvrages se- 
ront toujours comptés parmi ses trésors littéraires. 
Bossuet ne déploya toute son éloquence dans des écrits 
publics, que vers sa quarantième année ; et dès que son 
talent se fut une fois montré dans toute sa splendeur, 
il en fit succéder les prodiges sans inteiTuption et 
«ans décadence jusqu'à la tin de sa carrière. Il me 
«semble qu'il s'éleva pour la première fois, dans l'opi- 
nion de la France, à sa véritable hauteur, pour n'en 
plus déchoir, dans la lettre savante, lumineuse, for- 
tement pensée et parfaitement écrite, qu'il adressa 
aux religieuses de Port-Royal, avant d'être évèque, 
pour les amener à la signature du formulaire. On vit 
alors le génie de l'érudition sacrée apphqué par Bos- 
suet, avec le plus grand succès, à la dialectique théolo- 
gique, comme Descartes avait appliqué avec tant de 
gloire l'algèbre à la géométrie. Ce grand homme 
réunit ainsi au plus haut degré le double mérite qui 
le distingue éminemment, et que les anciens avaient 
-caractérisé par une si ingénieuse allégorie ; je veux 
><lire, la beauté du talent oratoire, qu'ils comparaient 

1 Sermon pour le jour de Pâques. 



DE LA CHAIRE. a9 

à remhlème de la main qui sVuivrc?, et la puissance 
(le la logique dans la force du syllorrisnie, qu'ils repré- 
sentaient sous l'image du poing fermé. Mais ce n'est pas 
de ses triomphes dans le genre de la controverse que 
je dois m'occuper : je me borne ici à son éloquence. 

Le sermon de Bossuet sur V unité de V Eglise^' qu'il 
prêcha si à propos , avec le succès le plus inouï et le 
mieux mérité, à Touverture de rassemblée à jamais 
glorieuse du clergé de France, en 1681, me parait 
son plus beau discours pour la chaire, et, par consé- 
quent, incomparablement le plus magnifique ouvrage 
de ce genre qui ait jamais été composé dans aucune 
langue. C'est une création oratoire absolument à part,, 
un prodige d'érudition, d'éloquence, de sagesse et de 
génie. Uexorde est le plus admirable qu'il ait jamais 
fait: c'est la verve, l'inspiration, l'imagination, la 
niagniiicence d'allégorie d'un prophète. Je me propo- 
sais de citer ici les passages les plus frappants de ce 
chef-d'œuvre, je les avais notés ; et quand j'ai voulu y 
faire un choix, j'ai vu avec un enthousiasme mêlé de 
regrets que mon admiration impatiente du bonheur 
d'en expliquer toutes les sublimes beautés, comme je 
les sens, serait obligée de le copier tout entier. Le 
moyen de choisir entre tant de pages sublimes qui se 
succèdent sans interruption ! le moyen d'en rien re- 
trancher, quand tout fournit un commentair j intéres- 
sant, pour quiconque veut s'instruire, et se connaît 
en éloquence î II faut donc lire ce discours d'un bout 
à l'autre, et puis le relire encore, avec la certitude d'y 
découvrir toujours de nouveaux motifs de l'admirer. 

Ce grand homme créa également un nouvel art, et 
en posa la borne dans le genre de l'oraison funèbre : 



60 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

et par une heureuse singularité bien digne d'être re- 
marquée, ce fut à Fàge de soixante ans qu'il eut la sa- 
gesse ou le bonheur de terminer sa carrière oratoire, 
en 1687, par le plus magnifique de ses éloges, Torai- 
son funèbre du grand Condé. On regrette pourtant, 
dans le ravissement qu'excite un si bel ouvrage, que 
durant les dix-sept dernières années de sa vie, Bos- 
quet ait tenu si lidèlement la parole qu'il avait donnée 
en chaire à son héros, en lui adressant ses derniers et 
pathétiques adieux, lorsque, rappelant la touchante 
leçon que lui donnaient dès lors ses cheveux blancs, il 
dit à l'ombre auguste et chérie de ce prince, avec une 
voix interrompue par ses sanglots, que cet éloge met- 
trait ^n à tous ces discours. Je dis qu'on le regrette, 
non pour la gloire de Bossuet qui était alors à son 
comble, mais pour celle de la religion et de l'élo- 
quence, qu'il aurait pu enrichir encore de tant d'au- 
tres chefs-d'œuvre. 

Ce n'est pas ici le lieu de m'arrêter plus longtemps 
•à ses sermons posthumes. J'ai assez témoigné, dans 
un autre écrit \ la vive et profonde admiration qu'ils 
m'inspirent ; et je me plais à la publier encore, parce- 
qu'on aime toujours à multiplier ou à renouveler les 
hommages que l'on doit au génie. 

Quelques siècles avant lui, saint Bernard et Gerson 
avaient honoré en France leur talent pour la chaire, 
par des sermons latins où Ton trouve de l'esprit, de la 
raison, de la méthode, assez de goût, et même quel- 
quefois une douce éloquence. Tous ces genres de 
mérite se faisaient remarquer dans nos écrivains fran- 
.^ais, avant le milieu du dix-septième siècle, toutes les 

1 Préface pour la première édition des Sermons de Bossuet. 



DE LA CHAIRE. 6f 

fois qu'ils empruntaient le bel idiome des anciens Ro- 
mains, dont ils imitaient en même temps la sage ma- 
nière d'écrire. Le mauvais goût les entraînait dès 
qu'ils voulaient se servir de leur propre langue, qui 
n'était pas encore faite, du moins pour la littérature. 
Maillard, Menot, Corénus , Vallayer, et une foule 
d'autres prédicateurs dont les noms sont inconnus ou 
ridicules, disputant, dit Massillon ^ ou de bouffonne- 
rie avec le théâtre, ou de sécheresse avec Vécole, et mê- 
lant à la parole sainte des termes qiiils n entendaient 
pas, ou des plaisanteries qu'on navrait pas dû en- 
tendre, avaient avili l'éloquence de la chaire par un 
style abject, une érudition barbare, une mythologie 
indécente, de plates bouffonneries, et même quelque- 
fois des expressions ou des images obscènes. Voilà la 
dégradation honteuse dont le beau siècle de Louis XIV 
nous a enfin affranchis ! 

Avant d'entrer dans cette carrière , Bossuet s'était 
déjà exercé, par les disputes de l'école, àla souplesse et 
à la vigueur de la lutte oratoire dans la controverse; 
et il dut peut-être à la surveillance inexorable des 
protestants cette justesse d'expression, ce ton noble, 
cette exactitude et cette force de raisonnement, enfin 
cet accord fidèle de la dialectique et de l'éloquence qui 
formèrent le caractère constant de tous ses discours. 
Voulez-vous connaître et mesurer la révolution qu'il 
opéra dans la chaire ? lisez les sermons de Bourdaloue, 
dont il fut le précurseur et le modèle. Un génie origi- 
nal et créateur se signale ainsi , dans chaque genre, 
par son école plus encore que par ses productions ; et 
ses disciples achèvent de développer son influence en 

1 Discours de réception à l'Académie française. "! 



62 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

devenant ses émules. C/est cotte espèce de paternité 
littéraire, c'est cette noble et brillante postérité qui 
consacrent les grands noms, les séparent de la médio- 
crité toujours stérile, toujours solitaire, et perpétuent, 
comme une famille adoptive, les talents et les répu- 
tations du premier ordre dans les lettres comme dans 
les arts. Ainsi parmi nous la véritable tige de l'élo- 
quence d'où sortent de si magnifiques rameaux, c'est 
Bossuet, dont Bourdaloue a été un des premiers et 
des plus beaux ouvrages. Bossuet, en effet, ne me 
parait jamais plus grand que lorsque je lis Bourda- 
loue, qui entra vingt ans après lui dans cette nouvelle 
route, oii il sut se montrer original en 1 imitant, et 
oh 11 le surpassa en travail, sans pouvoir jamais l'éga- 
ler en éloquence et en génie. 

Voulez-vous choisir dans des temps plus reculés un 
autre objet de comparaison? placez donc Bossuet entre 
les orateurs les plus illustres du seizième siècle ( si 
toutefois il y en eut de tels à cette époque), et même 
du siècle suivant, sur lequel il domine avec tant de 
majesté. Par exemple, comparez le discours, déjà cité 
plus haut, qu'il prononça devant notre fameuse as- 
semblée du clergé, au sermon que l'évêque de Bi- 
tonto avait prêché, le troisième dimanche de Tavent 
15-46, à l'ouverture du Concile de Trente. Vous croi- 
rez qu'il y eut entre l'évêque de Bitonto et l'évêque 
de Meaux le même intervalle qui s'écoula depuis l'ex- 
pulsion de Tarquin jusqu'au règne d'Auguste. La dif- 
férence n'est cependant guère que d'un siècle ; m.ais 
ces deux époques, si voisines Tune de l'autre, sont éloi- 
gnées de toute la distance qui sépare la barbarie la 
plus grossière du goût le plus épuré. 



DE LA CHAIRE. 63 

J'ai eu, durant le cours de mes études oratoires, la 
curiosité de lire dans l'édition du Concile de Trente, 
faite à Louvain en 1507, tous les sermons qui furent 
prononcés au commencement de chaque session en 
présence de cette assemblée, la plus savante et la plus 
célèbre qui ait jamais illustré les fastes de rÉglise. 
On y voit aussi quelques oraisons funèbres, et plus de 
trente autres discours qui furent prêches par des évo- 
ques, par des docteurs de la Faculté de Paris, ou par 
des moines. Celui de Tévèque de Bitonto est le seul 
qui ait conservé quelque réputation; et comme il est 
incomparablement le meilleur de la collection, c'est 
sur cette pièce qu'on peut juger de l'éloquence du 
seizième siècle. Ce sermon brille de loin en loin de 
quelques éclairs de beautés oratoires au milieu d'une 
épaisse fumée ; mais il est écrit sans ordre et sans goût, 
et il offre quelquefois un mélange indécent de TÉcri- 
lure sainte et de la mythologie. L'évèque de Bitonto dit 
« que la nature nous a donné deux mains, deux yeux 
u et deux pieds, afin que l'homme soit l'abrégé d'un 
« concile, en se servant à la fois de tous ses membres, 
« pareequ'une main en lave une autre, et que le pied 
(( soutient l'autre pied'. » On citerait de ce discours 
vingt pages du même style, de la même couleur et 
du même genre d'espi it : il n'en faut qu'une seule 
pour apprécier le mérite d'un pareil orateur, quand 
on le rapproche de Bossuet. Ce n'est plus ainsi qu'il 
est permis de parler dans la chaire, depuis que ce grand 

1 •> Q'.icir.aJmodum et ipsa nati.ra, manus nobis gerr.iiias. gcminos- 
qiie oculos, pedes item gemincs idco dcdissc videîur, ut quasi ccikcio 
conLÎ io homo sempcr agat ; nam et manus manam lavât, fcs pedtm 
siste:=tat. « Oratio Cjrr.dii, cp. Bitont. 



64 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

homme en a fait le Irùne de la véritable et de la plus 

sublime éloquence. 

XIX. De l'interrogation. 

Aussi le temps, que Montaigne appelle le grand 
justicier dupasse, le temps, qui dévore toutes les ré- 
putations usurpées, ajoute-t-il chaque jour une nou- 
velle splendeur à Tauréole de cet immortel écrivain ; 
et j'observe avec joie que ce prince des orateurs, au- 
quel on osait autrefois comparer Fléchier dans les col- 
lèges, et dont le mérite prodigieux était indignement 
méconnu durant ma première jeunesse par je ne sais 
quelles coteries littéraires, est enfin universellement 
admiré depuis qu'on a renoncé au goût ridicule de 
V éloquence académique, et que sa dénomination même 
a si heureusement disparu parmi nous. Il est, quoi 
qu'en puisse dire une vieille prévention, du moins 
autant qu'un orateur peut et doit l'être, aussi soutenu 
et d'un aussi bon goût qu'il est sublime. La véhé- 
mence qui le caractérise, ainsi que Démosthène, me 
semble avoir sa principale source dans les interroga- 
tions accumulées qui leur sont si familières à l'un et 
à l'autre. 

En effet, de toutes les figures oratoires, la plus do- 
minante et la plus rapide, c'est l'interrogation ; mais 
si on l'emploie dans le développement des principes 
sur lesquels le discours est appuyé, elle y répand une 
obscurité inévitable, et une espèce de déclamation et 
de vague qui dégoûte les bons esprits. C'est après une 
exposition lumineuse du sujet et des devoirs de 
l'homme, que les droits et les détails de la morale, 
animés par ce mouvement entraînant, mettent en 



DE LA CH.VIRE. 60 

scène, et, en quoique sorte, aux prises l'orateur et 
rassemblée, imposent silence à tous les prétextes de 
la mauvaise foi, et aux vaines excuses de la faiblesse, 
frappent fortement les auditeurs, ajoutent le remords 
à la conviction, arment, pour ainsi dire, la loi contre 
la conscience, ou plutôt la conscience contre elle- 
même. C'est par des interrogations pressantes et réi- 
térées que Torateur , comme le poète tragique, dé- 
montre et attaque, accuse et répond, affirme et prouve 
en employant les formules du doute , émeut et in- 
struit, éclaire et confond, et porte le flambeau ef- 
frayant de la vérité jusqu'au fond d'une ame désabu- 
sée, à laquelle il ne reste plus ni erreurs, ni illusions, 
ni paroles, ni d'autre langue que les larmes. Y a-t-il 
en éloquence une voie plus sûre pour remuer le cœur 
humain, que ces questions entassées, dont on n'a pas 
besoin d'attendre la réponse, parcequ'elle est inévi- 
table et uniforme? Peut-on mieux ménager l'orgueil 
du coupable, qu'en lui épargnant la honte d'un re- 
proche personnel, au moment même où on l'attaque 
directement, et où le ministre du ciel le devine sans 
le connaître, en l'environnant de tous les cotés du 
souvenir ou du tableau de ses vices ? Connaissez-vous 
une éloquence plus poignante et plus intime? Eh! 
comment donnerait-on plus de force à la vérité, plus 
de poids à la raison, qu'en se bornant au simple droit 
d'interroger une conscience d'autant plus éloquente 
contre elle-même, qu'elle reste muette pour l'assem- 
blée dans le monologue du remords? comment le 
malheureux accusé peut-il échapper à un orateur qui 
lui ferme toutes les issues par lesquelles il cherche à 
s'éviter lui-même ; à un orateur qui le choisit pour 

5 



66 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

juge, et pour juge unique et suprême, et pour juge 
secret, dans le fond le plus caché de son propre cœur? 
Qu'opposera-t-il, si les questions générales dont il 
fait lui seul autant d'accusations individuelles, se pré- 
cipitent, se rapprochent, s'enchaînent, se fortifient ; 
et si à ces inculpations accablantes succède tout à 
coup une grande et touchante explosion d'intérêt et 
de pitié, qui à la suite de tant de tortures ^dent cal- 
mer ou plutôt agiter dans un autre sens son imagina- 
tion, en lui faisant éprouver par des paroles de paix 
et d'amour la plus attendrissante émotion du cœur, 
et retentit au fond de ses entrailles, comme un cri de 
grâce, comme un jugement solennel de pardon et de 
miséricorde, que la religion se hâte d'annoncer au 
coupable, après Tavoir ainsi confondu? Telle est cette 
fameuse et sublime apostrophe que Massillon adresse 
à FÉternel dans son "sermon sur le petit nombre des 
prédestinés : Dieu! où sont vos élus? Ces paroles 
si simples, mais si terribles, répandent une épouvante 
glaciale et mAielte comme le désespoir. Chaque audi- 
teur se place lui-même dans le dénombrement des ré- 
prouvés qui a précédé ce trait ; il n'ose plus répondre 
à Torateur qui lui demande et redemande s'il est du 
nombre des justes qui ont conservé leur innocence, 
ou des pénitents qui Font recouvrée aux yeux de la 
justice divine, et dont les noms seront seuls écrits dan:> 
le livre de vie ; et rentrant avec effroi dans son 
cœur, qui s'explique, pour lui du moins, par sa foi et 
par ses remords, le pécheur consterné croit entendre 
d'avance l'arrêt irrévocable de sa réprobation. 

Le peintre le plus vrai et le plus éloquent du cœur 
humain, Racine, qui en connaissait si bien tous les se- 



DE LA CIÎAIRE. 67 

crels et tous les leviers, Piacine procède presque tou- 
jours par iuteiTOgalions dans les situations passionnées ; 
et cette figure donne aussitôt la plus vive rapidité à 
son style, anime, abrège et écliauife tous ses raisonne- 
ments, qui ne sont jamais ni froids, ni languissants, 
ni abstraits. Quels coups de tonnerre que ces interro- 
gations si courtes , si promptes , et si terrassantes 
dHerniione à Oreste, qu'elle écrase par son désaveu, 
au moment même où il s'attend à être récompensé du 
meurtre qu'elle lui a commandé, en lui promettant 
sa main à ce prix : 

Pourquoi Tassassiner? Qu'a-t-il fail? A quel lilre? 
Qui te Ta dil^ 

Eh! pourquoi, dirai-je ici, pourquoi donc i'élo- 
quence sacrée ne serait-elle pas susceptible de la même 
véhémence dans les sujets et dans les situations pathé- 
tiques? Le succès de ce mouvement oratoire est in- 
faillible en chaire, quand il est bien placé : c'est le 
langage naturel d'une ame profondément émue ; et si 
l'on veut en admirer un autre exemple consacré par 
l'autorité d'un grand maître, il en est un fameux qui 
doit se présenter ici à l'esprit de tous les lecteurs. On 
connaît ce beau début de Cicéron, qui, ne pouvant 
contenir la vive indignation de son zèle patriotique, 
s'élance brusquement sur Calilina, et le renverse aus- 
sitôt par rimpétuosité de ses interrogations : « Jusques 
« à quand abuseras-tu, Catilina, de noire patience? 
« Combien de temps serons-nous encore l'objet de ta 
« fureur? Jusqu'où prétends-tu pousser ton audace 
« criminelle? Ne reconnais-tu pas à la garde qu'on. 
c( fait continuellement dans la ville, à la frayeur du 



68 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

V peuple, au visage irrité des sénateurs, que tes per- 
« nicieux desseins sont découverts? Crois- tu que j'i- 
« gnore ce qui s'est passé la nuit dernière? N'as-tu 
« pas distribué les emplois, et partagé toute ritalie 
« avec tes complices ^ ? » Voilà T éloquence ! voilà la 
nature ! c'est en parlant ainsi son langage que l'ora- 
teur perce de ses traits, dans toute sa profondeur, un 
cœur assiégé de remords. Quand on lit ces foudroyantes 
(^atilinaires, on applique sans cesse à Cicéron ce qu'il 
a dit de Démosthène, ce que je me plais à répéter ici 
pour lui en faire hommage à lui-même, en gravant, 
avec tout l'enthousiasme qu'inspirent leurs chefs- 
d'œuvre, les noms immortels des deux orateurs d'A- 
thènes et de Rome sur la dernière borne de l'art ora- 
toire. Il remplit, dit-il, L'mÉE que je me suis formée 

DE l'éloquence, et IL ATTEINT CE BEAU IDEAL, CE HAUT 
DEGRÉ DE PERFECTION QUE j'iMAGINE, MAIS DONT JE n'aI 
JAMAIS TROUVÉ d' AUTRE EXEMPLE. 

XX. De l'éloquence de M. Bridaine. 

S'il reste encore parmi nous quelques traces de cette 
éloquence antique et nerveuse, qui n'est autre chose 
que le premier cri de la nature imité ou répété par 
l'art, c'est dans les missions, c'est dans les campagnes 
qu'il faut aller en chercher des exemples. Là des 



1 '< Qnousque tandem abntere, Catilina. patientia nostra! quamdiu 
etiam furor iste tuus nos eludet! quem ad finem sese effrenata jactabit 
audacia! Nihil ne te nocturnum prssidium palatii, nihil urbis vigi- 
liœ, nihil timor popuU, nihil concursiis bonorum omnium, nihil hic 
munitissimus habendi senatus locus, nihil horum ora vultusque move- 
runt? Patere tua consilia non sentis! Quid proxima, quid superiore 
nocte egeris, ubi fueris, quos convocaveris, quid consilii ceperis, qucra. 
nostrum ignorare arbitraris! etc. ;> In Catil. Orat. 1. 



DE LA CHAIRE. 69 

hommes apostoliques, véjilables et dignes orateurs du 
peuple, doués d'une imagination forte et hardie, ne 
connaissent point d'autres succès que les conversions, 
point d'autres applaudissements que les larmes. Quel- 
quefois dénués de goût, ils descendent à des détails trop 
familiers, j'en conviens; mais ils font brèche; mais 
ils arrivent au but; mais ils vont se placer au milieu 
des consciences; mais ils enflamment l'imagination; 
mais tout est ou devient peuple en leur présence : ils 
frappent fortement les sens, la multitude les suit et 
les écoute avec enthousiasme, enfin plusieurs d'en- 
tre eux ont des traits sublimes; et un orateur ne les 
entend point sans utilité, quand il sait observer et 
reproduire les grands effets de l'art. 

J'ai regretté souvent avec surprise, pour l'intérêt 
de l'éloquence, autant que pour le triomphe du mi- 
nistère, que la chaire, si riche parmi nous en chefs- 
d'œuvre, ne se fût point encore illustrée au même 
degré dans la carrière des missions, dont Fénelon eût 
été si digne de nous donner la poétique, au retour de 
son premier apostolat dans les campagnes de l'Aunis 
et de la Saintonge. Depuis saint Vincent de Paul, qui 
s'était signalé par de grands succès, neus avons eu 
plusieurs missionnaires renommés en France; mais, 
soit que leurs sermons fussent improvisés, soit que ces 
compositions, séparées de l'action et de l'organe qui en 
cachaient les négligences et en formaient le prestige, 
n'aient pu soutenir la nudité de l'impression, leurs 
talents sont morts avec eux ; et toutes ces réputations 
viagères ont dû s'éteindre avec les générations contem- 
poraines, puisqu'elles n'ont eu pour appui et pour 
garantie que le souffle évanoui de la parole. Nous n'a- 



70 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

vous encore aucun ou\Tage classique pour ce mini- 
stère, qui a été beaucoup plus et beaucoup mieux cul- 
tivé eu Italie. Le Parfait Missionnaire écrit n'existe 
donc pas encore dans notre littérature sacrée, pour les 
jeunes orateurs qui voudraient suivre cette carrière. 
Si jamais la Providence nous destinait un pareil mo- 
dèle, ce ne serait probablement pas à Paris qu'il se for- 
merait; car un urand talent de cet ordre, oui n'arriverait 
point déjà exercé et même célèbre dans cette capitale^ 
y prendrait infailliblement une autre direction. 

L'bomme de ce siècle le plus justement prôné parmi 
les missionnaires français, M. Bridaine, était né avec 
une éloquence populaire, pleine de verve, d'images et 
de mouvements. Nul n'a possédé aussi éminemment 
que lui le rare talent de s'emparer d'une multitude 
assemblée. Il avait un si puissant et un si heureux or- 
gane, quil rendait croyables tous les prodiges que 
l'histoire nous raconte de la déclamation des anciens; 
et il se faisait entendre aussi aisément de dix mille 
personnes en plein air, que s'il eut parlé sous la voûte 
du temple le plus sonore. On remarquait dans tout ce 
qu'il disait une éloquence naturelle qui jaillissait des 
sources du génie ; des élans dont la vigueur agreste 
découvrait plus de talent et plus d'idées que l'indi- 
gence superbe de l'imitation ; des tours naturellement 
oratoires ; des métaphores très hardies ; des pensées 
brusques, neuves et frappantes ; une élocution très 
simple, mais assez noble dans sa popularité ; un art 
parfait d'exciter et de soutenir l'attention du peuple, 
qui ne se lassait jamais de l'entendre ; des apologues 
ingénieux, attachants et quelquefois sublimes ; le se- 
cret merveilleux d'égayer pieusement ses auditeurs et 



DE LA CHAIRE. 7f 

de les faire pleurer ù volonté ; raccent de Tiiidul- 
gcnce nièlé aux cris déchirants d'une indignation dou- 
loureuse ; tous les caractères d'une riche imagination ; 
des beautés originales et inconnues, que les règles des 
rhéteurs n'ont jamais devinées; quelques traits ravis- 
sants, parfois même des morceaux entiers traités avec 
un soin qui tempérait son imagination, et dans lesquels 
la régularité de sa composition attiédissait sensible- 
ment sa chaleur ordinaire. On peut se souvenir encore 
de lui avoir entendu répéter le début du premier ser- 
mon qu'il prêcha dans l'église de Saint-Sulpice, à Pa- 
ris, en 1751. La plus haute compagnie de la capitale 
voulut l'entendre par curiosité. En arrivant à la chaire, 
Bridaijie aperçut dans l'assemblée plusieurs évêques, 
un grand nombre de personnes décorées, une foule 
innombrable d'ecclésiastiques ; et ce spectacle, loin de 
l'intimider, lui inspira Fexorde qu'on va lire, et qui, 
dans son genre, ne paraîtra peut-être pas indigne de 
Bossuet ou de Démosthène. 

« A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi, il 
«semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la 
« bouche que pour vous demander grâce en faveur 
« d'un pauvre missionnaire, dépourvu de tous les ta- 
« lents que vous exigez quand on vient vous parler de 
« votre salut. J'éprouve cependant aujourd'hui un 
« sentiment bien différent; et si je me sens humilié, 
<( gardez-vous de croire que je m'abaisse aux miséra- 
<( blés inquiétudes de la vanité : comme si j'étais ac- 
« coutume à me prêcher moi-même î A Dieu ne plaise 
« qu'un ministre du ciel pense jamais avoir besoin 
<( d'excuse auprès de vous ! car, qui que vous soyez. 
<( vous n'êtes tous comme moi, au jugement de Dieu, 



72 ESSAI SUR LÉLOQUENCE 

u que des pécheurs. C'est donc uniquement devant 
{( votre Dieu et le mien que je me sens pressé dans ce 
« moment de frapper ma poitrine. Jusqu'à présent 
« j'ai publié les justices du Très-Haut dans des temples 
« couverts de chaume. J'ai prêché les rigueurs de la 
u pénitence à des infortunés dont la plupart man- 
« quaient de pain! J'ai annoncé aux bons habitants 
« des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma 
(( religion ! Qu'ai -je fait? malheureux ! J'ai contristc 
« les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu ! j'ai 
« porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples 
« et fidèles que j'aurais du plaindre et consoler ! C'est 
« ici, où mes regards ne tombent que sur des grands, 
« sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité 
« souffrante ou sur des pécheurs audacieux et endur- 
« cis : ah ! c'est ici seulement, au milieu de tant de 
« scandales, qu'il fallait faire retentir la parole sainte 
(( dans toute la force de son tonnerre, et placer avec 
« moi dans cette chaire, d'un côté la mort qui vous 
« menace, et de l'autre mon grand Dieu qui doit tous 
« vous juger. Je tiens déjà dans ce moment votre ser^- 
« tence à la main. Tremblez donc devant moi, hommes 
« superbes et dédaigneux qui m'écoutez 1 l'abus in- 
« grat de toutes les espèces de grâces, la nécessité da 
« salut, la certitude de la mort, l'incertitude de cette 
« heure si effroyable pour vous, l'impénitence finale, 
« le jugement dernier, le petit nombre des élus, l'en- 
« fer, et par-dessus tout, l'éternité! l'éternité! Voilà 
« les sujets dont je viens vous entretenir, et que j'au- 
« rais dû sans doute réserver pour vous seuls. Eh! 
« qu\ai-je besoin de vos suffrages, qui me damneraient 
« peut-être sans vous sauver ! Dieu va vous émouvoi?^ 



( 



DE LA CHATRE. -JS 

« tandis que son indigne ministre vous parlera ; car 
<( j'ai acquis une longue expérience de ses niiséri- 
« cordes. C'est lui-même, c'est lui seul qui, dans 
«quelques instants, va remuer le fond de vos "con- 
« sciences. Frappés aussitôt d'effroi, pénétrés d'iior- 
« reur pour vos iniquités passées, vous viendrez vous 
« jeter entre les bras de ma charité, eu versant des 
« larmes de componction et de repentance ; et à force 
« de remords, vous me trouverez assez éloquent. » 

Qui ne sent, en lisant et après avoir lu un pareil 
exorde, combien cette éloquence de l'ame est au-dessus 
des froides prétentions du bel esprit moderne? En 
s'excusant, pour ainsi dire, d'avoir prêché sur Tenfer 
dans les villages, Bridaine regrettait apostoliquement 
d'avoir été trop menaçant ou trop sévère au milieu des 
pauvres et bons habitants des campagnes : il se mettait 
par ce zèle courageux à sa véritable place ; il prenait 
hautement sur son imposant auditoire tout l'ascendant 
qu'il avait à craindre lui-même ; il exerçait dès son 
début toute l'autorité qui appartenait à son ministère, 
et il préparait ainsi tous les cœurs aux terribles vérités 
qu'il se proposait d'annoncer. Ce ton mâle et fier avec 
mesure lui donnait le droit de tout dire. Plusieurs 
personnes dignes d'en juger ont encore présents à leur 
mémoire quelques traits de son sermon sur l'éternité, 
où il avait pris pour texte ce verset des psaumes : 
Annos œternos in mente habui, et qui était divisé en 
trois points \ 1} y a une éternité : nous touchons àVé- 
ternitè : nous sommes les maîtres de notre éternité. 
Une tradition récente nous a conservé le souvenir de 
l'effroi prodigieux qu'il répandait dans l'assemblée, 
lorsque, mêlant, selon son usage, des comparaisons 



74 ESSAI SUR L'ÉLOQUEXCE 

populaires et frappantes à des conceptions sublimes, 
il s'écriait : « Eh ! sur quoi vous fondez-vous donc, 
« mes frères, pour croire votre dernier jour si éloigné? 
<( Est-ce sur votre jeunesse? Oui, répondez-vous : je 
« n'ai encore que vingt ans, que trente ans. Ah ! vous 
<( vous trompez du tout au tout. >'on, ce n'est pas vous 
c( qui avez vingt ou trente ans : c'est la mort qui a déjà 
c( vingt ans, trente ans d'avance sur vous, trente ans 
i( de grâce que Dieu a voulu vous accorder en vous 
<( laissant vivre, que vous lui devez, et qui vous ont 
« rapproché d'autant du terme où la mort doit vous 
i< achever. Prenez-y donc garde, l'éternité marque 
<( déjà sur votre front l'instant fatal où elle va com- 
« mencer pour vous. Eh! savez-vous ce que c'est que 
a l'éternité? ces une pendule dont le balancier dit et 
(X redit sans cesse c'est deux mots seulement dans le 
« silence des tombeaux : Toujours, jamais! Jamais, 
« toujours! Et toujours ! Pendant ces effroyables ré- 
<( volutions, un réprouvé s'écrie : Quelle heure est-il? 
<( Et la voix d'un autre misérable lui répond, Véter- 
« nité! » L'organe tonnant de Bridaine ajoutait, dans 
ces occasions, une nouvelle énergie à son éloquence ; 
et l'auditoire, accablé par l'impétuosité de son action 
et la puissance de ses figures, était alors consterné de- 
vant lui. Le silence profond qui régnait dans l'assem- 
blée, surtout quand il prêchait, selon sa coutume, à 
l'entrée de la nuit, était interrompu de temps en temps 
par des soupirs longs et lugubres, qui partaient à la 
fois de toutes les extrémités du temple, dont les voûtes 
retentissaient enfin de cris inarticulés et de profonds 
gémissements. Ces accents d'une douleur sourde et 
étouffée se démêlaient dans le lointain, au milieu des 



DE LA CHAIRE, 75 

agitations du rcmorJs qui faisait cclater bioutùt son 
action secrète et profonde sur les consciences, par les 
coups soudains et redoublés dont chacun frappait alors 
sa poitrine. Orateurs, qui ne songez qu'à votre seule 
renommée, reconnaissez ici votre maître î tombez aux 
pieds de cet homme apostolique, et apprenez d'un 
missionnaire ce que c'est que la véritable éloquence ! 
Le peuple ! le peuple ! voilà le véritable, le premier 
juge de votre talent, et, dans votre carrière, l'infail- 
lible et suprême dispensateur de la gloire ! 

Bridaine trouvait dans son zèle même Tart mer- 
veilleux de se concilier, de soutenir et de ranimer Tat- 
tention de la multitude pendant toute la durée de ses 
plus longs sermons ^. Il savait en varier sans cesse le 
Ion et la couleur, pour mieux fixer Fintérèt de sou 
auditoire. A la suite de ses tirades les plus véhémentes 
ou les plus pathétiques, il prenait tout à coup un air 
calme : il changeait de marche et de route pour arriver 
à son but ; et ce relâche apparent n'était qu'un nou- 
veau moyen oratoire d'enfoncer plus avant, et de re- 

1 Quand ses conférences excédaient la mesure orcinaire , il profitait 
des intervalles de repos qui en séparaient les différents points, pour 
soulager et ranimer Tattention par des cantiques spirituels qui fai- 
saient briller dans un autre genre sa très belle voix, et que le peuple 
répétait en chœur. D'autres fois il bénissait hautement le ciel , en re- 
merciant et en félicitant ses innombrables auditeurs de l'attention 
pieuse avec laquelle ils daignaient l'entendre ; il en rapportait toute la 
gloire à leur amour pour la religion; il disait qu'il n'avait jamais vu 
nulle part la parole de Dieu écoutée avec plus de respect et de foi; 
qu'il en était édifié et consolé ; qu'un pareil recueillement lui donnait 
la plus haute idée de son auditoire et de son ministère , et devenait 
pour lui-même une instruction dont il conserverait toujours le souve- 
nir. Le peuple n'était pas insensible au compliment, et se montrait vi- 
vement satisfait de Vhonnéteté du missionnaire , dont le sermon était 
ensuite toujours trop court à son gré. |Yoyez , à la fin du volume, la 
note no 2.) 



76 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

tourner dans tous les sens le trait dont son éloquence 
cachait et augmentait ainsi la force, en le poussant 
au fond de tous les cœurs. On verra dans un moment 
sa théorie en action. Cette espèce de délassement de l'o- 
rateur missionnaire préparait ainsi l'auditoire, par un 
court intervalle de repos, au récit très adroit et très 
intéressant d'une allégorie parfaitement adaptée à son 
sujet, sans qu'on pût soupçonner jamais son inten- 
tion, avant le dénoùrnent de l'espèce de drame dont 
il se réservait le secret. C'étaient des apologues qu'il 
tirait d'une allusion ou d'une parabole de l'Écriture, 
des voyages des Missions Etrangères, de la Vie des 
Saints, de l'Histoire Ecclésiastique, de son imagina- 
tion, ou de sa mémoire toujours inépuisable en ce 
genre si propre à piquer la curiosité des auditeurs, et 
dans lequel il savait être familier avec éloquence. 

Je peux en citer un exemple qui ne manquait ja- 
mais de produire un très grand effet dans sa conférence 
sur la communion indigne. Après avoir tonné avec 
toute la puissance de son zèle, de son talent et de son 
organe, contre les sacrilèges, il s'arrêtait ; il se sépa- 
rait, pour ainsi dire, de son auditoire : il regardait 
fixement l'autel en levant ses deux mains jointes : il 
semblait absorbé dans le respect et dans la douleur de- 
vant le tabernacle. Ce silence frappait encore plus que 
ses paroles ; il l'interrompait tout à coup, en disant 
lentement, les yeux fermés, avec cette demi-voix qu'il 
savait si bien affaiblir, au lieu de la rendre plus son- 
nante, quand il voulait commander une grande atten- 
tion : Les aveugles ! les ingrats!.... Que leur dirais-je 
de jjIus, s'ils ne partagent j^as (V eux-mêmes les transes 
de i7ia foi"] a Dieu, poursuivait-il en s'asseyant 



DE LA CHAIRE. 77 

ou plutôt en paraissant succomber à son abattement, 
« Dieu réveille en ce moment dans mon esprit le souve- 
« nir d'une histoire édifiante, dont vous avez tous au- 
« tant besoin que moi, pour soulager votre piété du 
« récit et du poids de ces horribles profanations. Il y 
« avait donc, mes frères, très biiii dici, dans une ville 
« que je ne dois point nommer, pour ne pas vous 
« faire connaître les parties intéressées, il y avait, 
« dis -je, un jeune homme d'une très grande famille, 
« d'une parfaite conduite, de la plus belle espérance, 
« et qui jouissait dans tout le pays de la meilleure ré- 
« putation. C'était un fils unique connu par son ex- 
« cellent cœur, et qui faisait la gloire et les délices de 
« ses parents. Il arriva que d'autres jeunes gens de son 
« âge, avec lesquels il n'avait aucune liaison, se com- 
« promirent, de la manière la plus grave, dans une très 
« mauvaise affaire avec sa propre famille, qui voulut 
(( absolument en avoir justice. Onleur fit doncleur pro- 
« ces, qui fournit bientôt assez de preuves pour les pou- 
ce voir tous condamner à mort. La désolation était uni- 
ce verselle dans la ville, où ils devaient subir leur triste 
i( sort au milieu de la place publique. Notre chari- 
cc table jeune homme en fut touché; et ne voyant 
c( point d'autre moyen d'obtenir leur grâce, poussé 
ce par son bon naturel, il sut si bien s'y prendre, que 
c( par un eifort de la générosité la plus extraordinaire, 
ce il intervint comme partie principale dans ce procès 
ce criminel, en se substituant lui-même à cette troupe 
ce de malheureux. Ce n'est pas tout. Il faut vous dire 
ce encore qu'il était le fils du seigneur du lieu ; il 
ce poussa donc la charité jusqu'à se faire charger juri- 
ce diqueraent, et à se charger par son propre fait de 



78 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

<( toute la responsal)ililé du crime qu'ils avaient com- 
<( mis, paraissant ainsi Tunique criminel aux yeux de 
« la justice ; de sorte que les juges ne virent plus et 
<( ne durent effectivement plus voir que lui seul à 
<( poursuivre et à punir. 

«On Tadmira, on le plaignit. Mais la rigueur des 
c( formes et la lettre de la loi obligèrent les magistrats 
« de prononcer contre lui, quoique à regret, un arrêt 
« de mort. Ce fut une consternation générale. Le jour 
<( de Texécution est fixé au lendemain. Par une dispo- 
c( sition de la Providence, au moment où le bourreau 
c( arrive sur la place pour préparer Téchafaud , il est 
« frappé lui-même de mort subite en présence de tout 
« le peuple. On s'écrie sur-le-champ de tous les côtés 
c( que c'est une déclaration manifeste du ciel, et qu'il 
« faut absolument faire grâce au pauvre patient, vic- 
« time volontaire du dévouement le plus héroïque. 
« Tous les cœurs déchirés poussent à la fois le même 
c( cri en sa faveur. Mais tout à coup un autre jeune 
« homme fait entendre sa voix au milieu de la mul- 
« titude : c'était précisément l'un des com.plices im- 
« pliqués dans le même procès criminel, et auquel un 
« si beau sacrifice venait de sauver la vie. Personne ne 
(i se présente, dit-il, pour dresser l'échafaud : eh bien! 
« je prends sur moi ce soin. Il n'y a point de bour- 
« reau ! j'en ferai les fonctions, et je me charge du 
(( supplice. Tout le monde frissonna d'horreur, comme 
<( nous tous tant que nous sommes ici présents, en en- 
ce tendant une proposition si barbare , que les juges 
« n'étaient pas en droit de rejeter. Il se mit donc à 
c( l'œuvre, et la sentence fut exécutée. Vous frémissez, 
(( mes frères ! A la bonne heure ! Mais je suppose que 



DE LA CHAIRE. 79 

« VOUS me comprenez, (le jeune homme si intéressant 
« qui vient de mourir en quelque sorte devant vous 
« pour le salut de ses frères, savez-vous qui c'est? 

'« C'est Jésus-Christ en son état de victime toujours 
« vivante dans le sacremenl de l'eucharistie ! Et ce 
« bourreau d'office, ce bourreau volontaire, qui est-il? 
(( C'est vous tous, péchem-s sacrilèges qui m'écoulez. 
<( Jésus-Christ , votre rédempteur et le mien, s'était 
« donné pour vous une seconde vie par le testament et 

> « par le prodige de son amour. 11 semblait pour tou- 
f( jours à l'abri d'une nouvelle mort dans ce taber— 
(( nacle. C'est vous tous, malheureux Judas, c'est vous 
c( qui avez renouvelé son supplice après sa résurrec- 
« tion ; c'est vous qui, par vos communions en état de 
c( péché mortel, avez dit, sinon en paroles, au moins 
« par le fait, ce qui est pis encore : Tirez Jésus-Christ 
« du fond de ce sanctuaire où il est caché sous les voiles 
« eucharistiques : livrez-le-moi sur cette table sainte : 
« c'est moi qui vais le crucifier de nouveau : c'est moi 
a qui veux élever de mes mains sa croix sur un autre 
« Cah aire : c'est moi qui me charge d'être son bour- 
« reau ! » 

Un prédicateur à la mode se donnerait bien de 
garde de hasarder un pareil mouvement d'éloquence, 
si son talent lui en suggérait l'idée ; mais heureuse- 
ment Bridaine osait être sublime. Ces suppositions 
oratoires réussissent toujours, et font un merveilleux 
effet dans la chaire. C'est Tune des parties les plus 
brillantes de l'abbé Poulie, qui s'enrichissait à propos 
de ces hypothèses si favorables aux orateurs. Entre 
autres exemples de son art et de ses succès dans l'heu- 
reux emploi de cette ligure, on peut voir, dans son 



80 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

sermon sur la parole de Dieu, le parti qu'il sait en tirer, 
en se demandant à lui-même, et en développant ce 
que pourrait penser du ministère évangéliquo un sau- 
vage à qui notre religion et notre langue seraient in- 
connues, et qui entrerait tout à coup dans le temple, 
s'il voulait deviner l'objet du discours par Témotion 
du prédicateur et par rindifîérence de Tauditoire. 
« Cet iniidèle, dit-il, ne s"iniaginerait-il pas, en voyant 
« le prédicateur si ému et les auditeurs si tranquilles, 
« que c'est ici un criminel déjà condamné, qui tâche 
<( par toutes sortes de moyens d'attendrir et de fléchir 
« une multitude de juges insensibles à son infortune?» 
Cet apologue, rendu en quelque sorte magique par 
l'action de l'orateur, excitait une commotion d'en- 
thousiasme dans l'assemblée ; j'en indique ici le trait 
principal sans oser en rapporter Tensemble, si près de 
la véhémence dramatique de Bridaine, qui en éclip- 
serait trop l'éclat. 

XXI. Du choix des sujets. 

Le succès de ce genre d'éloquence populaire est in^ 
faillible, quand on réunit à un organe éclatant des 
poumons assez robustes pour en soutenir l'énergie, et 
un tact assez délicat pour en éviter les écueils; d'où 
il faut conclure qu'il y a une étrange et fatale méprise 
à rejeter du ministère sacré ces sujets effrayants qui 
allument l'imagination du prédicateur comme des au- 
diteurs, et mettent à la fois en mouvement toutes les 
consciences. Outre que la religion est fondée sur ces 
vérités terribles dont ses ministres ne sauraient éluder 
l'exposition, et qu'on redoute d'autant plus d'entendre 
qu'elles seraient plus eflicaces pour opérer des conver- 



DE L\ CHAIRE. 81 

sioiis éclatantes ; à ne les considérer même ici que sous 
les seuls rapports de l'éloquence et pour Tunique in- 
térêt du talent, je ne connais point de matières qui 
ouvrent un plus vaste charnp à Tart oratoire, et l'ora- 
teur chrétien qui les dédaigne, ou ne sait pas en en- 
richir ses compositions , renonce évidemment à ses 
plus grands avantages. Le véritable beau, le beau idéal 
de tous les arts libéraux, ne se trouve que dans la haute 
sphère du culte, de la langue, des idées, des senti- 
ments et des images de la religion. 

Mais lorsqu'on présente ces objets de terreur à une 
assemblée de fidèles, on ne saurait trop se dire à soi- 
même qu'il vaudrait mieux laisser les pécheurs dans 
i'apathie, que de les précipiter dans le désespon- ; que 
passer le but, ce n'est plus l'atteindre ; que l'Évangile 
est une loi de charité, et non pas un code de fureur ; 
que le rigorisme désolant d'une morale outrée serait 
un démenti donné par l'orgueil et par l'ignorance à 
celui qui a dit que son joug était dcuv et son fardeau 
léger; que les hommes étant malheureusement si 
faibles, et leur nature revenant simplement à son 
propre fonds toutes les fois qu'elle pèche, leurs fautes 
doivent inspirer plus de commisération que de cour- 
roux; qu'un prédicateur n'est point le ministre des 
vengeances du ciel, mais l'heureux interprète de ses 
miséricordes; qu'au lieu de rebuter les pécheurs, il 
doit donc les toucher, les attirer, les ramener par la 
crainte à l'amour, s'interposer entre le juge et les 
coupables, pour obtenir grâce et pardon à tous les 
malheureux qui se repentent avec un cœur brisé de 
douleur, ne menacer jamais que pour attendrir, enfin 
tempérer toujours la rigueur de la loi par l'attrait de 

6 



82 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE, 

la clémence. Ah ! sans doute, il serait trop dur et trop 
triste de ne faire entendre que des menaces et des 
anatlièmes à des hommes qu'on gagne beaucoup 
plus sûrement par des espérances et par des conso- 
lations ! 

Choisissez de préférence, mais avec cette mesure, 
et sans craindre qu'ils fassent déroger votre talent, des 
sujets religieux et vastes qui vous placent au milieu 
de la conscience de vos auditeurs, et qui, en les en- 
vironnant sans cesse de Fhorizon de Téternité , em- 
brassent tous les grands intérêts de Thomme chrétien. 
Méfiez-vous de ces sujets intermédiaires qui circon- 
scrivent l'orateur dans des bornes trop étroites, qui ne 
tiennent à aucun précepte de FÉvangile, et qu'on ne 
peut lier à la religion par les fils les plus minces qu'à 
force de subtilité, ou qui rentrent dans tous les autres 
discours de morale ; de ces sujets frivoles dont la 
surface parait brillante, mais qui ne présente plus, 
quand on veut les approfondir, qu'une pointe sans 
base, un angle étroit, des détails trop fins et trop dé- 
liés pour les grands tableaux qu'aime l'éloquence, des 
bienséances plutôt que desdevoirs, ou lamatière d'une 
lettre et d'un fragment, mais non pas le fond d'un 
sermon; de ces sujets bizarres, qui ne sont pour la 
multitude, comme pour l'orateur lui-même, que les 
jeux d'un esprit à facettes, et font de la morale une 
pompeuse déclamation à laquelle le cœur est trop 
étranger pour y trouver sa part ; de ces sujets philo- 
sophiques, également étrangers à la religion et à l'é- 
loquence, plus dignes du portique ou du lycée que de 
la chaire évangélique, étonnée de faire entendre au 
peuple chrétien des discours auxquels un orateur 



I 



DE L\ CHAIRE. 85 

cosmopolite n'aurait besoin de faire aucun cliange- 
nient pour les débiter avec la même convenance dans 
les mosquées de Mahomet ou dans les pagodes des 
Indes; enfin, de ces sujets que Ton croit neufs et pi- 
quants, et qui ne sont que recherchés et stériles, et où 
Ton ne tâche de montrer tant d'esprit que parccqu'on 
est dépourvu de talent. 

Dilatez donc, vous dit Bossuet \ dilatez vos talents 
du côté du ciel. Il reste encore aux orateurs chrétiens 
plusieurs beaux sujets à créer, et on peut tous les ra- 
jeunir; mais il ne faut pas avoir la prétention de les 
traiter, quand ils ne viennent point se présenter natu- 
rellement à Tesprit et solliciter, pour ainsi dire , sa 
préférence par Tattrait et l'inspiration du goût. Étu- 
diez d'abord le caractère dominant de votre génie ; et 
apiès en avoir essayé les facultés sur divers sujets de 
raisonnement , d'imagination , de sentiment , suivez 
avec constance le genre auquel vous êtes le plus pro- 
pre, et vers lequel la nature elle-même vous attire : 
mais ne craignez point de vous rendre indigent et tri- 
vial en suivant les routes battues. Un orateur fécond 
découvre toujours de nouveaux trésors dans une 
morale confrontée avec Fensemble de la religion et 
développée par la connaissance du monde et des 
hommes. 

Eh î pourquoi hésiteriez-vous de travailler sous de 
nouveaux rapports des matières qui ont été déjà trai- 
tées avec succès? Serait-ce parceque nos grands maî- 
tres s'étant emparés de leurs beautés les plus frap- 
pantes, et ayant moissonné ce terrain vierge dans la 

1 Dans la cent cinquante et unitme de ses Lettres de Pieté. 



84 ESS\I SLR l/KLOQUENCE 

première abondance du défrichement, ils en auraient 
assez épuisé la fécondité, pour vous réduire à ne pou- 
voir plus que glaner humblement à leur suite? Cul- 
tivez avec la même ardeur les champs qui les ont en- 
richis, et vous leur rendrez cette fertilité primitive. 
Autant vaut Torateur, autant vaudra le sujet. Soyez 
de bonne foi : si vous ne connaissiez point ces plans 
lumineux, ces idées originales, ces tableaux touchant?, 
ces rapprochements sublimes, que vous admirez dans 
leurs écrits avec tant de justice, les auriez-vous con- 
çus de vous-mêmes ? La supériorité des modèles doit 
enflammer le génie, au lieu de décourager l'émulation. 
Si Bossuet, Bourdaloue, Massillon revenaient sur la 
terre, pensez-vous que leur talent créateur, embar- 
rassé par leurs premiers chefs-d'œuvre, ne sût pas en 
enfanter de nouveaux, et que ces immortels orateurs 
ne parvinssent point encore aujourd'hui à égaler leurs 
plus imposants titres de gloire? Du génie, du travail 
et du zèle! et les sujets qui paraissent épuisés rece- 
vront de vos méditations une nouvelle vie ; et l'ora- 
teur qui saura être original en imitant ces écrivains 
inventeurs, renouvellera leurs prodiges en partageant 
leurs triomphes. 

L'apologie de la religion ouvre un champ vaste et 
fertile à l'éloquence sacrée. C'est un genre en quelque 
sorte nouveau dont Massillon a su enrichir son Grand 
Carême , par ses deux chefs-d'œuvre sur la vérité de 
la religion et sur la certitv.de d'un avenir. Mais les 
jeunes orateurs ne doivent point débuter par de pareils 
sujets, réservés à la plénitude de l'instruction et à la 
maturité du talent. Si les sermons ne portaient pas la 
lumière et la conviction dans tous les esprits, ils pour- 



DE LA CHAIRE. S^j 

raient y affaiblir les fondements de la fui. On ne doit 
jamais se permettre aucun raisonnement faible, au- 
cune solution vacillante des difficultés qu'on se propose 
à soi-même, de peur que l'auditeur ne retînt beau- 
coup mieux Tobjection que la réponse. Bannissez aussi 
de ces discussions publiques la sécheresse de l'argu- 
mentation, pour y substituer l'éloquence du raison- 
nement. ÏNe mésalliez jamais votre ministère aposto- 
lique avec l'étalage d'une érudition aussi ambitieuse 
que facile à compiler, et avec ces abstractions méta- 
physiques inaccessibles à l'intelligence commune, et 
même à la perspicacité des auditeurs les plus instruits, 
durant le cours rapide du débit oratoire. C'est surtout 
avec les armes de la charité que vous devez défendre 
la vérité dans nos temples, en vous interdisant sévè- 
rement les diatribes et les injures contre des adver- 
saires qu'on n'a jamais besoin d'outrager, quand on 
sait les combattre. 

La manière la plus triomphante de défendre la re- 
ligion en chaire consiste surtout à bien attaquer Tiii- 
crédulité, en l'environnant sans cesse des contradic- 
tions, des inconséquences, des absurdités, de l'immo- 
ralité, des désastres publics et personnels, inséparables 
de ses vains systèmes. Cependant quand les réfutations 
sont courtes et frappantes, elles donnent beaucoup de 
relief aux victoires accumulées du discours. Je vais en 
présenter un bel exemple, qui produirait un très grand 
effet dans la bouche d'un orateur sacré ; je le tire de 
l'admirable explication du troisième chapitre d'Isaïe, 
par le pieux et savant père Berthier, qui , en com- 
mentant ce prophète et les psaumes de David , s'est 
montré le premier écrivain ascétique du dernier siècle. 



86 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

« L'histoire nous apprend que des nations entières 
« ont péri par ces abus, et peut-être n'y a-t-il aucun 
« des anciens empires qui n'ait dû sa chute à tous ces 
(( principes destructeurs. On faisait illusion au peuple 
« juif: on lui disait que des nations idolâtres étaient 
« florissantes, et qu'il pouvait jouir des mêmes avan- 
ce tages en abandonnant le cuite du vrai Dieu. iS^est- 
« ce pas encore là le langage qu'on tient tous les jours, 
« et qu'on ose appuyer de sophismes dans des livres 
insidieux? On n'entreprend point de rappeler les 
« absurdités de l'idolâtrie ; mais on tache de persuader 
(( aux peuples que la religion a causé des maux sans 
c( nombre; que les ministres des autels ont toujours 
« abusé de leur ministère ; quil n'y a point de moyen 
« phis sûr pour conserver la paix des États, que de 
« ramener les hommes à l'étude de la philosophie; 
« qu'il n'est jamais arrivé que les athées ou les déistes 
« aient troublé l'ordre public ; que le culte de la Di- 
« vinité, et surtout la doctrine de l'Évangile, énerve 
c( les esprits et détruit le ressort des passions, sans les- 
« quelles les hommes n'entreprennent et n'exécutent 
«( rien de grand. En un mot, on prétend ouvrir aux 
« peuples la route du bonheur, en leur enlevant la foi 
« d'une vie future, la crainte d'un Dieu vengeur, le 
u respect pour la religion que nous ont transmis nos 
« pères. 

« hommes! puis-je m'écrier avec le prophète, 
« on vous trompe, on vous séduit par ces discours 
« aussi artificieux que frivoles : il ne s'agit pas ici de 
« montrer le vice de ces raisonnements : on les a ré- 
« futés cent fois. Je me contente de dire qu'il n'y a 
« jamais eu de république d'athées, parceque tarai- 



DE LA CHAIRE. 87 

c( son a toujours démontré aux hommes la nécessité 
«de reconnaître un Être suprême; que s'il pouvait 
« exister une pareille république, elle serait bientôt 
« corrompue par les principes qu'on y admettrait, et 
« par rinsuftisancc des lois qu'on prétendrait y éta- 
« blir ; qu'il y a eu peut-être quelques hommes sans 
«religion, que le tempérament, la vanité, la crainte, 
« la nécessité, ont retenus dans les bornes d'une sorte 
« do sagesse purement humaine ; encore aurait-il 
« fallu examiner de près les détails de leur vie, pour 
« bien juger de cette prétendue sagesse : mais en por- 
« tant même de ce petit nombre le jugement le plus 
« avantageux, on ne pourrait espérer la même modé- 
« ration de tout le genre humain qu'on supposerait 
« tombé dans l'athéisme ; puisque les passions livrées 
« à elles-mêmes, le cri de l'amour-propre non réprimé 
« par la conscience, la soif de l'intérêt toujours re- 
« naissante et dégagée de toute crainte intérieure, 
« l'emporteraient en mille occasions sur les principes 
« spéculatifs de la philosophie. Il serait aisé d'ail- 
« leurs de faire voir que les crimes qu'on impute à 
« la religion ne sont nullement son ouvrage ; je n'au- 
« rais qu'à consulter ses livres, ses enseignements, ses 
« décisions authentiques. Tous ces monuments por- 
« tent à la paix, à la charité, à la patience, à Tobéis- 
« sance, au pardon des injures, à tous les devoirs en- 
« vers la patrie, et au zèle le plus ardent pour la 
« servir. Je dirais que la foi d'une vie future rend les 
« hommes humbles dans la prospérité , tranquilles 
« dans les revers, toujours prêts à sacrifier leurs in- 
« térêts pour maintenir l'ordre public. J'opposerais 
« aux censures calomnieuses des incrédules la multi- 



88 ESSAI SrR L'ÉLOQUENCE 

« tilde innombrable de bienfaits que Tesprit de piété 
« a répandus sur le genre humain, Thistoire des ac- 
« tions héroïques d'une infinité de chrétiens dans 
(( tous les siècles, la sagesse admirable qui règne dans 
« toute la législation évangélique. J'observerais qu'une 
« loi qui commande au cœur doit l'emporter, au ju- 
{( acment de tous les sag-es, sur toutes les institutions 
« humaines qui ne peuvent régler que la conduite 
« extérieure des hommes; que l'Évangile seul, avec 
« ses promesses, peut consoler les malheureux, dont 
« le nombre est toujours le plus grand parmi les ha- 
« bitants de la terre ; et qu'enfin il est absurde et per- 
a nicieux d'ôter aux hommes un moyen de devenir 
« foncièrement et radicalement meilleurs qu'ils ne 
(( sont; moyen d'ailleurs qui appuie les lois extérieu- 
« res , et en recommande l'observation. Quand 
« même ces lois pourraient absolunienl et dans tous 
« les cas suffire pour maintenir la probité et la sû- 
« reté dans le monde, ce qui est faux dans la géné- 
(( ralité, il faudrait encore recevoir la loi évangélique, 
(( parceque, dans un si grand intérêt, il vaut mieux 
M avoir deux principes réprimants, deux freins qui 
« concourent ensemble au même but, que de n'en 
« établir qu'un seul. La vérité de cette assertion se 
(( présente d'elle-même. » 

XXII. Des causes de la décadence de la chaire. 

On ne saurait rappeler les immortels monuments 
et l'excellent genre de nos orateurs classiques de la 
chaire, sans avouer et sans déplorer les erreurs de 
goût qui, à la suite du grand siècle, ont sensiblement 
diminué parmi nous l'éclat de l'éloquence. J'aurais 



DE LA CHAIRE. 89 

trop d'avantages, si, généralisant iei la question sons 
tous les rapports de Tart oratoire, je niellais eu pa- 
rallèle avec nos grands hommes de celle jjremière 
époque, Fonlcnelle, La Motte, Marivaux et d'Agues- 
seau lui-même, qui fui-enl de très beaux esj)rits, mais 
qui ne parvinrent jamais à se montrer véritablement 
éloquents. On ne peut refuser sans doute un tribut 
particulier d'admiration à la couleur et à la chaleur 
du style de J.-J. Rousseau, qui, malgré ses contra- 
dictions et ses paradoxes, s'est élevé de nos jours à la 
plus haute éloquence; on ne le contestera pas non 
plus aux magnitiques pages de Buffon, dont Timagi- 
nation pittoresque, mais trop éprise de Tamour des 
systèmes, signale beaucoup plus en lui un poète 
qu'un orateur, excepté néanmoins dans la neuve et 
très belle conception qui montre partout l'homme, au 
milieu de l'univers, comme le roi de la nature. Mais 
en me renfermant dans le genre sacré, je ne puis me 
dissimuler que depuis nos étonnants et éternels mo- 
dèles du dix-septième siècle, l'éloquence est triste- 
ment déchue parmi nous dans la chaire, qui était son 
plus beau et presque son unique domaine. Il n'est 
pas difficile d'en indiquer les diverses causes, dont 
l'action réunie devait être et a été si funeste. 

Outre l'afi'aiblissement toujours croissant des prin- 
cipes religieux, affaiblissement qui n'a cessé de re- 
froidu" depuis la régence, avec l'intérêt du public, l'é- 
mulation des prédicateurs et l'enthousiasme que leur 
inspiraient à la fois leur art et leur ministère ; outre 
les fatales contestations du jansénisme qui ont éloigné 
de cette carrière des talents supérieurs, en favorisant 
par nos débats les progrès si déplorables de Tirréli- 



80 ESSAI SUR L'ÊLOQUENXE 

gion ; outre la privation presque absolue des grands et 
nombreux encouragements qui avaient appelé et exal- 
te' les orateurs du premier ordre dans cette route, 
sous un gouvernement créateur qui faisait naître de 
grands hommes dans chaque genre, en les mettant 
tous à leur place ; outre ces différences de temps et ces 
causes de décadence que je suis forcé de reconnaître, 
j'avoue encore que la nature, qui est une autre puis- 
sance avec laquelle il faut compter, puisqu'en dernière 
analyse elle règle tout; j'avoue, dis-je, avec regret, 
qu'en accordant des talents très distingués aux princi- 
paux successeurs des oracles de la chaire, cette même 
nature ne s'est pourtant pas montrée aussi prodigue de 
ses faveurs envers la nouvelle génération qui les a 
remplacés, et qu'elle ne me paraît pas les avoir dotés, 
à un si haut degré, 'des plus heureux dons du génie K 

1 Dans son Siècle de Louis A'/T', chap. 32, intitulé des Beaux-Arts, 
^ oltaire reconnaît formellement cette décadence de nos orateurs sacrés 
ainsi que de tous nos autres écri"ains , à la même époque. Il l'attri- 
bue uniquement à l'épuisement de chaque genre traité avec succès par 
des hommes de génie, et il fait de cette dégénération une espèce de loi 
de la nature. « L'éloquence de la chaire , dit-il , et surtout celle des 
" oraisons funèbres, sont dans le même cas (d'épuisementU Les vérités 
" morales une fois annoncées avec éloquence, les tableaux des misères 
« et des faiblesses humaines, des vanités de la grandeur, des ravages 
« de la mort, étant faits par des mains habiles , tout cela devient lieu 
« commun. On est réduit à imiter ou à s'égarer... Ainsi donc le génie 
" n"a qu'un siècle, après quoi il faUTQU'jl dégénère. » 11 ajoute que 
rers le temps delà mort de Louis XIV, la nature sembla se reposer. 
C'est parler de la nature en poète et non pas en métaphysicien. Je ne 
crois nullement que les dons du génie épuisent la nature, qu'ils lui 
cootent même le moindre effort, et qu'elle ait besoin de repos pour les 
reproduire. Je crois encore moins que le génie soit ainsi condamné 
par la nature à dégénérer après un siècle de gloire. Je ne crois pas 
non plus que les vérités morales, qu'un orateur peut traiter sous tant 
d'innombrables rapports , partagent l'épuisement très réel des combi- 
naisons dramatiques, quand les tableaux ont' été faits par des mains 



DE LA CHAIRE. 91 

Si celle infériorité des moyens est incontcslal>le, 
comme je le crois, elle ne suffit que trop pour expli- 
(pier la décadence de la chaire, qu'elle rendait inévi- 
table. 11 faut pourtant y ajouter (pie les prédicateurs 
célèbres du dix-huitième siècle, qu'on ne doit jamais 
comparer à leurs prédécesseurs, mais dont la phipart 
étaient nés avec assez de sagacité et de justesse d'es- 
prit pour pouvoir se distinguer dans une autre car- 
rière littéraire, se mirent encore par leur propre 
faute dans Timpossibilité la plus manifeste de les éga- 
ler. En effet, ils n'eurent malheureusement plus en 
partage ce goût du beau, ce goût simple, naturel, 
mâle et sain, ce bon goût de Tantiquité, pour laquelle 
ia vraie beauté était la force, et qui n'accordait que 
du dédain ou du mépris, soit au style guindé, tendu, 
épigrammatique, oii chaque phrase (car on ne peut 
pas dire chaque période) montre l'ambitieuse recher- 
che d'un trait fin et brillant, soit au tourment que se 
donne un rliéteur pour exprimer avec emphase et 
prétention des idées subtiles, fausses, vagues ou com- 
munes. Journellement répandus dans la société, 
où l'on peut devoir sa fortune à cette sagacité labo- 
rieuse qui rend un homme utile \ mais où le talent ne 
gagne rien pour sa gloire, ils ne hrent plus une étude 
aussi approfondie de la religion, de l'ancienne et sa- 

habiles. Enfin il me semble que la composition des oraisons funèbres 
surtout, bien loin d'être la partie de l'éloquence sacrée la plus prompte 
à s'épuiser, comme Voltaire le prétend, est au contraire, par la diver- 
sité des caractères , des talents, des intérêts, des états , des relations, 
des événements et des circonstances , le plus inépuisable des genres 
oratoires, celui de tous qu'il est le plus facile de varier, et par consé- 
quent de rajeunir en chaire. 

1 Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, catalogue des écrivains 
art. de Valincourt. 



92 ESSAI SLR L'ELOQUENCE 

Yaiite littérature ; distraits par d'autres travaux ou 
par d'autres fonctions, ils ne se consacrèrent plus 
si exclusivement à un genre et à un ministère qui 
exigent, au moins pendant les dix premières années, 
rentière application de lorateurqui veut s'y dévouer. 
Des différences si déplorables durent donc les rejeter à 
une distance encore plus grande de leurs modèles. 

Mais quand on a levé l'appareil d'une plaie, il faut 
la sonder dans toute sa profondeur. Disons donc ici 
la vérité tout entière. Non-seulement ce beau mini- 
stère est ainsi décbu dans notre siècle de sa première 
splendeur ; mais encore il me semble évident, pour 
tout juge impartial qui a bien étudié cette période 
littéraire, que nos nouveaux orateurs sont aussi restés 
Hu-dessous d'eux-mêmes : je veux dire au-dessous 
des talents que leur avait départis la nature, et qui 
leur eussent assuré une tout autre renonmiée, si, 
connaissant mieux les dons du ciel^ ils avaient su ou 
voulu en faire usage. C'est une vérité d'autant plus 
importante à développer, qu'aucun critique ne l'ayant 
aperçue jusqu'à présent, on sera peut-être surpris de 
la singulière époque et de l'étrange cause que je vais 
assigner à la décadence de la chaire. 

XXIII. Du Petit Carrme de Massilîcn. 

Je crois donc en d('Couvrir la véritable origine dauï? 
la dernière station prèchée à la cour, avec un applau- 
dissement universel, par l'admirable Massillon, qui 
devint à son insu le premier moteur de cette funeste 
révolution, contre la double autorité de sa doctrine et 
de son exemple. 

En effet, après avoir mis en sûreté son genre d'élo- 



DE LA CHAIRE. 95 

qiience et sa gloire personnelle, par son Grand Ca- 
rême, son Avent, et surtout par ses Confcrences ec- 
clésiastiques *, riches collections de chefs-d'œuvre 
qui dureront autant (jue notre langue, et contribue- 
ront à la perpétuer, Massillon, à peine nommé, sous 
la régence, à Tévèché de Clermont, fut invité à prê- 
cher, en 1718, dans la chapelle du palais des Tuile- 
ries, en présence de Louis XV, âgé de huit ans, les 
premiers sermons que ce prince ait entendus. L'âge 
du roi fit réduire cette station à une simple domini- 
cale, que le régent suivit très exactement, et qui de- 
vint un spectacle nouveau que la religion et l'élo- 
quence semblèrent donner alors aux derniers courti- 
sans de Louis XIV, comme la clôture de ce beau 
règne . 

Massillon, chargé d'une mission si délicate et si 
glorieuse, craignit que ses anciens sermons, tant ad- 

' En composant ces magnifiques conférences sur les Devoirs ecclé- 
siastiques, Timmortel évéque de Clermont a ouvert parmi nous une 
nouvelle et superbe route à l'éloquence sacrée. Ses discours sont in- 
comparablement plus originaux et plus riches en idées neuves et lu- 
mineuses que ses sermons. Ceux qu'il prononçait tous les ans devant 
son clergé augmentaient sensiblement de force et d'éclat , d'année en 
année, durant tout le cours de son épiscopat. Aucun de nos orateurs, 
dont les or.vrages ont été livrés à l'impression, ne l'a encore suivi dans 
cette belle carrière. Son zèle épiscopal semble y avoir entièrement 
changé sa méthode , sa manière et m.éme la nature de scn talent. Ce 
n'est plus l'indulgence et l'onction , c'est l'austérité, c'est la vigueur, 
c'est l'énergie qui dominent dans ces conférences. Massillon prédica- 
teur est doux et pathétique; mais Massillon évéque, beaucoup plus 
frappé des abus que son ministère lui découvre parmi ses coopérateurs, 
ne parle presque plus que le langage de l'autorité , de la douleur, de 
l'indignation, de la menace et du courroux. Ces discours, qui ne con- 
tiennent rien d'approprié au diocèse de Clermont , ne sont pas aussi 
travaillés que ceux qu'il avait composés pour le séminaire de SainV- 
Mag'iOire à Paris. Néanmoins ils doivent être lus de préférence , et le 
seront avec beaucoup de fruit dans les retraites ecclésiastiques. 



4 ESSAI SUR LÉLOQUENXE 

mires par rancicnnc cour, ne parussent trop longs, et 
mùme déjà trop ascétiques peut-être à un auditoire si 
étrangement changé depuis 1704-, époque du dernier 
carême qu'il avait prêché à Versailles ^ 11 eut donc la 
condescendance, le talent et le courage de composer, 
avec la plus étonnante facilité, dans le court inter- 
valle de trois ou quatre mois, ce Petit Carême ahso- 
lument neuf, dans toute l'étendue du mot. L'effet 
extraordinaire qu'il produisit surpassa toutes ses espé- 
rances. L'ahbé Fleury, confesseur du jeune roi, sévit 
appelé par le sort à porter aussitôt un jugement pu- 
blic sur ces mêmes discours dont tout le monde par- 
lait alors, comme du plus beau triomphe qu'eût ja- 
mais obtenu l'éloquence. Toujours judicieux et vrai, 
jusque dans ses éloges, l'abbé Fleury sut louer ce 
grand orateur avec autant d'esprit et de grâce que de 
justesse et de mesure^, de s'être mis si heureusement 
à la portée du jeune monarque, auquel on avait déjà 
fait apprendre par cœur plusieurs des plus beaux 
morceaux de ces sermons. îl semble, lui dit-il, que 
vous ayez voulu imiter le i^rophète Elisée qui, pour 
ressusciter le fils de la Sunamite , se rapetissa, 
pour ainsi dire, en mettant sa bouche sur la bouche, 
ses yeux sur les yeux, ses mains sur les mains de 



1 Ce fut à la fin de ce carême que Louis XIV dit publiquement au 
père Massiilon : J'ai entendu dans ma chapelle plusieurs pTédicateurs 
dont j'ai été très salis/ail ; mais en vous écoulant j'ai été mécontent 
de moi-même. Je veux vous entendre désormais tous les deux ans. La 
jalousie et l'intrigue s'opposèrent avec succès à une si juste préférence; 
et Massiilon ne reparut plus dans la chaire de Versailles durant les 
onze dernières années du règne de Louis le Grand. 

- Dans la réponse qu'il fit, la même année, au discours de réception 
de Massiilon à l'Académie française en qualité de directeur. 



I 



DE LA CHAIRE. 95 

V enfant, et qui, après V avoir ainsi réchauffé, h ren- 
dit à sa mère plein de vie. 

Cette séduisante innovation du Petit Carême eut 
en chaire et a même conservé à la lecture un succès 
prodigieux. L'éloquent évêque de Clermont devait 
exciter un si vif enthousiasme par la nouveauté de 
cette création oratoire; par le charme et Fonction 
d'une éloquence paternelle; par l'habileté avec la- 
quelle il se prévalut de rinnocence d'un enfant roi, que 
lien n'offense, parcequ'on ne peut lui reprocher au- 
cun tort, et fit entendre à la cour, pour la première 
fois, les vérités les plus hardies, par une censure in- 
directe, et alors très applaudie, du règne précédent; 
surtout par le mérite éminent d'un style naturel et 
enchanteur, plein d'inventions heureuses et de la 
plus belle poésie des livres saints, sans être jamais 
trop chargé d'imagination ; d'un style qui rappelait 
souvent celui de Racine, apprécié si tard et à la même 
époque dans A thalie ; d'un style, si je n'ose dire su- 
blime, du moins vraiment oratoire, et dont le tissu 
dans le Petit Carême, mais beaucoup plus encore 
dans les grandes compositions de Massillon, fait admi- 
rer sans cesse une pureté de goût, une élégance conti- 
nue, une brillante simplicité, une abondance, une va- 
riété de ton, enfin une magie de couleur et une ri- 
chesse d'harmonie si ravissantes, ou plutôt si glorieu- 
sement uniques dans la prose française, que notre 
littérature ne nous offre rien de plus ressemblant à 
Télocution pompeuse et magnifique de Cicéron. 

En se rapprochant ainsi de i'àge et du rang du 
jeune prince, qu'il ne perd jamais de vue dans tous 
ces discours, comme s'il ne prêchait que pour lui seul, 



96 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Massillon crut pouvoir écarter, sans aucun inconvé- 
nient, de ce cours d'instructions particulières, les su- 
jets ordinaires qu'il avait traités auparavant dans la 
chaire avec une si éclatante supériorité. On lui fit un 
très grand mérite alors d'avoir ouvert un sentier nou- 
veau, mais très dangereux, très borné, il faut en con- 
venir, et surtout beaucoup moins riche, à Téloquence 
sacrée; tandis que dans la vérité il lui fermait, en 
quelque sorte, par le triomphe inouï de cette nou- 
vep.uté, son ancienne et grande route, signalée par des 
monuments si durables de gloire. Il se renferma donc 
dans la condition, dans les devoirs, dans les dangers, 
dans les vertus et dans les faiblesses des grands. En 
se restreignant ainsi à ce coin de la morale, i! épuisa 
dans un si petit espace l'intérêt et la substance de 
chaque sujet qu'il tâchait de ramener avec beaucoup 
d'art à la religion, et lit ainsi dans la chaire chré- 
tienne, du principal l'accessoire, et de l'accessoire 
le principal de chacun de ses discours; car je n'ose 
plus dire , de ses sermons. 

Cette morale pleine de douceur et de sensibilité, 
sanctifiée à force d'esprit, mais presque purement 
humaine ; ces tableaux pathétiques, non des besoins 
du pauvre, comme autrefois, mais de l'oppression et 
de la misère du peuple ; ce ton courageux avec me- 
sure, et réservé avec finesse ; ces censures neuves de 
la cour, et hardies avec les formes du respect ; ces 
tournures d'un courtisan qui sait voiler la vérité pour 
)a rendre plus piquante; cette liberté, cette doctrine, 
cette couleur philosophique, présages et préludes de 
tant d'autres innovations toujours croissantes à la 
suite de la souveraineté transitoire du régent, qui 



DE LA CHAIRE. 97 

semblait faire un sacrifice, tandis qu'il croyait peut- 
être faire une conquête, en compromettant les droits 
ou les intérêts du trône, excitèrent une telle explosion 
d'enthousiasme, ou plutôt une telle frénésie de mode 
et de vogue, que le Petit Carême s'est trouvé pen- 
dant un demi-siècle sur la toilette des femmes, sur le 
bureau de Voltaire, qui n'en soupçonnait peut-être 
pas toutes les conséquences, mais qui n'a jamais loué 
aucun ouvrage de prose avec tant d'amour, enfin con- 
tinuellement dans la bouche des parlements et des 
autres cours souveraines qui en empruntaient de 
grands lambeaux dans leurs remontrances, pour faire 
répéter par Massillon, devant le trône, avec l'autorité 
de la religion et la sanction des lois fondamentales, 
tout ce qu'ils n'osaient pas encore dire d'eux-mêmes 
à leur souverain. 

Tant de gloire aurait, ce me semble, étrangement 
inquiété Massillon, s'il en eût été le témoin. Les 
gens du monde, étonnés de lire de prétendus sermons 
avec tant de charme, et les gens de lettres qui étaient 
ravis de cette morale hardie, mais qui appréciaient 
bien mieux encore le grand talent de l'écrivain, ne ces- 
saient de prôner et de recommander ce nouveau genre 
d'éloquence sacrée, en invitant les jeunes orateurs à 
prendre pour modèle le Petit Carême, qu'ils lisaient 
et goûtaient beaucoup plus que le Grand Carême du 
même auteur. Mais en se bornant même à ce genre 
de mérite littéraire, ils auraient dû observer pour l'in- 
térêt du bon goût, que les amplifications, les redon- 
dances, le vide ou le retour fréquent des mêmes idées, 
les cadres communs et monotones des plans , les fai- 
bles développements trop souvent substitués aux mou- 



98 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

veraents de réloquence, mettent ce recueil tant vanté 
fort au-dessous des autres ouvrages de Massillon. 

Cependant, malgré l'infériorité oratoire du Petit 
Carême comparé aux Stations de Massillon, cet ou- 
vrage vivra par le style ; mais les orateurs sacrés ne le 
compteront jamais parmi les sermons du premier 
ordre qui ont assuré sa gloire. Il suffirait d'en changer 
Je titre pour en faire un beau livre, disons plus, un 
chef-d'œuvre de morale. Il ne manque presque à ce* 
discours, pour réunir tous les suffrages , que de n'a- 
voir pas été prononcés en chaire au nom de la reli- 
gion. Ils ont dû faire, et ils ont fait un honneur im- 
mortel à leur auteur comme écrivain, si Ton veut 
même comme orateur et comme moraliste ; mais ils ne 
peuvent pas être cités parmi les monuments de Massil- 
lon prédicateur. Oh 1 combien toutes ces consciences de 
courtisans, pendant les dissolutions de la régence, 
durent savoir gré à Massillon de n'avoir pas remué la 
lie infecte de leurs vices et de leurs débauches, de ne 
les traduire jamais au tribunal du souverain juge, et 
de pouvoir se distraire ainsi des remords, devant son 
m.inistère, par des applaudissements! 

Massillon aurait pu s'apercevoir néanmoins de la 
révolution qu'il opérait dans la chaire, par ses succès 
mêmes et par les moyens étranges auxquels il était 
obligé de recourir en dénaturant ouvertement sa mis- 
sion. Vos mœwr*, disait-il ^, donnent à la licence un 
air de noblesse et de bon goût. Dieu, ajoutait-il ^, vous 
a fait naître avec plus de goût pour les bonnes choses. 

1 Voyez, dans le volume du Petit Carême, le discours sur les vices 
et les vertus des grands. 

2 Même discours. 



i 



DE LA CHAIRE. ^ 

Vous avez reçu de la nature ces inclinations fortunées 

qui se commaniquent aver le sang, des jiassions plus 
douces, des mœurs plu? cultivées, des bienséances plus 
voisines de la vertu ; cette politesse qui adoucit C hu- 
meur ; cette dignité qui retient les saillies du tempéra- 
ment ; cette humanité qui rend plus sensible aux im- 
pressions de la grâce. Enfin, poursuit-il, dans un autre 
discours du même volume \ il est vrai quon ne doit 
pas exiger de vous cette piété craintive et tendre, ni 
toute l'attention et la ferveur des personnes retirées, 
qui, libres de tout engagement avec le monde, ne s'oc- 
cupent que du soni des choses du Seigneur. Mais cette 
droiture d'ame, ce noble respect pour votre Dieu, ce 
fonds solide de foi et de religion, cette exactitude de 
SI BON GOUT aux dcvoirs essentiels du christianisme , 
cette probité inaltérable et si chère à restlme des hon- 
nêtes gens, cette supériorité d'esprit et de cœur qui fait 
mépriser la licence et les excès comme peu dignes même 
de la raison : qui peut l'oms dispenser de l'avoir, et au 
jugement de qui est-il honteux d'en être accusé? 

Comment tous ces moyens de rhéteur, si déplacés 
dans la bouche d'un ministre de l'Évangile, com- 
ment une morale ainsi fondée sur le bon goût , com- 
ment entin un pareil langage et de pareils expédients, 
auxquels l'éloquence de Massilîon se voyait réduite 
en traitant des objets si nouveaux dans la chaire 
chrétienne, n'avertissaient-ils pas un esprit si supé- 
rieur qu'il sortait des voies de son ministère, et qu'il 
se mettait, par cette excursion, hors des limites de la 
doctrine cvangélique ? 

1 Discours prononcé à une bénidiclion des .drapeaux du régirrent 
de Catioa^. 



100 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

XXIV. Dl'.s prédicateurs célèbres depuis Massillon. 

Après le succès si contagieux du Petit Carême, la 
nouvelle génération d'orateurs qui succédèrent à 
Massillon, fortement entraînée vers un si dangereux 
écueil parTattrait de la gloire, suivit cette fatale im- 
pulsion de Tesprit public, en dirigeant ses discours 
vers les matières philosophiques. Tous ou presque 
tous les talents distingués en ce genre se précipitèrent 
à Tenvi dans la même route, comme si chaque audi- 
toire eût ressemblé à la cour d'un enfant roi. On 
agrandit bientôt outre mesure la carrière séduisante 
«jue Massillon venait d'indiquer à Téloquence, en la 
parcourant lui-même avec tant d'éclat ; et une simple 
nouveauté de circonstance devint une véritable révo- 
lution dans le ministère évangélique. On oublia ainsi 
la règle si profonde et si lumineuse que Bossuet avait 
accréditée, d'abord par son exemple, et qu'il a^ait con- 
sacrée ensuite solennellement au nom de toute TE- 
i^lise gallicane, en présence de l'assemblée générale 
du clergé, lorsqu'il dit dans la première partie de son 
sermon, pour ainsi dire, religieusement national, sur 
l'unité de l'Erjlise^ ces paroles à jamais mémorables : 
On veut de la morale dans les sermons, et on a raison, 
pourvu quon entende que la morale chrétienne est 
fondée sur les mystères du christianisme. 

Les grands sujets de cette belle et solide instruc- 
tion chrétienne , si bien indiqués par l'Eglise dans 
Tordre annuel et la distribution des Evangiles ; ces 
sujets si importants, si féconds, si riches pour l'élo- 
quence, et sans lesquels la morale, dépourvue de l'ap- 
pui d'une sanction divine, et déshéritée de l'autorité 



DE LA CHAIRE. 101 

vengeresse d'un juge suprême, n'est plus qu'une 
tliéorie idéale et un système purement arbitraire qu'on 
adopte ou qu'on rejette à son gré ; ces sujets magni- 
fiques, dis-je, furent plus ou moins mis à l'écart pai- 
les orateurs chrétiens qui composèrent malheureuse- 
ment avec ce mauvais goût, et qui, ens^égarant dans 
ces nouvelles régions, renoncèrent d'eux-mêmes aux 
plus grands avantages et aux droits les plus légitimes 
de leur ministère. Tout fut bientôt mêlé en ce genre, 
ot dès lors tout fut corrompu. On ne put sanctifier la 
philosophie : on sécularisa, pour ainsi dire , la reli- 
gion. 

L'ancienne et belle manière des grands maîtres 
qui avaient créé une école si révérée et si illustre, 
tut remplacée par le bel esprit, par le philosophisme, 
par le mauvais goût, par le jargon de la métaphysi- 
que, par la manie de réduire toute la morale à la bien- 
faisance, mot nouveau, dont on lit, pour ainsi dire, 
le sobriquet de la charité. On s'efforça de traiter phi- 
losophiquement les sujets chrétiens, et chrétienne- 
ment les sujets philosophiques, en les ralliant ou en 
les suspendant, le mieux qu'on put, à l'étendard de 
la religion. 

On prêchait alors, je m'en souviens avec douleur, 
sur les petites vertus, sur le demi-chrétien, sur le 
luxe, sur Thumeur, sur Tégoïsme, sur l'antipathie, 
sur l'amitié, sur l'amour paternel, sur la société con- 
jugale, sur la pudeur, sur les vertus sociales, sur la 
compassion, sur les vertus domestiques, sur la dis- 
pensation des bienfaits, etc., etc., enfin, sur la sainte 
agriculture ; et on aurait pu suivre un carême entier 
des prédicateurs à la mode, sans entendre jamais par- 



102 ESSAI SLR L'ÉLOOUENCE 

1er (îes quatre tins do riioinme, du délai de la conver- 
sion, d'aucune hom -lie, d'aucun sacrement, d'aucun 
précepte du Décalogue, d'aucune loi de FÉglise, d'au- 
cun mystère et d'aucun péché mortel. Bossuet lui- 
même, avec tout son génie, ne serait jamais parvenu 
à faire un vrai et beau sermon chrétien sur de pa- 
reilles matières. Ces instructions étaient si bizarres, 
que lorsqu'on arrivait après l'exorde pour assister à 
un sermon, je l'ai souvent éprouvé, il fallait attendre 
^'énonciation du second point pour deviner l'énigme, 
et connaître l'objet du discours qu'on entendait. Ce fut 
après avoir subi le dégoût mortel d'un sermon de ce 
genre, que le grave et vénérable père de l.a Valette, gé- 
néral de l'Oratoire, interrogé sur le jugement qu'il por- 
tait de l'esprit du prédicateur, répondit avec autant 
de goiit que de raison : Je ne sais s'il fauf avoir beau- 
coup d'e.fprif pour composer un pareil discours ; mais 
il me semble que c'est en montrer bien peu, et n'avoir 
aucun bon sens, que de le prêcher dans une église. 

A cette corruption du genre oratoire dans les chaires 
chrétiennes, on vit se joindre aussitôt un courage 
plus que hardi dans les diatribes très indiscrètes et 
très applaudies dont nos temples retentirent, contre 
les grands et contre toute espèce d'autorité. Ce n'était 
plus le langage du zèle : c'était l'amertume de la sa- 
tire qui attaquait ouvertement, sous l'égide de la re- 
ligion, tout ce qui s'élevait au-dessus du bon peuple. 
Le ton et l'accent de la démocratie, vers laquelle tous 
les esprits tendaient depuis longtemps, se tirent en- 
tendre d'abord dans la bouche des prédicateurs, dont 
les philosophes provoquaient, exaltaient et enviaient 
le courage, comme un droit incontestable d'un mini- 



à 



DE LA CMAIUI-. 105 

stère qui semblait affranchi de la censure. On faisait 
au souverain Jsa part, et elle n'était pas mince, dans 
chaque sermon qu'on prêchait devant lui. Cette mé- 
thode était devenue un moyen infaiUible de se popu- 
lariser parmi les courtisans, dans la chaire de Ver- 
sailles. On ne pouvait concevoir cette msouciance de 
la faiblesse, cet aveuglement d'une cour entraînée 
par Topinion , et qui se laissait désigner, je dirais 
presque, insulter publiquement. C'est à ces premières 
déviations de Téloquence sacrée, c'est à cette époque 
déplorable qu'il faut remonter pour découvrir toute 
l'influence de la révolution opérée dans la chaire par 
le Petit Carême de Massillon, qui, je le répèie encore, 
en fut ainsi le premier auteur, sans le vouloir et 
même sans le soupçonner. 

La grande majorité des prédicateurs qui parurent 
après Massillon fut donc emportée par le torrent ; et 
la chaire descendit de sa haute région à une morale 
purement humaine, au langage de la détraction, je 
pourrais dire même, à la virulence de la satire. ïl y 
eut sans doute des exceptions , et même des excep- 
tions honorables, que je n'ai pas besoin d'articuler : 
la voix publique m'en dispense. On doit s'interdire 
toute désignation dans l'éloge, quand on ne veut se 
permettre aucune personnalité dans le blâme. Mais il 
faut avouer qu'il ne s'établit guère de célébrité pour 
les orateurs sacrés, durant cette époque de décadence, 
que sous la nouvelle bannière philosophique. Aussi 
leur goût ne s'altéra-t-il pas moins alors que leur mi- 
nistère. C'était de la philosophie, de l'économie poli- 
tique, de la morale même, surtout de la métaphysi- 
ijue : c'était une élocution sèche, alambiquée ou poé- 



104 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

tique à l'excès ; mais ce n'était plus l'Évangile, ce 
n'était plus de la véritable éloquence. Au lieu de ta- 
bleaux oratoires, on faisait des portraits. On écrivait 
d'un stylo précieux, maniéré, énigmatique, senten- 
cieux, enflé et surchargé de figures ou de mots tech- 
niques ; mais quand ce style ne présentait plus de si 
frappants caractères du mauvais goût, iltonibait dans 
Ja langueur d'une faiblesse extrême, sans coloris, sans 
idées, sans fermeté, sans liaison et sans verve ; et les 
orateurs de cette école, dont il ne restera rien pour la 
postérité, au lieu d'imiter la marche rapide des grands 
maîtres de l'art, se trahiaient avec effort, et )i'entrai- 
naient jamais leur auditoire. On peut leur appliquer 
avec vérité ce qu'a dit le philosophe genevois, lors- 
qu'on parlant de la renaissance des lettres après la 
prise de Constantinople, époque où l'on vit transpor- 
ter en Italie les débris de l'ancienne Grèce, ce détrac- 
teur éloquent des lettres observe que je ne sais quet. 
jargon scientifique, pire que l'ignorance, avait telle- 
ment usurpé Vestime -publique dans le quatorzième 
siècle, qu il fallait une révolution pour ramener les 
hommes au sens commun. 

Les coryphées de ce nouveau genre d'éloquence 
étaient pourtant des hommes de beaucoup d'esprit : 
ils avaient même du talent, et ils auraient pu montrer 
un vrai talent, s'ils avaient voulu le subordonner à 
l'ancienne méthode. C'était l'étude, c'était la connais- 
sance et l'amour du beau, c'était le bon goût de l'an- 
tiquité qui leur manquait. Je dis le goût, en prenant 
ce mot dans son acception la plus générale : savoir, le 
double bon goût de l'éloquence et de la chaire. Ils 
seraient parvenus à s'assurer dans cette carrière même 



i 



f 



,DE LA CHAIRE. 10& 

une mémoire honorable, si une fatale erreur de prin- 
cipes ne les eut pas séduits ; si les coteries dominantes 
dans la littérature, et les bureaux d'esprit, ne les 
avaient point égarés par une admiration aveugle ; s'ils 
avaient su démêler et consulter le véritable public de 
leur ministère, qui conservait encore les bonnes tra- 
ditions, les souvenirs instructifs, les mesures de com- 
paraison, et, si Ton peut s'exprimer ainsi, le feu sacré 
dans la capitale, à cette époque même où les partisans 
des innovations dans l'éloquence sacrée méconnais- 
saient son autorité et étouffaient sa voix. Il n'existait 
eu effet aucune ville en Europe où les orateurs chré- 
tiens fussent aussi bien jugés que par ce petit nombre 
d'anciens amateurs non moins distingués par leur 
goût que par leurs lumières, parfaitement instruits 
des livres saints et des principes de la religion. 11 faut 
donc rendre justice à tous ces talents perdus, en re- 
grettant l'usage qu'auraient ])u en faire les prédica- 
teurs pour l'Église et pour eux-mêmes : il faut les 
plaindre sans les méconnaître et sans les imiter : il 
faut avouer, dirai-je pour leur confusion ou pour lem^ 
gloire ? qu'ils valaient mieux que leurs ouvrages ; que 
leurs sermons furent la moindre portion de leur mé- 
rite littéraire, et que dans un genre moins élevé, leur 
esprit mieux dirigé leur eût assuré une plus belle re- 
nommée : enfin il faut placer des signaux sur les 
écueils où ils ont fait naufrage, pour en écarter les 
malheureux imitateurs qui seraient tentés de suivre 
la même route. 

XXV. Du père de Neuville, jésuite. 

Je ne saurais résister ici à l'occasion d'arrêter un 



i06 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

moment mes regards sur le plus remarquable et le 
plus célèbre prédicateur de cette époque, sur celui 
qu'on regardait, je ne sais pourquoi, comme Théritier 
de Massillon, avec lequel il n'avait absolument rien 
4e commun, et qui a joui, dans cette capitale, d'une 
vogue extraordinaire pendant quarante années con- 
sécutives. C'est du père de Neuville que je veux 
parler. 

On croyait assez généralement alors, et peut-être 
n'était-ce pas sans quelque fondement, qu'il était né 
avec du génie. Je ne le contesterai point, pourvu 
qu'on avoue que ce n'était certainement pas celui de 
l'éloquence. 11 connaissait très bien la religion : il la 
voyait même quelquefois en grand ; et quoiqu'il nous 
ait laissé très maladroitement, comme un tour de 
force peut-être, un sermon peu digne de lui sur YHii- 
meur^ il eut la sagesse et la gloire d'écbapper à la 
contagion presque universelle, en traitant tous les 
anciens et vrais sujets de la chaire chrétienne. Il avait 
de l'étendue, quelquefois même assez d'élévation dans 
l'esprit, des aperçus nouveaux, du trait et même de 
Ja pvécision, comme, par exemple, quand il dit dans 
îion oraison funèbre du cardinal de Fleury, où il fit 
un portrait ingénieux de la cour, que les heureux n'y 
ont point d'amis, puisqu'il nen reste point aux mal- 
heureux : il montrait aussi la clarté et quelque pro- 
fondeur dans le raisonnement ; mais c'est pour avoir 
eu trop la manie de l'esprit, qu'il n'a que de l'esprit, 
un esprit sautillant et discord, si Ton peut parler 
ainsi, et qui fatigue ses lecteurs par une superfétation 
de pléonasmes, autant que la rapidité étouffante de 
son débit et ses interminables énumérations suffo- 



DE LA CHAIRE. 107 

quaient son auditoire, auquel il ne laissait pas le temps- 
de respirer. 

Ce n est donc plus ici un mauvais genre de ser- 
mons : c'est un mauvais genre d'éloquence, le genre 
déchu de Pline et de Sénèque. Le père de Neuville a. 
hcaucoup d'idées de détail qui se croisent et se sup- 
plantent pour ainsi dire; mais il n'a point de verve,, 
point de ces jets d'éloquence qui donnent de l'unité, 
de la suite, de la véhémence et de la grandeur au 
discours ; et en admirant de bon cœur son singulier 
talent, je regrette qu'il ne l'ait pas mieux réglé et 
mieux employé. Je suis ébloui de ses saillies ; je n'en 
suis jamais frappé. Son imagination s'évapore en 
éclairs qui ne sont suivis d'aucun tonnerre. C'est pré- 
cisément le contraire de Bridaine. Rien ne m'inspire 
dans la lecture de ses sermons, et je n'en retiens pres- 
que rien quand j'ai fermé le livre. Il ne profite pas 
assez de l'Écriture sainte pour y trouver des traits 
historiques, des comparaisons lumineuses, ou des 
passages féconds, dont il devrait former le cadre de 
ses tableaux et le point central de son éloquence. Il 
manque totalement d'onction : il ne descend jamais 
dans son propi-e cœur, ni par conséquent dans le 
mien. Ses discours sont, dans le genre'oratoire, ce que 
serait en- musique un récitatif continu, sans qu'au- 
cun air saillant, aucun chant en parties vinssent ja- 
mais le varier et l'enrichir. Le style lâche et diffus 
du père de Neuville ne présente, en quelque sorte, à 
mon esprit, dans son insipide monotonie, que la flui- 
dité et l'uniformité mécanique d'un robinet d'eau 
tiède. 

Son imagination brillante et enluminée, mais in- 



108 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

quiète et vagabonde, ne sait ni se borner ni s'arrêter, 
ne suit aucune veine abondante, ne tile aucune idée, 
en réunit souvent d'hétérogènes très étrangères à son 
sujet ; et il montre malheureusement avec affectation 
cette recherche puérile d'antithèses symétriques qui 
dénote toujours dans un orateur la privation absolut* 
du vrai talent. Il laisse quelquefois ses phrases en 
Tair, suspendues aux premiers mots qui les avaient 
commencées, et au milieu desquelles on le voit en es- 
quisser d'autres qu'il ne finit pas. Il l'emporte peut- 
être sur Diderot lui-même dans ses drames, par la 
multiplicité et Fabus des points mis en ligne, avec 
lesquels il croit sans doute se donner l'air d'un pen- 
seur profond, tandis qu'il ne montre qu'un esprit 
creux, en terminant ainsi, c'est-à-dire, en ne termi- 
nant point du tout plusieurs de ses périodes dans 
presque toutes les pages de ses discours. Son esprit 
promet toujours : il cherche, et ne trouve presque ja- 
mais. Il s'élance, et revient aussitôt sur ses pas, 
comme un voyageur qui ne connaît point sa route. 
On regrette sans cesse qu'il ne se fixe point sur la 
même ligne. Au lieu d'isoler et de creuser une belle 
et féconde conception oratoire qu'il a eu le bonheur 
(le saisir et qui le rendrait éloquent, s'il savait la dé- 
velopper, il la jette pour ainsi dire en ébauche dans 
iine exclamation sans songer à l'approfondir; et son 
esprit, éparpillé dans une stérile abondance de paroles, 
tait ainsi divaguer et avorter son malheureux génie 
("uervé et appauvri par toutes les idées accessoires qui 
viennent se présenter à sa plume. Sa languissante et 
incurable facilité n'est trop souvent que le luxe ambi- 
tieux d'un rhéteur trop chargé de synonymes et d'é- 



Dl- LA CHAIRE. 100 

pithètes. On se souvient encore que son action ora- 
toire, parfaitement assortie à sa loquacité, se rédui- 
sait à la seule rapidité du débit. Cette récitation pré- 
cipitée, et ses fréquentes énumérations , produisaient 
à peu près le mènie effet que la lecture à haute voix 
d'un vocabulaire sans liaisons et sans suite ; et Ton di- 
sait communément que ses sermons paraissaient des 
déclamations improvisées, connue le monologue habi- 
tuel de sa conversation ressemblait à la récitation d'un 
discours appris de mémoire. Il passait dans ses sociétés, 
dont il était beaucoup trop Tidole, pour l'un de? 
hommes de France qui avaient le plus d'esprit ; mais 
cette réputation, qui n'a pu lui survivre, ne devait 
même alors exciter l'envie d'aucun bon esprit. 

Les nombreux imitateurs du père de >ieuville , 
n'ayant pas ses beautés, ont, selon l'usage, renchéri 
sur ses défauts; et en voyant l'école qu'il avait for- 
mée, il ne dut pas se glorifier d'une pareille postérité. 
Il mâche très souvent à vide : il est tellement ver- 
beux, qu'on pourrait retrancher presque la moitié 
des termes dont se compose sa diction, non-seulement 
sans qu'il y perdît rien, mais encore sans qu'une telle 
suppression y fût sensible et y laissât le moindre vide 
ou du moins la moindre obscurité. Il mérite donc 
qu'on lui applique ce que disait Denys d'Halicarnassc 
à l'un des poètes dramatiques de son temps, qui lui 
demandait son sentiment sur l'une de ses tragédies 
qu'il venait de voir représenter : Excusez-moi, lui 
répondit-il, je ne saurais vous en rien dire. Il y avait 
trop de mots : je n^ai pu la voir. 

Cependant le père de Neuville a montré quelquefois 
un beau talent pour la chaire. Je me plais à pouvoir 



110 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE ^ 

en citer ici deux exemples : je tire le premier de son 
panégyrique de saint Jean-de-la-Croix, qui fut son 
premier et peut-être son meilleur ouvrage. Il le com- 
posa en professant la rhétorique à Orléans. L'orateur, 
embarrassé par son état de religieux, pour ne blesser 
aucune des deux familles du Carmel entre lesquelles la 
réforme de sainte Thérèse, propagée par saint Jean-de- 
la-Croix, excita des dissensions très vives, avant qu'elle 
attirât les plus cruelles persécutions aux réformateurs, 
sut éviter cet écueil avec un art et un bonheur inîlni. 
C'est beaucoup plus que de l'adresse oratoire : c'est uii 
usage admirable de FÉcriture : c'est la véritable élo- 
quence du genre et de la circonstance. « Saint Jean-de- 
« la-Croix, dit-il, ne fut pas seulement l'auteur de cette 
« entreprise, il en fut la victime Ne demanderons- 
if nous point ici ce que demandèrent les disciples en 
u voyant Taveugle-né? Quis jieccavit, hic aut parentes 
<( ejus? (JoAN., c. IX, V. 2.) Quelle est la cause de cette 
« disgrâce? le péché du fils ou le péché du père? Pou- 
if vons-nous louer celui qui souffre la persécution, 
« sans condamner ceux qui le persécutent? Son inno- 
« cence ne ferait-elle pas leur crime? ou peut-il n'être 
«point coupable, s'ils ne le sont pas eux-mêmes? 
« Quis peccavit, hic aut parentes ejus ? J'ose répondre 
« ce que le Sauveur répondit]: Neque hic peccavit, ne- 
i( que parentes ejus, sed ut mani [estent ur opéra Dei in 
a illo. (Ibid., V. 5.) Admirons la fermeté qui résiste à 
« la violence de l'orage, n'accusons pas la main qui 
<( l'excite. Dieu se plaît quelquefois à conduire les 
<( saints par des voies extraordinaires ; et en les ex- 
« ceptant de la loi commune, il leur fait entendre ses 
(.( volontés par lui-même, tandis que les hommes, pour 



DE LA CHAIRE. Mi 

<( qui les secrets arrangements de la Providence sont 
(( des mystères impénétrables, agissent selon les règles 
« de la prudence ordinaire. De là il arrive que ce qui, 
(( aux yeux de Dieu, n'est que zèle et vertu, parait à 
« la raison humaine caprice et entêtement, juscju'au 
« moment où Dieu vient justifier ses élus, et mettre 
« le sceau de l'inspiration divine à leurs entreprises : 
« Xeque hic peccavit, neque parentes ejus, sed ut ma- 
«( nifestentur opéra Del in ilio. » 

Le second exemple que je vais extraire du père de 
Neuville est encore plus beau, et il offre même beau- 
coup moins de traces de la mauvaise manière et des 
défauts qu'on peut lui reprocher. Je le tire de son 
sermon sur le péché mortel. Le père de ?Seu^^lle se 
propose de peindre toute l'horreur de Dieu pour le 
péché. Voici comment il s'y prend : « Voulez-vous 
« savoir, dit-il, combien Dieu déteste le péché? Voyez 
« Tenfer. Il ne me reste rien à dire. Je me trompe : je 
« n'ai rien dit. L'enfer, tout affreux qu'il est, n'ex- 
« prime pas encore assez combien Dieu est irrité par 
« le péché... Ces hommes que Dieu accable du poids 
« de sa colère, et qu'il en accablera toujours, ahl je 
« les vois tous trempés , tous baignés du sang de 
« Jésus-Christ. Mes frères, renonçons à notre foi, ou 
« ne regardons plus le péché qu'avec horreur et exé- 
« cration. Un Dieu qui meurt pour sauver les hommes, 
« qui réprouve ensuite ces mêmes hommes qu'il aima 
« jusqu'à mourir pour leur salut! péché ! quel est 
« donc ton funeste pouvoir d'arracher ainsi du sein de 
« Dieu ces enfants objets d'un amour aussi tendre ; 
« d'effacer le sceau de leur adoption ; de leur imprimer 
« le caractère d'une réprobation éternelle; d'en faire 



n2 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« aux yeux de leur père, et quel père î un objet d'ana- 
« thème et de vengeance immortelle ! Non, ce n'est 
« point dans les arrêts d'un juge équitable, c'est dans 
« les fureurs d'un père irrité, qui s'arme contre son 
(( propre sang, qu'il faut aller puiser la juste idée d'un 
« crime pour savoir combien Dieu déteste le péché; 
c( souvenez-vous combien Dieu a aimé le pécheur. 
« Jésus-Christ sur la croix , le pécheur dans l'en- 
(( fer, réunissons le contraste de ces deux étonnants 
« spectacles ; appliquons-nous à les étudier, à les 
« creuser, à les approfondir. Ne craignons point 
« d'en être troublés, consternés ; ne craignons que de 

« n'en être point assez touchés Jésus-Christ fut 

« sur la croix; le pécheur est dans l'enfer; ah ! mes 
«chers auditeurs, après vous avoir mis devant les 
« yeux un spectacle qui parle avec plus de force et 
« d'énergie que ne parlerait toute l'éloquence des 
« prophètes et des apôtres, ce n'est plus que par un 
« silence plein d'étonnement et de douleur, qu'il con- 
« vient de vous reprocher les égarements de votre 

<( conduite Qu'est-ce donc que le péché! Dieu seul 

« peut le savoir parfaitement ; par conséquent Dieu 
« seul peut me l'apprendre. Oserais-je interroger le 
« Très-Haut? il a prévenu mes désirs. J'entends reten- 
« tir la voix foudroyante de la religion, dépositaire de 
« ses oracles ; elle lève , elle déchire le voile ; elle 
« m'annonce, elle me montre qu'il en a coûté le sang 
« d'un Dieu pour expier le péché, et que pour le pu- 
ce nir il y a un enfer ! » 

Je n'ai pas besoin de faire remarquer ici au lecteur 
qui admire ces beaux morceaux, que ce fut la mine 
inépuisable des livres saints et de la sublime doctrine 



DE LA CHAIRE. 1ir> 

(le la religion qui fournit ces trésors au père de Neu- 
ville. Le succès extraordinay-e et constamment sou- 
tenu de sou sermon sur le péché, dut l'avertir que 
c'est uniquement dans cette source qu'il faut cher- 
cher la haute éloquence de la chaire. Si nous pou- 
vons espérer encore des orateurs saciés du premier 
ordre, ce sera donc dans cette helle et unique route 
qui, en les ramenant aux grands sujets chrétiens, 
élèvera leurs talents aux mêmes triomphes oratoires. 
Il faut l'avouer de honne foi : celui du père de Neu- 
ville ne se trouve nulle part en harmonie avec ce ma- 
fjnifique rapprochement qui lui fit tant d'honneur. 
Aussi une conception si heureuse ne lui appartenait- 
elle point. On la voit déposée très clairement dans l'un 
des meilleurs ouvrages de Port-Royal, où l'on n'aurait 
jamais soupçonné un jésuite d'aller chercher ses em- 
prunts oratoires : voici ce que dit Nicole dans ses ré- 
flexions toujours justes, quelquefois neuves et pro- 
fondes, sur les épîtres et les évangiles ^ : 

« Le péché est si horrihle, que Dieu, dont les ju- 
(( gements sont toujours pleins de justice, et qui les 
« tempère même par sa miséricorde, voulant le punir, 
« ne trouve point de peine qui lui soit proportionnée 
« que l'enfer, c'est-à-dire une peine éternelle dans sa 
«durée et inconcevahle dans son intensité; et que, 
v< votdant ensuite le pardonner, il n'en accorde la ré- 
« mission qu'en obligeant son propre fils de mourir 
« sur une croix, pour réparer l'outrage que le péché a 
« fait à sa sainteté, la confusion et la difformité qu'il 
« a causées dans le monde. C'est par ces deux terri- 

' Troisième paragraphe pour Tcxplication de l'Evangile, parabole 
Je la Samaritaine. 

8 



114 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« blés jugements de Dieu, l'enfer et lacroix, que nous 
« pouvons nous former quelque idée de Ténormité 
« que Dieu trouve dans le péché, et par là nous pou- 
« vons aussi juger de l'excès de l'aveuglement de 
« riiumme. » 

La pensée est évidemment et même oratoirement 
de iSicole : ^Neuville, en ramplifiant, n'y ajoute guère 
que des phrases faciles à cadencer. Un véritable ora- 
teur qui aurait développé un germe si fécond, eu au- 
rait pu former un tableau beaucoup plus éloquent 
par l'onction ou la terreur des sentiments, et par la 
richesse des imaç^es. 

Je n'ose me permettre plus de détails et plus de 
censures sur une époque si récente. Voilà les résultats 
des productions et des succès de la chaire depuis près 
d'un siècle. Je ne dois pas pousser plus loin la com- 
paraison entre nos orateurs. La postérité^ dit Tacite, 
mettra chacun à sa place ^ 

XXYl. De la justice du dix-huitième siècle envers les orateurs 
et les écrivains du siècle précédent. 

Mais en généralisant ce parallèle et en l'étendant à 
tous les genres de la littérature, question sur laquelle 
je me crois d'autant plus dispensé de développer mon 
opinion, que toutes les pages de cet écrit doivent Tex-I 
pliquer assez nettement, j'ose avancer que nous avons j 
incontestablement surpassé tous les écrivains du siècle 
de Louis XIV, dans un point remarquable de préémi- 
nence ; et je me glorifie de pouvoir proclamer ici notrel 
respectueuse supériorité : c'est par l'admiration fran?^l 

1 '< Suum cuique decus posteritas rependet, » Tacite» 



DE LA CHAIRE. 415 

che et éclairée que nous décernons à leurs ouvrages, 
infiniment mieux appréciés aujourd'hui qu'ils ne Té- 
taient de leur temps : c'est par l'étude beaucoup plus 
impartiale et plus savante que nous avons faite des 
créations et des combinaisons de leurs génies, et sur- 
tout des beautés simples et ravissantes de leur style, 
genre de mérite que nous avons incomparablement 
mieux analysé, mieux jugé, mieux senti : c'est par le 
concert d'acclamations et d'enthousiasme que nous 
inspire cet examen plus raisonné et plus appro- 
fondi, et avec lequel nous ne cessons de préconiser, 
dans l'éloge de tous ces grands hommes, le suprême 
talent d'écrire. Bossuet , Corneille, Racine, Mas- 
sillon, Fénelon, Molière, La Fontaine, La Bruyère 
et Boileau, n'avaient jamais obtenu durant leur vie 
cet hommage, disons mieux, ce culte du talent, et ne 
s'étaient jamais rendu entre eux * cette justice écla- 



1 Entre autres preuves que je pourrais donner du peu de justice con- 
temporaine que se rendaient réciproquement nos grands écrivains du 
dix-septième siècle, il me suffira d'extraire de la correspondance in- 
time de Boiieau avec Brossette, la lettre suivante écrite à Brossette 
par ce même Despréanx, le 20 novembre 1699. 

u Vous m'avez fait un fort grand plaisir en m'envoyant le Téléma- 
que de M. de Cambrai. Je l'avais pourtant déjà lu. Il y a de Vagré- 
menL dans ce livre, et une imitation de l'Odyssée que j'approuve 
fort. L'avidité ave'c laquelle on le lit fait bien voir que si on tra- 
duisait Homère en beaux mots, il ferait l'effet qu'il doit faire, et qu'il 
a toujours fait. Je souhaiterais que M. de Cambrai eût rendu son 
Mentor un peu moins prédicateur, et que sa morale fût répandue 
dans son ouvraç^e un peu plus imperceptiblement et avec pins d'art. 
Homère es^ 7)^ «s instructif que lui; mais ses instructions ne paraissent 
point préceptes, et résultent de l'action du roman plutôt que des 
discours qu'on y étale. Ul5'sse par ce qu'il fait nous enseigne mieux 
" ce qu'il faut faire, que par tout ce que lui ni Minerve disent. La vé- 
■' rite est pourtant que le Mentor du Télémaque dit de fort bovines 
choses, quoiqu'un peu hardies, et qu'enfin M. de Cambrai me paraît 



116 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

tante et unanime, que notre génération se plaît à leur 
prodiguer avec tous les transports et tout l'orgueil de 
l'amour de la patrie. Si nous nous dégoûtions jamais 
de leurs ouvrages, qui font tant d'honneur à notre 
nation, nous rétrograderions aussitôt vers la barbarie. 
Mais tant que la France saura mettre ainsi à leur 
place tous ces génies immortels, tant qu'elle se mon- 
trera si digne par son admiration d'avoir produit leur< 
chefs-d'œuvre, elle conservera le vrai goût, elle for- 
mera les talents naissants à la bonne école, elle jouiru 

" beaucoup meilleur poète que théologien ; de sorte que si par son 
i< livre des Maximes des Saints , il me semble très peu comparable à 
" saint Augustin, _;'« le trouve par son roman digne d'être mis enparai- 
'♦ lèle avec Hcliodore , évèque de Thydea en Thessalie, auteur du ro- 
" man des Amours de Théagène et de Chariclée, lequel vivait sons le 
il règne de Tiiéodose le Grand. Je doute néanmoins que M. de Féne- 
« Ion fût d'humeur, comme ce dernier, à quitter sa mitre pour son 
<• roTnan. Aussi vraisemblablement le revenu de Tévêque Héliodore 
•I n'approchait guère du revenu de l'archevêque de Cambrai. Mais je 
'< vous entretiens là de choses peu nécessaires. Trouvez bon que je ne 
••< vous en dise pas davantage, et pardonnez les ratures que je fais à 
'< chaque bout de champ dans mes lettres, qui m'embarrasseraient fort 
<• s'il fallait que je les récrivisse: Je suis, etc." 

Loin de se plaindre des ratures que Boileau veut excuser dans cette 
lettre, Brossette son ami dut regretter, pour l'intérêt de sa gloire, qu'il 
n'en eût pas fait assez. Mon admiration pour le législateur de notre 
Parnasse m'empêche de développer les réllexions que me suggèrent { 
les mots et les passages soulignés. Est-il possible que l'oracle du goût i 
se soit permis un tel déni de justice envers Télémaque, alors publié il 
depuis quelques années, et déjà lu par Boileau avant que Brossette le i 
lui eut envoyé? Etait-ce donc ainsi qu'il devait juger l'un des plus i 
beaux chefs-d'œuvre de notre langue, en osant le comparer au roman : 
des Amours de Théagène et de Chariclée? On ne conçoit pas comment ; 
l'un des admirateurs les plus éclairés et l'un des plus dignes émules ij 
de l'antiquité, n'en a pas reconnu, au premier coup d'œi), le naturel et j 
le charme dans le Télémaque, c'est-à-dire, dans celui de tous les ou- i 
▼rages modernes qui a le plus d'analogie et de ressemblance avec les t 
chefs-d'œuvre des anciens. Boileau na donc pas senti le talent pro- 
digieux de Fénelon ; le Tasse et Quinault sont vengés. 



DE LA CUAIRE. 117 

de tous les bienfaits du génie destiné à perpétuer sa 
gloire littéraire. 

XXVII. Des panégyriques. 

Cette fidélité ou ce retour à Tancien genre et aux. 
doctrines éprouvées, se recommande autant à notre 
émulation , par rimmortelle célébrité de nos grands 
orateurs, que par le malheureux exemple des rhéteurs 
qui , en suivant une autre route, les ont trop bien 
vengés, et dont les succès ont été si contestés ou si 
éphémères. Eh ! comment pouvaient-ils se flatter en 
effet de donner un plus heureux essor à Téloquence 
sacrée, en traitant je ne sais quels sujets nouveaux, 
maigres et profanes, tandis qu'aucun discours sacré du 
dix-huitième siècle n'a été consacré parmi nos triom- 
phes oratoires, dans le genre même du panégyrique, 
où tout est neuf encore pour le talent, puisque cette 
carrière n'a pas été parcourue en France avec autant 
d'éclat que les sentiers du dogme et de la morale? La 
nouveauté des matières qui restent à traiter dans cette 
partie aux orateurs chrétiens, n'inspire cependant pas 
à leur génie des éloges plus éloquents que leurs autres 
.sermons; et cette observation démontre que ce ne sont 
pas des sujets neufs, mais des idées neuves qui leur 
manquent pour exceller dans leur art. 

Toutefois, rien n'est plus propre à enflammer l'i- 
magination d'un orateur, que l'auguste ministère de 
dispenser la louange aux héros chrétiens, dont les 
exemples honorent notre culte et accusent nos mœurs. 
Si c'est un grand et beau spectacle , offert au genre 
humain par le christianisme , que d'assembler les 
hommes dans un temple pour les instruire de tous les 



118 ESSAI SUR L'ÉLOQUENTE 

devoirs de la morale, c'est sans doute aussi inie bien 
inagniliqiie institution que d'ériger des autels à la 
vertu, et de décerner des éloges annuels aux saints les 
plus dignes d'être proposés par la religion à l'admira- 
tion et à l'émulation de ses enfants. Mais les hommes 
dont la vie, quoique d'ailleurs sans taches, a été cepen- 
dant obscure ou commune, ne fournissent point assez 
d'aliments à l'éloquence. 11 faut s'être rendu célèbre 
par un génie supérieur ou par des actions éclatantes ; 
n'avoir besoin que d'être tiré de l'oubli pour se mon- 
trer grand; avoir exercé une influence marquée sur 
son siècle, ou du moins sur son pays ; avoir fait époque 
dans l'histoire de la religion ; s'être élevé au-dessus 
des vertus ordinaires ; s'être signalé par de glorieux 
souvenirs ou par d'immortels monuments ; et se pré- 
senter à la postérité avec des droits publics à une re- 
nommée imposante, pour soutenir l'éclat de ces hom- 
mages solennels ; et malgré toute la pompe des décla- 
rnateurs, un saint inconnu de l'histoire n'obtiendra 
jamais que des panégyriques ignorés comme lui. 

Le défaut le plus ordinaire de cette espèce de dis- 
cours, qui devraient réunir aux récits instructifs d'un 
éloge historique l'intérêt plus animé d'un éloge ora- 
toire, c'est cette couleur vague, ce ton de déclama- 
tion, cette emphase triviale, cette profusion dégoû- 
tante d'épithètes et de superlatifs, entin cette redon- 
dance de lieux communs, qui ne sauraient jamais ni 
s'adapter à une louange individuelle, ni retracer par 
conséquent le vrai caractère de l'homme qu'on veut 
louer. On se borne en quelque sorte aux extrémités, 
aux surfaces et aux dehors, au lieu de pénétrer dans 
le fond du sujet; et la plupart des panégyriques, dis- 



DE LA CHAIRE. 113 

tingnés les uns des autres uniquement par le titre, 
convenant également à tous les saints du même état, 
n'en font connaître réellement aucun. 

Un autre défaut très commun dans le même genre, 
est cette exagération ridicule qui affaiblit tout en ou- 
trant tout. La circonspection d'un panégyriste est la 
plus sûre garantie de sa bonne foi ; et il devient d'au- 
tant plus persuasif qu'il montre plus de mesure. Ne 
vous exposez donc pas aux mécomptes dun enthou- 
siasme factice et solitaire, en éloignant par les iictions 
de votre cerveau la confiance de votre auditoire. Vous 
ne célébrerez avec un plein succès les héros de la re- 
ligion dans la chaire chrétienne, qu'en amenant l'ad- 
miration publique, exaltée par vos récits, à renchérir 
sur le tribut de vos éloges. C'est donc par des faits et 
non par des plirases que vous pouvez accréditer leur 
renommée ; mais ces faits , il faut savoir les choisir, 
les combiner, les graduer, les lier, les grouper, les 
<liriger vers le but moral qui doit les réunir, et en 
former un faisceau de preuves triomphantes qui éta- 
lent toute la richesse de voti'e sujet, en donnant à la 
fois de l'autorité et de rintérêt à la louange. 

La perfection de l'art consiste en ce genre à élec- 
triser l'admiration de l'auditeur en lui présentant. 
sans aucune réflexion commune, des résumés substan- 
tiels, rapides et frappants. Un texte heureux de l'É- 
criture est le cadre le plus favorable à l'orateur sacré 
pour faire ressortir la gloire de son héros , par ime 
suite de tableaux variés et toujours croissants, qui 
rendent oratoire l'énumération la plus simplement 
historique, et réveillent toujours la pensée, sans la 
rassasier jamais. 



120 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Voilà, dans la distribution de la gloire, la part du 
saint que vous faites revivre : voici maintenant fa 
vôtre, qui sera d'autant plus douce à votre annour 
pour lui, qu'elle est encore la sienne. Ces tableaux 
vrais et ravissants vont produire TheureLix effet de 
présenter sans cesse à vos auditeurs le grand homme 
qu'ils verront agir en l'entendant célébrer. Ils tres- 
sailleront de tendresse et de joie devant son image. 
Ils ne seront occupés que de lui seul durant votre dis- 
cours; et ce sera le plus beau triomphe de votre élo- 
quence, que de vous dérober ainsi à leur admiration 
pour mieux vous en assurer. Il faut en effet que, dans 
le charme et dans l'exaltation de leur pieuse joie, ils i 
ne songent jamais à vous au milieu du spectacle qui 
les environne; qu'ils ne se souviennent plus ni de 
l'orateur qui parle, ni s'il existe un orateur; et le 
premier des panégyristes est éminemment celui qui 
absorbe et concentre ainsi toutes les pensées de l'an- j 
diteur dans son sujet, en se faisant toujours oublier 
lui-même. 

Les anciens , nos maîtres et nos modèles en tout | 
genre de littérature, nous ont donné dans cette partie 
de l'éloquence des règles et des exemples que nous ne 
saurions trop méditer. Périclès, que toute la Grèce 
admirait comme son plus grand orateur, prononça 
l'éloge funèbre des défenseurs de sa patrie, qui ve- 
naient de périr dans la première campagne de la 
guerre du Péloponèse ; et Thucydide nous a conservé 
cette fameuse harangue, dans laquelle il avoue que 
Périclès loua beaucoup plus l'armée que les morts. 
Qui ne connaît les autres monuments dont l'antiquité 
s'est honorée dans cette carrière de l'éloquence , tels 



DE LA CHAIRE. 121 

que le panégyrique d'Hélène par Isocrate, l'éloge de 
Pompée par Cicéron dans son discours pour la loi Ma- 
inlia, et le panégyrique de Trajan par Pline le jeune? 
Les Pères de l'Église, qui furent aussi les premiers 
orateurs de leur temps, et conservèrent presque seuls 
Téloquence et les lettres en Europe, surent enrichir 
les langues de Démosthène et de Cicéron d'éloquents 
discours consacrés aux regrets de l'amitié ou à la gloire 
des grands hommes. Nous pouvons citer avec conliance 
dans ce nomhre l'oraison funèhre composée par saint 
(irégoire de Nazianze, après la mort de sa sœur Gor- 
gonie; le panégyrique ou plutôt les panégyriques de 
saint Pierre et de saint Paul, que saint Jean-Chryso- 
stome ne cessé de mêler, avec amour et enthousiasme, 
à presque tous ses chefs-d'œuvre ; le panégyrique de 
saint Honorât, prêché par saint Hilaire d'Arles; l'éloge 
funèbre si touchant que fit saint Ambroise de son 
frère Satyre, et de* l'empereur Théodose; enfin, quel- 
ques éloges à jamais mémorables, et par l'éloquence 
des hommages et par le courage des leçons qu'adressa 
saint Bernard , au milieu d'un traité de morale, au 
pape Eugène III, son disciple, dans son livre si cou- 
rageusement véridique, intitulé : De la Considé- 
ration. 

La France ne posséda guère d'autres trésors que ces 
épisodes de saint Bernard, dans le genre des éloges, 
jusqu'au règne de Louis XIV. L'oraison funèbre fut 
élevée alors à un degré d'éloquence dont on ne pouvait 
avoir aucune idée, et qu'on ne surpassera probable- 
ment jamais. Les panégyriques sont restés parmi nous 
à une distance infinie de ces magnifiques discours. 
C'est le domaine le moins riche de notre éloquence 



^22 ESSAI SUR LÉLOQUENCE 

sacrée, quoiqu'il ait été cultivé par tous nos grands 
orateurs, qui, en nous fournissant dans leurs ouvrages 
une autre mesure de leur supériorité, nous ont donné 
le droit d'être si difficiles en admiration, nous ont ap- 
pris à les juger, et n'ont laissé dans la carrière des 
éloges aucun chef-d'œuvre, soit qu'ils n'eussent pas 
ie vrai talent de ce genre, soit plutôt qu'ils ne l'eussent 
pas assez étudié pour le créer, comme on devait l'at- 
tendre de leur génie, s'ils en avaient mieux saisi le 
caractère et la méthode. 

Cette lice oratoire n'a donc été jusqu'à présent il- 
lustrée parmi nous par aucune composition que nous 
puissions citer comme un ouvTage classique, comme 
un monument qui marque la borne au moins présu- 
mée de l'art. L'orateur panégyriste n'est donc proba- 
blement pas encore né pour la France ; et en rendant 
un juste tribut d'estime à plusieurs de nos éloges sa- 
crés, je n'ose, par respect pour nos discours du pre- 
mier rang, citer aucun recueil de panégyriques dignes 
d'être proposés comme des modèles de perfection dans 
ce genre d'éloquence. 

XXVIII. Des panégyriques de Bourdaloue. 

Celui de nos prédicateurs qu'on doit le plus distin- 
guer dans cette carrière, est incontestablement le père 
Bourdaloue. S'il faut en croire cependant sa modes- 
tie, cet immortel orateur ne s'est jamais proposé de 
prononcer un véritable panégyrique oratoire. La 
chaire chrétienne n'est nullement pour lui une simple 
tribune d'éloquence : il s'y occupe sans cesse du grand 
et unique objet d'instruire, de confondre et de ra- 
mener les pécheurs. Tout antre intérêt disparaît de- 



DE LA CHAIRE. 125 

vant son ministère. Il nous en avertit lui-même, dans 
le titre remarquable qu'il donne aux seize composi- 
tions consacrées par son talent à la gloire des saints. 
Aucun de ses ouvrages, qui forment deux volumes 
de sa collection, n'est annoncé comme un éloge ; ils 
sont tous intitulés : Sermon pour la fête de tel saint 
ou pour telle solennité. 

Peu satisfait d'une pareille précaution pour indi- 
quer le genre mixte d'éloge et de moralité auquel il 
se voue, Bourdaloue va nous expliquer plus nette- 
ment encore son dessein, en répétant dans presque tous 
ces discours, qu'il n'a pas l'intention de prêcher sim- 
plement un panégyrique. Il déclare donc qu'il songe 
beaucoup moins à louer les saints qu'à leur donner 
des successeurs, en les présentant du haut de la 
chaire à l'admiration et à l'émulation des fidèles. La 
poétique de ses éloges n'est, pour ainsi dire, qu'une 
nouvelle tactique de son ministère pour mieux at- 
teindre son but, en assurant par cette voie l'instruc- 
tion et la conversion de l'assemblée qui l'écoute. La 
règle la plus sûre^ dit-il au commencement de son 
éloge de saint Jean TEvangéliste, la règle la plus sûre 
pour louer les saints est de nous proposer leur sain- 
teté comme le modèle de la nôtre. Ne considérez pas 
ce discours, ajoute-t-il dans l'exorde de sa prédication 
sur la fête de saint Paul, comme un simple éloge qui se 
termine à vous donner une haute idée de saint PauL 
Je vous l'ai dit : c'est un discours de religiony cest 
une règle pour former vos mœurs, c'est un exemple 
que Dieu nous propose et que nous devons nous appli- 
quer. 

En effet, Bourdaloue oublie continuellement, dans 



124 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

ses panégyriques, qu'il fait un éloge; il oublie jus- 
qu'à son héros, pour se concentrer dans la pensée do- 
minante de son cœur , dont le principal intérêt est 
toujours la sanctification de son auditoire. On retrouve 
souvent dans ces discours le même génie, la même 
puissance de raisonnement, la même profondeur de 
doctrine, le même bon goût d'érudition, que font 
tant admirer ses grands chefs-d'œuvre sur les mystères 
et sur la morale de TÉvangile. Ses panégyriques 
peuvent donc soutenir, sous tous ces rapports , une 
comparaison glorieuse avec ses autres sermons. Mais 
il faut avouer qu'en y déployant de si rares et si diffé- 
rents mérites, il ne se renferme cependant pas assez 
dans ce nouveau genre, pour y conserver cette belle 
et constante unité d'un sujet approfondi sous tous ses 
rapports, mais restreint à ses limites naturelles, unité à 
laquelle il est toujours fidèle dans son Carême et dans 
son Avent. C'est lui seul qui sacrifie Aolontairement 
ici une partie de ses succès oratoires aux intérêts de 
son zèle apostolique. Ce dernier sentiment subjugue 
toutes les facultés de son ame avec tant d'empire, qu'au 
milieu de ses éloges sacrés, le panégyriste interrompt 
tout à coup toutes ces formules de louange qui sem- 
blent attiédir et fatiguer son génie ainsi dépaysé, hors 
de sa sphère et de son élément, pour se livrer à l'im- 
pétuosité et à la véhémence d'un missionnaire. Je 
peux en citer un exemple frappant tiré de l'éloge de 
sainte Magdelaine; et en lisant cette prosopopée im- 
prévue dans un panégyrique de Bourdaloue , on 
croira sans doute entendre le morceau le plus élo- 
quent d'un sermon sur le délai de la conversion. 
« Magdelaine, dit-il, connaissait-elle mieux Jésus- 



DE LA CHAIRE. 125 

« Christ que nous ne le connaissons? La foi du chris- 
« tianisme nous découvre au contraire des merveilles 
« qui étaient alors cachées à ses yeux. Pourquoi donc 
« tarder davantage? Et sans aller plus loin, pourquoi 
(( avant que de sortir de cette église, avant que de 
« nous éloigner de cet autel où Jésus-Christ se trouve 
« encore, non plus en qualité de convive, comme chez 
« le pharisien, mais en qualité d'aliment et de breu- 
M vage, en qualité de victime immolée pour nous, en 
«qualité de sacrificateur et de pasteur, pourquoi, 
« dis-je, ne pas nous donner à lui? Finissons une 
« fois ce que tant de fois nous avons proposé de faire ; 
« et disons-lui : Non, Seigneur, non, ce ne sera ni 
a dans une année, ni dans un mois, mais dès aujour- 
« d'hui; car il n'est pas juste que je veuille tempori- 
« ser avec vous. Ce ne sera point quand je me trouve- 
« rai dégagé de telle ou telle affaire ; car il est indigne 
« que les affaires du monde retardent celles de Dieu. 
» Ce ne sera point quand je me verrai sur le retour 
« de Tàge ; car tous les âges vous appartiennent, et ce 
M serait un outrage pour vous bien sensible dene vou- 
« loir vous réserver que les derniers temps et le rebut 
« de ma vie. Dès maintenant. Seigneur, je suis donc 
« à vous, et j'y veux être. Recevez la protestation que 
«je fais, et confirmez la résolution que j'en forme 
« devant vous. » 

Cette logique pressante et ces mouvements accélé- 
rés caractérisent le tact et le talent suprême de Bour- 
daloue. Son zèle s'y abandonnait pour le moins avec 
autant de liberté dans ses panégyriques que dans ses 
sermons. Où le déploie-t-il en effet avec plus d'éclat, 
qu'en terminant la première partie de l'éloge de saint 



126 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

André, au moment où il présente cet apôtre honoré 
<lu martyre de la croix? « Voilà donc, dit-il, voilà, 
« chrétiens, le prédicateur que Dieu a suscité pour 

« votre instruction c'est saint André sur la croix. 

« N'ayez plus nul égard ni à mes paroles, ni à mon 
« zèle : oubliez la sainteté de mon ministère ; ce n'est 
« point à moi, c'est à cet apôtre à vous prêcher sur la 
« croix un Dieu crucifié : c'est à cet homme crucifié, 
<( dont la prédication, plus pathétique et plus efficace 
«que la mienne, se fait entendre dans toutes les 
« Eglises du monde chrétien. Le voilà, ce ministre 
« irrépréhensible, ce prédicateur auquel vous n'avez 
'« rien à répliquer. Mais que n'a-t-il pas à vous re- 
<( procher lui-même? Il vous prêche encore mainte- 
<( nant le même Dieu qu'il prêchait aux juifs et aux 
<{ païens, un Dieu qui vous a sauvés par la croix. Le 
« croyez-vous ?. . . On vous a dit cent fois, et il est vrai, 
(f qu'au jugement de Dieu la croix paraîtra pour vous 
« être confrontée, tune patebit signuinFilii Hominis. 
<( (Matth. c. XXIV.) Mais outre la croix de Jésus-Christ, 
« on vous en confrontera une autre , celle de saint 
« André. Oui, la croix de cet homme apostolique, 
« après lui a\oir servi de chaire pour nous instrtiire, 
a lui servira de tribunal pour nous condamner. 
(( Voyez-vous ces infidèles? nous dira-t-il; la vue de 
« ma croix les a convertis : de païens qu'ils étaient, 
« j'en fis des chrétiens et de parfaits chrétiens. Voilà 
<( ce qui nous confondra ; et ne vaut-il pas mieux dès 
« aujourd'hui prévenir, par une confusion volontaire, 
« cette confusion forcée qui ne nous sera pas seule- 
« ment inutile, mais funeste ? » 

Ce trait sublime, voyez-vous ces infidèles? etc., ma- 



DE LA CHAIRE. 127 

nifeste Télan et la verve d'un grand orateur, et montre 
qu'il suffisait à Bourdaloue de se livrer à son génie 
dans toutes les matières pour s'élever à la plus haute 
éloquence. 

Indépendamment de ces beaux inuuvements de son 
zèle apostolique, Bourdaloue suivait aussi fréquem- 
ment dans la composition de ses panégyriques , son 
attrait pour les développements de la morale. II faut 
donc citer ici un exemple de ces nouvelles digressions- 
si étrangères au genre des éloges. Vers la fin de son 
panégyrique de saint Paul, en louant cet apôtre d'a- 
voir bravé les tribulations, les chaînes et la mort pour 
aller remplir son ministère à Jérusalem, quand il dé- 
clara qu'il ne craignait rien de tout ce qui pouvait lui 
arriver, et qu'il ajouta : Ma vie ne m'est pas plus 
précieuse que moi-même , Bourdaloue s'arrête ; et il 
ne songe plus au sacrifice et à la gloire de saint Paul, 
que pour en relever le contraste avec nos mœurs. 
« Que répondrez-vous à cet exemple, dit-il, hommes 
« du siècle, hommes lâches et mondains, qui dans les 
« emplois dont la Providence vous a chargés, et même 
« dans les fonctions qui vous attachent, comme saint 
« Paul, au service des autels, cherchez vos aises et 
« votre repos? Venez, venez vous confronter avec cet 
« apôtre; et dans l'opposition que vous allez découvrir 
« entre vous et lui, apprenez ce que vous devez être, 
« et confondez-vous de ce que vous n'êtes pas. Saint 
« Paul s'est immolé pour son ministère, et vous vous 
i( épargnez dans le vôtre. Voilà le reproche que vous 
(( aurez à soutenir devant Dieu. Consultez-vous sur 
M ce point. Je sais que l'amour-proprevous persuade 
« par ses artifices qu'on doit être content de vous. 



\-2S ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« comme vous Tètes vous-mêmes. Mais dites-moi, 
« ces ménagements de votre personne si étudiés et si 
« affectés; ce refus d'un travail nécessaire que vous 
« devez au public ; cette horreur de l'assiduité que 
« vous traitez d'esclavage et de servitude; cette habi- 
« tude de vous divertir beaucoup et de vous appliquer 
« peu, au lieu de suivre Tordre de Dieu, qui serait 
t( de vous divertir peu pour vous appliquer beaucoup ; 
M cette liberté que vous prenez de vous décharger sur 
y autrui des soins les plus personnels et dont vous de- 
« vez uniquement répondre ; cette facilité à vous 
(( émanciper des obligations onéreuses, maisindispen- 
« sables, qui sont attachées à votre état ; cette peine à 
a vous trouver où il faut que vous soyez, et cette dis- 
« position à être volontiers où il faut que vous ne 
« soyez pas ; cette fuite des affaires qui vous sont ini- 
« portunes et incommodes , quoique Dieu et les 
« hommes ne vous aient faits ce que vous êtes que 
« pour en être incommodés et importunés ; cette pru- 
c( dence de la chair à ne vous engager jamais ni pour 
« la vérité, ni pour la justice; cette crainte de vous 
(( exposer et de vous perdre dans les occasions où Dieu 
a demande que vous vous exposiez et que vous vous 
M perdiez; en un mot, ce secret que le monde vous a 
« appris et que vous pratiquez si bien, de ne prendre 
(( de votre condition que ce qu'elle a de doux et 
« d'honorable, et d'en laisser le pénible et le rigou- 
« reux : ce n"est pas tout ; cette indifférence, cette 
(.( froideur à la vue des scandales qui devraient enflam- 
« mer votre zèle, et au contraire cette impatience sur 
« les moindres défauts dont votre délicatesse est bles- 
c( sée ; cette sensibilité à vous offenser de tout et à ne 



DE LA CHAIRE. 129 

« pouvoir rien supporter dans une place qui vous 
« oblige à tout supporter et à ne vous offenser de 
M rien ; enlin ces plaintes et ces éclats dans les tra- 
ct verses et les contradictions : tout cela convient-il à 
« un homme qui, à l'exemple de saint Paul, veut être 
« un ministre fidèle ; et puisque, pour être tel, il faut 
« se résoudre à être victime, tout cela s'accorde-t-il 
« avec Tétat d'une victime? » 

Je respecte et j'admire comme je le dois ce senti- 
ment et ce langage apostoliques. Je ne saurais donc 
regretter, pour la gloire de Bourdaloue, de voir son 
génie se livrer à ces épancliements de zèle et à ces dé- 
veloppements de morale, qui, en l'éloignant du sujet 
de son discours, le rapprochent si utilement de l'ob- 
jet de son ministère, et lui ouvrent la conscience de 
tous ses auditeurs. Un pareil succès devait lui paraître 
préférable sans doute à tous les triomphes oratoires. 
Mais je regrette, pour l'intérêt de l'art que ce grand 
homme a tant honoré, qu'il n'ait pas voulu borner et 
consacrer quelquefois en toute rigueur son grand ta- 
lent au seul et unique objet des panégyriques, pour 
nous fournir des modèles parfaits dans toutes les créa- 
tions de l'éloquence sacrée ; je regrette qu'il dérobe si 
souvent à ma vue le héros de son discours, que tout 
autre intérêt fait languir ; je regrette qu'il ne laisse 
rien à commenter et à développer à mes pensées, que 
les siennes épuisent et absorbent dans leur diffusion; 
je regrette qu'il ne se fie pas assez à son éloquence 
pour être bien sur que dans un panégyrique où la 
morale doit sortir du fond du récit et du tableau des 
faits, et où elle est tout autrement intéressante quand 
on la voit en action que lorsqu'elle est réduite à l'ari- 

9 



130 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

dite des préceptes, on peut supprimer ces développe- 
ments superflus qui confondent tous les genres ; je 
regrette qu'il ne prenne pas plus souvent dans sa dic- 
tion et dans son coloris un ton plus haut, pour obliger 
son talent à des efforts heureux qui doubleraient ses 
forces ; que dans le style des éloges, où il montre tou- 
jours de la propriété, de la correction, de la noblesse, 
de la dignité, souvent même du nerf et de la préci- 
sion, il néglige trop ce nombre, ce tour, cette grâce 
de la parole, cette imagination dans l'expression, si 
éminemment propres aux panégyriques ; je regrette 
que Bourdaloue ne se soit pas rappelé dans de pareils 
sujets la sage et lumineuse observation de Quintilien, 
quand il dit, avec toute l'autorité du bon goût, que 
« les pièces spécialement destinées à plaire au public, 
(( quoiqu'elles soient fondées sans aucun doute sur la 
« vérité, COMME les panégyriques, et tout ce qui ap- 
« partient au genre démonstratif, doivent avoir des 
« fleurs et des grâces dont il ne faut pas orner les 
« plaidoyers, où Tart est plus caché ; au lieu qu'ici,. 
« non-seulement il se montre, mais il étale toutes ses 
« beautés pour remplir Tattente de Tauditeur, qui est 
« venu avec le seul dessein d'entendre un beau dis— 
« cours 1 » ; je regrette enfin qu'en parcourant cette 
belle carrière où il devait à jamais nous servir de 
guide, ce grand homme ait oublié que de fréquentes 
digressions morales ne sont pas moins déplacées dans 

1 « Nam et iis actionibus quee in aliqua sine dubio vêritate versan- 
tur, sed sunt ad popularem aptatse delectalionem, quales legimns pa- 
negyricos, totumque hoc demonstrativum genus , permittitur adhibere 
plus cultus, omnemque artem qiise latere pîenunque in jiidiciis debet^ 
non confiteri modo, sed ostentare etiam, hominibus in hoc advocatis. ^ 
Quint, de Inst. Oratoria. 'ib. II. cap x. 



DE LA CHAIRE. 151 

un éloge, que ne le seraient de continuels épisodes de 
louanges dans un sermon. 

Ainsi donc, même en retranchant de ces discours 
de Bourdaloue les instructives moralités auxquelles il 
laisse usurper trop d'espace, ils ne seraient pas encore 
d'irréprochables panégyriques, parceque les faits n'y 
seraient pas assez dominants, assez animés du génie 
oratoire, assez suivis, assez liés, pour atteindre ni l'in- 
struction de l'histoire, ni l'intérêt de l'éloquence. On 
y admirerait sans doute un excellent esprit, une vi- 
gueur continue de raison, une marche sage, des rai- 
sonnements lumineux, des citations brillantes de l'E- 
criture et des Pères, des connaissances profondes, et 
même plusieurs caractères d'un talent mâle et supé- 
rieur; mais il y manquerait encore, pour en faire de 
vrais chefs-d'œuvre, ces mouvements d'éloquence, 
cette poésie d'expression, ce progrès d'intérêt, ce sou- 
venir ou plutôt cette présence, cette action continuelle 
du héros toujours en scène sous les yeux de l'audi- 
toire, cette belle distribution d'une vie entière médi- 
tée et coordonnée par un orateur, enfin cette fleur, 
que dis-je? ce feu d'imagination et cet accent d'en- 
thousiasme qu'un éloge solennel attend de l'élo- 
quence, et dont l'admiration publique A^eut jouir. 

L'attrait de son talent et surtout la connaissance 
approfondie de l'économie du christianisme, appe- 
laient naturellement Bourdaloue, dans le choix de ses 
éloges, vers les sujets liés au berceau de la religion. Il 
a senti et il a montré combien ils étaient féconds pour 
l'éloquence. Ce savant orateur se trouvait là sur son 
terrain, au milieu du théâtre de ses grandes études ; 
<'t son érudition n'aurait jamais pu se déployer avec 



152 ESSAI SLR LÉLOQUENCE 

le même avantage dans les sujets modernes, que les 
orateurs aiment beaucoup mieux traiter, parcequ'ils 
semblent plus intéressants, parcequ'ils appartiennent 
à des époques plus riches en personnages à portraits 
historiques, mais surtout parcequ'ils sont incompara- 
blement plus accessibles aux talents médiocres. Aussi 
Bourdaloue n'a-t-il négligé aucun de ces premiers 
héros de rÉvangile. Son inépuisable fécondité consa- 
cra huit éloges à cette seule période des temps aposto- 
liques, en composant les panégyriques de saint Jean- 
Baptiste, de saint Pierre, de saint Paul, de saint 
Ktienne, de saint Jean rÉvangéliste, de saint André, 
de saint Thomas et de la Magdelaine. 

Il n'est aucun de ces discours de Bourdaloue où Ion 
ne retrouve son talent, et où il ne fasse admirer des 
beautés du premier ordre. Ses plans me semblent des 
conceptions uniques, dont rien n'approche dans cette 
partie de l'éloquence sacrée. C'est dans ses panégy- 
riques, mieux encore que dans ses sermons, qu'on est 
frappé, au premier coup d'œil, de la sagacité, de la 
justesse et de la profondeur de son esprit, dans son 
étonnante manière d'envisager ses sujets et de diriger 
Tordonnance de ses discours. Il n'a point de rival dans 
cet art, disons mieux, dans cet empire du génie sur 
lui-même, qui, en traçant ainsi sa marche, a la sa- 
gesse de se restreindre pour se fortifier et s'élever plus 
haut; d'abréger sa route en assiçrnant son but ; de si* 
soumettre au frein qu'il se donne pour régler et 
augmenter son ardeur; enfin d'assurer mieux son 
triomphe, en s'environnant de bornes qu'il ne se per- 
mettra pas de franchir : comme un souverain affermit 
et étend sa puissance en s'imposant à lui-même des lois. 



DE LA CHAIRE. 13.-, 

Parmi les exemples que je pourrais citer à Tappui 
d'un si juste hommage, je me bornerai à retracer ici 
le beau dessein de son panégyrique de saint Jean- 
Baptiste. Ce plan était contenu dans TElvangile, à peu 
près comme une jnagnitique statue est renfermée dans 
le bloc de marbre d'où elle doit sortir ; mais l'extrac- 
tion, c'est-à-dire la création, n'en est que plus heu- 
reuse, parceque le génie seul a su l'y découvrir, l'en 
tirer et l'animer de son souffle, en l'offrant ainsi à 
notre admiration avec autant d'éclat et de vérité que 
d'intérêt et de vie. 

Bourdaloue prend pour texte ces paroles du premier 
chapitre de l'évangile de saint Jean : Un homme appelé 
Jean fut envoyé de Dieu, il vint pour rendre témoi- 
gnage à la lumière. En développant le sens profond de 
ce passage, il ramène tout son sujet à l'aperçu lumi- 
neux et vaste d'une réciprocité de témoignages entre 
le Messie et le précurseur. Il observe que de même 
que saint Jean-Baptiste a servi de témoin au Sauveur 
du monde, le Sauveur du monde a voulu servir aussi 
de témoin à saint Jean-Baptiste ; et il divise son éloge 
en ces deux points simples et vrais : Jean-Baptiste 
rendant témoignage au Fils de Dieu, et le Fils de Dieu 
rendant témoignage à Jean-Baptiste. 

Voici comment il envisage et sous-divise admirable- 
ment sa première partie : « Cinq choses, dit-il, sont 
« nécessaires à quiconque est choisi pour témoin et 
« doit en faire l'oftice : la fidélité et le désintéresse- 
« ment dans le témoignage qu'il porte ; l'exacte con- 
« naissance du sujet dont il porte témoignage ; l'é- 
« vidence des preuves sur lesquelles il appuie son 
« témoignage ; le zèle pour la vérité en faveur de la- 



134 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

c( quelle il rend témoignage ; enfin la constance et la 
« fermeté pour soutenir son témoignage. Or, je trouve 
« que saint Jean-Baptiste a eu dans le degré le plus 
« éininent toutes ces qualités ; car il a été pour le 
« Sauveur du monde un témoin fidèle et désintéressé, 
(f un témoin instruit et pleinement éclairé, im témoin 
« sûr et irréprochable, un témoin zélé et ardent, un 
« témoin constant et ferme. » 

Après avoir démontré ces cinq assertions par les faits 
déposés dans l'Évangile, dont le récit semblait devoir 
épuiser la matière, Bourdaloue ne se montre ni moins 
original, ni moins riche, ni moins frappant dans les 
sous-divisions de la seconde partie; et le sujet ainsi 
présenté se prêtera merveilleusement au mouvement 
progressif que Tart saura donner à Téloquence de l'o- 
rateur. 

« Sans attendre, dit-il, son dernier avènement où il 
u- servira de témoin à tous les justes, le Sauveur du 
« monde a voulu servir de témoin, dès cette vie, à son 
« précurseur. Il a donc rendu témoignage à la gran— 
(( deur de sa personne : il a rendu témoignage à la di- 
(( gnité de son ministère : il a rendu témoignage à 
« Texcellence de sa prédication : il a rendu témoi- 
« gnage à l'efficacité de son baptême : enfin il a rendu 
w témoignage à la sainteté de sa vie et à Taustérité de 
« sa pénitence. » 

Je ne connais ni parmi les anciens, ni parmi les 
modernes, aucun plan d'éloge qu'on puisse mettre en 
pai-allèle avec la distribution oratoire de ce discours. 
La religion seule peut ouvrir de pareilles routes à l'é- 
loquence. C'était ainsi que Bourdaloue savait creuser 
»'t raisonner les sujets que des méditations profondes 



DE LA CHAIUK. 10% 

iTn'irissaient et focondaienl devant son talent. Que Ton 
compare une pareille combinaison du g^énie, un résul- 
tat si étonnant de quelques pages de TEvangile, aux 
divisions généralement comnjunes , faibles et uni- 
formes, qu'une facilité paresseuse fournit à Massillon ; 
et Ton sera d'autant plus frappé du contraste, qu'il 
explique également plusieurs des autres différences 
qu'on remarque entre ces deux grands orateurs. C'é- 
tait ce travail préparatoire qui rendait ensuite les com- 
positions de Bourdaloue si pleines et si coulantes, 
qu'on ne trouve dans ses panégyriques, depuis 
l'exorde ^ jusqu'à la péroraison, aucune hésitation, 
aucun verbiage, aucun embarras, aucune répétition, 
aucune trace de stérilité, aucune phrase de remplis- 
sage. L'orateur sacré qui, dans la composition des 

I Je ne serais embarrassé que du choix pour en citer des exemples. 
Bourdaloue établit dans l'exorde de son panégyrique de saint André, 
que ce qui distingue cet apôtre, c'est son amour pour la croix. " J'en- 
« treprends de justifier cet amour de la croix, dit-il, et je veux même 
" vous l'inspirer. » Voici comment il entre dans sa première partie : 
•« Il en est des croix comme de la mort... En effet, se procurer la mort 
M par désespoir, c'est un crime ; la souhaiter par accablement de cha- 
« grin , c'est faiblesse ; s'y exposer par zèle de son devoir, c'est une 
" vertu; s'y dévouer pour Dieu, c'est un acte héroïque de religion. >' 

II faut qu'un prédicateur ait singulièrement la conscience de ses 
mojens oratoires, pour prodiguer ainsi, dès l'ouverture d'un discours, un 
pareil tableau analytique, au lieu den réserver avec économie le déve- 
loppement et l'effet au centre de sa composition. C'est la manière, c'est 
la magnificence de Bourdaloue. Il écrit rapidement tout ce que lui in- 
spirent ses méditations, durant lesquelles son esprit, satisfait de la 
force, de l'ordre, de l'enchainement et de l'abondance de ses premiers 
aperçus, ne s'occupe ni de la tournure des phrases, ni de la distribu- 
tion des preuves. On est étonné, en lisant les exordes de ses panégy- 
riques, d'y trouver des pensées, et même des faits d'une haute impor- 
tance, dont la profusion semble devoir appauvrir d'avance la matière 
de ses éloges; mais ces discours se trouvent ensuite si pleins et si riches, 
qu'on n'en est que plus frappé de l'intérêt et de la fécondité qu'il donne 
à tous les sujets. 



136 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

éloges, saura Timiter dans l'art d'approfondir ses su- 
jets, régaler dans la conception de ses plans, s'abstenir 
de ses digressions morales, et exercer plus heureuse- 
ment la puissance de l'imagination que l'éloquence 
doit déployer pour célébrer la gloire, sera le premier 
des panégyristes. 

XXIX. De nos autres panégjTistes et des règles de ce genre. 

Les panégyriques de Flécliier, vantés pendant si 
longtemps comme des chefs-d'œuvre dans les rhétori- 
ques des collèges, sont étrangement déchus aujour- 
d'hui de la gloire qu'ils avaient usurpée ; ceux de Mas- 
sillon sont regardés universellement, et avec raison, 
comme les moindres productions de son talent. Son 
style même y a moins de charme, et paraît en quel- 
que sorte mésallié au milieu de l'indigence de tant de 
lieux communs. On y perd sans cesse de vue le saint 
que l'orateur veut exalter, mais qu'il fait souvent ou- 
blier lui-même dans les suppléments oratoires d'une 
morale étrangère au sujet ; et on n'y trouve jamais un 
seul trait à retenir. Nos orateurs du second rang ont 
suivi la même route. Ils sont tous plus diserts qu'élo- 
quents dans leurs éloges, oîi ils se flattent, selon l'ob- 
servation si judicieuse de Quintilien, de montrer bien 
de resprit, ipiircequ'il en faut beaucoup pour tes com- 
prendre ^ . Aucun d'eux n'a su ou n'a pu s'emparer des 
premières places encore vacantes dans cette carrière. 
Tous les talents y ont partagé plus ou moins le même 
sort. L'inaptitude et la négligence des prédicateurs ont 



1 « Tum demum ingeniosi scilicet, si ad intelligendos nos opus sit 
ingenio. « Lib. YIIl. Proœmivim. 



DE LA CHAIRE. 137 

amené le dégoût du public. Ce goni'c en effet a été 
couronné parmi nous de si peu de succès mémorables, 
qu'il est assez généralenient abandonné; et à l'excep- 
tion d'un très petit nombre de sujets modernes ou na- 
tionaux auxquels on ne renoncera jamais, on ne pro- 
nonce presque plus de panégyriques , durant nos 
grandes stations, dans les chaires de la capitale. 

C'est snrtout en composant ces éloges sacrés qu'on 
doit avoir sans cesse présente à l'esprit cette règle si 
lumineuse de Boileau : Rieyr n'est beau que h vrai. Il 
est sans doute très permis d'embellir les faits par des 
rapprochements ou par des contrastes, pourvu qu'un 
panégyriste se borne à ces innocents artifices de l'élo- 
quence, sans se livrer jamais ni aux excès de la louange, 
ni moins encore à l'impudence du mensonge; car il 
est absurde, et même très maladroit , d'affecter nne 
fausse admiration que tout le monde apprécie, et que 
personne ne partage. Les éloges vagues, les lienx com- 
muns, les épithètes accumulées, les sophismes de l'a- 
dulation, les hyperboles, les exagérations du mauvais 
îroût, décèlent Tis^norance ou la mauvaise foi , et re- 
poussent aussitôt la confiance de l'auditoire. Que l'o- 
rateur se souvienne donc toujours qu'il est assis dans 
la chaire de la vérité, qu'il est environné d'une foule 
d'auditeurs calmes et instruits, que tout ce qui s'étend 
au delà des bornes de la vraisemlilance devient révol- 
tant , qu'on ne heurte et qu'on ne contredit jamais 
avec succès les opinions reçues, et que des hommages 
excessifs dévoilent toujours la bassesse qui les prodigue, 
sans élever jamais d'une seule ligne l'orgueil qui s'en 
applaudit. Lysippe disait souvent qu'il avait beaucoup 
plus honoré Alexandre, en le représentant simplement 



158 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

une pique à la main, quWpelles qui le peignait par- 
tout lançant la foudre comme Jupiter. 

Lorsque le sujet d'un panégyrique est fécond eu , 
événements, la morale doit naître de la narration his- 
torique, sans l'interrompre, sans que les faits soient 
étouffés sous un amas de réflexions triviales qui se 
présentent assez d'elles-mêmes à tous les auditeurs. , 
Une méthode trop didactique serait funeste au discours, 
dont elle suspendrait la marche progressive. Pénétrez- j- 
vous donc profondément du caractère distinctif et des ; 
actions dominantes de l'hounne que vous céléhrez ; 
étudiez et saisissez d'ahord les traits particuliers les 
plus saillants de son génie, de son ame et de ses ver- [ 
tus ; environnez-le de ses contemporains, et peignez ': 
les intérêts, l'esprit, les mœurs de son siècle ; rassem- 
hlez, rapprochez tous les détails de sa vie qui tendent 
/m même hut, pour en former vos tableaux oratoires ; j 
classez et présentez-nous en mouvement et en action, j 
dans des cadres tirés des livres saints, les faits analo- 
gues, les talents, les actions vertueuses, les revers, les 
entreprises éclatantes , les succès , les obstacles, les 
triomphes que l'histoire offre à vos pinceaux; et vous 
donnerez ainsi à vos éloges toute la rapidité d'une 
composition dramatique, toute la progression du rai- 
sonnement, tout l'intérêt de l'éloquence. 

A Dieu ne plaise que j'approuve la méthode assou- ^ 
pissante de ces froids panégyristes, dont l'ineptie con- 
fond la distribution oratoire avec l'ordre chronologi- 
que, de ces orateurs didactiques sur lesquels retombe 
Fanathème de Boileau contre les poètes sans chaleur 
■et sans verve, qu'on voit se traîner, comme à la tâche, 
STH' la ligne des événements: et qui, sacrifiant infidè- 



DE LA CHAIRE. • 139 

lêiiient la marche du discours au calcul des dates, 
glaçant leurs récits de peur de déranger la série des 
faits, 

Maigres historion?, suivront l'ordre des temps. 
Ils n'usent un latunont perdre un sujet de vue. 
Pour prendre DôIe, il faut que Lille soit rendue, 
Kl que leur vers, exact ainsi (jue Mézerai, 
Ait déjà fait tomber les remparts de Cuurlrai. 

Mais il n'en est pas moins certain qu'il ne faut ja- 
mais perdre de \ue, dans le plan d'un panégyrique. 
Tordre progressif ou la disposition oratoire des événe- 
ments, afin que Téloge, ainsi gradué, non sur la seule 
suite historique, mais sur les rapports intimes des ac- 
tions louables qui doivent commander l'admiration, 
puisse monter et se soutenir à la hauteur de l'élo- 
quence , par l'heureux et riche développement du 
sujet. Eh quoi ! Bossuet a su écrire en style oratoire, 
et de quel style ! l'histoire du genre humain ; et vous, 
orateur de profession, qui n'avez pas assurément tant 
de difiicultés à vaincre, vous ne sauriez appliquer ce 
même genre de talent à la vie publique d'un héros de 
la religion, dont la gloire est coniiée à votre mini- 
stère ? Une fois lancé dans la carrière que vous avez. 
tracée vous-même, avancez toujours sans jamais reve- 
nir sur vos pas. Dès que vous ne marchez plus en 
avant, l'auditoire s'arrête avec vous et s'endort au mi- 
lieu de vos mouvements rétrogrades. C'est ce quon 
éprouve quand, après avoir lu dans Mascai'on ou dans 
Massiilon toutes les circonstances de la mort de Tu- 
renne ou du martyre d'un saint, on entend ces deux 
orateurs annoncer la seconde partie du même pané- 



140 * ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

gyrique. Cette confusion du plan bouleverse Tintérêt 
du sujet; et Tauditeur, trompé sans cesse par ce dés- 
ordre historique, se retire sans connaître celui dont 
on vient de lui parler pendant une heure avec tant de 
prolixité et d'emphase. Eh ! qu'est-ce donc qu'un éloge 
qui ne peint point l'homme auquel il est consacré, et 
à la fin duquel je suis encore forcé d'aller consulter 
son histoire, si je veux me former une idée juste el 
complète de son caractère ou seulement de sa vie? 

XXX. De l'oraison funùbre de Turenne par Fléchier. 

C'est l'un des regrets qu'on éprouve en lisant la fa- 
meuse oraison funèbre de Turenne, que Voltaire ap- 
pelle le grand chef-d'' œuvre de Fléchier ^ L'illustre 
évoque de Nîmes s'est surpassé lui-même dans ce dis- 
cours, par lequel il a eu le bonheur de lier sa célébrité 
à la renommée de l'un de nos plus grands généraux, 
le seul honune étranger parmi nous à la dynastie ré- 
gnante, dont la mort ait jamais été pleurée en France 
comme une calamité publique. L'élégance et la pompe 
de son style y brillent dans tout leur éclat. 11 y déploie 
Vélocution, le nombre, le goût, l'harmonie et riniii- 
gination poétique d'un orateur du premier ordre ; mais 
je ne saurais dire qu'il en montre également la véhé- 
mence, la chaleur, la verve et l'invention. S'il possé- 
dait à un plus haut degré le talent et les connaissances 
nécessaires dans le genre instructif, on pourrait recon- 
naître le disert et élégant Fléchier dans le portrait 
que nous a transmis Cicéron de l'orateur Callidius. 
« Des trois parties, dit-il, dont se compose l'éloquence, 

1 Voyez à la fin du volume la note no 3. 



DE LA CHAIRE. 141 

« il réunit éminemment les deux premières : je veux 
o dire, celles qui tendent à instruire et à plaire; la 
« troisième, qui est la plus importante de toutes, et 
« qui consiste à toucher et à émouvoir les esprits, lui 
« manque absolument ^ » 

Cette oraison funèlu'e fournit aux maîtres des 
exemples brillants, et plusieurs sujets de leçons très 
attachantes et très instructives*. Il me semble pour- 
tant qu'elle ne fait pas connaître suffisamment les 
vertus privées et le caractère antique du héros, dont 
on n'apprécie point encore assez, à mon gré, ni la 
belle ame ni les grandes actions après cette éblouis- 
sante lecture. C'est toujours le panégyriste que je 
vois, quand je voudrais n'être occupé que de Turenne. 
Mon admiration pour cet homme extraordinaire 
souffre de laisser l'orateur en deçà de l'enthousiasme 
qui la ravit, et d'aller plus loin que lui toutes les fois 
qu'il ne montre pas assez pleinement , à travers des 
périodes si pompeuses, cet empire étonnant que Tu- 
renne eut toujours sur lui-même, et parla sur les au- 
tres hommes ; cette simplicité habituelle qu'il alliait à 
l'amour de la gloire ; cette inaltérable égalité d'ame et 
cette constante uniformité de vertu qui le signalaient 

1 " Sed cuma nobis?dictuini>it, tria videri esse quseoratorefficere de- 
beret. ut doceret, ut delectaret. ut moveret, duo summe teiiuit , ut et 
rem illustraret disserendo, et animos eorum qui audirent demulceret vo- 
Juptate; aberat terliaillalaus quae permoveret atque incitaret animas 
qiiam plurimum pollere diximus. v Brutus, seu de Claris Oratoribus, 
no 276. 

- L'explication oratoire de cette oraison funèbre se trouve faite 
avec beaucoup d'esprit et de goût , dans les neuf et dixième chapi- 
tres du neuvième traité des Grnres en prose, quatrièmevolume de l'es- 
timable ouvrage élémentaire qui a pour titre : Principes de la lil'é- 
rafure, par l'abbé Batteux,' de TAcadémie française 



*i42 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

à la guerre , à la cour, auprès des puissances étran- 
gères, au milieu de ses sociétés intimeset dans TiTité- 
rieur de sa maison ; ces prodiges innombrables de jus- 
tice et d'humanité dans nos provinces envers les habi- 
tants des campagnes, et ces traits sublimes de bien- 
faisance et de générosité en faveur de ses ofiiciers et 
de ses soldats ; ce culte de dévouement, d'amour et 
d'enthousiasme qu'il inspirait à toute Tarmée ; cet 
honorable tribut du désespoir de nos provinces fron- 
tières, au moment de sa mort, où Ton vit accourir 
vers les tribunaux les fermiers de nos plus grands do- 
maines, pour en obtenir la résiliation de leurs baux : 
craignant sans doute qu'après la perte d'un tel général, 
la France, menacée d'une invasion inévitable, ne pût 
désormais cultiver ses campagnes avec l'espoir d'en 
recueillir les moissons; que dirai-je encore? cet élo- 
quent tableau de la désolation de nos pères en per- 
dant ce grand homme, et dont le peuple français a si 
bien su perpétuer la mémoire par cette locution vul- 
gaire, qui est venue si souvent le consoler dans ses re- 
vers, comme si les malheurs ordinaires n'étaient plus 
rien pour lui en comparaison d'un tel désastre : et 
n est pas, dit-il encore, la mort de Turenne. Enfin je 
cherche dans cette éloquence de Flécbier, qui devrait 
tout embellir, de nouveaux motifs d'admirer, de ré- 
vérer et de chérir son héros ; et, si j'ose le dire, con- 
fus pour l'orateur, de ne me sentir ni plus instruit, ni 
plus ému, ni plus attendri par un pareil discours; af- 
fligé de n'y trouver pas même l'intérêt et le charme 
d'un simple récit historique, après avoir bien examiné 
cet éloge écrit avec tant d'art, j'éprouve le besoin de 
lassasicr ma tendresse et mon admiration pour Tu- 



DE LA CHAIRE. 145 

renne, en relisant aussitôt, comme on lirait une des 
plus attrayantes vies de Plutarque , le cinquième et 
dernier livre de son histoire écrite sans couleur et sans 
chalenr par l'abbé Raguenet. J'avoue à regret que, 
malgré le faible pinceau de ce biographe, la seule nar- 
ration des faits m'intéresse, m'altache et me trans- 
porte cent fois plus sous sa plume que Foraison fu- 
nèbre de Fléchier ^ ; et je ne vois rien de plus humi- 

1 Non-seulement les grandes qualités morales de Turenne sont 
beaucoup plus développées par l'abbé Raguenet que par Fléchier, mais 
encore ses belles actions militaires brillent avec plus d'éclat sous la 
plume de l'historien qui les raconte , que sous le pinceau de l'orateur 
chargé de les célébrer. En voici un exemple mémorable dont l'éloquence 
aurait pu former un magnifique tableau, et dont le panégyriste de Tu- 
renne n'a pas même parié. En gagnant la bataille de Turkein malgré 
Louvois et malgré Louis XIY lui-même, ce grand Lomm.e força les im- 
périaux d'évacuer l'Alsace et d'aller chercher des quartiers d'hiver en 
Allemagne, dans le mois de janvier 1675, six mois avant sa mort. Voici 
comment labbé Raguenet rend compte de cet événement : » Tout le 
« monde en fut surpris ; car on savait que le vicomte de Turenne n'a- 
" vait emplr.yé que vingt mille hommes à chasser de l'Alsace cette ar- 
« mée nombreuse , qui ne se proposait rien moins que d'envahir deux 
•< ou trois de nos provinces. Mais on fut encore bien plus é'onné, quand 
1 on sut qu'il avait prévu, plusieurs mois auparavant, toutes les mar- 
•< ches des ennemis , et le succès de son entreprise, comme on le vit 
« par une de ses lettres que Louis XIV fit lire devant toute la cour. 
" Cette lettre était adressée au marquis de Loiivois , ministre de la 
M guerre, auquel le vicomte de Turenne avait écrit, dès le mois d'oc- 
M tobre précédent, que, feignant de ne pouvoir plus résister aux enne- 
« mis depuis la jonction de l'électeur de Brandebourg, il allait tou- 
■< jours reculer devant eux ; que pour leur donner même plus de con- 
" fiance, il se retirerait en Lorraine , pour les engager à se répandre 
•( dans toute l'Alsace; qu'alors il tomberait sur les quartiers de cette 
" armée de soixante mille hommes, d'un côté par où assurément ils ne 
•' soupçonneraient pas qu'il dut venir les surprendre, et qu'il les obli- 
" gérait à repasser le Rhin pour aller hiverner chez eux : ce qui ar- 
.< riva effectivement comme il l'avait prévu. Pour transmettre cette 
rt action à la postérité, on frappa une médaille avec cette légende : 
" Soixante mtlle Allemands chassés au-delà du Rhin en 1675. » 

Cette lecture récente et publique d'une lettre si honorable à la mé- 



1 a ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Jiant pour rorateur, que de produire moins d'effet 

qu'un pareil historien. 

Or, si tel est pour tous les bons esprits le résultat 
de cette comparaison entre une vie historique et une 
oraison funèbre, l'éloge de ce grand capitaine reste 
donc à faire, ainsi que son histoire, sans qu'une pa- 
reille rivalité doive décourager un véritable talent. 

Parmi tant d'omissions historiques qui m'afthgent 
dans le discours de Fléchier, il en est deux fort remar- 
quables , qu'on aurait dû relever beaucoup plus tôt , 
si un judicieux esprit de critique eût consulté l'his- 
toire, les souvenirs traditionnels , les mémoires et les 
journaux du temps. Je vais tâcher d'y suppléer, d'a- 
près ces différents témoignages. Cette digression inter- 
rompra un moment la monotonie et la sécheresse de 
tant de théories didactiques, en les présentant sou.» 
une autre forme qui indiquera comment l'éloquence 
peut les mettre en action. 

On sait que Turenne était né dans la religion pro- 
testante. Fléchier le rappelle à ses auditeurs, dès l'ou- 
verture de son oraison funèbre, en déplorant le mal- 
heur de sa haute naissance dont il ne faut pas le louer, 
dit-il, mais dont il faut le i)laindre. Ce grand homme 
était très attaché à la prétendue réforme de Calvin ; 
et durant tout le temps oii il crut à la légitimité du 
schisme, il ne cessa de lui rendre tous les bons ofiices 

moire et au génie de Turenne, venait de mettre le comble à sa réputa- 
tion militaire en présence de toute la cour. L'effet en aurait encore été 
plus frappant dans la bouche de Fléchier, s"il avait eu le courage, di- 
sons mieux, l'adresse de lire cette lettre ou plutôt de la réciter lui- 
même en chaire, au milieu de son discours ; mais un si beau triomphe 
n'inspira rien à son talent, et il n'en tira aucim parti pour la gloire de 
Louis XIV, pour celle de Turenne et pour la sienne propre. 



DE LA CHAIRE. 1 r, 

que les protestants avaient droit d'espeier de sa bonne 
foi, de son crédit et de sa gloire. Louis XIV respectait 
tellement sa probité, qu'il n'osa jamais attendre de 
son ambition ou de sa })olitique un changement de 
religion que ce prince desirait ardemment, mais qu'il 
ne voulait et ne pouvait obtenir que de l'unique et so- 
lide conviction de son esprit. Il avait dit plus d'une 
fois qu'on avait promis avec justice à cet illustie ma- 
réchal-général de ses années, la dignité de connétable 
durant les troubles de la Fronde, et qu'il remplirait 
volontiers cet engagement de la régente sa mère, si 
M. de Turenne lui en facilitait le moyen, en se réu- 
nissant à l'Église catholique. Mais il était également 
incapable de s'exposer à un refus, par une condition 
offensante pour la délicatesse de Turenne, et de s'a- 
baisser lui-même à des explications d'excuse qui répu- 
gnaient à la hauteur de son ame. 

Je puis raconter avec confiance à ce sujet une anec- 
dote précieuse à conserver, dont je n'ai d'ailleurs nul 
besoin de me faire une autorité. Elle se rapporte au 
projet éventuel, mais bien constaté, de Louis XIV, du 
moins pendant les premières années de sa majorité, 
d'élever Turenne à la dignité de connétable, dès qu'il 
consentirait à l'abjuration du calvinisme. 

Un jour donc le hasard fournit au roi une heureuse 
occasion de concilier tous les ménagements et d'obser- 
ver toutes les convenances ; et il saisit l'à-propos avec 
beaucoup d'esprit et de grâce, non pour engager Tu- 
renne à sacrifier sa conscience à ses intérêts, mais poui- 
lui témoigner le chagrin que lui causait cette diffé- 
rence de religion, en l'empêchant de payer de si grands 



services d'une manière digne de lui, 



10 



146 ESSAI SUR LliLOgLENiJE 

On venait de présenter à Louis XIV, au moment 
de son lever, une épée d'un très beau travail, de la- 
quelle il allait se parer pour la première fois, he roi 
en admira et en fit admirer rexécution et le bon goût. 
Les courtisans ne manquèrent pas de renchérir aussi- 
tôt sur son approbation. Turenne, qui se trouvait 
présent, prit lui-même cette épée des mains du mon- 
arque, pour l'examiner avec plus de soin, et il en 
parut charmé avec un air de surprise qui ne lui était 
pas ordinaire. Vous avez bien raison, lui dit le roi. 
en prenant le ton grave et réfléchi dun souverain qui 
avertit les spectateurs d'écouter avec une attention 
particulière ce qu'il va dire, l'ous avez bien raison 
d'être pleinement satisfait de cette épée. Jai voulu 
que le travail en fût fini avec toute la perfection pos- 
sible. Mais savez-vous pourquoi f ai denré quelle fût 
si belle? Je veux vous rapprendre. C'est Vépée que je 
destin<i au connétable de France, et que je porterai 
moi-même f tant que ce grand office de la couronne \ 
ne sera pas rempli. Elle vous siérait à merveille, \ 
monsieur le maréchal, et elle sera la vôtre quand vous 
voudrez. Vous connaissez, et vous seul pouvez lever 
l'unique obstacle qui m'empêche, à mon grand regret, 
de la laisser dès ce moment entre vos mains Turenne 
I:i lui rendit aussitôt, en disant, avec un redoublement . 
marqué de son embarras habituel, quil se sentait trop 
honoré et trop récompensé par un témoignage si flat- 
teur de bienveillance, et que son cœur le préférait a 
toutes les dignités. On admira, comme on le devait, 
son désintéressement et sa modestie ; mais personne 
ne lui lit l'affront d'en être surpris. 

L'explication n'eut aucune suite. On n'en parlait 



DE LA CHAIRE. 147 

plus à la cour; et peu t-ù tri' même, effrayé du danger 
d'avoir un connétable, le roi était-il décidé à ne jamais 
rétablir cette dignité militaire, lorsque Bossuet com- 
posa, en 1668, son Exposition de la doctrine de l'E- 
glise catholique sur les matières de controverse, qui 
n'a pas cinquante pages, et dont la jalouse exactitude 
lui coûta près de deux années d'un travail souvent 
interrompu, mais toujours repris avec ardeur et per- 
fectionné par des révisions continuelles. Bossuet n'a 
jamais rien écrit avec tant de soin. C'est dans ce genre 
un ouvrage de génie. Lui seul était capable d'y 
mettre la précision, la justesse, la clarté, la concision 
la mesure, enfin la sûreté de principes et d'expres- 
sions qui rendent ce chef-d'œuvre absolument irré- 
prochable. 

Cette Exposition, imprimée en simple forme d'é- 
preuve et en très petit nombre d'exemplaires, pour 
être examinée avec la plus scrupuleuse sévérité, dé- 
termina la conversion du marquis et de Tabbé de 
Dangeau son frère, arrière-petits-iils du fameux Du- 
plessis-Mornay, surnommé le pape des huguenots. 
Turenne voulut lire aussitôt la nouvelle production 
qui venait de rallier à l'Église ces deux hommes, pour 
lesquels il avait beaucoup de bienveillance et d'estime. 
Il fut tellement étonné de trouver la doctrine catho- 
lique si différente de la forme hideuse qu'on lui attri- 
buait dans les écrits et surtout dans les prêches des 
protestants, qu'il crut d'abord, sur la foi de ses théolo- 
giens, que Bossuet l'avait affaiblie et déguisée pour 
la rendre moins révoltante. Il donna communication 
de cette explication solennelle, comme d'un défi pu- 
blic, aux plus savants ministres de la secte, et il les 



U8 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

exhorta scrieusemeiit à réfuter ce petit livre, qui leur 
donnait un si terrible démenti. Ils ne purent s'en dis- 
simuler eux-mêmes Turgente nécessité. Ils répondi- 
rent donc à VEœposition de la Foi, ou du moins ils 
crurent y répondre, en soutenant hautement que cet 
ouvrage ne renfermait point le véritable enseignement 
de l'Eglise; que Bossuet n'oserait jamais le produire 
au grand jour ; et que s'il le rendait public sous son 
nom, il n'éviterait pas la censure de toute la catholi- 
cité, principalement celle de Rome. VEœposition de 
la Foi parut enfin; et elle obtint bientôt l'approba- 
tion authentique des universités, des évoques de 
France, de toutes les Églises catholiques, des docteurs 
du saint-siége, des cardinaux, du pape lui-même, 
qui reconnurent formellement dans la doctrine de 
l'auteur V exposé le plus fidèle des sentiments du Con- 
cile de Trente. 

Le triomphe de Bossuet fut aussi éclatant qu'una- 
nime dans une lutte si mémorable, comme ensuite 
dans la fameuse conférence sur l'autorité de l'Eglise, 
qui eut lieu en 1678, chez madame la comtesse de 
Roie, entre lui et le fameux ministre Claude, et dont 
le résultat fut la conversion immédiate de mademoi- 
selle de Duras, nièce de Turenne. Convaincu ou du 
moins très ébranlé par V Exposition de la Foi^, Tu- 
renne, dont les profondes idées se développaient avec 
trop de suite pour qu'il pût s'arrêter avec nonchalance 
dans l'éclaircissement de ses doutes en matière si 
grave, voulut avoir, tête à tête d'abord, et même en- 
s lite quelquefois en présence des ministres de Cha- 

1 Voyez, à la fin du volume, la note no 4. 



DE LA CUAIKE. 149 

iviituii, des conférences réglées et intimes avec Tau— 
leur d'un ouvrage clair et précis qui avait jeté sa 
raison dans la plus cruelle incertitude. La justesse et 
la sagacité de son esprit y furent également frappées de 
l'ascendant du raisonnement et de la lumière de la 
vérité. Il aunont^'a eniiii à liossuet qu'il était résolu à 
faire son abjuration, et le chargea d'en aller porter 
lui-même la première nouvelle au roi ; en même temps 
il ouvrit à l'évèque de Meaux son amc tout entière : 
Le roi, dit-il, a daigné in insinuer i^lus d Une fois, 
qu'il me ferait connétable le jour où f abjurerais ma 
religion. Dites-lui de ma part que je vais y renoncer,. 
mais qu en devenant catholique par pure conviction, 
je ne dois et n entends en recevoir aucune récompense 
sur 1(1 terre. Assurez-le donc que je ne mets point ma 
conscience à prix, et que je compte assez sur l'estime 
de Sa M'ijesté, pour être bien certain quelle ne me 
parlera jamais de la charge de connétable. Je n ai pas 
voulu l'accepter jusqu'à présent par principe de con- 
science; et je crois me devoir à moi-même de la refuser 
toute ma vie, par iin sent i ment d'honneur '^ , 

Voilà le souvenir que nous ont transmis les contem- 
porains d'un événement si mémorable. Bossuet se 
montra aussi humble que grand au moment où cettc^ 
éclatante conquête vint signaler le plus illustre triomphe 
de son zèle et de son génie ; et une discrétion si remar- 
quable ne se démentit pas une seule fois durant toul 
le cours de sa vie, qui se prolongea encore de trente- 
six années. Quand on l'en félicitait, il ne recevait ces 
hommages qu'en y joignant le tribut de son admira- 

> Voyez, à la fin du volume, ia note no 5. 



V^i) KSSÂI SLK riiLOQUENXE 

tion, pOLif en rapporter toute la gloire à son illustre 
néophyte. B.osuet eut aussi la touchante délicatesse 
de n'en jamais faire aucune mention, ni durant ses 
longues controverses avec les protestants, ni même 
douze ans après la mort de Tureime, dans le sublime 
parallèle qu'il établit entre ce héros et le vainqueur 
de Rocroy, lorsqu'il prononça la magnifique oraison 
funèbre du grand Condé. 

Or, Fléchier a célébré en détail la conversion de 
Turenne ; il en a fait la matière de six grandes pages, 
à la tin de la seconde et au commencement de la troi- 
sième partie de l'oraison funèbre, qu'on regarde avec 
toute raison comme le chef-d'œuvre de sou talent. Il 
y peint les longues hésitations d'une conscience in- 
quiète et d'un esprit indécis, qui lui tirent consulter 
alors ses amis les plus éclairés et les plus habiles mi- 
nistres du calvinisme ; et il nous le montre comme un 
homme conséquent dans ses principes, bien différent 
de ceux qui ne sortent de l'hérésie que par des vues in- 
téressées, ou qui, changeant de sentiments sans changer 
de mœurs, n'entrent dans le sein de V Eglise que pour 

la bles-^cr de pJu'i près Turenne se montra ennemi 

irréconciliable dt l'impiété, éloigné de toute supersti- 
tion et incapable d'hypocrisie ^ 

1 II faut l'avouer, Fléchier reste, comme orateur, fort au-dessous de 
Mascaron dans ce long et froid récit de la conversion de Turenne. 
Mascaron y déploie au contraire un Traitaient, souvent aussi une belle 
manière d'écrire. On croit même quelquefois reconnaître dans son lan- 
gage l'énergique accent et la simplicité sublime de Bossuet ; par 
exemple, quand, nous présentant son héros la veille d'un combat ou 
dans l'ivresse de la victoire, il dit que " M. de Turenne n'a jamais 
" plus vivement senti qu'il y avait un Dieu au-dessus de sa tête, que 
«• dans ces occasions éclatantes où presque tous les autres l'oub'ient. 
.' C'était alors qu'il red'mblait ses prières. On l'a vu même s'écarter 



DE LA CHAIRE. 151 

(-es brillantes aiititlièses de Flécliier ne produisent 
aucun eil'et oratoire. Les six pages vides, teines et lan- 
guissantes, (pie cette ahjuralion fournit à sa plume, 
n'offrent de remarquable que la belle ijnage qu'il em- 
prunte d'un Père de TÉglise, au moment où Ttirenne 
montre à ses frères derrière /m/*, selon les termes de 
saint Augustin, le pont de la miséricorde de Dieu, oit 
il vient de pas<'er lui-même. 

Si Fléchier n'a pas cru que son héros eût sacrifié 
l'épée de connétable à sa religion, et que la conversion 
de Turenne fut l'ouvrage de Bossuet, j'avoue qu'il a 
très bien fait de n'en pas parler. Mais s'il avait craint 
simplement de déplaire, en décernant cet hommage à 
l'évèque de Meaux, il faudrait le plaindre de n'avoir 
pas su profiter d'une occasion si précieuse à l'élo- 
quence . Fléchier avait trop de talent pour redouter de 
semblables écueils, et pour ne pas se prémunir aisé- 
ment contre tout reproche. 

En exprimant ainsi mon opinion et mon vœu, je 
raisonne donc toujoiu's d'après l'hypothèse que la per- 
suasion intime de Fléchier n'opposait aucun obstacle 
à l'essor de son éloquence, ou que cette prétérition 
n'a été de sa part qu'un oubli. J'exhale d'autant plus 
librement les regrets que m'arrachent ici les droits de 
la justice et l'intérêt de l'art, qu'il sufiisait à l'orateur 
chargé de célébrer la conversion de Turenne, d'y faire 
inter\enir le grand Bossuet, dont Louis XIV consacra 
si noblement le triomphe, en le chargeant aussitôt de 
prèclier à la cour Lavent de cette même année 1668, 

^i dans les bois, où, la pluie sur la tête et les genoux dans îa boue, il 
- adorait dans cette humble posture le Dieu devant lequel les légions 
« des anrres tremblent et s'humilient. -• 



^52 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

pour confirmer, disent les historiens, la réunion de 
Turenne à l'Eglise catholique . N'est- il pas manifeste 
en effet que le nom, l'apparition et l'influence de ce 
génie immortel auraient fait du tableau en action de 
l'abjuration de Turenne, Tun des morceaux les plus 
animés, les plus dramatiques, les plus saillants et les 
plus sublimes de son éloge? 

Bossuet était présent lorsque cette oraison funèbre 
fut prononcée dans Téglise de Saint-Eustache , le 
10 janvier 1676. Un court intervalle de sept années 
s'était à peine écoulé depuis la conversion de Turenne, 
dont tout l'auditoire connaissait alors et dut nommer 
avec enthousiasme le véritable moteur. Et Fléchier, 
commensal journalier de Bossuet, son collaborateur 
dans l'éducation du dauphin, ne met pas en scène un 
S3ul instant dans cet éloge solennel deux interlocu- 
teurs si dignes Tun de l'autre ! Et Fléchier ne rappelle 
pas à ses auditeurs ces entretiens savants et intimes 
dans lesquels Turenne cherchait la lumière ; où Bos- 
suet, pénétré de respect et d'admiration pour lui, gui- 
dait et soutenait ses premiers pas dans les sentiers de 
la foi, en portant devant lui le flambeau de la vérité 
qu'il faisait luire jusqu'au fond de cette grande ame! 
Et Fléchier ne le venge pas publiquement de son si- 
lence et de sa modestie ! que dis-je ? il ne sait l'en 
venger qu'à ses propres dépens, par un languissant 
remplissage qui énerve son discours ! Et il ne soulève 
pas même ce voile d'humilité qu'il aurait dû déchirer 
devant tant de vertu, de génie et de renommée, pour 
la gloire de la religion, pour la gloire de Bossuet, pour 
la gloire du moins de Turenne, son héros, que le ciel 
ot la terre avaient réunis sous ses yeux, et présentaient 



DE I.A CHAIRK. ir,5 

tous ensemble à radniiration publique, dans ce jour 
solennel de justice, pour les associer aux honneurs 
d'un si beau triomphe! Et an nidinont oîi il célèbre 
cette conversion si ardemment désirée et si longtemps 
attendue, un orateur tel que Fléchier ne prend pas 
rinitiative sur Ihistoire, en- anticipant sur sun témoi- 
gnage, en liant, comme elle Ta fait, une pareille con- 
quête au chef-d'œuvre de TExposmoN de la foi, ^i 
digne d'en assigner Tépoque à la postérité ! Et il ne 
consacre pas du sceau de la religion le sou\enir à ja- 
mais mémorable de cetîe victoire de Bossuet sur Tu- 
renne, qui seule aurait sufft pour les immortaliser tou- 
les deux î Et le panégyriste national de ce grand 
homme n'évoque point son ombre auguste et chérie 1 
et il ne la montre pas sélevant de son cercueil toute 
rayonnante de splendeur et de gloire, pour recevoir ce 
noble symbole de la première des dignités militaires, 
que son royal disciple dans la science des combats lui 
avait offert, et qu'il ne voulut jamais échanger contre 
son honneur et sa conscience, en faisant à l'ambition 
le sacrifice de sa religion paternelle ! Et plus timide que 
Mascaron sur le vœu et les regrets que la reconnais- 
sance avait inspirés à Louis XIV, Fléchier ne va pas 
chercher dans le fond du cœur même de ce monarque, 
pour la produire au grand jour et l'en faire jouir, une 
pensée si digne de la justice et de la munificence du 
trône! Et Fléchier ne profère pas non plus un seul 
mot sur ce refus héroïque de Fépée de Dugue.^clin, 
qu'il fallait faire briller de tout son éclat aux yeux de 
ses auditeurs du haut de la chaire, ou plutôt qu'il 
fallait déposer solennellement avec respect, au nom 
du roi lui-même, sur le mausolée de Turenne. sans 



iM ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

craindre d'être ni démenti ni désapprouvé, en le pro- 
clamant connétable do France au milieu de ses funé- 
railloî^ ! p]st-il possible, hélas î que Tesprit s^Tnétrique 
de Fléchier, séduit par des antithèses éblouissantes» 
ou resserré dans Talignement d'une diction cadencée, 
nombreuse et sonore, n'ait pas senti tout ce qu'un pa- 
reil tableau offrait de neuf, de sublime et même d"u- 
nique à l'éloquence sacrée ! On dira tant qu'on voudra 
que toutes ces réticences ne pouvaient faire aucun 
tort à l'immense renommée de Bossuet et de Turenne. 
Certes j'en conviens hautement, et sans aucune in- 
quiétude pour tant de gloire ; niais en est-ce moins une 
perte pour la célébrité de Fléchier, qui n'a pas su 
partager un si magnifique triomphe en le solennisant 
d'une manière digne de lui ? 

XXXI. De saint Vincent de Paul. 

De tous les sujets d'éloges que l'histoire moderne 
de la religion a fournis aux orateurs sacrés , le plus 
riche et le plus favorable à l'éloquence est, ce me sem- 
ble, le panégyrique de saint Vincent de Paul, homme- 
d'une sublime vertu et, jusqu'à nos jours, d'une ché- 
tive renommée, le meilleur citoyen que la France ait 
eu, l'apôtre de l'humanité, qui, après avoir gardé les 
troupeaux durant son enfance, a laissé dans sa patrie 
un grand nombre d'établissements plus utiles aux mal- 
heureux que les superbes monuments de Louis XIV, 
son souverain. 

La vie de Vincent de Paul offre au\ orateurs autant 
de variété que d'intérêt. Il fut successivement esclave 
à Tunis, précepteur du cardinal de Retz, curé de vil- 
Jage, aumônier général des galères, principal de col— 



DE LA CHAIRE. i:,5 

lége, chef des missions, el adjoint au ministère de la 
feuille des bénélices. Il institua en France les sémi- 
naires, les missionnaires lazaristes, les lîlles de la cha- 
rité, dont riiéroïsmc se dévoue au soulagement des 
malheureux; il fonda des hôpitaux pour les captifs, 
pour les malades , pour les enfants trouvés, pour les 
orphelins, pour les fous, pour les forçats et pour les 
vieillards. Sa ^'énéreu>é '"oiiunisération s'étendit sur 
tous les genres de malheurs dont Tespèce humaine est 
accablée, et Ton trouve des institutions de sa charité 
dans toutes les pro\incr's de cet empire. 

Vincent de Paul avait exercé pendant (juelque temps 
un ministère de zèle et de charité sur los galères. Il y 
vit un jour im malheureux forçat condamné à trois 
années de fers pour s'être livré, une seule fois, à la 
contrebande , et qui paraissait inconsolable d'avoir 
laissé dans la plus affreuse misère sa femme et ses en- 
fants. Vivement touché de sa situation, il offrit de se 
mettre à sa place, et l'échange fut accepté, (^e héros 
de la charité fut donc enchaîné dans la chiourme des 
galériens; et ses pieds restèrent enflés, pendant le 
reste de sa vie, du poids de ces fers honorables qu'il 
avait portés. On sent tout ce qu'un pareil trait doit 
inspirer à un orateur, et combien il resterait au-des- 
sous de son ministère, au-dessous même de son art, 
s'il le racontait sans attendrir sensiblement ses audi- 
teurs. 

Lorsque ce grand homme vint à Paris, on vendait 
les enfants trouvés dans la rue Saint-Landry, comme 
un vil bétail. Ces infortunés, que le gouvernement 
abandonnait à la pitié, ou plutôt à la barbarie publi- 
que, périssaient presqu'en totalité ; et ceux qui échap— 



loG ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

paient par hasard à tant de dangers étaient quelque- 
fois introduits furtivement , par les complots de la 
cupidité, dans des familles opulentes, pour en sup- 
planter les héritiers légitimes. 

Vincent de Paul donna l'exemple en fournissant 
d'abord des fonds assurés pour nourrir douze de ces 
malheureux enfants : bientôt sachante obtint des sou- 
lagements à tous ceux qu'on trouvait exposés aux 
portes des églises; mais cette nouvelle ferveur qu'ins- 
pire toujours un nouvel établissement s'étant refroidie, 
les secours manquèrent entièrement, et les outrages 
faits à l'humanité allaient recommencer. Le père 
nourricier des orphelins ne se découragea point. Bien 
loin de désespérer de la Providence, il convoqua une 
assemblée extraordinaire : il fit placer dans son église 
de Saint-Lazare un très grand nombre de ces pauvres 
enfants prêts à expirer, entre les bras des fdles de la 
chanté; et montant aussitôt en chaire, il prononça, 
les yeux baignés de larmes , cette allocution pleine 
d'ame, qui fait autant d'honneur à son éloquence qu'à 
son zèle, et que je vais transcrire de l'histoire de sa 
vie, composée par M. Abely, évêque de Rhodez : 

« Or sus, mesdames, la compassion et la charité 
w vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos 
<( enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, 
« depuis que leurs mères selon la nature les ont aban- 
« données. Voyez maintenant si vous voulez aussi les 
« abandonner pour toujours. Cessez à présent d'être 
« leurs mères, pour devenir leurs juges; leur vie et 
« leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais donc, 
« sans délibérer, prendre les voix et les suffrages, \\ 
« est temps de prononcer leur arrêt, et de décider ir- 



DE \.\ CHAIRE. ^57 

« révocablomentsi vous ne voulez plus avoir peureux 
« des entrailles de miséricorde. Les voilà devant vous ! 
« Ils vivront, si vous continuez d'en prendre un soin 
« charitahle ; et je vous le déclare devant Dieu , ils 
<( seront tous morts demain, si vous les délaissez.» 
On ne devait répondre, on ne répondit à cette pathé- 
tique exhortation que par des pleurs et des largesses ; 
et le niètne jour, au même instant, dans la^'mèmè 
église, riiopital des Enfants-Trouvés de Paris fui 
fondé par acclamation et doté de quarante mille livres 
Je rente. 

^ Voilà rhomme qui ne jouit d'aucune réputation en 
France , et surtout en Europe ! Le voilà cet homme 
qui, au jugement de ses détracteurs, n'eut que du 
/.Ole sans talent ! Honnis soient les cœurs durs qui 
pourraient méconnaître encore un si grand bienfaiteur 
de l'humanité ! Eh ! qui voudrait donc désormais 
parmi nous de la gloire, si Vincent de Paul n'était pas 
compté parmi les hommes dont s'honore le plus notre 
nation? Sa vie fut un tissu magnifique de bonnes 
œuvres, et nous en jouissons avec la plus honteuse in- 
gratitude. Il vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq 
Hus : il était très assoupi la veille de sa mort. L'un de 
ses missionnaires lui ayant demandé la cause de ce 
sommeil continuel , il répondit en souriant : Cest le 
Irère qui vient en attendant la sœur. C'était un sou- 
venir touchant de situation qui rappelait à son ame 
parfaitement résignée, la belle expression de Virgile, 
''omanguineus lethi sopor. Jamais on n'a mieux par- 
donné à la nature la nécessité de mourir. 

Le malheur de saint Vincent de Paul, si toutefois 
en est un que d'être peu loué et même peu connu. 



15S ESSAI SUR L'ELugUENCE 

sou [iiallieur, dis-je, fut de n'rtro point célèbre, au 
monieut de sa mort, le 27 septembre 1661, par cet 
éloquent Bossuet, dont la louan^re imprimait aussitôt 
le sceau de la gloire, et qui composait à la même épo- 
que ses premières oraisons funèbres. Mais Ihonneur 
le plus solennel d'un éloge public est dû aux établis- 
sements charitables de Vincent de Paul encore plus 
qu'à ses vertus; et Forateur qui saura le présenter 
dignement, au nom de la religion, à l'amour, à Tad- 
miration et à la reconnaissance de ses concitoyens, aura 
bien mérité de la patrie, dont il acquittera lune des 
dettes les plus sacrées. 

En effet, jusqu'à présent saiut Vincent de Paul 
cïjmpte quelques panégyristes, et n'a point encore d'o- 
rateur ^ Son éloge a presque toujours été traité sm* le 
même plan. Cette marche banale, qui ne ralliait pas 
Tensemble de sa vie à une conception principale , à 
une idée assez dominante et assez féconde pour former 
le point lumineux de tout le discours, a dû autant en 
affaiblir l'effet qu'elle en facilitait la composition. On 
ne saurait trop se métier de tous ces plans de routine 
qui , pour saint Louis comme pour saint Vincent de 
Paul, ont été un premier aperçu ou plutôt un pre- 
mier écueil caché pour le vulgaire des panégyristes, 
et qui , ne coûtant aucun travail , ne promettent au- 
iiine gloire ; car il faut bien se souvenir qu'un orateurj 
s expose à revenir sur ses pas ou à s'égarer dans lej 
champ de l'éloquence , toutes les fois qu'il se met enl 
route sans avoir bien combiné son chemin. 

Les panégyristes de saint Vincent de Paul n'oi 

I J'écris ceci en 1779. 



DL LA CliAIUi:. loli 

cessé d'en fournir la preuve, en niarcliant tuiis sur la 
même ligne, avec un sort pareil, à la suite les uns des 
autres. Ce plan de tradition, je dirais presque de ha- 
sard, met en dehors, et niènie absolument à Técart, 
toutes les heureuses singularités de sa vie, qui pré- 
sentent à l'orateur une perspective de laquelle on peu! 
tirer un si grand parti, comme je tâcherai de le déve- 
lopper dans un instant; et il appauvrit étrangement, 
dans toute la première moitié du discours, Tun des 
plus riches sujets que puisse désirer l'éloquence de la 
chaire, dont cet éloge rue paraît le beau idéal. On n'a 
donc pas, ce me semble, assez heureusement caracté- 
risé Vincent de Paul, en le présentant toujours à Tad- 
miration publique comme le héros de la religion et 
comme le héros de Thumanité. C'est une antithèse 
séduisante , et rien de plus. La seconde partie, enri- 
chie de tous ses établissements publics, est assurément 
le tableau le plus vaste,et le plus intéressant que puisse 
retracer un orateur sacré ; mais elle restreint fort mal 
à propos la première , qu'elle réduit uniquement à 
l'apostolat de ses missions et à l'institution des sémi- 
naires ; objets d'une haute importance, il est vrai, et 
néanmoins beaucoup trop limités pour fournir sans di- 
gressions ^, sans épisodes et sans langueurs, la moitié 
d'un tel panégyrique. 

Kb ! pourquoi donc se renfermer dans une enceinte 

' J'entenàs par digressions très contraires aux mouvemements ora- 
toires et au genre de réloge , toutes les réflexions économiques, mora- 
les, systématiques et glacées, sur la mendicité, sur les hôpitaux, sur 
les ateliers des hospices, sur les aumônes domiciliaires , sur l'oisiveté 
ou rimmora'ité des mauvais pauvres , et autres discussions qu'on ne 
saurait trop éloiguer d"un panégyrique, d'où l'intérêt des faits doit ex- 
clure de si faciles et si languissantes dissertations. 



UÎO ESSAI SLR LÉLOQl'ENCE 

si tristement circonscrite, quand le talent peut se mou- 
voir en pleine liberté dans un si grand espace? La 
multitude des faits ne laisse ici à l'orateur que l'em- 
barras du choix. Il n'a qu'un })lan oratoire à chercher 
et à travailler dans un sujet qui , sans exiger aucun 
autre effort, lui fournit tout le reste en abondance et 
à souhait. C'est l'unique embarras de cette conposition; 
et il s'y verra longtemps arrêté, s'il ne sacrifie point 
l'invention pour abréger le travail, en adaptant à l'é- 
loge de saint Vincent de Paul une division déjà connue 
(pii ne lui conviendrait même nullement , surtout si 
la première partie prouvait d'avance la seconde. J'a- 
voue en effet qu'il n'est pas aisé, au moment où l'on 
médite la distribution et l'ordonnance d'un pareil dis- 
cours, d'imaginer un plan lumineux et caractéristique, 
dont on puisse à bon droit se contenter, quand on le 
confronte avec tous les prodiges historiques qu'il doit 
renfermer, coordonner, rappr(x:her, graduer et faire 
ressortir. 11 est très peu de cadres assortis à un pareil 
tableau; je veux dire, assez vastes et assez saillants 
pour présenter sans confusion etpoiu' reproduire avec 
l'clat la vie entière de Vincent de Paul, par le récit en 
action des merveilles dont elle est remplie. 

Cependant un orateur digne de se mesurer avec un 
si beau sujet , saura non-seulement en retracer les 
événements divers sous un aspect vrai et frappant, 
mais encore y découvrir tant d'ensemble, tant d'unité, 
tant de contrastes, tant d'intérêt, tant de mouvement» 
tant de richesses, tant de variété, tant d'obstacles et 
de prodiges, qu'il concevra peut-être, dans une féconde 
inspiration de son enthousiasme que tous ses auditeurs 
partageront ensuite avec lui, le mode naturel et unique 



DK F, A CliURE. 161 

(i'eii j)rc[)arer et d'en multiplier les effets oratoires, 
(^n saisissant le véritable plan du discours, un plan 
pour ainsi dire dramatique, un plan dont le dévelop- 
pement, conduisant sans cesse l'auditoire de surprises 
en surprises, de triomphes en triomphes, de merveilles 
en merveilles, deviendrait une conquête de Tart, et se- 
rait dans ce genre d'éloquence une innovation heu- 
reuse, de laquelle très peu de gens de goût démêle- 
raient la combinaison , mais dont tous les auditeurs 
éprouveraient infailliblement Tinfluence et le charme. 
Je veux expliquer en détail mon dessein. C'est une 
espèce de problème oratoire dont l'éloge de saint 
Vincent de Paul me suggère l'idée, et dont il me 
semble que le tableau de sa vie pourrait fournir la 
solution. 

Parmi les innombrables amateurs du théâtre, il en 
est quelques uns sans doute dont le goût pur et déli- 
cat n'y cherche que les seuls plaisirs de l'esprit. On 
veut être fortement ému : on veut contempler du ri- 
vage les tempêtes : on veut plaindre le malheur, s'at- 
tendrir sur les maux d'autrui, voir de près les vertus 
•it les épreuves, les combats et les victoires, les obsta- 
cles et les succès, les dangers et les triomphes, enfin 
les sacrifices héroïques, les souffrances volontaires ou 
la joie vertueuse de ses semblables, dans les situations 
les plus propres à dévoiler leur ame et à développer 
leur caractère. Eh ! d'où peuvent naître en effet ce ra- 
vissement si commun et cet attrait si puissant atta- 
i'hé aux compositions dramatiques? [N'est-ce donc pas 
le l'intérêt continu que le poète a su vous inspirer 
Inrant Taction qu'on représente , en faveur d'un 
;>ersonnage dont vous partagez toutes les émotions , 

11 



: 



U,-2 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

toutes les angoisses, tous les périls , toutes les pros- 
pérités et tous les revers? IN 'est-ce pas là cet en- 
chanteur qui s'est emparé de vos affections les plus 
intimes, en les liant à une histoire touchante ou ter- 
rible dont le fil se noue, semble se dénouer et se re- 
noue sans cesse devant vous , pour tenir votre a me 
toujours suspendue à son gré entre l'inquiétude et la 
surprise, la terreur et la pitié, rabattement et l'espé- 
rance, par le ressort de ces secousses réitérées de com- 
passion ou d'effroi qui tour à tour vous déchirent ou 
vous consolent , de scène en scène, jusqu'au dénoû- 
nient, qui achève dépuiser tout l'intérêt du sujet, 
quand la catastrophe vient mettre le comble à votre 
douleur ou à votre joie? 

L'éloquence de nos monologues ne peut que très 
difficilement atteindre aux émotions vives, profondes 
et variées, qu'excitent de beaux vers, l'intérêt de l'ac- 
tion, le concours des trois unités, l'explosion et le choc 
des passions, la rapidité du dialogue, le contraste des 
caractères, les malheurs de linnocence, les crises re- 
doublées des situations, enlin toutes les espèces d'illu- 
sions et de transports qui se réunissent pour émouvoir 
la sensibilité, et pour faire un bonheur du besoin de 
répandre des larmes, à la représentation des poëmes 
dramatiques. 

Le prodige d'égaler par ce ministère la puissanc 
oratoire aux mouvements pathétiques de la tragédie,| 
s'est vu néanmoins deux fois dans nos temples. Bos 
suet en eut seul la gloire dans la péroraison de soi 
éloo^e du o^rand Coudé, et dans toute l'oraison funèb 

oc 

de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. 11 avai 
assisté dans ses derniers moments cette princesse, don 



: 



DE i-A CHAIRE. Hr, 

il rcmlil le nom immortel. Son imagination tut si 
frappée et son cœur tellement ému d'un pareil spec- 
tacle, que la douleur dominant heureusement son 
génie dans la composition de ce chef-d'œuvre, il s'y 
abandonna tout entier, et rendit cette mort sans cesse 
présente à ses auditeurs, auxquels il fit partager l'é- 
tonnant effet qu'elle avait produit sur lui-même. On 
ne connaissait rien de semblable dans l'histoire de l'é- 
loquence. I/auditoire, atterré par les coups de foudre 
dont l'orateur, abattu lui-même, fit retentir l'église 
de Saint-Denis, voyant pleurer Bossuet, malgré tous 
ses efforts pour retenir ou du moins pour cacher ses 
larmes, répondit à ses douloureux accents par des gé- 
missements et par des sanglots. 

Il me semble donc qu'un orateur digne d'un si au- 
guste ministère peut tenter, avec le bonheur ordinaire 
du courage, d'illustrer la chaire par de très grands 
effets d'éloquence, en suivant la même route , autant 
que la différence des genres le comporte. Il peut sur- 
tout hasarder un heureux essai de ses forces, avec 
beaucoup plus d'espoir de succès, dans l'ordonnance 
des panégyriques, des oraisons funèbres, de quelques 
uiystères touchants de la religion, des homélies, enhn 
de tous les sujets sacrés qui tiennent à des faits plus 
rapprochés d'un intérêt dramatique. Mais de tous les 
éloges réservés à la chaire, je n'en connais aucun qui 
se prête mieux à cette expérience oratoire que la vie 
de saint Vincent de Paul, dont la charité immense 
lomiïie le malheur, et toute-puissante comme le Dieu 
qui l'inspire, parcourut le cercle entier des misères 
humaines, pour n'en laisser aucune sans soulage- 
nient. 



Ii-.i ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

La singularité vraiment unique de sa destinée le 
soumit à tant de vicissitudes, que depuis sa première 
enfance , disons mieux , depuis le jour môme de sa 
naissance dans la chaumière d'un laboureur, jusqu'au 
milieu de sa longue carrière, chaque époque, chaque 
lustre, et même souvent chaque année, le placent 
dans une situation nouvelle qui, dans les desseins du 
ciel, devient en quelque sorte prophétique, en Tenvi- 
ronnant du spectacle de toutes les calamités qu'il par- 
tage souvent, et auxquelles il doit remédier dans la 
suite. Son histoire nous le montre ainsi dans une con- 
tinuelle succession d'épreuves tellement désespérées, 
qu'il est impossible non-seulement de prévoirie moyen 
et de concevoir la possibilité de l'en retirer, mais en- 
core d'imaginer, avec les lumières de la seule raison, 
qu'un si obscur et si misérable jouet du sort puisse 
a\oir jamais la moindre influence sur les plus grands .1 
intérêts de sa nation, de son siècle et de l'humanité • 
tout entière. 11 ne cesse de tomber et de retomber 
d'abîme en abîme, sans que rien l'accuse jamais, et / 
sans que rien l'assiste : il en sort toujours; il en sort i 
même promptement, et il en sort uniquement par ses i 
propres et seuls moyens, sans avoir jamais du moins ^ 
d'autre protecteur que le ciel, qui l'éprouve ainsi pour 
l'instruire. Le cours de sa vie, que l'orateur doit tou- 
jours suivre, le présente sans cesse à nos regards au 
fond d'un gouffre ; et pendant longtemps il se retrouve 
continuellement en butte à quelque nouveau danger 
toujours imprévu, toujours plus terrible, dont il ne 
peut se délivrer que par sa vertu. 

C'est précisément cette longue et accablante série 
d'adversités forcées ou volontaires, et constamment 



i 



DE LA CHAIRE. Ibri 

(lii'igées vers sa gloire, qui lui concilie la pitié, Vad- 
miration et le plus tendre intérêt; c'est elle qui doit 
à la fois dévoiler le secret de sa vie, guider le plan et 
tracer la marche de son éloue. Oui, c'est cette chaîne 
non interrompue de misères et d'angoisses qu'il faut 
suivre avec lui dans les sentiers laborieux de ses dé- 
sastres et de sa renommée, puisqu'en l'appelant pen- 
dant quarante années à l'école du malheur, des évé- 
nements si instructifs et si divers éclairent et déve- 
loppent sa sensibilité , annoncent ou du moins lui 
suggèrent et préparent de loin ses grands établisse- 
ments ; et qu'en paraissant terminer ainsi à chaque 
pas sa carrière, ils mûrissent au contraire sa destinée, 
tiennent tous les auditeurs d'un pareil discours, di- 
rai-je dans un désespoir progressif ou bien dans un 
ravissement continuel? jusqu'au moment où une pros- 
périté inattendue et presque incroyable , qui devient 
la dernière comme la plus redoutable épreuve et le 
plus beau triomphe de sa vertu, facilite les prodiges 
de sa charité, amène toutes les merveilles de sa vie 
publique, dont tant de situations et de revers ont été 
les préludes et les plus éloquentes leçons, et révèle 
entin les intentions du ciel dans ce long cours de 
tribulations que les souvenirs de son ministère vont 
signaler par autant de monuments de bienfaisance. 

Ainsi conduits à leur insu par une marche si dra- 
uiatiquement oratoire, les auditeurs de ce panégyrique 
partageraient avec effroi et avec délices les rigueurs et 
les triomphes de la destinée de saint Vincent de Paul, 
en épuisant tour à tour les charmes variés d'une pa- 
reille composition oratoire, dont ils ne soupçonne- 
raient peut-être pas les ressorts; mais d'émotions en 



IHG ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

t'iiiotions, ils pourraient entrevoir de loin, dans la pre- 
mière moitié de sa vie, la main cachée et toute-puis- 
sante qui ne saurait en régler ainsi les épreuves, sans 
faire pressentir d'avance les grands desseins qu'on 
verrait se développer en action dans le tableau non 
moins étonnant de son ministère public. Tel serait le 
nouveau genre d'intérêt dont il me semble que l'his- 
toire de cet homme extraordinaire pourrait devenir 
une source abondante, et jusqu'à présent inconnue 
dans la carrière de l'éloquence. 

XXXII. Des panégyriques de la sainte Vierge. 

Cette digression sur les panégyristes français prouve 
que jusqu'à présent Vincent de Paul, beaucoup moins 
bien apprécié que tous nos grands hommes, n'a pas 
été plus heureux en tributs d'éloges que les autres 
saints : il en a été ainsi de la mère du Sauveur elle- 
même. En effet, nos orateurs sacrés du premier rang, 
qui sont généralement restés au-dessous de leur re- 
nommée en louant les héros de la religion, ne se mon- 
trent guère plus éloquents ou mieux inspirés en 
célébrant les urandeurs de la sainte Vierge. Les dif- 
férentes solennités qui lui sont consacrées par le culte 
public, appellent ce panégyrique dans nos chaires cinq 
ou six fois chaque année, et un retour si fréquent d'hom- 
mages pieux nous a valu quelques beaux sermons sur 
quelques unes de ces fêtes particulières, spécialement 
r un des ouvrages les plus approfondis, les plus étonnants 
et les plus parfaits de Bourdaloue, sur la corruption de 
l'homme, pour le jour de la Conception. Mais ce ne 
sont guère que des discours d'une moralité relative au 
mystère ; et un sujet si souvent traité sous tant de 



DE LA CHAIRE. 167 

rapj'orts n'a fourni encore à la chaire aucun panégy- 
rique dont elle puisse enrichir la collection de ses 
chefs-d'œuvre. C'est même une opinion assez généra- 
lement établie, et très décourageante pour les jeunes 
prédicateurs, que nous n'en aurons jamais aucun; 
que nous ne pouvons même pas en avoir ; que le sujet 
est trop stérile en événements historiques pour soute- 
nir l'étendue, l'intérêt et la pompe d'un éloge public ; 
entin qu'ime pareille composition oratoire, comme le 
pensait Massillon après plusieuis essais infructueux, 
nest facile que pour des prédicateurs sans talent, dont 
on n'attend rien, qui se contentent de tout, ne voient 
rien au delà de leurs idées, et se flattent d'avoir fait 
unpani gijrique, en délayant des événements dépourvus 
d" intérêt dans un vide continuel de lieux communs K 
Nos orateurs les plus distingués ne traitaient presque 
plus un éloge si difficile, qu'aucun exemple de succès 
ne recommandait à leur émulation; un éloge entin 
dont Massillon désespérait encore pour l'éloquence, à la 
tin de sa vie, et contre lequel s'élevaient des préven- 
tions qui semblaient consacrées par l'autorité réunie 
de sa renommée, de son talent et de son expérience. 
On aurait dû en faire l'essai, au lieu d'y renoncer 
entièrement sur parole. Cette épreuve, qu'il aurait 
fallu subir au moins une fois pour sa propre instruc- 
tion, n'eût-ce été que dans le dessein de mettre plus 
d'ordre et de profondeur dans ses études, aurait expli- 
qué promptement et peut-être même fécondé la stéri- 
lité apparente du sujet. 

1 Lettre de Massillon, écrite en 173S, au père Renaud de TOra- 
tûire, qui venait de remporter le prix d'éloquence à l'Académie fran- 
çaise. 



108 ESSAI SUR L'ÉLOQLENCE 

En effet, le divin législateur du christianisme n'a 
rien écrit pour fonder sa religion, qui est pourtant de- 
venue le seul culte des régions les plus éclairées de 
l'univers. Il ne commença même qu'à sa trentième 
année l'exercice de sa mission, par des prédications 
publiques ; de sorte que les apôtres , l'ayant connu 
pour la première fois à cette époque, n'ont pu nous 
laisser que très peu de détails dans l'Évangile sur les 
premiers rapports de sa vie privée. Les anciens Pères 
de l'Eglise étaient très instruits de tout ce que la tra- 
dition orale en avait transmis aux chrétiens. Mais du- 
rant les premiers siècles de sa propagation, la loi si 
connue et si sage du secret, lex arcani, dut couvrir les 
principaux mystères de notre foi, spécialement Tin- 
carnation et l'eucharistie , pour les soustraire aux 
fausses interprétations et aux calomnies des païens. 

Le voile qui, à cette époque de persécutions et de 
suppositions également odieuses , dérobait ainsi aux 
regards du paganisme la personne sacrée de la mère 
d'un Dieu, a dû coûter ensuite de tristes et inutiles 
regrets à ses panégyristes. Nous ne savons plus rien de i 
son intéressante histoire depuis la catastrophe du Cal- 
vaire, OUI un nouveau nuage environne encore sa soli- 
tude et ses vertus. Une tradition authentique nous 
apprend seulement qu'elle se retira pendant les vingt- 
cinq dernières années de sa vie à Éphèse \ où elle 
mourut dans la maison du même apôtre saint Jean 
qui en fut évêque, longtemps après que le Sauveur 



II 



1 II est très remarquable que sa maternité divine y fut ensuite so- 
enneilement proclamée dans le troisième concile général , par Tana- 
thème lancé contre Nestoriub. 



Il 



DE LA CHAIRE. 16!» 

du monde lui eut assigné ce disciple bien-aimé pour 
lîis adoptif, du haut de la croix. 

Le secret et le mystère durent donc envelopper les 
destinées de la mère du Rédempteur, jusqu'à l'heu- 
reuse époque de la liberté du christianisme dans le 
quatrième siècle, où l'empereur Constantin lit monter 
avec lui la religion chrétienne sur le trône des Césars. 
I/Flglise, toujours fidèle à ne consacrer que des faits 
authentiques , ne pouvant plus alors démêler avec- 
certitude le fil de la vérité, au milieu de tous les sou- 
venirs qui s'étaient transmis, de siècle en siècle, dans 
les foyers domestiques de ses enfants, relativement à 
la sainte Vierge, respecta comme elle le devait la cir- 
conspection des livres saints ; et l'histoire de sa vie se 
trouva réduite pour toujours aux seuls témoignages 
très laconiques de l'Évangile. 

Les premiers et les plus éloquents Pères de l'Eglise 
n'ont jamais traité à fond, ni dans leurs prédications, 
ni dans leurs autres ouvrages, ce même sujet d'éloge, 
dont heureusement la gloire de la reine du ciel n'a pas 
besoin. Ils ne parlent d'elle que par occasion, et 
comme dans l'effusion de la plus simple et la plus re- 
ligieuse sensibilité. Saint Épiphane et saint Jean Da- 
mascène, qui se montrent ses ardents et diserts ora- 
teurs, lui ont consacré plusieurs panégyriques, sans 
que ces hommages solennels appuient jamais sur de 
nouveaux fails une si pieuse admiration. Dans le dou- 
zième siècle, le dernier Père de l'Eglise, saint Ber- 
nard, signala son talent sur le même sujet par plu- 
sieurs discours dans lesquels il allie avec une grâce et 
un bonheur sans exemple, parmi les orateurs sacrés, 
beaucoup d'esprit et beaucoup d'ornements à l'onction 



170 ESSAI SUR LÉLOQUENCE 

d'une douce et insinuante éloquence. INos prédica- 
teurs peuvent en extraire et en citer une foule de 
traits brillants dans Téloge de la sainte Vierge; mais 
il n'en a Ini-mème composé aucun assez instructif et 
d'un assez grand effet pourservir dignementde modèle. 
Ou l'imagination s'éblouit étrangement dans une 
trompeuse théorie, ou il doit être aisé de prouver aux 
candidats de la chaire, que si un véritable orateur^ 
animé par son talent à lutter contre les diflicultés qui 
en doublent toujours la force, veut en faire l'essai sur 
ce même sujet signalé comme un écueil au milieu des 
naufrages, il parviendra, sans recourir aux détails lan- 
guissants de morale qui ne sont jamais que des lieux 
communs, à réunir très heureusement toutes les gran- 
deurs de la sainte Vierge dans un riche panégyrique^ 
sans la perdre jamais de vue, depuis le commence- 
ment de son histoire jusqu'au triomphe de son as- 
somption. 11 me paraît indubitable, qu'avec un plan 
possible à imaginer et à remplir, mais surtout avec du 
génie et du travail, on lui décernerait infailliblement 
un éloge neuf, vrai, solide, intéressant, vaiùé, digne 
enfin d'être placé parmi les beaux monuments de notre 
éloquence sacrée. Les innombrables allusions et le» 
comparaisons si oratoires de l'Ancien Testament, plus 
riche que le Nouveau en héroïnes de vertu, montre- 
raient par d'heureux emblèmes la première Eve 
réhabilitée, et la seconde mère du genre humain res- 
plendissante de lumière et de gloire, sous les tou- 
chantes figures de Sara, de Rachel, d'Anne la pro- 
phétesse, de Débora, de la mère de Tobie, de Judith, 
d'Esther, de la mère des Machabées, enfin de toutes 
les femmes illustres du peuple de Dieu. Une mine si 



DE LA CHAIRE. 171 

féconde de la plus niagnKique poésie de style embelli- 
rait d'un bout à raulic pai* la pompe des images el. 
raccord des analogies, dans riiarmonie des deux lois, 
réloge de cette même Vierge, dont la vie se trouve 
déjà résumée avec beaucoup d'exactitude dans les Li- 
tanies historiques composées pour leur nomeau bré- 
viaire, par les célèbres bénédictins de la congrégation 
de Saint-Maur. Ces allégories et celte correspondance 
de TEcriture, si favorables aux couleurs et même aux 
mouvements de l'éloquence, ne fourniraient-elles donc 
pas les ornements et les tableaux d'un panégyriqjie à 
jamais mémorable, si un plan bien conçu y dévelop- 
pait, par une gradation vraiment oratoire, \e pouvoir 
des faits mis à leur place, en les dirigeant tous vers 
un but d'une haute importance, auquel l'orateur ral- 
lierait toutes ses pensées, pour donner de T unité, de 
l'intérêt et de la grandeur à son discours? 

C'est par des rapprochements si féconds qu'une 
composition de ce genre doit faire ressortir les grandes 
idées de la religion, et le concert admirable des con- 
seils éternels. A Dieu ne plaise que les jeunes orateurs, 
plus jaloux de l'effet que de la vérité, se livrent, dans 
l'exercice de leur ministère, à des illusions chimé- 
riques ! Les livres sacrés doivent être leurs seuls guides 
et leurs principaux appuis dans la route de l'éloquence. 
Voici donc le véritable point de vue sous lequel l'E- 
<Titure me semble offrir au talent oratoire la Vierge 
prédestinée pour donner le jour à celui qui, selon les 
principes de la religion, en sa qualité d'homme, a une 
mère dans ce monde sans y avoir eu de père, et qui, 
dans sa génération éternelle, comme Dieu, a un père 
et n'a pu avoir de mère dans le ciel. 



172 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

En éle>ant cette heureuse fille de Juda, par la pre'- 
rogative de la maternité divine, au-dessus de tous les 
êtres créés, sans aucune exception, le Tout-Puissant 
avait nécessairement la chute des anges rebelles de- 
vant rimmensité de ses regards. Pour lui, il ne peut 
exister en effet ni passé ni avenir, puisque tout est 
sans cesse présent à Téternité de ses pensées. Un pareil 
spectacle lui retraçait donc toujours les dangers de 
l'orgueil, qui est le plus grand et en quelque sorte le 
seul vice des créatures ; car il engendre tous les autres. 
Mais il a paru en craindre surtout la puissance et les 
suggestions pour une vierge si favorisée, dont il allait 
soumettre rhumilité à une épreuve incomparablement 
plus redoutable que la prééminence des esprits cé- 
lestes, en la destinant à devenir la mère du Créateur '. 
Jamais alliance de mots ne fut si étonnante dans la 
bouche des hommes ; et cependant jamais aucune ex- 
pression ne fut plus exacte et plus propre selon les 
principes de la foi. Le ciel voulut donc dans sa misé- 
ricorde préserver Marie des dangers de l'orgueil, qu'al- 
lait affronter la faiblesse d'une créature élevée à ime 
si éminente prérogative. Voilà le but de TÉternel en 
fixant les destinées de Marie; voici ses moyens. Le 
flambeau de la religion est ici notre seule lumière. 

Par une disposition spéciale de la Providence, et 
certes bien digne d'émaner de la suprême sagesse, il 
y a eu dans le ciel, à côté de ce décret de prédilection 
et de magnificence en faveur d'une telle mère, un 
autre décret de précautions et d'épreuves, dont l'objet 
a du être dopposer, comme parle saint Paul, à ce 

1 C'est le langage littéral de l'Église, mater Crealorù. 



DE LA CHAIRE. 177. 

poids éternel de gloire que Dieu opère en nous ', un 
égal contre-poids d'Immiliations, pour abaisser du- 
rant tout le cours de sa vie mortelle, et principalenienl 
sous tous les rapports de sa maternité, cette même 
Vierge, cette même mère placée, à un si heau titre, 
par la divinité de son fils, sur la première marche du 
Liône de TEternel. 

Or, si ce projet est démontré par les événements, 
comme il vaTètre, le secret du conseil d'en haut ne se 
Jrouvera-t-i! pas dévoilé et constaté dans les fastes sa- 
crés de la religion? On peut indiquer un si beau des- 
sein du ciel avec confiance et admiration aux orateurs 
chrétiens, sans rien ajouter à la vérité. Mais si cet 
aperçu est rigoureusement vrai, il en résulte encore 
i|ue cette même maternité divine, qui élève Marie, 
ici-bas et dans le ciel, au-dessus de tout ce qui n'est 
pas Dieu, renferme aussi un nouveau mystère de pro- 
fection et d'amour, si elle ne lui attire jamais que des 
abaissements sur la terre. Ainsi, par une disposition 
adorable de miséricorde, sa vie aura été dévouée aux 
liumiliations, et féternité sera réservée à son triomphe. 
Je demande si l'éloquence chrétienne peut suivre un 
plus éclatant sillon de lumière dans le plan d'un tel 
panégyrique. 

Un éloge oratoire, qui n'est point une vaine décla- 
mation, a sans doute pour but principal d'inspirer 
beaucoup d'intérêt; mais cependant cette même émo- 
tion de l'ame, qui attache l'auditeur (juand elle excite 
la crainte ou la pitié, le révolterait bientôt, si elle le 
/Mettait, pour ainsi dire, à la torture, par de cruels et 

' '• -Eternum gloriae pondus operatur in nobis. " II Corinth. cap. iv, 
virs. 17 



17 { KSSAI SI T. I/i-LOQUEXGE 

continuels déchirements. Aussi n'est-ce point ce senti- 
ment (le tristesse, et peut-être de dégoût, que j'invite 
les orateurs à nous faire éprouver dans le panéo^yrique 
de la sainte Vierge. La première partie doit, il est 
vrai, développer les humiliations, et la seconde les 
souffrances que la maternité divine coûte à l'héroïne 
de ce discours, dont l'intérêt hien gradué peut aller 
toujours eu croissant jusqu'à la péroraison. Mais pour 
profiler des heureux contrastes du pathétique et du 
merveilleux que l'histoire offre ici à l'éloquence, il 
faut qu'une marche parallèle explique et contre-ba- 
lance les décrets du ciel, en opposant tour à tour des. 
prodiges de gloire aux épreuves d'humiliations ou d'a- 
baissement, et des trésors de mérites, comme autant 
de litres de félicité, à chaque période d'angoisse ou 
de douleur. Cette perspective, que l'orateur ne de- 
vrait jamais laisser perdre de vue, développerait sans 
épisodes, sans écarts, sans exagération et sans renj- 
plissage, le double décret de la Providence, qui for- 
merait le plan du discours par l'explication et la cor- 
i'espondance d'un dessein si sublime. La démonstration 
continue d'une vérité frappante et lumineuse, la sur- 
prise, l'admiration, l'attendrissement, ne laisseraient 
pas languir, ce me semble, un seul instant, l'intérêt 
d'un tel panégyrique dont on s'est trop effrayé, et 
qui manque encore aux triomphes de la chaire. 

Mais une pareille matière exige de l'orateur beau- 
coup d'esprit et de goût pour animer, varier et faire- 
contraster ces peintures ; beaucoup d'éloquence pour 
(entraîner l'auditoire par tous les ressorts combinés de 
l'admiration et de la pitié; beaucoup de dignité pour 
l'aire respecter dans une si haute destinée les mer- 



DE LA CHAIRE. 175 

veilles qui sortent de rordic commun, en respectant 
>oi-mènie jusqu'au scrupule toutes les bienséances 
oratoires; surtout beaucoup de tact et de prudence, 
pour n'exposer jamais un sujet si délicat au moindre 
sourire de Tirréligion ou de la malignité, par aucune 
idée, par aucune expression, par aucune image qui 
manque de mesure ou de convenance. 

Ce n'est point un dii^cours que je prétends esquisser 
ici ; c'est une simple marcbe que je me contente d'in- 
diquer au talent. Je n'ai pas besoin d'avertir un véri- 
table orateur des sentiments attendrissants que lui 
•suggérera la présence de la sainte Vierge au supplice 
et à la mort de son fils sur le Calvaire. Le tableau en 
est déjà crayonné dans le récit énergique et touchant 
de l'Évangile, qui l'a peint d'uuseulmot, dont il fau- 
drait simplement découvrir la profondeur : Stabat 
juxta crucemJesu mater ejus. Joan. cap. xix, vers. 25. 
i.a jnaternité divine, qui semblait ne devoir l'exposer 
qu'aux cblouissements de l'orgueil, ne sollicite plus 
pour elle au pied de la croix, dans cet abîme de dou- 
leurs où elle est plongée, que la commisération et les 
larmes du genre humain. 

De pareilles conceptions oratoires , dont la religion 
seule fournit la grandeur, ne méritent-elles pas d'ex- 
citer la verve et le saint enthousiasme de l'éloquence 
chrétienne? La vérité et la fécondité de ce plan doivent 
nous inspirer d'autant plus de confiance, que la sainte 
Vierge explique ainsi ellé-mèine l'origine de sa gloire, 
eu révélant expressément le mystère de son élévation 
dans son divin cantique. Dieu , y dit-elle, a daigné 
considérer l'humilité de sa servante ; et c'est pour cela 
mC'mo que désormais toutes les générations futures 



nu ESSAI SUR l/KLOQUKNCE 

\oiit célébrer à lenvi mon bonheur. Quia respej-it 
hiimilitatem ancillœ suœ : ecce enim ex hoc beatam 
me dicent omnes generationes. Luc. cap. i, vers. -48. 

On doit être étonné que Tauguste héroïne de ce dis- 
cours ayant si formellement indiqué la cause de son 
triomphe, et que son éloge se trouvant renfermé et 
consacré dans le simple commentaire d'un verset si 
lumineux, ses panégyristes, qui n'ont cessé de se 
plaindre de la stérilité du sujet, n'aient jamais creusé 
cette mine que TEvangile ouvrait à leur ministère. 

Après avoir combiné ce mode heureux de compo- 
ser le panégyrique de la sainte Vierge, j'ai voulu me 
convaincre et je me suis assuré que ce plan n'avait 
encore été saisi par aucun de nos orateurs, pas même 
par Massillon, qui l'aborda de très près dans son sermon 
sur la fête de l'Assomption. Ce discours se trouve dans 
le volume de ses Mystères. En voici la division : « Les 
^( consolations de la mort de Marie compensent le 
(f amertumes antérieures dont son ame avait tou- 
<( jours été affligée durant sa vie : premier point. La 
.( gloire de sa mort répare les humiliations qui l'a- 
« V aient toujours accompagnée sur la terre : second 
(( point. )) 

Quelle perte pour le ministère sacré, qu'en se lixant 
uniquement auprès du lit de mort de Marie pour cé- 
lébrer son entrée triomphante dans le ciel, Massillon 
ait fermé les yeux devant le vaste et magnitique hori- 
zon qui allait s'offrir à sa vue ! Il n'avait plus qu'un 
|)as à faire pour se trouver environné de toutes les ri- 
chesses oratoires de son sujet; et il s'arrête, en se je- 
tant aussitôt dans un désert aride où son beau talent 
j*5t réduit , après avoir ainsi répudié la véritable élo- 



DE LA CHAIRE. 177 

queiico des faits, à masquer des lieux coiniiiuns par la 
seule magie de son style enchanteur. 

Quand un orateur du premier ordre, et dont le ta- 
lent doit découvrir et répandre partout la lumière, 
traite un sujet si digne de Tinspirer, il est bien diflicile 
qu'il ne saisisse, ou du moins qu'il n'entrevoie pas ses 
rapports les plus oratoires. Aussi, quoiqu'en général 
Téloquent Massillon ait rarement montré de la profon- 
deur et de la création dans ses plans, qui sont la partie 
la moins travaillée et la plus uniforme de ses compo- 
sitions, un coup d'œil prolongé et souvent renouvelé 
sur l'histoire de la sainte Vierge, dut néanmoins suf- 
fire à la perspicacité d'un esprit aussi supérieur que 
le sien, pour démêler l'éclat qu'elle avait reçu de ses 
abaissements. C'est une idée très neuve et très belle 
qu'il a ingénieusement aperçue : je ne puis dire, heu- 
reusement, puisqu'il aurait pu en tirer un meilleur 
parti ; et je me plais à lui en décerner avec cette me- 
sure un juste tribut d'admiration. Mais ce cours d'hu- 
miliations ne commence ici pour lui qu'au moment 
où elle trouve son fils, âgé de dix ans , assis dans le 
temple, expliquant la loi aux docteurs de la synagogue. 
.Massillon relève d'abord avec onction dans son discours 
les rigueurs ou du moins l'indifférence apparente de 
Jésus, qui ne répond aux inquiétudes si touchantes de 
sa mère et de son père, dont la tendresse le cherchait 
inutilement depuis trois jours, qu'en blâmant cet em- 
pressement déplacé, et en les désavouant en quelque 
sorte pour parents, par son affectation à ne parler de- 
vant eux que du Père céleste, dont il défend les droits, 
{.'éloquence de l'orateur rapproche ensuite avec art 
trois autres dépositions de l'Évangile qui tendent an 

12 



ns ESSAI SUR L'ELOQUENCE 

même but. Ainsi, quand aux noces de Cana, où, pour 
la première fois, il exerce par un prodige son empire 
sur la nature, d'après une simple observation de Ma- 
rie, qui a paru le désirer, THomme-Dieu semble crain- 
dre qu'une si prompte déférence n'appelle sur elle de 
trop glorieuses interprétations qu'il désavoue , et il 
prend soin de déclarer aussitôt qu'il n'y a rien de 
commun entre sa mère et ce miracle. Lorsque le peu- 
ple, transporté d'admiration pour lui, bénit aussi par 
l'éloge le plus solennel, les entrailles qui l'ont porté 
et le sein qui Ta nourri, il détourne lui-même de ce 
cœur maternel , qui s'en serait épanoui d'amour et 
de joie, de si douces bénédictions, pour leur assigner 
un autre objet, en les répandant sur tous les Israélites 
qui écoutent la parole de Dieu et y conforment leur 
conduite. Enfm il proteste devant tout le peuple, en 
présence de Marie et de Joseph, dont il est l'espérance 
et la gloire, qu'il ne reconnaît pour père, pour mère, 
pour frères, que les seuls hommes dociles à la voix de 
Dieu et qui accomplissent sa volonté. 

Tels sont les aperçus historiques auxquels Massillon 
se borne dans cette partie si riche de son sujet, sans 
remonter jamais à la cause secrète de tant de dégoûts! 
et d'abaissements, sans expliquer l'esprit d'une si 
étonnante destinée, sans chercher et sans soupçonner! 
les vues miséricordieuses du ciel, qui humilie toujours! 
cette mère ainsi éprouvée, dans le titre même le plus| 
propre à exalter son orgueil. 

Piien n'est pourtant mieux présenté et plus noble- 
ment écrit que ce récit de Massillon , à la fois ingé« 
nieux, vrai, touchant et neuf dans sa simplicité. ' 

Mais par quelle fatalité, après une si riche concep- 



DE lA CIIAIUE. 179 

tion, ce même orateur, qui se place à un tel point de 
vue, se borne-t-il à ces premiers aperçus, lui à qui 
rÉvangile en indiquait tant d'autres anali^gues, dont 
il avait enrichi l)ien moins à propos, et toujours par- 
tiellement, quelques uns de ses discours sur la sainte 
Vierge? Faut-il lui en adresser ici le reproche ou 
l'hommage? Par quelle étrange distraction, ajouterai-je 
encore, un écrivain si fécond en ressources, n'a-t-i! 
donc pas mis en œuvre toutes celles qui, après s'être 
déjà offertes ailleurs à sa plume, auraient dû se pré- 
senter alors ensemble à son sujet avec tant de pro- 
priété et de magnificence? Ah ! si leur développement 
eût été l'idée dominante de son plan et de son esprit, 
d aurait vu s'ouvrir auparavant, et se terminer fort 
au delà, ce cours instructif d'abaissements qui remon- 
tent en effet plus haut et s'étendent plus loin dans 

Evangile, aux yeux d'un orateur qui veut approfon- 
dir, selon le génie de la religion, les mesures concer- 
tées par la Providence pour rendre la mère d'un Dieu 
toujours humble, au milieu de sa gloire. 

Voici les preuves que nous en fournissent les livres^ 
sacrés. Massillon, je le répète encore, en a recueilli 

)lusieurs que je vais extraire de ses autres sermons 
sur les solennités de Marie; et je ne doute nullement 
qu'il ne les eût toutes réunies, si celte idée ne se fût 
pas retracée incidemment à son esprit dans la com- 
position du discours pour la fête de l'Assomption, 
)ù il se trouvait trop resserré par son plan pour 

lécouvrir tant d'objets d'éloges dans toute leur 
.'tendue. 
Cette même Vierge, prédestinée à une si étonnante 

lévation dans l'histoire du genre humain, est is«uo 



1 



♦ 80 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

du sang de David ; mais elle se voit reléguée par son 
indigence dans les conditions les plus obscures, et elle 
ne paraîtra dans la Judée que l'épouse d'un simple 
artisan. Il entre dans l'économie de sa vocation, que 
cette maternité surnaturelle soit mise aux yeux des 
hommes sous la protection d'un mariage solennel, 
qui lui en ôtera toute la gloire dans l'opinion de sa 
tribu. Au moment même où elle est initiée au mystère 
des conseils suprêmes dont elle doit être l'instrument, 
ses épreuves commencent avec son ministère maternel. 
Obligée de se confier, dans un âge si tendre, à une 
révélation solitaire très glorieuse et très frappante 
sans doute , mais après laquelle son imagination 
éblouie eût été peut-être excusable dans le premier 
moment de redouter quelque illusion, elle est sou- 
mise aussitôt à l'épreuve de livrer sa destinée à la foi 
de ce prodige instantané, sans en avoir aucun témoin 
pour garant. A peine les premiers signes de sa fécon- 
dité se manifestent, qu'elle se voit dévouée aux soup- 
çons les plus humiliants, et menacée de la répudiation 
la plus ignommieuse. Au moment de devenir mère, 
un voyage long et pénible dans une situation si cri- 
tique et dans une si rigoureuse saison, Téloigne de soni 
humble foyer et la transporte au loin, pour exécuter 
les prophéties, en croyant ne se soumettre qu'à la loi 
du dénombrement ordonné par l'empereur Auguste.! 
Arrivée enfin après tant de fatigues à Bethléem, elle 
n'y peut trouver pour asile la plus misérable des hô- 
telleries ; et elle donne le jour au Rédempteur du' 
monde dans le réceptacle des plus vils animaux, qui 
composent toute la cour terrestre de cette nouvelle 
reine du ciel. 



DE LA CHAIRE. 18f 

Celle Vierge mère, celle Vierge pure comme la 
Imnièie, n'a pu recevoir sans doute aucune souillure 
par un enfanlenient divin, la plus auguste des consé- 
crations; et cependant le seul respect dû par toutes 
les mères israélites aux rites sacrés de Moïse, la soumet 
aussitôt à la loi commune de la purificatiou maternelle, 
c'est-à-dire à une cérémonie d'abaissement que la pau- 
vreté de son offrande va rendre encore plus humiliante; 
à une cérémonie honteuse qui la dégrade publique- 
ment des prérogatives de sa maternité divine , en la 
confondant avec toutes les autres mères du peuple juif. 
Et quand même elle ne serait pas touchée de cette 
abjection pour Fintérèt de sa propre gloire, pourrait- 
elle être insensible à celle de son fils, qui semble en- 
tièrement éclipsée par cette expiation légale? Le Ré- 
dempteur y paraît racheté lui-même sous la forme 
d'une victime vulgaire. C'est peu : il y paraît comme 
un pécheur, comme un enfant de colère, comme un 
esclave assujetti à la rançon commune ; et sa malheu- 
reuse mère non-seulement en est témoin, mais encore 
elle est appelée à le présenter au sacrifice qui devient 
pour elle une image anticipée du Calvaire , où elle 
achèvera l'oblation de son fds unique à la justice inexo- 
rable du ciel. C'est là, c'est à Jérusalem, c'est entre 
les bras de Marie et sur le sein maternel , que cet 
agneau sans tache, réservé à s'offrir lui-même en ho- 
locauste, commence le cours de ses expiations propi- 
tiatoires, et prend sur lui seul toute la honte du péché. 
Sa mère ne l'avait conduit dans le temple que pour 
se purifier elle-même, en le soumettant aux obser- 
vances de la loi. Mais que va-t-elle y éprouver? Elle 
y entend les soudaines et sinistres prédictions d'un 



182 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

saint vieillard , qui ouvre devant elle le livre de l'a- 
venir pour lui montrer sa triste destinée et celle de 
son iils plus affreuse encore. Inspiré par un es])rit 
prophétique , Siméon lui annonce qu'un glaive de 
douleur percera ses entrailles, et lui prédit d'avance 
le r^nrt cruel de ce même enfant dont elle pleure déjà 
le supplice et la mort sur son berceau, 

Marie, ainsi accablée de tout le poids du présent 
et de tous le> désastres que lui prépare l'avenir, est 
bientôt condamnée à fuir au loin eu Egypte, pour 
soustraire le iils du Tout Puissant à la jalousie d'Hé- 
r(>de. Après l'horrible massacre auquel sa tendresse 
vient de le soustraire, il faut qu'elle revienne cacher 
son dépôt sacré dans sa misérable demeure de Naza- 
reth , sous la tutelle de ses pauvres parents. C'est là 
que sa foi , mise sans cesse à de nouvelles épreuves, 
doit reconnaître son Créateur et son Dieu sous la forme 
d'un enfant qui a voulu partager toutes les intirmités 
et toutes les misères de notre nature, excepté le péché. 
C'est là, c'est jusqu'à la trentième année de Jésus, 
que la prévoyance de l'Eternel exerce en silence l'hu- 
milité d'une mère qui semblait n'avoir à craindre que 
J'ivresse de l'orgueil. Elle est la mère d'un Dieu, il est 
vrai; mais précisément parceque ce sentiment d'exal- 
tation paraît l'apanage inévitable dune si sublime 
prérogative, elle a pour hls un Dieu qui jamais ne la 
glorifie, jamais ne la consulte, jamais ne la console, et 
qui épure au contraire cette auguste victime, dont la 
gloire ne doit commencer que dans le ciel, par toutes 
les rigueurs accumulées dans son histoire. 

Cette histoire de Marie nous expliquera bientôt ea 
effet des précautions si sévères. Dieu sortira de sou se- 



DE LA CHAIRE. 1S5 

cret, et alors tontes ces duretés apparentes ne seront 
plus que (les mesures tutcMaires. Un décret terrible, et 
dont la nature frémit, mettra le comble aux épreuves 
que doivent subir la foi et le courage de cette mère de 
douleurs. Il faut qu'elle voie son fils non-seulement 
méconnu par une ingrate et aveuy;]e nation, mais en- 
core haï, calomnié, persécuté, mourant sur une croix. 
En est-ce assez pour acquitter les expiations que lui 
coûte la maternité divine? Non ! non ! la rédemption 
du monde sera consommée parle sacrifice du Calvaire; 
mais les tribulations de la Vierge, qui en est témoin, ne 
seront pas épuisées par Thorreur d'un tel spectacle. 
Au moment où toutes les rigueurs du ciel et de la terre 
semblent finir poiu* elle par la mort de ce fils chéri, le 
plus cruel de tous les tourments pour son cœur com- 
mence; car après Tavoir vu rendre le dernier soupir, 
elle est condamnée à lui survivre. Ainsi le veut la jus- 
tice divine pour la rendre encore plus digne de son 
triomphe. Son divin fils Jésus, rentré en possession de 
toute sa gloire, semble Tavoir oubliée dans cette vallée 
de larmes ; et il faut que la vie, devenue plus cruelle 
pour elle que la mort, lui laisse mériter encore, pen- 
dant vingt-cinq années d'exil et de séparation, le trône 
si élevé qui Tattend dans le ciel. Voilà son histoire! 
voilà ce que lui vaut sur la terre le décret qui l'a choisie 
entre toutes les filles d'Adam pour mère de IHonime- 
Dieu. 

Quel orateur sacré osera se plaindre qu'un sujet 
ainsi présenté dans la chaire, susceptible avec tant de 
ricliesse et de variété, de tout le sublime intérêt qu'in- 
spirent la vertu, et la grandeur, et la maternité, et le 
courage luttant contre l'infortune portée à son comble. 



184 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

ne fournit pas assez de matière pour composer un pa- 
négyrique ? 

XXXIII. Des portraits. 

C'est ordinairement dans les panégyriques et dans 
les oraisons funèbres, que les prédicateurs tracent les 
])ortraits des contemporains fameux qui ont été les ri- 
vaux, les émules, les amis de Thomme dont ils célè- 
brent les vertus. Ces morceaux où Ton attend le pa- 
négyriste , et où la critique épie le jugement et le 
talent de Torateur, sont ordinairement jugés avec 
d'autant plus de sévérité, qu'ils annoncent toujours 
des prétentions. L'auditeur ne les écoute point avec 
intérêt, si une heureuse précision ne les grave aussitôt 
dans sa mémoire, si chaque coup de pinceau ne forme 
un grand trait, si l'homme qu'on juge n'est déjà cé- 
lèbre, enfin s'ils ne rassemblent pas des idées frap- 
pantes dans un très court espace. 

Lorsque Massillon prêcha son sermon analysé dans 
l'article précédent, sur l'assomption delà sainte Vierge, 
aux religieuses de Chaillot, devant la reine d'Angle- 
terre, il crut devoir placer, de courtoisie, dans ce dis- 
cours, le portrait du prince d'Orange, comme un 
moyen adroit et convenable de plaire à l'épouse du 
roi détrôné par lui, Jacques II, en présence de laquelle 
il parlait. Son talent le servit fort mal dans cette oc- 
casion. Il parut oublier, en ajoutant aux prétéritions 
de la plus injuste partialité les pléonasmes d'une élo- 
cution déclamatoire , et surtout en déguisant mal la 
flatterie sous le voile de la détraction, qu'il serait jugé 
lui-même un jour sur cette même diatribe à laquelle 
il abaissait son ministère. Massillon ne nous présente 



DE LA CHAIRE. 185 

qu'une seule pensée pour peindre Guillaume III, et 
après l'avoir exprimée dès sa première plu'ase, sans 
approfondir le caractère du stathouder, sans grouper 
et même sans saisir les plus mémorables résultats de 
Sun histoire. 

Voici donc ce portrait si diffus et si peu connu * : 
u Pour r usurpateur qui s'est élevé par des voies in- 
« justes, qui a dépouillé l'innocent et chassé l'héritier 
« légitime pour se mettre à sa place, et se revêtir de 
« sa dépouille, hélas ! sa gloire sera ensevelie avec lui 
«( dans le tombeau , et sa mort développera la honte 
« de sa vie. C'est alors que la digue qu'opposaient aux 
«discours publics ses succès et sa puissance, étant 
« ôlée , on se vengera sur sa mémoire des fausses 
« louanges qu'on avait été contraint de donner à sa 
« personne ; c'est alors que tous les grands motifs de 
« crainte et d'espérance n'étant plus , on tirera le 
M voile qui couvrait les circonstances les plus honteuses 
u de sa vie. On découvrira le motif secret de ses en- 
« treprises glorieuses que l'adulation avait exaltées, et 
« on en exposera l'indignité et la bassesse. On regar- 
« dera de près ces vertus héroïques que l'on ne con- 
« naissait que sur la bonne foi des éloges publics, et 
<f on n'y trouvera que les droits les plus sacrés de la 
« nature et de la société foulés aux pieds. On le dé- 
« pouillera alors de cette gloire barbare et injuste, 
a dont il avait joui ; on lui rendra l'infamie et la mau- 
(( vaise foi de ses attentats, qu'on avait bien voulu se 

' On ne l'avait encore cité dans aucun recueil , lorsque je l'insérai 
pour la première fois, tel qu'il est ici , dans cet Essai sur l'éloquence, 
imprimé en 1780, et tel qu'il se retrouve dans toutes les éditions sui- 
^antes. 



I«U ESSAI SUK L'HLOQLENCE 

« cacher à sui-mcme. Loin de Tégaler aux héros, on 
(( rappellera un iils dénaturé, un de ces hommes dont 
« parle saint Paul, sans culte, sans affection et sans 
(( principes ; sa fausse gloire n'aura duré qu'un instant, 
K et son opprobre ne finira qu'avec les siècles : la der- 
•' nière postérité ne le connaîtra que par ses crimes, 
(( que par la piété filiale foulée aux pieds à la face des 
« rois et des nations qui ont eu la lâcheté d'applaudir 
« à son usurpation; enfin que par l'attentat qui lui a 
u fait détrôner un père et un roi juste, pour se mettre 
« à sa place. Les histoires, fidèles dépositaires de la 
(.( vérité, conserveront jusqu'à la fin son nom avec sa 
« honte; et le rang où il s'est élevé aux dépens des 
« \oU de l'honneur et de la probité, le faisant entrer 
« sur la scène de l'univers, ne servira qu'à immorta- 
c( liser son ambition et son ignominie sur la terre. » 

Cette amplification, ou plutôt cette diffamation 
inexcusable dans la bouche d'un orateur chrétien qui 
ne doit ofTenser personne \ était beaucoup plus propre 
à consoler la reine d'Angleterre qu'à faire connaître 
le prince d'Orange ; elle peut servir d'exemple pour 
prouver que Massillon s'étendait trop sur la même 
idée, et abusait étrangement de sa facilité, en se li- 
vrant quelquefois à des répétitions fastidieuses; mais 
écartons pour le moment cette discussion critique, à 
laquelle nous ne serons que trop obligés de revenir. 

\ouIez-vous voir maintenant comment Bossuet a 
peint le protecteur Cromwell bien autrement odieux 
que le prince d'Orange? Comparez à cette stérile 
abondance de l'évèque de Clermont, l'énergique im- 

1 .< Nemini dantes ullam offensionem , ut non vituperetur minisle- 
rium nostrum." II Corint. vi. 3. 



DE LA CHAIRE. 187 

péluosité de l'évêque de Meau\ ; rien ne marque 
mieux la différence de leur génie ^. « Un homme s'est 
« rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hy- 
« pocrite rafiné autant qu'haLile politique, capable 
« de tout entreprendre et de tout cacbcr, également 
« actif et infatigable dans la paix et dans la guerre; 
H qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait 
(j lui ôter par conseil ou par prévoyance ; mais, au 
■< reste, si vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais 
« manqué les occasions qu'elle lui a présentées ; enfin 
« un de ces esprits remuants et audacieux qui sem- 
« blent être nés pour changer le monde. » 

Massillon effleure les choses et épuise les mots : 
Bossuet, comme on vient de voir, fait précisément le 
contraire, et il n'est pas possible de prononcer un ju- 
gement plus digne de fixer l'opinion de la postérité. 
C'était elle seule, et non pas les cours de France ou 
d'Angleterre, que ce grand homme se représentait de- 
>ant la justice de ses pensées, quand il en sut antici- 
per ainsi l'arrêt. On a loué cent fois, et avec toute rai- 
son, le bon goût, le mouvement rapide, la verve, la 
vérité, la concision, la profondeur et l'énergie de ce 
portrait oratoire, oi^i Ton ne trouve ni an li thèses ni 
exagération. Mais quel est le rhéteur plus éclairé et 

»lus hautement équitable, qui, élevant son admiration 
pour l'orateur vers un autre genre de mérite beau- 
coup plus frappant dans ce tableau, en ait fait jusqu'à 

présent honneur à sa mémoire? 

L'oraison funèbre de Henriette de France, reine de 

la Grande-Bretagne, eût été, pour un panégyriste 

1 Oraison funèbre de ia reine a'Ansrleterre. 



188 ESSAI SUR LÉLOQUENCE 

vulgaire, iiiu' belle occasion d'environner le nom de 
Cron^nvell du souvenir de ses crimes et de ses vices. 
Bossuet au contraire n'en relève aucun autre que son 
hypocrisie, qui fut le mode trop habituel de son ca- 
ractère pour qu'on put l'oublier, et dont il ne montre 
même que le rafinement, comme une espèce d'habi- 
leté politique : il ne lui fait point d'autre reproche : 
il s'interdit envers lui, non-seulement l'outrage, mais 
la censure : il ne veut montrer enfin dans le protec- 
teur qu'un génie extraordinaire, et l'un de ces esprits 
remuants et audacieux q^ui semblent nés pour changer 
le monde. 

La modération de Bossuet est très remarquable 
dans l'éloge funèbre de la veuve de Charles P% pro- 
noncé en 1669, onze années après la mort de Crom- 
well, et dis ans après le rétablissement de Charles II 
sur le trône : c'est-à-dire, quand, depuis deux lustres 
révolus, la mémoire de Cromwell était livrée au juge- 
ment de l'histoire, et que son cadavre avait été ex- 
humé, traîné sur la claie dans les rues de Londres, 
pendu et enterré au pied du gibet. 

Ce morceau, qui vient de nous fournir une si frap- 
pante leçon de justice et de circonspection oratoire, 
est tellement connu, que je ne l'aurais point cité, si 
ce rapprochement n'eût formé un contraste instructif 
entre Bossuet et Massillon. Mais je dois ici rendre 
hommage à l'illustre évèque de Clermont. Nous avons 
de lui un second portrait du prince d'Orange, abso- 
lument différent du premier que j'ai déjà mis sous les 
yeux du lecteur. « Du fond de la Hollande, dit-il dans 
t( l'oraison funèbre du dauphin , en ne parlant plus 
« cette fois devant la reine d'Angleterre ; du fond de 



DE LÀ CHAIRE. 18n 

« la Hollande sort un prince profond dans ses vues, 
(( hiibile à former des ligues et à réunir les esprits , 
i< plus heureux à exciter les guerres quà combattre, 
« plus à craindre encore dans le secret du cabinet qu'à 
« la tête des armées, un ennemi que la haine du nom 
« français avait rendu capable d'imaginer de grandes 
(( choses et de les exécuter, un de ces génies qui sem- 
<( blent nés pour mouvoir à leur gré les peuples et les 
« souverains, un grand homme enfin, s'il n'avait ja- 
<( mais voulu être roi. » 

Ce second portrait du prince d'Orange, dont la fin 
paraît imitée de celui de Cromwell, peut en quelque 
sorte servir à' errât a au premier, et plus il mérite d'é- 
loges, plus aussi il vient à l'appui de mes observations. 
Si je n'avais voulu qu'indiquer un superbe modèle 
aux orateurs, j'aurais préféré de beaucoup au portrait 
de Cromwell celui du cardinal de Retz, par Bossuet, 
dans l'oraison funèbre de Le Tellier : je ne connais 
rien de plus parfait en ce genre, parmi les anciens et 
parmi les modernes, o Mais puis-je oublier celui que 
«je vois partout dans le récit de nos malheurs? cet 
u homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à 
« l'Etat, d'un caractère si haut qu'on ne pouvait ni 
« l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, nilehaïràdemi, 
« ferme génie que nous avons vu, en ébranlant Tuni- 
« vers, s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quit- 
« ter, comme trop chèrement achetée, tant il connut 
(( son erreur et le vide des grandeurs humaines î Mais 
'( pendant qu'il voulait acquérir ce qu'il devait un 
<( jour mépriser, il remua tout par de secrets et puis- 
« sants ressorts ; et après que tous les partis furent 
« abattus, il sembla encore se soutenir seul, et seul 



190 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« encore menacer le favori victorieux de ses tristes et 
« intrépides regards. » 

Ce dernier trait eût été envié de Tacite. On ne pou- 
vait peindre avec plus d'énergie et de vérité la haine 
iniplacal)le que le cardinal de Pietz, trop fier pour se 
réconcilier avec son ennemi premier ministre, mani- 
festa toujours contre Mazarin tout -puissant sur les 
marches du trône. C'est ainsi qu'ayant à montrer un 
factieux sans objet, doué d'un génie remuant et d'un 
grand caractère, Bossuet le juge en peu de mots, mais 
pleins de vigueur et d'énergie, avec la sagacité d'un 
moraliste, la verve d'un orateur, la profondeur d'un 
publiciste, et l'impartialité d'un historien. 

Ce fameux cardinal de Retz excellait lui-même 
dans l'art de peindre les grands hommes. Tous les 
portraits qui composent la galerie si estimée du pre- 
mier et du meilleur volume de ses Mémoires^ sont 
autant de chefs-d'œuvre; j'en excepte pourtant celui 
d'Anne d'Autriche, que l'écrivain trace en homme de 
parti, aveuglé par la haine, et dès lors non-seulement 
privé par sa passion de la perspicacité de son esprit, 
mais encore si préoccupé, ou plutôt tellement exagéré 
dans ses préventions, qu'à l'entendre, lorsque cette 
princesse pleurait de colère, elle dardait ses larmes 
sur le visage des personnes dont elle était entourée i. 

On ne saurait admirer le crayon sublime de Bos- 
suet, dans les portraits oratoires qu'il nous a tracés 
de ses contemporains, sans désirer de savoir comment 
il fut peint lui-même, quelques années après sa mort, 
dans la chaire chrétienne, qu'il avait tant illustrée par 

1 Voyez, à la fin du volume, la note no 6. 



DE LA CHAIRE. 191 

àoii génie. Heureupcment le peintre n'était pas indi- 
gne du modèle. Voici donc Taspect imposant sous 
lequel Massilion sut le présenter à l'admiration pu- 
blique, dans la première partie de Toraison funèbre 
du dauphin, dont Tévèque de Meaux avait été le pré- 
cepteur : 

« Que! soin, dit-il, que celui de former la jeu- 
« nesse des souverains! Quel ouvrage! Mais aussi 
» quel homme la sagesse du roi ne choisit-elle pas 
« pour élever son fils unique! Un homme d'un génie 
« vaste et heureux, d'une candeur qui caractérise 
« toujours les grandes araes et les esprits du })remier 
« ordre; l'ornement de l'épiscopat, et dont le clergé 
(( de France s'honorera dans tous les siècles; un évé- 
K que au milieu de la cour; l'homme de tous les ta- 
« lents et de toutes les sciences; le docteur de toutes 
(( les Églises; la terreur de toutes les sectes ; le Père du 
« dix-septième siècle, et à qui il n'a manqué que d'être 
« né dans les premiers temps, pour avoir été la \u- 
« rnière des conciles, l'ame des Pères assemblés, avoir 
« dicté des canons et présidé à Nicée et à Éphèse. » 

Massilion, je l'avoue, ne pouvait descendre à au- 
cuns détails, en indiquant les différents objets de tous 
ces titres de gloire; mais il est remarquable qu'étant 
lui-même im grand orateur, et devant attacher Ja 
plus haute importance aux triomphes de la parole, il 
s'est néanmoins abstenu, je ne sais pourquoi, de pla- 
cer le mot éloquence à côté de son nom corrélatif (en 
langue de grammaire), Bossuet^ dont Quintilien au- 
rait pu dire avec vérité, comme d'Homère et de Cicé- 
ron : Quand je Us ses ouvrageSy il me semble que 
je we trouve dans le temple de Delphes, et que j'y en- 



192 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

teads parler iirt dieu plutôt qu'un hommes On croi- 
rait que les dieux l'ont accordé à la terre afin que Vé- 
loquence vint faire Vessai de toutes ses forces dans sa 
bouche : son nom est pour la postérité moins le nom 
d'un homme que celui de l'éloquence elle-même ^. 

Les portraits oratoires tracés avec un burin vigou- 
reux et placés à propos animent puissamment un dis- 
cours, et produisent toujours un grand effet. L'ëlo- 
(juence doit les composer de traits caractéristiques et 
tridées frappantes qui, en se mêlant à des faits connus, 
forment, pour ainsi dire, un corps et non pas simple- 
ment des membres isolés, offrent un tableau ressem- 
blant, parlent à l'imagination, peignent au lieu de 
laconter, et intéressent tout lauditoire qui veut en- 
tendre un orateur, et non pas un froid historien. Mais 
ces morceaux brillants doivent être courts, pour se 
faire remarquer et retenir aisément par cette préci- 
sion sans laquelle il ne saurait y avoir ni profondeur 
ni énergie. C'est la grande et belle manière de Bos- 
suet et de Tacite. Je ne multiplierai point ici les ci- 
tations de Tévêque de Meaux ; et il me suffira d'en 
choisir une seule de Thistorien romain, qui excelle 
en ce genre. Ce grand peintre est aussi concis dans 
ses descriptions ou dans ses tableaux historiques, que 
dans ses portraits. Voici la couleur sombre et sublime 
(ju'il emploie pour nous représenter la consternation 
de Rome et de rempereur Galba, au moment où 



1 i< Ut mihi non hominis ingenio , sed quodam Delphico videatur 
oraculo instinctus Homerus. Lib. X, cap. i. 

i a Dono quodam providentiai genitus , in quo totîis vires suas elo- 
quentia experiretur : apud posteros consecutus , ut Cicero jam non 
'iominis sed eloquentiae nomen habeatur. " Lib. X, cap. i. 



DE LA CHAIRE. l-t- 

Olhon est sur le noint d'y arriver : « Galba e(ait eii- 
« traîné çà et là par les Ilots opposés de la iniiltitndo: 
a les palais et les temples étaient pleins : partout Pas- 
« poct dudeuil; le peuple, la populace même, étaient 
« sans voix; mais tous les visages étaient immobiles 
«de stupeur, toutes les oreilles épiaient le moindre 
« bruit. Il n'y avait ni tumulte ni calme ; mais c'était 
.< ce silence qui signale les grandes frayeurs et les 
" grandes colères '. » 

XXXIY. Des compliments. 

Puisque la discussion des différentes règles aux- 
quelles Tan de réloquence assujettit les° orateur? 
chrétiens me conduit k tous ces détails, je ne dois pas 
m'élever vers de plus grands objets, sans m'arrêter 
encore quelques instants à un autre épisode de nos 
compositions oratoires, qui offre quelques affinités de 
style et de coloris avec les panégyriques, et surtout 
avec les portraits : je veux parler des compliments 
par lesquels nous sommes quelquefois obligés dans la 
chaire de commencer ou de finir nos discours. L'u- 
sage établi ne permet plus aux ministres de l'Évan- 
gile d'annoncer la parole sainte en présence des maî- 
tres du monde, sans brûler devant eux quelques grains 
d'encens. Les rois sont donc bien à plaindre d'être 
poursuivis par l'adulation jusque dans ces mômes 
temples où ils viennent s'instruire de leurs devoirs el 

« " Agebatur hùc et illùc Galba , vario turbae fluctnantis impulsu 
cr.mpletis undique basilicis et templis, lugubri prospectu. Nequepc- 
puli ant plebis iilla vox : sed attoniti vultus , et conversœ ad omnia 
aures. Non tumultus , non quies; sed quale magni metcs , et ma^..:« 
ir», silentùmi est. •• Tacit. Histor. Jib. 1, cap. 40. 

15 



I9t ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

s'humilier de leurs fautes! Mais les orateurs chré- 
tiens, qui devraient parler alors'comme la conscience, 
inspirent un tout autre sentiment que la pitié, quand 
ils se rangent eux-mêmes dans la foule des flatteurs. 
Ce qui doit, sinon les excuser, les consoler du moins, 
c'est la certitude que des éloges commandés à celui 
(}ui les prononce, ne sauraient enorgueillir les hom- 
mes puissants auxquels on les adresse. Mais que Ton 
ne passe pourtant jamais les bornes du respect que 
Ton se doit à soi-même dans ces compliments d'éti- 
({uette; car la religion ne permet ces louanges, qu'eii 
épargnant à la vérité Ihuiniliation d'en rougir ou de 
les désavouer. Ah î que l'on reconnaisse donc tou- 
jours un apôtre ennemi du mensonge jusque dans ces 
hommages commandés par la bienséance ; et n'avilis- 
sons point un ministère si auguste par des éloges exa- 
gérés qui ne sauraient tromper jamais ni le grand 
qui les reçoit, ni Torateur qui les prodigue, ni l'au- 
<liteur qui les entend, ni le Dieu qui les juge. L'adu- 
lation outrée déplaît à tout le monde, et sert même 
très mal la vanité qui la souffre. Louer les princes 
des vertus quils n'ont pas, dit le duc de La Roche- 
foucauld, cest leur dire impunément des injures; 
c'est du moins compromettre leur amour-propre, et 
oublier étrangement les égards qui leur sont dus en 
public. Eusèbe nous raconte dans la vie de Constan- 
tin ', que cet enipereur eut le bon sens d'iiuposer si- 
lence à un prédicateur qui, en sa présence, avait la 
bassesse d'imiter dans un sermon la fiction de Virgile 
pour l'apothéose d'Auguste, en annonçant à Constan- 

1 Lih. 4, cap. 4. 



DE LA CHAIRE. 1Î5 

lia qu'après sa mort il serait associé au Fils de Dieu 
pour gouverner Tunivers. 

J'aime dans Bossuet celte noble franchise avec la- 
(jiielle il exprime sa réserve dans la louange, de peur 
de déplaire, et surtout de s'avilir, en paraissant vou- 
loir flatter. On sent dans ses compliments je ne sais 
quelle respectable austérité apostolique, et une répu- 
gnance invincible pour laduiation. Un prédicateur 
ordinaire qui eût été chargé de prêcher la profession 
de madame de La Vallière en présence de la reine 
Marie-Thérèse, n'aurait peut-être pas manqué de sai- 
sir cette occasion pour faiie amplement les honneurs 
d'une si éclatante expiation, à l'épouse pieuse et dé- 
laissée de Louis XIV. (( Il est juste, lui dit Bossuet, 
« il est juste, madame, que faisant par votre état une 
« partie si considérable des grandeurs du monde, vous 
« assistiez quelquefois aux cérémonies où l'on ap- 
« j)rend à les mépriser. » L'orateur, en montrant 
ainsi autant de tact que de délicatesse et de mesure, 
se renferme aussitôt dans son sujet, et ne songe plus 
à cette princesse que pour en écarter avec respect le 
souvenir dans la suite de son discoujs. Il eût été in- 
décent de ne point faire mention de la reine qui pré- 
sidait à la cérémonie, et dont les spectateurs épiaient 
tous les regards; mais il eut été maladroit et barbare 
de lui offrir, même de loin, comme un triomphe digne 
d'elle, les pleurs volontaires d'une si touchante victime. 

L'aversion de Bossuet pour la flatterie est encore 
[dus frappante dans l'oraison funèbre du grand C.ondé. 
M. le duc de Bourbon conduisait le deuil à cette 
pompe funèbre qui fut célébrée dans l'église de Pa- 
ris, et le sujet que traite Bossuet semble lui C( uter 



196 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE | 

un effort ou même un excès d'indiscrétion, pour faire t 
en quelque sorte malgré lui un éloge sublime du fils, \ 
en racontant les détails de Tagonie et de la mort du ) 
père. Ce compliment est amené avec un naturel, 
c'est-à-dire avec un art inimitable. « Comme le 
i( prince donnait des ordres particuliers, dit-il, et de \ 
a la plus haute iujportance, puisqu'il y allait de sa 
«conscience et de son salut éternel, averti qu'il fal- 
< lait écrire et ordonner dans les formes... Quand je \ 
<( devrais, monseigneur, renouveler vos douleurs, et i 
^< rouvrir toutes les plaies de votre cœur, je ne tairai r 
n pas ces paroles qu'il répéta si souvent : qu'il vous » 
« connaissait, qu'il n'y avait sans formalité qu'à vous i 
({ dire ses intentions, et que vous iriez encore au delà. 
<( Monseigneur, qu'un père vous ait aimé, je ne m'en ; 
« étonne pas : c'est un sentiment que la nature in- , 
u spire ; mais qu'un père si éclairé vous ait témoig'né j 
« cette confiance jusqu'au dernier soupir, qu'il se soil » 
« reposé sur vous de choses si importantes, et qu'il ' 
<( soit mort tranquillement sur cette assurance, c'est i 
«. le plus beau témoignage que votre vertu pût rem- i 
(( porter; et, malgré tout votre mérite, Votre Altesse : 
u n'aura de moi aujourd'hui que cette louange. » 

Féueîon n'a jamais affaibli en chaire les saintes 
maximes qu'il a déposées dans le Télémaque contre 
les flatteurs. Nous n'avons de lui que deux compli- 
ments de ce genre. Le premier est même plutôt un 
éloge en récit. C'est Louis XIV qui en est l'objet, et 
ce qui le rend encore plus glorieux pour sa mémoire, 
c'est que ce monarque n'a jamais entendu le discours 
où les louanges qu'on lui décerne sont inspirées par 
un sentiment spontané de zèle pour la religion, au 



DE LA CliAIKi;. 19 

lieu d'être ^iIl)plemerlt coinniandées et décréditées 
parles bienséances de l'étiquette. Avant d'être connu 
à Kl cour, Fénelon avait été chef des missionnai- 
res de l'Aunis et de la Saintonge, où son zèle fui 
entièrement dévoué à ce ministère. Sa réputa 
lion naissante le fit choisir, vers sa trentième année, 
pour prêcher à Paris, le jour de la fête en quelque 
sorte patronale de TF^piphanie, qu'on célébrait avec 
la ]tlus grande solennité, en l'honneur de la conver- 
sion des gentils, dans l'église des missions étrangères. 
Je rendrai plus loin un compte détaillé du discours 
trop peu connu qu'il prononça devant celte assem- 
blée, et dont l'analyse nous fournira des citations où 
l'éloquence de Fénelon paraîtra sous un nouveau 
jour. Je veux me borner ici à la manière dont il sut 
louer le roi. C'est dans le genre de l'éloge le ton 
■uistèrc, et par là même persuasif, qu'on ne trouve 
jiTuère parmi les orateurs modernes que dans Bossuet. 
Les paroles manquent à l'admiration dont je me 
sens frappé, lorsque j'examine im compliment si élo- 
quemment énergique, dans lequel Fénelon hasarde 
avec un air simple, et comme d'abondance de cœur, 
c'est-à-dire sans prétention et dès lors sans danger, 
nies plus ambitieuses formules oratoires, la prosopopée 
|olle-même, avec toute la familiarité d'un mission- 
iiaiie et toute lautorilé de Tévidence, en ne permet- 
Itant aucune enflure à ses paroles, en cachant une ii- 
bure si hardie sous un style tempéré, mais plein, 
jrerme et énergique, et dont la seule simplicité forme 
tout l'ornement. Fe compliment qu'on va lire me pa- 
ls ait dans cette partie un chef-d'œuvre singulièrement 
remarquable depuis le premier mot jusqu'à la fin. 



J98 ESSAI SUR LtLOQUEXGE 

par je ne sais quel accent adroitement austère et po- 
pulaire; par une ingénuité qui, en attestant au plus 
liant degré Taniour, la vénération, la reconnaissance 
de tout un peuple, enlève et justifie Tadmiration; 
par une onction entin si exclusivement propre à ce 
compliment, qu'on ne peut le lire sans en être atten- 
dri jusqu'aux larmes, et dont le dernier trait surtout 
rappelle la sublimité franche et originale de Démos- 
thène, qui seul entre les anciens orateurs a su re- 
hausser avec cet art du génie ses compositions oratoi- 
res, par de si vigoureux coups de pinceau. 

« Sache, dit Fénelon au milieu de sa première par- 
« tie, sache par nos histoires la postérité la plus re- 
« culée, que 1" Indien est venu mettre aux pieds de 
« F^ouis les richesses de Taurore, en reconnaissance de J 
« l'Évangile reçu par ses soins. Encore n'est-ce pas 
« assez de nos histoires ; fasse le ciel qu'un jour, 
<( parmi ces peuples, les pères attendris disent à leurs 
<( enfants pour les instruire : Autrefois, dans un siècle 
u favorisé de Dieu, un roi nommé Louis, jaloux d'é- 
« tendre les conquêtes de Jésus-Christ bien loin au 
<f delà des siennes, fit passer de nouveaux apôtres aux 
o Indes : c'est par là que nous sommes chrétiens ; et 
<( nos ancêtres accoururent d'un bout de l'univers à 
(( l'autre * pour voir la sagesse, la gloire et la piété 
u qui étaient dans cet homme mortel. » 

Le second compliment dont Fénelon illustra Telo-r 
quence de la chaire, se trouve dans le second de ses 
chefs-d'œuvre en ce genre. Il en sut orner le beau dis-l 
cours qu'il prononça lorsqu'il lit à Lille, en 1708, la 



1 Les ambassadeurs de Siam étaient alors à Paris. 



I 



DE LA CHAIRE. 199 

consécration du prince de Bavière , archevêque et 
électeur de Cologne. Ce morceau est également digne 
de Fénelon, soit que Ton considère la réserve mar- 
quée avec laquelle il loue, soit qu'on s'arrête au tour 
oratoire dont il se sert pour justifier la circonspection 
et la pudeur de l'éloge, m Vous venez d'entendre, mes 
a frères, tout ce que j'ai dit à ce prince. Eh! que 
M n"ai-je pas osé lui dire, et que ne devais-je pas oser 
H lui dire, puisqu'il n'a craint que dignorer la vérité? 
« La plus forte louange l'honorerait infiniment moius 
« que la liberté épiscopale avec laquelle il veut que 
« je lui parle. » 

Cette manière adroite de décerner un honinjage 
public aux vertus, sans blesser la plus prompte de 
toutes à s'effaroucher, la modestie, qu'on récompense, 
au contraire, en lui refusant ce qu'elle désire davan- 
tage, le bonheur d'être ignorée, est pleine d'art et de 
délicatesse. Il est difficile en effet d'employer dans les 
compliments un style direct, sans paraître exagéré ou 
monotone, et sans embarrasser aussi le personnage 
qu'on veut célébrer. Il vaut mieux se renfermer dans 
une paraphrase de l'Écriture sainte, dans une prière 
à Dieu, dans une imposante apostroplie adressée à 
I auditoire, dans une seule période terminée par un 
Irait saillant, ou dans une allusion heureuse et impré- 
vue. Mais quelque tournure que choisisse l'orateur, 
d faut lier le compliment qu'on fait au sujet qu'on 
traite ; louer par les faits pour louer sans flatterie ; 
ennoblir l'éloge en l'associant avec courage à quelque 
grande et utile vérité; éviter les généralités, qui ne 
caractérisent et ne satisfont personne ; exercer un pa- 
reil ministère public avec dignité et retenue, pour no 



200 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

i;ompromettie ni son estime ni son héros ; mêler avec 
une sage hardiesse rinstruetion aux louanges, ou phi- 
tôt la faire sortir de la louange elle-même ; se borner 
à un petit nombre d'idées vives et frappantes ; lâcher j 
de consacrer tout éloge individuel par des pensées 
aussi brillantes que justes et faciles à retenir ; rester 
avec art dans l'expression de son estime en deçà de 
la vérité, plutôt que d'aller au delà; se bien sou- 
venir enfin que les hommages les plus flatteurs se 
fondent sur cette mesure d'admiration à laquelle les 
auditeurs peuvent ajouter de nouveaux tributs de 
gloire que l'orateur leur arrache, en les forçant par i 
son adroite réserve de renchérir sur ce qu'il dit lui- 
même. 

Bourdaloue n'a jamais excellé dans cette partie. 
Tous ses compliments sont sages, mais communs ; il 
prêcha son beau sermon sur la conception de la sainte 
\ ierge à Versailles, deux jours après le mariage d'Adé- 
laïde de Savoie avec le duc de Bourgogne , fds du 
grand-dauphin, (pTon appelait simplement à la cour 
monseigneur. La péroraison de son discours fut enri- 
chie d'un passage de l'Écriture sainte, dont l'applica- 
tion frappa vivement l'auditoire. La plupart des cour- 
dsans trouvèrent cette allusion très heureuse ; ceux 
dont le goût fut plus délicat jugèrent qu'à force d'être 
exacte et littérale, elle dégénérait en jeu de mots. 
Après avoir acquitté son ministère par des présages P 
qui deviennent des leçons, Bourdaloue parle en ces 
termes de la jeune princesse : « Voilà, plus que son 
« rang, ce qui me la rend vénérable, et ce qui me fait 
« dire, comme le serviteur d'Abraham, Éliézer, lors- 
» que, voyant pour la première fois l'épouse du fils 



DE LA CUAIRE. 201 

u de son maître, il s'écria dans un transport d'admi- 
(( ration et d'actions de grâces : Oui, la voici celle que 
« Dieu a choisie pour être l'épouse du tils de mon sel- 
u gncur. Ipsa est mulier quam iwœiiaravit Domimn 
« flio cloiiiini mci. » Gènes. ^A. 

On n'a jamais fait dans aucun compliment un usage 
plus heureux de l'Écriture sainte, que Massillon dans 
Texorde de son sermon pour le jour de la Toussaint. 
Ce compliment est digne de tous les éloges qu'il ne 
cesse d'obtenir des partisans du bon goût et des ama- 
teurs de la vraie éloquence. C'est l'Évangile même qui 
semble dicter à Massillon de si ingénieuses louange> 
et lui en fournit la plus riche tournure. L'orateur cite 
pour texte ces trois mots de l'évangile du jour : Beat! 
qui lugcnt : Bienheureux ceux qui pleurent ; et après 
un choix si étrange au milieu d'une cour où l'on ne 
s'entretenait alors que de gloire et de prospérités, l'é- 
loquent prédicateur, prenant le ton d'un apôtre, com- 
fuente ainsi ces lugubres paroles, au début de sou 
discours : « Sire, dit-il à Louis XIV, si le monde 
i( ])arlait ici à Votre Majesté, il ne lui dirait pas : 
*i Bienheureux ceux qui plturehf. Heureux, vous 
<( dirait-il , heureux le prince qui n'a jamais com- 
« battu que pour vaincre ; (|ui a rempli l'univers de 
« son nom; qui, dans le cours d'un règne long et flo- 
« rissant, jouit avec éclat de tout ce que les hommes 
<( admirent, de la grandeur de ses conquêtes, de Tes- 
<( time de ses ennemis, de l'amour de ses peuples, de la 
trsagesse de ses lois!... Mais, sire, l'Évangile ne parle 
« pas comme le monde. » On se souvient encore 
qu'une éloquence si noble et si simple en apparence 
étonna les courtisans les plus spirituels de Versailles, 



202 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

eieœcita dans rassemblée, malgré la gravité du lieu, 
un mouvement involontaire d'admiration^ . 

Cette paraphrase parait visiblenieiit imitée de Flé- 
chier, qui avait employé le même tour, en prêchant 
pour la solennité de la Toussaint devant Louis XIV, 
plusieurs années avant Massillon. Fléchier n'était ce- 
pendant point rinventeur de ce compliment. Mais il 
est permis aux prédicateurs d'être les copistes ou les 
traducteurs des Pères de l'Église, sans qu'on puisse les 
accuser de plagiat ; et ce fut dans cette source que Flé- 
chier puisa la belle idée dont il ne sut pas assez pro- 
fiter. C'est en effet saint Augustin qui a paraphrasé le 
premier, avec beaucoup d'esprit et même de goût, les 
béatitudes de l'Évangile, en les appliquant aux empe- 
reurs , dans le vingt-quatrième chapitre du livra 
cinquième de la Cité de Dieu ^ 

• Eloge de Massillon, par d'AIembert. 

2 <( Christianos imperatores non ideo felices dicimus , quià vel diu- 
tiùs imperarunt, vel imperantes filios morte placidà reliquernnt , vel 
hostes reipublicae domuerunt, vel inimicos cives adversùs se insurgen- 
tes et cavere et opprimere potuerunl. Haec enim et alla vitœ hiijus 
aerumnosae vel munera, vel soiatia , quidam etiam cultores dcemonum 
accipere menierunt , qui non pertinent ad regnum Dei . quô pertinent 
isti : et hoc ipsius misericordià factum est, ne ab illo ista , qui in eum 
crederent, velut summa bona desiderarent. Sed felices eos dicimus , si 
juste imperant , si inter linguas sublimiter honorantium , et obsequia 
nimis humiliter salutantium non extolluntur, sed se homines esse me- 
minerunt; si suam potestatem ad Dei cultum maxime dilatandnm, 
majestati ejus famulam faciunt ; si Deum timent, diligunt, colunt ; si 
plus amant illud regnum ubi non timent habere consortes; si tardiùs 
vindicant , facile ignoscunt ; si eamdem vindicti^m pro necessitate re- 
gendae tuendseque reipublicce, non pro saturandis inimicitiarum odit 
exerunt ; si eadem veniam non ad impunitatem iniquitatis, sed ad 
spem correctionis indulgent ; si quod asperè coguntur pleri»mque de- 
cernere, misericordiée lenilate, et beneficiorum largitione compensant . 
si luxuria tanto eis est castigatior, quautô potest esse liberior; si ma- 
lunt cupiditatibus pravis, quàm qiiibuslibct gentibus imperare. Et si 



DE 1,A CHAIRK. L'or. 

Fléchler n'avait aper^" que lo motif de ce beau 
commentaire : Massillon sut le réduire , en tirer la 
quintessence et se rappr(q)rier. Toute conception in- 
lellectuelle ou morale appartient en effet de plein 
droit à récrivain qui réussit le mieux à Texprimer, 
Tel est le droit consacré par l'intérêt public, qui ne 
veut l'ien perdre des beautés que peut ajouter le goùf 
h la clarté, à félégance, à la pureté, à la précision, à 
l'énergie, à la propriété, à l'éclat et à l'harmonie du 
style. On est donc convenu, comme d'un axiome de 
jurisprudence littéraire, qu'il est permis de voler à un 
auteur toute idée mal écrite, pourvu qu'on le tue aus- 
sitôt, a-t-on très bien dit, au jugement du goût, en 
lendunt la pensée dont on s'empare beaucoup plus 
riche et plus frappante que n'avait fait l'inventeur. 

XXXV. Du style direct et du dialogue. 

Si l'on excepte ces portraits et ces compliments, où 
l'orateur peut, sans déroger, s'abaisser à cueillir quel- 
ques fleurs d'esprit, une mâle vigueur, dont le nerf 
constitue la beauté, doit animer chaque membre de 
son discours. Toutes les fois qu'on parle à une assem- 
blée nombreuse, on doit tendre à se rendre maître des 
cœurs ; il n'y a que le langage passionné d'une véhé- 
mente éloquence qui atteigne et subjugue la multi- 
tude. Les hommes réunis dans un temple pour en- 
tendre discuter leurs intérêts éternels, attendent et 

hœc omnia faciiint wm propter ardorem inanis gloriœ , sed propter 
charitatem felicitati'; ïeternse ; si pro suis peccatis, humilitatis et mise- 
ricordiae et orationis sacrificium Deo suo vero immolare non negligunt: 
taies cl'.ristianos imperatores dicimus esse felices , intérim spe, posteà 
reipsâ futures, cùm id quod expectamus advenerit. " Sanctus Augus- 
tinus deCivitate Dei, lib. 5, cap. 24. 



20 i ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

exigent de l'orateur iiu sujet attachant, nn plan lumi- 
neux, des preuves convaincantes, de grands tableaux, 
des mouvements pathétiques, des sentiments tou- 
chants, une émotion d'ame toujours croissante, enfui 
un style coulant et noble, sans vide dans les idées, et 
sans un seul mot superflu, pour animer et embellir 
une élocution toujours vive, pure et majestueuse dans 
sa simplicité. Faut-il en être surpris? Tous bs juges 
du bon goût ont observé que, dans les lectuies ordi- 
naires de société, il faut, pour en soutenir l'attrait, 
choisir plutôt des ouvrages intéressants que des livres 
d'instruction. La vérité satisfait en tout genre l'esprit 
d'un lecteur isolé. Mais, dès qu'on est réuni, on veut 
être ému ; et Ton sent le besoin d'un intérêt progres- 
sif, quand on entend lire, pour concentrer et fixer son 
attention, qui n'est jamais et ne peut être qu'une pré- 
férence spontanée qu'on accorde aux idées d'autrui sur 
les siennes propres. Des écrits d'ailleurs excellents, 
mais froids et surtout abstraits , cessent de plaire 
quand ils subissent la redoutable épreuve d'une lec- 
ture à haute voix dans un cercle. In auteur paradoxal, 
tystématique, et même, selon le langage de Mon- 
taigne, un peu processif \)oiir la conversation, y réussit 
mieux que tant de beaux traités inanimés qui ne lui 
fournissent aucun aliment. 

Orateur sacré, n'oubliez donc jamais, pour l'intérêl 
même et la gloire de votre ministère, que vous aussi 
vous destinez plus spécialement encore vos ouvrages à 
produire un grand effet sur un auditoire bien plus 
imposant par la délicatesse et la sagacité de son goût : 
que vous avez sans cesse à vous mesurer avec une plus 
nombreuse assemblée ; que votre zèle et votre talent 



DE LA CHAIRE. 205 

s\ trouvent toujours au milieu de vos adversaires 
transformés en juges ; et que vous plaidez, en quelque 
sorte, votre propre euu>e, toutes les fois que vous 
parlez en public. Silence! s'écria le grand Condé, en 
voyant paraître Bourdaloue dans le temple où la mul- 
titude était réunie pour Tentendre ; silence donc! 
Vennemi est en p-ésence. 

Ne croyez pourtant pas faire un livre, lorsque vous 
composez un sermon. Gardez-vous d'employer jamais 
les formules glaciales d'un écrivain qui parle dans la 
chaire, à l'exemple de quelques prédicateurs anglais, 
de sa plume ou de son papier, tandis que par une illu- 
sion heureuse pour lui, on vient écouter son discours 
comme une inspiration soudaine. Voulez-vous rendre 
votre éloquence naturelle et animée? Evitez la lan- 
gueur du monologue par la vivacité du style direct. 
Conversez donc sans cesse avec tous ces interlocuteurs 
muets en apparence, mais dont la religion épie et dé- 
mêle les soupirs, excite et recueille les larmes, entend 
et exauce les remords. Au lieu de vous enfoncer dans 
des contemplations abstraites, parlez à cette assemblée 
déjà comme à demi-vaincue par sa foi, et qui se livre 
pour être émue. Chaque auditeur qui en fait partie 
attend de vous en secret, au milieu de ce concours 
public, le sujet d'un magnifique entretien qui va s'é- 
tablir devant Dieu entre votre ministère et sa con- 
science. Troublé peut-être d'avance à votre insu dans 
la solitude de ses pensées, le coupable est prêt à s'i- 
soler par ses remords, quand votre charité laisse l'ac- 
cusation collective et 'pour ainsi dire vague , tandis 
qu'une apostrophe plus précise ferait de chaque cen- 
sure de votre zèle un reproche individuel. Fiez- vous 



•Ji.G ESSAI SUR L'ÉLOQLENCE 

Jonc sans crainte à la puissance de cette morale ainsi 
généralisée ; sans en diviser, sui'tout sans en assigner 
jamais les parts : chacun y démêlera et prendra la 
sieime. 

Si vous en demandez un exemple, vous trouverez 
lin beau modèle de ce style, toujours direct et drama- 
lique, dans l'instruction trop peu appréciée de Mas- 
sillon, sur la ferveur des premiers chrétiens, pour la 
cérémonie de l'absoute ; exhortation unique dans son 
genre, qui ne ressemble à aucun autre de ses discours, 
et écrite avec une verve si continue qu'elle semble 
avoii' été composée d'un seul jet. Ce ton ferme et vé- 
hément y renforce tellement le grand talent de Té- 
vêqne de Clermont, que chaque phrase en action de- 
vient un trait qui dans les mains de l'orateur remue 
et frappe toutes les consciences. Kien ne manquerait 
à la vigueur de cette composition, animée de la plus 
saine éloquence, si elle était terminée par une péro- 
raison d'un plus grand effet. Mais le dernier alinéa 
n'est qu'une languissante ampliiication des deux pre- 
mières lignes qui le commencent, et Massillon refroi- 
dit lui-inème l'émotion de son auditoire, après avoir 
si bien su l'exciter. 

Ce n'est point assez de parler à ses auditeurs : il 
faut encore les faire parler eux-mêmes, et ajouter aux 
insinuations du style direct l'intérêt plus intime du 
dialogue. Les anciens traitaient ainsi les matières les 
plus morales, les plus littéraires, les plus philosophi- 
([ues. Ces hommes qui étaient plus près que nous de 
la nature, ne composaient point de livres inanimés 
pour développer les idées qu'ils avaient recueillies 
dans leurs méditations ; ils se rapprochaient de la 



l)\: LA CliAlRE. 207 

forme du drame ; ils mettaient eu scène quelques amis 
ôclairés, dont ils rapportaient les conférences; ils dis- 
cutaient contradictoiri'uient les questions les plus im- 
portantes avec autant de profondeur que de clarté; ils 
choisissaient chaque lecteur pour arbitre ; et cette mé- 
thode attache aux écrits de l'antiquité l'attrait qu'on 
éprouve quand on entend converser, et non pas dis- 
puter, un petit nombre de convives choisis qui se com- 
battent et s'éclairent mutuellement, en se communi- 
quant toutes leurs pensées dans leshbresépanchements 
d'un banquet. 

Or, si Platon et Cicéron sont parvenus à rendre in- 
téressants, par le dialogue, des sujets métaphysiques \ 

* Tous lestraiféssi lumineux de Cicëron sur réloquence, et ses O/- 
fices, sont des dialogues dont les plus savants et les plus illustres de 
ses contemporains deviennent les interlocuteurs. Au moment où notre 
langue allait se fixer, quelques-uns de nos anciens écrivains imitèrent 
cette méthode philosophique et oratoire de l'antiquité. S'ils ne s'étaient 
pas formés à cette école , nous n'aurions jamais connu le véritable 
goût, dont les Grecs et les Romains pouvaient seuls nous fournir les 
principes et les modèles en tout genre. Guillaume du Vair, évêque de 
Lizieux, et garde dessceaux au commencement du règne de Louis XIII, 
avait composé plusieurs dialogues où nous trouvons encore des pages 
éloquentes, et quelques traits d'une heureuse énergie. Le meilleur de 
tous est intitulé : de la Consolalivn ès-calamités de la vie. Du Yair y 
déplore les horreurs de la Ligue. Il dit en parlant de Brisson, de Tar- 
dif et de Larcher, conseillers au parlement, condamnés au gibet par 
les Seize, que les factieux les ont proscrits, parcequ'ils savaient qu'en 
de tels magistrats la France avait des arcs-boutants de sa grandeur. 
Mais, ajoule-t-il, ne désespérons pas néanmoins des destinées de notre 
nation. Les proscriptions de Marins et de Sylla ne furent a Rome que 
les cris de l'enfantement du plus grandet du plusfllorissant empirT'du 
monde. On trouve aussi dans les oeuvres de Du Vair plusieurs traduc- 
tions de Démosthène et de Cicéron . un très grand nombre d'éloges fu- 
nèbres qu'il prononçait aux obsèques de ses parents, de ses collègues 
et de ses amis, Ces discours ont été parmi nous, dans le seizième siècle, 
les premières lueurs de l'éloquence en prose, qui égale au moins et me 
semble même surpasser notre éloquence poétique. 



■20S ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

combien cette niéthotle attachante et rapide ne doit- 
elle pas donner plus de mouvement et de vie à la mo- 
rale dans le genre oratoire? Le dialogue en récit y 
supplée aux interlocuteurs, éclaircit les idées, résout 
les objections, rompt la monotonie du monologue, re- 
produit tout le charme d'une conversation animée, 
fortifie le raisonnement, et inspire une douce con- 
liance, pourvu que Torateur n'affaiblisse jamais ler« 
difficultés qu'il doit se proposer ; car si l'auditeur peut 
renforcer l'argument, il ne veut plus écouter la ré- 
ponse : et si cette réjjonse n'est pas pér'emptoire, elle 
donne de plein droit gain de cause à l'adversaire. Rien 
n'est plus propre à renouveler l'attention, que ces 
suspensions interlocutoires adroitement ménagées , 
pour faire flotter l'auditoire dans une espèce d'hésita- 
tion et d'incertitude qui dérivent d'abord d'un mou- 
vement de surprise inquiète, quand l'orateur se fait 
à lui-même de fortes objections, mais qui se changent 
liientôt en curiosité, en intérêt, en examen critique 
et en jouissance de Fesprit, au moment où il les réfute 
avec tout l'ascendant de la vérité. 

J'aime dans Massillon ces dialogues qui tiennent les 
auditeurs en haleine au milieu des développements 
où leur intérêt pourrait se ralentir. En voulez-vous 
un exemple? je vais le choisir dans son sermon sur le 
mélange des bons et des méchants '. 

« Les justes otent à l'inicpiité toutes ses excuses. 



1 Je puis en indiquer un autre exemple aussi admirable du même 
orateur : c'est l'alinéa qui s'ouvre par ces mots : Mais quel usa (fc plus 
doux et plus flatteur, etc., vers le commencement du second point 
de son sermon sur Thumanité des grands, pour le quatrième dimanche 
du Petit Carême. 



DE LA CHAIRE. 209 

« Direz- vous que vous n'avez fait que suivre les 
« exemples établis? mais les justes qui sont parmi 
« vous s'y sont-ils conforme's? Vous excuserez-vous 
(( sur les suites inséparables d'une naissance illustre? 
« vous en connaissez qui, avec un nom encore plus 
« distingué que le vôtre, en sanctifient l'éclat. Quoi? 
« la vivacité de l'âge? la délicatesse du sexe? on vous 
(( en montre tous les jours qui, dans une jeunesse 
M florissante , et avec tous les talents propres au 
« monde, n'ont des pensées que pour le ciel. Quoi? 
« la dissipation des emplois? vous en voyez chargés 
(( des mêmes soins que vous, et qui cependant font 
« du salut la principale affaire. Votre goût pour le 
« plaisir? le plaisir est le premier penchant de tous les 
« hommes ; et il est des justes en qui il est encore plus 
(( violent, et qui sont nés avec des dispositions moins 
a favorables à la vertu que vous. Vos afflictions? il y 
u a des gens de bien malheureux. Votre prospérité? 
« il s'en trouve qui se sanctifient dans l'abondance, 
'( Votre santé? on vous en montre qui, dans un corps 
u infirme, portent une ame remplie d'une force di- 
« vine. Tournez-vous de tous les côtés : autant de 
« justes, autant de témoins qui déposent contre vous. » 
On ne trouverait pas dans les orateurs profanes 
beaucoup d'exemples de cette logique nerveuse, et de 
cette analyse claire, serrée et triomphante, qui rap- 
pelle le dialogue de Corneille. Nos avocats n'en ont 
pas la momdre idée au barreau, où les causes présen- 
tent souvent des faits qui s'y adapteraient heureuse- 
ment, si Ton savait les lier, comme en faisceau, pour 
t'u former un corps de preuves, par le nœud de cette 
dialectique oratoire. C'est une conquête que l'élo- 

14 



210 ESS.VI SUR L'ÉLOQUENCE 

quence sacrée doit au génie de Massillon. Mais des ré- 
ponses qui se succèdent avec tant de célérité ne peu- 
vent subjuguer l'auditoire qu'en réunissant à chaque 
ligne la précision et Tévidence. Ce mode dramatique 
de dialogue, où les questions du ministre de la parole 
lui donnent pour interlocuteurs tous ses auditeurs, 
dont il ne peut se constituer Finterprète qu'en s'obli- 
geant à ne jamais déguiser la forpe de leurs raisons, 
doit imiter, ce me semble, à certains égards, la conci- 
sion de Tespèce de petit poème le plus opposé au 
genre des sermons : je veux dire, de Tépigramme, où 
Ton exige que chaque trait soit court, brillant et fort 
comme la flèche. 

Pour rendre hommage à Massillon des imitations 
et des succès de son école , oii il a créé le dialogue 
oratoire, il faut en citer un autre exemple tiré de 
Pabbé Poulie, dans la seconde partie de son sermon 
sur les afflictions. Le disciple approche ici du maître : 
mais la ressemblance eût été plus heureuse encore, 
s'il n'avait pas eu la prétention de montrer pi us d'es- 
prit, en croyant donner à son style plus d'ornements 
que n'en avait employé l'évèque de Clermont. 

« Dans la prospérité connaît-on les hommes? Je le 
« demande aux grands de la terre. Leur exemple est 
« plus frappant et donnera plus de force à cette vé- 
<( rite. Vous avez du crédit : le vent de la faveur vous 
«porte, vous élève, vous soutient; n'attendez des 
« hommes que complaisance, soins assidus, louanges 
« éternelles, envie de vous plaire. Vous les prenez 
« pour autant d'amis? Ne précipitez pas votre juge- 
« ment. Dans peu vous lirez au fond de leur cœur ; 
(( mais il vous en coûtera votre fortune. Ce moment 



DE LA CHAIRE. 21! 

»( critique arrive : un revers imprévu hàte«votre chute : 
« tout s'ébranle, tout s'agite, tout fuit, tout vous 
«abandonne. Quoi! ces esclaves toujours attachés à 
(( mes pas'? ils vous punissent de leurs humiliations 
u passées. Quoi! ces flatteurs qui canonisaient toutes 
« mes actions? Vous n'avez pas de quoi payer leur en- 
te cens : vous n'êtes plus digne qu'ils vous trompent. 
« Quoi ! ces ingrats que j'avais comblés de bienfaits? 
« ils n'espèrent plus rien de vous, ils vont vendre ail- 
« leurs leur présence et leurs hommages. Quoi ! ces 
«confidents, les dépositaires de mes secrets? ils ont 
« abusé de votre confiance pour travailler plus sùre- 
« ment à votre ruine. Comptez à présent tous ceux 
« qui sont restés autour de vous, et qui vous demeu- 
M rent fidèles après l'orage : voilà vos amis ! Vous n'en 
« eûtes jamais d'autres. Le monde n'est rempli que 
(( de ces âmes basses et vénales qui se livrent au plus 
« puissant ; de ces courtisans mercenaires, prostitués 
M à la fortune, et toujours courbés devant l'autel où 
*< se distribuent les grâces. Renversez l'idole qu'ils 
« adorent : ils la maudiront. Mettez à sa place telle au- 
« tre idole qu'il vous plaira : ils Fadoreront. O honte 
'{ de l'humanité ! Dans le siècle où nous sommes, on 
« pardonne plus aisément des injustices qu'une dis- 
^( grâce. Un homme perdu d'honneur, s'il est puis- 
t< sant, trouvera mille approbateurs : un homme ver- 
•< tueux et sans tache, s'il est malheureux, ne troii- 
« vera pas un seul consolateur. » 

XXXVI. De la chaleur du stj'le. 

Plus le dialogue sera fréquent dans un discours» 
moins les apo.strophes y seront nécessaires; et moins 



212 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

on prodiguera cette dernière figure, plus elle aura 
d'effet. C'est dans les apostrophes que l'orateur doit 
déployer toute sa véhémence, s'il craint le danger et 
la confusion très commune de s'échauffer tout seul : 
semblable alors, dit Cicéron, à un homme ivre au 
milieu d'une assemblée à jeun,, ebrius inter sobrios. 
Le sentiment s'insinue toujours mieux et produit des 
impressions plus profondes que le raisonnement, sur- 
tout durant ces instants d'effervescence, où le génie 
et Tame du prédicateur ont besoin de s'élancer avec 
assez d'impétuosité pour entraîner l'auditoire, tantôt 
par la force des preuves, tantôt par la rapidité des 
mouvements. Les apostrophes multipliées, et princi- 
palement les exclamations fréquentes, décèlent un 
déclamateur qui ne sait point écrire, qui est troublé 
plutôt qu'énui ; qui montre l'épuisement de son es- 
prit à la fin de chaque période ; qui laisse avorter 
toutes ses idées, dont il ne suit jamais le fil, les dé- 
veloppements et les rapports; qui, en réitérant la 
même figure, saute sans cesse, dit Cicéron, jmrcequ il 
ne sait pas ma) cher, bien moins encore courir ^ ; et se 
flatte ainsi de suppléer aux transports de l'éloquence 
par des efforts stériles ou des convulsions affectées. 

Il est nécessaire sans doute que l'orateur anime ses 
compositions de cette chaleur d'ame qui annonce la 
sensibilité et la réveille. S'il est dépourvu dans ses 
écrits de ces idées ardentes qui viennent du cœur de 
l'homme éloquent, et vont droit à celui de l'auditeur, 
son langage le plus emphatique ne sera jamais qu'un 

1 " Crebris compellationibusorationem quasi saltu tollebatin altum: 
incedere, multôque minus currere ncsciens. >< Brutus, seu de Claris ora- 
toribus, 37. 



DE LA CHAIRE. 213 

languissant jargon , destiné à s'éteindre comme un 
vain bruit dans Toreille, qu'il importune toujours et 
n'intéresse jamais. 

Qui dit froid écrivain, dit détestable auteur. 

La maxime de Boileau ne sera point contestée. Mais 
si on entendait par le mot chaleur les fermentations 
d'un cerveau creux, dont l'exaltation n'est que du dé- 
lire, et se manifeste par cette double confusion d'idées 
et de paroles que les Anglais appellent de la prose 
Ivre ^ ; si l'on entendait l'audace du paradoxe uni au 
mauvais goût, les apostrophes continuelles, les mou- 
vements divergents, les exclamations, les transports 
factices, les hyperboles ou l'enflure d'une élocution 
hydropique, les mouvements convulsifs, enfin un style 
gonflé de métaphores outrées... Ah! préserve-toi de 
ces écarts et de ces excès, jeune orateur, qui as reçu 
de la nature l'inépuisable présent du génie : crois que 
le véritable enthousiasme n'est autre chose que l'in- 
spiration sublime d'une imagination vivement exal- 
tée, toujours unie à la raison, qu'elle ne sacrifie pas, 
mais qu'elle enflamme en lui donnant l'intérêt et l'ac- 
cent d'un sentiment passionné. Crois surtout, sans 
l'apprendre par ta propre expérience, que l'épilepsie 
du cerveau ne fut et ne sera jamais la verve oratoire. 
Veux-tu savoir ce qui est froid ? c'est tout ce qui est 
exagéré, tout ce qui est obscur, tout ce qui est sur- 
chargé de fleurs et d'antithèses, tout ce qui est entor- 
tillé, tout ce qui est vide de sens, tout ce qui annonce 
de la recherche , des efforts , de la prétention au bel 

• Some drunken prose. 



2U ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

esprit, tout ce qui est écrit sans imagination et sans 
ame, et surtout rien n'est plus froid qu'une fausse 
chaleur. 

C'est à des caractères bien différents que Ton re- ! 
connaît le vrai talent de Féloquence. L'orateur qui le 
possède sait, sans se montrer jamais commun , être 
toujours simple ; il évite tout ce qui est ampoulé, va- 
gue, affecté ; et il veut à la fois plaire à la raison, tou- 
cher le cœur et charmer l'oreille. Maître de ses 
expressions comme de ses pensées, il s'élève, il s'at- 
tendrit, il se passionne, quand son sujet demande 
tour à tour de la noblesse, de la sensibilité, de la vé- 
hémence . Une matière bien préparée fait affluer sous 
.ses pinceaux cette richesse de couleurs qu'Horace 
promet aux compositions ainsi mûries dans l'esprit de 
l'écrivain. Je veux, dit Quintilien, que l'on' soigne 
ioutes SCS expressions, mais que la principale sollici- 
tude ait pour objet essentiel le fond des choses ^ 

Pour écarter de ses discours le remplissage de la 
déclamation, il faut donc qu'un orateur réfléchisse 
longtemps avant d'écrire ; car ce n'est jamais à la 
suite d'une méditation profonde qu'on se livre à ce 
luxe stérile des mots, dans lequel un critique habile 
démêle aussitôt un simple jeu mécanique de la plume; 
ce n'est point après un pareil travail préparatoire, 
comme on peut s'en assurer par soi-même, que l'es- 
prit vague et détendu se tourmente à pure perte pour 
trouver les expressions et les tournures les plus pro- 
pres à bien rendre ce qu'on veut dire. Pourquoi ne 
découvre-t-on rien dans certains moments? parce- 

1 « Curam ergo verborum, rcnim volo esse sollicitudinem. >• Quintil. 
Praemiorum, lib. 7. 



DE LA CHAIRE. 21 5 

qu'on ne sait réellement ni où Ton veut aller, ni ce 
qu'on cherche. C'est ici une poétique d'expérience 
qu'on apprend tous les jours dans l'art et l'habitude 
d'écrire. On se croit dans une léthargie de stérilité : 
on est seulement au milieu d'un désert et d'un nuage. 
Vous vous plaignez d'éprouver, à chaque membre de 
vos périodes , une nouvelle ditliculté pour rendre 
exactement votre pensée? Quand votre plume s'ar- 
rête, ne poursuivez plus l'expression qui la fuit : re- 
montez plutôt à votre première intention oratoire : 
demandez vous-même à votre esprit ce qu'il se propose 
de développer, et son hésitation vous apprendra qu'il 
ne le sait pas bien. Les mots, dit Horace, viennent se 
présenter d'eux-mêmes à l'écrivain qui a bien médité 
son sujet. 

Qui lecta potenter eril res, 
Nec facundia deseret hune, nec lucidus ordo. 

L'orateur ne doit plus avoir rien à chercher quand 
il cède au besoin de jeter sur le papier les richesses 
conquises dans ses méditations solitaires. La compo- 
sition décharge sa mémoire, et la soulage en débar- 
rassant son esprit ainsi fécondé, au lieu d'être pour 
lui un effort, une fatigue, ou même un travail. Son 
unique indécision a pour objet le choix de ses idées : 
son seul embarras consiste à bien combiner la har- 
diesse ou la simplicité de ses expressions , la variété 
de ses tournures, le ton de ses couleurs, la mesure de 
ses mouvements, et les rapports de son sujet avec son 
style. Les sacrifices qu'il fait au goût et à la rapidité 
de son discours n'énervent point son éloquence : ils 
assurent au contraire un nouveau plaisir à l'auditeur. 



216 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

qui sait admirer un tour d'esprit naturel et vrai dan? 
un style coulant et laconique. Ce mérite si rare et si 
digne d'être universellement goûté, perd cependant 
tout son prix aux yeux de ces hommes qu'une fausse 
énergie éblouit , et qui méconnaissent le vrai beau 
dans les arts, depuis que leur cœur blasé ne sent plus 
la nature. On sait que Sénèque trouvait l'éloquence 
de Cicérontrop simple, et que son disciple ÎNéron fit 
dorer les statues de Lysippe. Mais Sénèque et Cicéron 
en sont-ils moins à leur place dans l'opinion de la 
postérité ? 

XXXVII. Des épithètes. 

Cependant, malgré ce riche fonds d'idées que la 
méditation suggère à l'orateur , et dont l'éloquence 
tire la force de ses jDreuves, la fermeté de sa maiche, 
ainsi que la véhémence de ses mouvements, l'élocu- 
tion oratoire manquerait encore de plénitude et de 
vigueur, si elle était surchargée d'un vain luxe d'é- 
pitliètes parasites. Virgile, avec lequel Racine partage 
aujourd'hui la primauté parmi tous les écrivains en 
vers les plus signalés par la poésie de style, fut doué 
par la nature d'un sentiment et d'un besoin du beau 
qui tourmentaient son goût jusqu'à ce que son es- 
prit eût atteint la perfection idéale dont il s'était 
formé l'image. 11 est, avec Horace, celui des poètes 
de l'antiquité qui a su donner le plus de relief à sa 
pensée par les mots auxiliaires dont il l'environne, et 
qui a le plus enrichi, le plus embelli ses vers par des 
épithètes de génie, des épithètes créées et presque 
toujours métaphoriques, qui agrandissent le domaine 
de l'imagination, en transportant, de la manière la 



DE LA CHAIRE. 217 

plus heureuse, Temploi des mots, du moral au pliysi- 
que et du physique au moral. Chaque page de ses 
poèmes en offre des exemples classiques. J'invite \c> 
orateurs à former leur goût à cette école. J'ai lu quel- 
quefois de suite un chant tout entier de TEnéide, eu 
bornant mon examen à chercher et à bien approfon- 
dir la savante théorie des épithètes de Virgile ; car il 
faut décomposer ainsi en détail chaque partie de son 
style, pour en sentir tout le charme et pour en dé- 
couvrir toute la richesse. C'est une étude suivie dont 
j'ai voulu m'occuper sous différents rapports, en mé- 
ditant les poètes et les orateurs ; et elle m'a toujours 
paru aussi piquante qu'instructive. 

Voltaire montre un art particulier en ce genre. Il 
y cherche beaucoup moins à faire briller son imagi- 
nation que son esprit; il a presque toujours visible- 
ment le projet de former entre le substantif et l'ad- 
jectif une antithèse remarquable, non de mots, mais 
d'idées, dans le choix de ses épithètes. Quand on exa- 
mme ses ouvrages avec cette attention analytique, on 
y est frappé des contrastes fréquents et sensibles 
d'une absurde férocité^ d'une atroce démence, etc., etc., 
oppositions manifestement cherchées, et qui semblent 
indiquer l'un des secrets habituels de sa diction. 

Massillon nous avait fourni avant l'auteur de la 
Henriade les plus heureux exemples de ces mêmes 
antithèses entre les épithètes et les substantifs qu'elles 
contredisent. Parmi les preuves que je pourrais en 
produire, je me borne à cette seule phrase de son dis- 
cours pour le troisième dimanche du Petit Carême : 
Une IMPIÉTÉ SUPERSTITIEUSE, dit-il, refuse au Très-Haut 
la connaissance de l'avenir, et a la faiblesse d'aller 



218 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

consulter une p y thonisse. L'adjeclif qui, selon son ac- 
ception étymologique et littérale, doit nécessairement 
ajouter une idée nouvelle à la signification incomplète 
d'un mot pour exprimer toute une pensée, devient 
donc inutile , toutes les fois quil ne sert point à le 
caractériser ou à le graduer. Toute épithète qui n'est 
pas nécessaire pour la clarté, Ténergie, la couleur ou 
rharmonie, et qui ne ligure point sensiblement dans 
une période, ne doit jamais y trouver place. Proscri- 
vez-la comme un pléonasme , quand elle n'est pas 
commandée par ces divers besoins. La règle est facile 
et sûre ; et c'est elle seule que doit consulter votre 
goût, quand vous relisez, la plume à la main, chaque 
page de votre composition, pour l'émonder, comme 
d'autant de bourgeons superflus, de toutes ces épithè- 
tes oiseuses qui affaiblissent toujours l'idée, quand 
elles ne contribuent pas à la fortifier. 

La métliode des grands maîtres en toute espèce de 
style consiste à laisser le plus souvent aux lecteurs ou 
aux auditeurs le soin de mettre eux-mêmes l'épithète 
à côté du mot qui l'appelle et l'attend. C'est une 
jouissance de plus pour leur sagacité, et un nouveau 
triomphe pour le talent. Les adjectifs et les adverbes, 
qui semblent donner plus d'éclat et de vigueur à la 
pensée, l'atténuent souvent au contraire en énervant 
le style. Plus on veut dire, plus on croit dire, et 
moins on dit. La doctrine ordinairement si exacte de 
Quintilien me semble trop relâchée sur cette règle de 
goût. 11 réserve aux seuls orateurs la sévérité des 
principes, dans cette partie de l'art d'écrire ; et il se 
montre indulgent jusqu'au mépris envers les poètes, 
déjà beaucoup trop encUns, par le besoin du mètre 



DE LA CHAIRE. 219 

OU de la rime, à exténuer leurs vers par des épithè- 
tes inutiles. Mais, loin de se montrer moins difficiles 
et moins délicats en poésie qu'on ne doit Tètre en élo- 
quence, les vrais favoris des Muses rejetteront avec 
dédain nne si humiliante prérogative. « Il suffit aux 
(( poëtes, dit-il, qu'une épitliète convienne au mot 
« auquel elle s'applique : ainsi on leur passe de Vi- 
« voire blanc et du vin humide. Mais dans la prose 
<( toute épitliète qui ne produit aucun effet devient 
H A'icieuse , et Veiïet qu'elle doit produire est d'ajou- 
<f ter tellement à la chose dont on parle, que sans elle 
<( ridée ne se trouve point exposée avec assez de 
« clarté ^ » 

On a remarqué très judicieusement que dans l'ana- 
lyse philosophique des langues, le suhstantif n'est ja- 
mais rien en lui-même, excepté dans l'ordre pure- 
ment physique, puisque tout substantif moral est un 
mot abstrait et n'existe que dans la pensée, comme 
■puissance^ .'^cicnce^ vertu^ et tous les objets purement 
intellectuels ou moraux ; au lieu que l'adjectif qui en 
dérive est tout, philosophiquement parlant, parce- 
qu'il devient aussitôt individuel et sensible en s'atta- 
chant à un être puissant, savant ou vertueux. 

Cette théorie est très vraie en métaphysique : c'est 
peut-être tant pis pour elle, au jugement des lecteurs 
moins idéologues, qui n'aiment pas à laisser divaguer 
leur esprit dans des abstractions. Il n'en est nullement 
ainsi dans l'éloquence, où le substantif est tout, quoi- 



1 " Poetis salis est convenire verbo cui apponitur ; et ità dentés alU 
ei humida vina in lus non reprehenduntur. Apud oratorem vero nisi 
aliqiiid efficitur, redundat , ti'im auteni eflicitur si sine illo qiiod dici- 
tur minus est. » Lib. 8, cap. (^ 



220 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

qu'il ne représente que des idées simples et primiti- 
ves, et où Tadjectif au contraire n'est rien en soi, si 
ce n'est pour exprimer des idées complexes ou acces- 
soires; souvent même moins que rien, quand il ne se 
transforme pas en épithète auxiliaire ou plutôt néces- 
saire : il n'apporte alors que redondance dans le style ; 
et il va fatiguer inutilement la période, en ne renché- 
rissant point sur le sens qu'elle présenterait assez à 
Tesprit, indépendamment de toutes ces languissantes 
répétitions. Les épithètes sans fonction rendent rélo- 
cution lâche et traînante. Horace, si brillant dans le 
choix et la grâce de ses épithètes, a prononcé le plus 
irrévocable anathème contre toute espèce de super- 
fluité dans le style : 

Omne supcrvacuum pleno de pectore manat. 

Il est des discours étincelants de traits ingénieux, et 
qui paraissent néanmoins vides ou pauvi-es d'idées, 
comme nous l'avons déjà reproché au père de Neu- 
ville, uniquement parcequ'on pourrait en retrancher 
des lignes entières, sans rien cuuper dans le vif et 
sans y laisser la moindre obscurité. 

Mais si les épithètes vagues donnent au style de la 
diffusion et de la langueur, les épithètes à prétention 
peuvent le rendre bizarre et burlesque, par le ridicule 
d'une fausse énerçjie. 

En voici un exemple que je vais tirer d'un orateur 
et d'un discours vantés dans toutes les rhétoriques. 
En prêchant l'oraison funèbre de madame la dau- 
pliine, le 15 juin 1690, Fléchier voulut lui faire un 
mérite de sa résignation durant le cours d'une mala- 
die longue et incurable. Il crut qu'il était plus héroï- 



DE LA CHAIRE. 221 

que de conserver cette fermeté dans une mort lente, 
que de la déployer un moment contre une mort brus- 
que et imprévue , « dont on peut , dit Torateur, 
i( triompher plus aisément, parceque Tame, n'étant 
(( pas alors affaiblie par de longues souffrances, reste 
« entière pour lui opposer une constance ramassée. » 
Je ne connais dans les ouvrages de Fléchier aucun 
autre exemple de prétention à la création et à la vi- 
gueur des épithètes. L'essai ne lui a point réussi. 
Cette énergie ne lui est nullement familière; mais 
que dis-je? est-ce bien là de Ténergie? Il crut peut- 
être imiter Bossuet en employant une expression si 
sauvage; mais dans cette supposition il s'est étrange- 
ment trompé. 

Vingt ans auparavant, le 22 août 1670, dans Torai- 
son funèbre de madame Henriette d'Angleterre, Bos- 
suet avait fait un usage très juste du mot ramasser. 
appliqué au récit de cette mort soudaine et pour ainsi 
dire tragique, dont Fléchier jugeait l'assaut plus pro- 
pre à inspirer du courage aux mourants. Nous venons 
d'entendre le disciple ou le copiste. Voici comment le 
maître avait parlé avant lui : 

(( Alors qu'avons-nous vu? qu'avons-nous ouï? 

« Elle excitait le zèle de ceux qu'elle avait appelés 

« pour l'exciter elle-même Tout était simple, tout 

« était solide, tout était tranquille. Dieu s'est hâté : 
« en neuf heures l'ouvrage s'est accompli. Voyez com- 
« bien sa mort a été terrible î Pouvait-elle venir plus 
« prompte ou plus cruelle? C'est ramasser toutes ses 
« forces, c'est unir tout ce qu'elle a de plus redouta- 
« ble, que de joindre, comme elle a fait, aux plus vi- 
«ves douleurs, l'attaque la plus imprévue. » 



.222 ESSAI SLR J/ÉLOQUEXCE 

(^est ici le langage de la vérité et de réloqLieiice.- 
On ramasse tout ce qui se forme de différentes parties, 
tout ce qu'on assemble, tout ce qu'on réunit, tout ce 
qui est épars ou dispersé. On ramasse donc ses forces^ 
parce qu'on les tire des secours de la religion, de sa 
foi, de ses espérances, de sa situation, de son repentir^ 
de sa raison, de son caractère : voilà ce qui peut cou— 
>oler et fortifier les mourants. La mort aussi iamasse 
toutes ses forces pour accabler sa victime, la prompti- 
tude de la maladie , la multitude et la violence des 
maux, les crises et le déchirement de la douleur; et 
lîossuet a parfaitement signalé ce cortège de la mort,. 
t-n indiquant toutes ses plus cruelles rigueurs envers 
l'infortunée Henriette d'Angleterre. Mais qu'est-ci- 
donc qu'une constance ramassée ? La constance ne 
saurait être éparpillée. Elle rallie toujours les élé~ 
ments dont elle se compose, la force, le courage, la 
fermeté, la résignation ; enfin elle ramasse tous ses 
appuis, et ne peut jamais être ramassée. On voit la 
différence des deux manières de Bossuet et de Flé- 
cliier ; elle marque ici celle du bon et du mauvais 
goût. 

Bossuet est original et admirable dans le choix de 
ses épithètes, dont l'emploi est presque toujours une 
invention de son génie. Elles lui fournissent des rap- 
ports nouveaux et sublimes, comme, par exemple, ce 
contraste étoimant que son imagination découvre en- 
tre le néant et la magnificence des décorations funè- 
bres dans la représentation du mausolée du grand 
(^ondé , lorsqu'il dit dans sa péroraison: «Jetez les 
« yeux de toutes parts : voilà donc tout ce qu'a pu 
« faire la piété pour honorer un liéios : des titres, de< 



DE LA CHAIRE. 22r> 

<( inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus : 
<' des lîg^ures qui semblent pleurer autour d'un toin- 
« beau , et de fragiles images d'une douleur que le 
<( tem})s emporte avec tout le reste; des colonnes qui 
« semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique 
(( téiuoignage de notre néant. » 

Bourdaloue est très sobre en épithètes ; et elles 
Tiont toujours justes, simples et nécessaires. Massillon 
en fait un usage très modéré et très ingénieux pour 
augmenter l'éclat de sa pensée, la beauté de ses images 
et l'harmonie de son style. Neuville en est surchargé: 
cette loquacité rend son élocution flasque et assoupis- 
sante. C'est pour cela que ses discours paraissent un 
vain bruit de paroles, quoiqu'ils soient quelquefois 
as'^ez solidement prouvés, et qu'on y trouve même de 
la profondeur. 

XXXVIII. De la nécessité de travailler son style. 

Kffacez vous-même, orateur chrétien, tous ces pléo- 
nasmes. Jugez sévèrement vos productions, et ban- 
nissez avec ces redondances toutes les familiarités de 
style qui ravalent la majesté des idées. On n'exige pas 
que tout soit également frappant dans un sermon; 
mais on demande que tout soit écrit avec soin, et que 
l'éloquence dédommage, par la beauté de l'élocution, 
<ie celle qui manque aux pensées : comme la sculpture 
>upj)lée par les 'richesses des ornements à l'imitation 
[)lus difficile de la nature. C'est le grand art de Vol- 
taire dans les scènes les moins animées de ses tragédies. 
11 faut des repos pour l'admiration : il en faut surtout 
dans la véhémence ; de sorte que si l'on dit qu'il se 
trouve plusieurs morceaux vraiment éloquents dans 



■J2i ESSAI SLR LÉLOQUENCE 

un sermon écrit d'ailleurs avec noblesse, soutenu avec 
intérêt, et raisonné avec force, on Taura suffisamment 
loué, puisf|u'il n'en existe encore aucun qui soit éga- 
lement parfait sous tous les rapports de Tart. 

Aspirez-vous au mérite d'un style pur et élégant? 
multipliez donc les copies de vos discours; et à l'exem- 
ple de Fénelon, qui, né avec une si prodigieuse facilité, 
a laissé néanmoins onze manuscrits difTérents et com- 
plets de son Télémaque, écrits en entier, ou du moins 
raturés et corrigés de sa main, ne cessez de transcrire 
aussi votre ouvrage , jusqu'à ce que vous soyez par- 
venu à vous satisfaire vous-même. Tout orateur doit 
adopter la devise de César, qui croyait n'avoir rien 
fait, tant qu'il lui restait quelque chose à faire. Plu^ 
on écrit, mieux on écrit ; et ce nest qu'en surmontant 
l'ennui de ces transcriptions réitérées , que l'on peut 
déployer dans son style toute la perfection de son goût. 
Aussi très peu de gens de lettres font-ils usage de tou- 
tes leurs forces. La plupart d'entre eux, accoutumés à 
se contenter trop tôt , meurent sans avoir jamais ni 
connu ni fait connaître l'étendue de leur talent. Les 
idées accessoires, les beautés de détail, les heureuses 
combinaisons de la finesse, du nombre et de l'harmo- 
nie, le doux sentiment d'un morceau achevé qu'Ho- 
race a si bien défhii et si bien exprimé par ces mots, 
([ui me mihi reddat amicum^ enfin les tournures élé- 
gantes et variées qui font le charme du style, se pré- 
sentent rarement à l'esprit de l'écrivain dans le pre- 
mier jet d'un ouvrage, et sont ordinairement le prix 
d'une longue correction. Tant qu'il est possible de 
changer, il est possible de mieux faire. C'est le carac- 
tère du beau dans les arts, de frapper si ^ ivement le 



1>E LA CHAIKE. 225 

talent qui le produit et le spectateur qui radruire, 
qu'également épris du même enthousiasme , ils ne 
puissent plus rien imaginer au delà de ce qu'ils 
voient. 

Tous nos grands orateurs, qui ont fait de Téloquence 
de la chaire l'un des plus riches domaines de notre 
littérature nationale , se sont plus ou moins signalés 
par ce mérite suprèilie du style qui seul assure la vie 
d'un ouvrage. La perpétuité de leur renommée est 
garantie par l'exemple et par les principes de tous les 
grands maîtres de l'art. Ce n'est plus moi, c'est Quin- 
tilien qu'il faut entendre parler, quand il insiste avec 
tant de force sur l'importance et la nécessité de ces la- 
borieuses corrections, sans lesquelles on ne saurait 
obtenir et conserver aucune gloire. «Traitons, dit-il, 
<.( maintenant du soin de corriger ce qu'on a écrit, 
« soin qui forme une partie considérable de la coni- 
« position; car ce n'est pas sans raison qu'en prenant 
« ce mot dans le sens propre, on a dit que le style (la 
K plume) n'agit pas moins en effaçant qu'en écrivant. 
<( Ce que j'appelle corriger, c'est ajouter, retrancher 
« et changer. La clarté est la qualité première et foh- 
« damentale du style. Il faut que rien ne manque à 
» la phrase et qu'il n'y ait rien de trop ^. On ne par- 
ie vient point à bien composer en composant vite, et 
« l'on parvient à composer vite en composant bien ^. 

1 " Sequitur emendatio, pars studiorum longé utilissima. Nec enim. 
•>iue causa creditum est stylum non minus agere cùm delet. Hujus 
Jiutem operis est adjicere, detrabere, mutare. " De institutione orato- 
riâ, !ib. 10, cap. 4. ■< Nobis prima sit virtus perspicuitas ; nihil neque 
tlesit, ncque superfluat. » Lib. 8. 

- " Cito scribendo non fit ut benè scribatur, benè scribendo fit ut 
citù. ') Lib. 10, cap. 3. 

1.^ 



226 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

<( Toutes nos pensées nous plaisent au moment où elles 
<( viennent se présenter à notre esprit ; car autrement 
« on ne les écrirait pas. Après ce premier jet qui ne 
« saurait être jamais trop rapide , il faut revenir à 
<( Texamen et remanier cette composition, dont la fa- 
« cilité doit toujours nous être suspecte. Imposons- 
<t nous, avant tout, la loi d'écrire le mieux qu'il nous 
« est possible ; et de cette habitude naîtra la célérité *. 
<( Cicéron dit que le style est le grand maître et le 
<( principal ressort de Téloquence *. Que personne 
« ne se flatte donc de devenir disert à peu de frais, ou 
« par la seule fatigue d'autrui. Qu'on se persuade 
« bien, au contraire, qu'il faut veiller, pâlir sur un 
<x ouvrage et faire des efforts extraordinaires pour le 
a rendre parfait. Tout orateur doit se fixer à lui-même 
« un guide, une pratique, une manière qui lui soit 
« propre ; en sorte néanmoins que cet ordre de tra- 
ce vail paraisse moins en lui un effet de l'art et le fruit 
« de l'application, qu'un heureux don de la nature. 
« L'art oratoire, s'il en est un, peut nous indiquer 
« promptement le chemin ; mais il se borne à nous 
« découvrir les trésors de l'éloquence : c'est à nous à 
-ff savoir en faire usage ^, Il est des maîtres qui après 

1 " Omnia enim nostra dùm nascuntur placent : alioqnin nec scri- 
■berentur : sed redeamus ad judicium, et retractemus siispectam facili- 
tatem. Primum hoc constituendum est , ut quàm optimè scribamus : 
ceieritatem dabit consuetudo. » Lib. 10, cap. 3. 

2 u Stylum Tullius optimum effectorem ac magistrum dicendi ve- 
rrat. " Lib. 10, cap. 3. 

■^ « Nemo expectet ut tali vel tantùm alterius labore sit disertus. Vi- 
gilandum ducat, iterùm enitendum, pallendum. Est facienda st;a cui- 
que vis, usus, dux , ratio; nec tanquàm haec tradita, sed tanquàm in- 
nata. Ars oratoria, si qua est, viam demonstrare velociter potest : ve- 
rum ars satis praestat si copias eloquentiîe ponit in medio : nostrum 
('st iiti iis scire. '• Lib. 7. cap. 10. 



Dt: LA CIIAIUE. 227 

« un exercice de quelques jours, et sans aucun plan, 
« ne suivant que leur caprice, traitent les orateurs qui 
M ont fait le plus d'honneur aux lettres, d'écrivains 
« froids, timides, secs, ennuyeux, languissants, selon 
« que Tune ou Tautre de ces épithètes se présente à 
({ leur plume. Ils sont en vérité bien heureux de se 
(( trouver éloquents avec si peu de peine, sans aucune 
« science, aucun travail, aucune règle. Je les en féli- 
i< cite, et j'avoue qu'ils m'amusent infiniment * . » 

C'est la raison, c'est le hon goût qui suggèrent à 
Quintilien toutes ces réflexions, dont le seul exposé 
démontre la sagesse, et suffit pour en faire des pré- 
ceptes éternels de l'art. Il faut donc retrouver, en reli- 
sant de sang-froid et en jugeant ses propres ouvrages,, 
la même promptitude de tact et la même sévérité de 
critique dont on use dès le premier coup d'œil qu'on 
jette sur les productions d'autrui , surtout de ses ri- 
vaux, pour y démêler leurs fautes ou leurs négligen- 
ces : ce qui est infiniment plus facile que d'en saisir 
toutes les beautés ; car pour apercevoir les défauts d'un 
discours il suffit de connaître les règles, et peut-être 
même d'avoir le sentiment des convenances ; au lieu 
que pour en apprécier les différents genres de mérite, 
il faut s'associer en quelque sorte à la composition de- 
lauteur, et avoir été doué d'une sagacité assez prompte- 
et assez continue, pour sentir, comme par un heureux 
iustinct, les inspirations du génie, les richesses de l'i- 

* i< Invenias préeceptores qui brevem dicendi exercitationem conse- 
•-iiti, omissa ratione, ut tulit impetus , passim tumultuentur, eosque 
lui plus honoris litteris tribuerunt, et ineptos, et jejunos, et trepidos» 
ni infirmos, ut quodque verbum contunneliosissimum occurit, appel- 
lent. Verum illis quidem gratulemur, sine labore, sine ratione, sino 
iHsciplina dibertis. Nobis certe sunt voluptati. >• Lib. 2, cap. 12. 



228 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

inagination , le charme d'une diction naturelle, la 
finesse de Tesprit et la délicatesse du goût. En effet, 
pour peu qu'on ait l'habitude d'écrire, on distingue 
d'abord les morceaux qui ne sont point assez médités 
ou assez travaillés, et qui échappent de la plume de 
l'écrivain avant d'avoir acquis dans son cerveau toute 
leur maturité. Cet air facile qui fait, dit très bien le 
grand poëte lyrique Jean-Baptiste Rousseau * , le 
charme d'un ouvrage, ne consiste jJoint dans iinobser- 
vation des règles; au contraire, cette inobservation fait 
voir l'impuissance où Von est de surmonter les diffi- 
cultés de Vart. 

Une composition précipitée ou négligée se reconnaît 
donc aussitôt , non pas, comme on le croit commu- 
nément , à l'aimable abandon d'une diction libre et 
naturelle dans ses tournures, mais à l'embarras de la 
phrase , dont tous les mouvements sont roides et con- 
traints. Plus l'écrivain se hâte, plus ensuite le style se 
trahie; et quand on dit qu'un discours sent le travail, 
c'est une preuve évidente qu'il n'est point assez tra- 
vaillé. On n'aperçoit plus la dent de la lime, lorsque 
l'acier a été bien poli. 

En effet, plus les idées ont acquis de substance par 
la méditation, plus il est aisé d'écrire d'une manière 
élevée et ferme tout ce que l'esprit a conçu avec pro- 
fondeur. La magie d'une correction sévère donne au 
style un air facile , sans qu'on puisse apercevoir le 
moindre effort dans son élégance, qui ne paraît plus 
qu'un heureux présent du goût. Si votre génie a 
creusé et fécondé ainsi le sujet que vous traitez, la 
composition deviendra pour vous une jouissance ; et 

1 Lettre à M. de Lasseré du 29 décembre 1735. 



DE LA CHAIRE. 229 

vous ne commencerez à sentir le poids et les épines 
du travail qu'au moment où, devenu votre propre 
censeur, vous soumettrez le premier élan de votre 
imagination à l'examen de votre jugement. 

Profitez donc, selon le langage énergique de Mon- 
taigne, des hea.utéii 2:)rime-saiitièr€s de style qui vien- 
dront s'offrir à votre plume, au moment même où 
votre esprit effacera d'avance dans la copie suivante 
une partie de ce que vous écrirez alors de verve, mais 
avec négligence , en traçant les premiers linéaments 
de votre ouvrage. C'est là, c'est dans cette première 
effervescence du talent , que viennent se présenter 
d'elles-mêmes les tournures fécondes et originales, les 
expressions heureuses, les traits sublimes de création 
et non pas de travail, qui ne subissent jamais aucun 
changement dans les transcriptions successives, coû- 
tent le moins de peine à l'écrivain, et lui font pour- 
tant le plus d'honneur; mais ce n'est pas là qu'il faut 
poursuivre les beautés accessoires dont la recherche 
Anticipée écarterait d'autres inventions plus impor- 
tantes ; ce n'est pas là qu'il faut attiédir l'inspiration 
de son talent par des distractions minutieuses. Tous 
es détails du style vous occuperont assez quand il 
faudra donner les derniers coups de pinceau à votre 
composition, sans vous fatiguer d'avance du soin d'or- 
ner l'édiiice, au moment où vous devez en poser les 
bases et en régler jes dimensions. Une correction pré- 
maturée ralentirait l'essor du génie. Il ne faut revoir 
son travail, selon la sage maxime de Quintilien, qu'au 
moment où le premier feu de l'imagination est en- 
tièrement refroidi : refrigerato inventionis ardore *. 

1 .' De Prolefromenis. « 



•r>0 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Cv n'est donc pas à Técrivain qui médite ou crée 
un ouvrage, mais au censeur qui se juge lui-même, 
que Boileau dit avec tant de raison : 

Soyez-vous à vous-même un sévère critique. 

Cependant cette rigidité d'un goût délicat ne doit 
jamais dégénérer en timidité et bien moins encore en 
scrupule, petitesse d'e^mt, dont Fénelon nous avertit 
qu'il faut s'affranchir dans le style coynme dans la 
morale \ Une révision qui se fait la plume à la main, 
est pour ainsi dire une répétition raisonnée de la com- 
position primitive. 

I.a correction qui doit résulter de cette révision 
oratoire ne consiste pas simplement dans la pureté 
grammaticale du style : elle a pour objet principal la 
construction de la période qui doit développer la pen- 
sée de Torateur avec un ordre clair et progressif, pour 
raccorder avec rharmonic et la pompe de l'éloquence. 
On construit généralement assez bien le langage de la 
conversation, qui ne demande jamais une harmonie 
soignée, dans lequel les inflexions de la voix favorisent 
la clarté, et où les idées n'ont ordinairement ni beau- 
coup de profondeur ni beaucoup d'étendue. La dispo- 
sition et la place des mots exigent plus de combinai- 
î^ons dans la langue écrite , et bien plus encore dans 
un discours. Les effets du style doivent y appeler une 
rigoureuse attention, parce qu'ils embrassent une 
grande multiplicité d'intérêts. L'originalité et la vi- 
vacité du génie de Bossuet se font spécialement re^ 
marquer dans sa manière savante de construire ses 

t Lettre à J'Académie française. 



DE LA CHAIRE. 23< 

périodes. On y reconnaît aussitôt son empreinte. Le 
fond de sa pensée, et par conséquent l'objet de sa 
phrase , sont constamment signalés par l'ordre des^ 
mots qui en marquent la place et en préparent refîet. 
Rien n'est recherché dans les tournures et la coupe de 
sa diction : rien n'y paraît même concerté avec effort. 
Que Ton essaie pourtant de refaire sa période, d"y 
ajouter, d'en retrancher, d'y déplacer même une seule 
expression; j'ose aflirmer, d'après plusieurs épreuves^ 
qu'on n'y parviendra point sans en diminuer l'effet. 
Il est du très petit nombre de ces écrivains créateurs,, 
dont le style, ainsi consacré par l'inspiration du génie, 
ne peut subir aucune transformation qui n'en altère 
aussitôt le nombre, l'éclat ou l'énergie. 

Une correction soignée, quelque rebutante qu'elle 
soit pour la paresse, dédommage du travail et des 
tourments qu'elle coûte, par le sentiment, le besoin, 
l'espoir de la perfection, et bien mieux encore, par la 
satisfaction intime du goût, pour lequel chaque chan- 
gement heureux, qui lui offre dans un discours le ta- 
bleau de ses conceptions fidèlement peint, animé, et 
tini à souhait, devient un enchantement qu'il faut 
avoir éprouvé pour s'en former l'idée. L'auditeur 
n'en saisit que l'ensemble ; au lieu que pour l'orateur 
qui le compose, chaque partie a d'autant plus d'inté- 
rêt, qu'il est obligé d'en combiner tous les rapports, 
et d'en juger ensuite, avec un esprit inexorable de 
critique, toutes les idées, toutes les couleurs, toutes 
les preuves, tous les mouvements, toutes les expres- 
sions, j'ai presque dit toutes les syllabes. 

Mais il faut avouer que ce charme, si souvent inter- 
rompu par des intervalles d'hésitation et de difficulté 



1 



2o2 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

pour bien exprimer ce qu'on sent, ce cju'on pense ou 
ce qu'on veut peindre, est toujours à une énorme di- 
stance de rivresse de la composition, durant laquelle 
Porateur, ravi de ses conquêtes, savoure avec mille 
fois plus de délices le premier sufîra^^e de sa conscience 
littéraire, qu'il ne jouira jamais des applaudissements 
publics. 

Voilà jusqu'où doit s'étendre la sollicitude d'une 
composition sévèrement travaillée. Et qu'on ne m'ac- 
cuse point d'inviter ici les orateurs à dessécher leur 
éloquence pour épurer leur style. Je sais qu'un goût 
pusillanime peut affaiblir tout ce qu'il aspire à per- 
fectionner avec trop de scrupule, et que l'impétuosité 
oratoire dédaigne les recherches minutieuses qui 
éteindraient son ardeur ; mais je sais aussi qu'on peut 
écrire de verve et corriger ensuite ses premières es- 
quisses avec lenteur, sans refroidir la chaleur primi- 
tive, et qu'il existe un juste milieu entre le danger de 
l'inapplication qui se permet des fautes de goût, et 
l'abus du travail qui , en polissant trop les phrases, 
amortirait les élans du génie. Le grand maître en 
l'art d'écrire a dit avant moi aux écrivains de tout 
genre : 

Vingl fois sur le métier remettez votre ouvrage; 
Polissez-le sans cesse et le repolissez; 
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. 

XXXIX. Du discours de Buffon sur le style. 

Les délices d'une composition où le talent et le goût " 
se prêtent ainsi un mutuel éclat, ont été profondément 
senties et pompeusement exaltées par l'un de nos plus 
illustres contemporains. Buffon, ce peintre sublime. 



DE LA CHAIRE. 2r,-. 

qui s'est montré, je ne dirai pas un orateur du ])re- 
mier rang, mais le pompeux historien et quelquefois 
le poëte enchanteur de la nature, prononça un dis- 
cours très hrillant sur le style, le jour de sa réception 
à TAcadémie française. 11 appartenait sans doute à un 
si g^rand écrivain de parler de son plu? heau titre de 
gloire, devant l'élite de notre littérature. Son ouvrage 
est resté; et il a même fait époque dans ce genre de 
harangues, qui n'avait guère fourni avant lui que des 
remercîments ou des compliments de circonstance, 
trop souvent sans intérêt pour le lecteur. 

L'imagination de Buffon, beaucoup plus favorable 
à son pinceau qu'à ses systèmes, brilla de tout son 
éclat dans une occasion si solennelle. Ce grand maître 
présente des idées neuves indiquées d'une manière 
vaste et lumineuse sur la composition, sur la nécessité 
de posséder pleinement son sujet , sur les premiers 
aperçus, sur les principales conceptions, sur les linéa- 
ments préparatoires du plan d'un ouvrage, dont l'es- 
prit doit s'occuper avant de rechercher les beautés 
accessoires qui rempliront plus ou moins heureuse- 
ment le canevas, selon qu'elles seront plus ou moins 
fécondes. Cette théorie d'une composition originale 
est très imposante sans doute , quoiqu'il ne soit pas 
aisé de s'élever à la hauteur de ses conceptions , de 
décomposer sa méthode après en avoir été ébloui, el 
d'étudier en détail cette métaphysique abstraite pour 
mettre en pratique les règles , les procédés et les le- 
çons d'un si grand maître. Buffon ne prétendait et ne 
devait pas faire un traité de rhéteur en présence de 
l'Académie. J'en conviens : ce n'est pas là non plus 
ce que je cherche dans son discours. Mais le stvle en 



254 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

est le sujet : c'était par conséquent sur le style qu'un 
si beau génie aurait du nous donner de nouvelles lu- 
mières. Malheureusement pour notre instruction, son 
talent n'a pas suivi cette route. 

Le sfijle, dit-il, nest que l'ordre et le mouvement 
qu'on met dans ses pensées. Une pareille détlnition 
nous ôte tout espoir d'être initiés dans la méthode de 
l'écrivain. Thomas est venu renchérir encore sur ce 
paradoxe, qu'il n'avait peut-être que trop adopté sur 
parole, quand il a voulu tracer le portrait de Bossuet 
dans son Essai sur les Eloges. Il y prétend que le 
style nest que la représentation des mouvements de 
famé; d'où il résulterait peut-être, à la rigueur, que 
le style est le discom's lui-même, qui reproduit véri- 
tablement une image complète de ces émotions; il 
en résulterait encore, si j'ose le dire, que toutes les 
fois qu'un homme de lettres écrirait sur une matière 
étrangère à ces mouvements, c'est-à-dire, sur un su- 
jet abstrait et dans lequel son aine ne fût jamais 
émue, il ne pourrait plus avoir de style. Mais je re- 
viens à BufTon, dont la seule doctrine doit ici m'oc- 
cuper. L'ordre et le mouvement qu'on met dans ses 
pensées forment le plan, la distribution et la progres- 
sion d'un ouvrage; mais est-ce bien là le style? 

La théorie du style, et surtout de celui de Buffon. 
qui doit peut-être à la seule magie de son pinceau 
toute sa renommée, développée solennellement par 
lui-même au moment de son triomphe littéraire, 
semblait nous promettre l'explication de l'art qu'il 
possédait si éminemment, de peindre et d'agrandir 
tous les objets. On devait surtout attendre de lui la 
méthode précise et lumineuse d'assortir son élocutioa 



DE L\ CHAIRE. 2:^% 

à sou sujet, aux effets, aux illusions même qu'on veut 
produire; do donner de la couleur, do Tintérèt, de 
Pélan, de la variété, du trait à son langage; de ren- 
dre la diction sace avec hardiesse et élégante avec sim- 
plicité, ferme et coulante, naturelle et nohle, vive et 
correcte, nerveuse et pittoresque, et en même temps 
toujours concise et serrée dans les récits, riche avec 
pompe et majesté dans les tahleaux, harmonieuse et 
périodique dans les descriptions, enfin pathétique et 
entraînante dans les mouvements oratoires; car le 
style n'est réellement autre chose que la manière 
d'exposer, d'exprimer, d'animer et de nuancer avec 
cet art toujours en action, mais toujours caché, les 
faits, les pensées, les sentiments et les images qui 
composent le discours. 

Ce pompeux ouvrage, écrit avec une hauteur sin- 
gulière d'expressions fastueuses, h la manière de Pla- 
ton, suppose des conjectures imposantes, de longues 
méditations, des conceptions originales, un esprit 
dont l'essor aspire à de nouvelles créations pour 
étendre l'empire de la parole ; et il annonce beau- 
coup de vues sur la propagation et renchaînemenl 
des idées, quelquefois même sur les savantes combi- 
naisons de l'art d'écrire, qui exige le concours de l'i- 
magination, de l'esprit, de l'ame, du goût, et l'exer- 
cice simultané de toutes les facultés intellectuelles. 
Un pareil tableau, dessiné par une main si habile, 
me semble néanmoins beaucoup plus propre à exciter 
l'enthousiasme qu'à éclairer l'imagination. C'est 
Thymne du génie qui raconte ses jouissances et exalte 
sa gloire : ce n'est pas la confidence d'un talent supé- 
rieur qui nous révèle son secret ; et après l'avoir lu, je 



236 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

regrette dans mon ignorance de ne pas me trouver 
mieux instruit de ma route par le récit d'un tel voya- 
geur, qui m'éblouit de sa magniticence en me parlant 
«l'un pays que je voudrais parcourir à sa suite, et d'où 
il a rapporté tant de richesses qu'il étale à ma vue, 
sans m'apprendre à les conquérir. 

J'ai souvent entendu dire à Buffon qu'avant de 
pouvoir se contenter lui-même, il avait transcrit plus 
de vingt fois, ainsi que J.-J. Rousseau, tous ses ou- 
vrages, sans même en excepter les discussions et les 
détails les plus étrangers au prisme de son imagina- 
tion. Ces copies, dont les corrections formeraient des 
leçons vivantes et intimes de goût, seraient une ex- 
cellente poétique pour un écrivain qui pourrait suivre 
et étudier tous les perfectionnements successifs de ce 
style enchanteur. Je soupçonne même que ce n'est 
pas la seule élocution que ces changements ont amé- 
liorée. Mais quand on médite attentivement le système 
que Buffon expose ou plutôt qu'il célèbre devant l'A- 
cadémie, et qu'on le médite surtout avec l'émula- 
tion encourageante de l'adapter ensuite à ses propres 
compositions, l'analyse de ce discours n'offre, parmi 
tant de morceaux brillants, aucune méthode didacti- 
que, aucune théorie usuelle, accessible, je ne dirai 
pas à l'imitation, mais du moins à l'intelligence de 
ses disciples, pour opposer avec succès les inspiratiors 
ou les vues de Buffon sur le style aux difficultés sans 
cesse renaissantes de l'art d'écrire. 

Oh! si cet illustre écrivain eût daigné entrer dans 
les détails, qui sont tout en ce genre, sur la manière 
de former, d'animer et de perfectionner le style, avec 
autant de clarté, autant de profondeur, autant de gé- 



DE LA CHAIRE. 257 

nie qu'il en fait admirer quand il préconise et démon- 
tre, sans emphase et sans obscurité, la haute impor- 
tance de l'art d'écrire, quelle rhétorique lumineuse 
n'eût pas consacrée Bufîon, accrédité par une réputa- 
tion si dominante, en devenant par ses leçons de goût 
l'émule de Cicéron dans ses institutions et ses parti- 
tions oratoires, après s'être montré le rival et peut- 
être le vainqueur d'Aristote et de Pline dans l'his- 
toire de la nature ! 

« Les ouvrages bien écrits, dit-il, seront les seuls 
« qui passeront à la postérité. La quantité des con- 
« naissances, la singularité des faits, la nouveauté 
« même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants 
« de l'immortalité. Si les ouvrages qui les contiennent 
«ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits 
« sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, 
« parceque les connaissances, les faits et les décou- 
« vertes s'enlèvent aisément, se transportent, et ga- 
« gnent même à être mis en œuvre par des mains 
« plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme : le 
« style est l'homme même. Le style ne peut donc ni 
« s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer : s'il est 
u élevé, noble, sublime, l'auteur sera également ad- 
« miré dans tous les temps ; car il n'y a que la vérité 
w qui soit durable et même éternelle. Or, un beau 
«style n'est tel en efTet que par le nombre infini de> 
« vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellec- 
tf tuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il 
<f est composé, sont autant de vérités aussi utiles et 
'< peut-être plus précieuses pour l'esprit humain, que 
« celles qui peuvent faire le fond du sujet. Le su- 
'( blime ne peut se trouver quedans les grands sujets. » 



•r>8 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

Tous ces apopbthegnies, spécialement le dernier, 
sont dignes des anciens. On reconnaît la voix de To- 
racle, quand le génie de Buffon avertit le goût des 
orateurs que rien nest flus opposé à la véritable élo- 
quence que l'emploi de ces pensées fines et la recherche 
lie ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, 
comme la feuille du métal battu, ne prennent de l'éclat 
qu'eu perdant de la solidité. Mais on pourrait abuser 
de rautorité d'un si grand écrivain, quand, après a— 
voir répandu tant de lumières sur Timportance du 
style, il en indique quelques procédés, et avance que 
le style aura de la noblesse, si l'on a l'attention de ne 
nommer jamais les choses que par les termes les plus 
généraux. 

On se tromperait étrangement sans doute, on in- 
terpréterait très mal la pensée de Buffon, en se fai- 
sant un principe de goût d'une pareille généralité 
d'expressions qui rendraient le style inanimé, vague 
et déclamatoire. Ce serait un système absolument op- 
posé à la niétliode des anciens, qui, loin de préférer 
les termes généraux, se faisaient, au contraire, une 
règle de tout individualiser dans le choix des mots. 
La richesse de leurs idiomes pittoresques et de leurs 
noms composés se prêtait merveilleusement à cette 
excellente manière ; et quand le vocabulaire man- 
quait au besoin de l'idée ou de l'image intellectuelle 
qu'ils voulaient exprimer ou peindre, ils avaient le 
talent d'y suppléer par le plus magnifique emploi des 
métaphores. 

Lorsque Buffon recommandait ainsi l'usage des 
termes les plus généraux, comme le principal moyen ij 
de donner de l'élévation au style, il était probable- ; 



DE LA CHAIRE. 259 

ment attiré à son insu vers les objets ordinaires de ses 
travaux et de ses études : il voulait parler spéciale- 
ment de l'histoire naturelle qu'il composait alors, et 
dont les détails souvent bas et dégoûtants, surtout 
dans le règne animal, ont sans cesse besoin d'être re- 
levés par les expressions les plus génériques, qui sont 
toujours les plus nobles : il parlait de son genre, de sa 
manière : il parlait peut-être aussi , dans l'illusion 
d'une théorie trop généralisée , des descriptions où 
triomphe son style, oii son coloris répand la plus riche 
majïnilicence, où les termes particuliers et usuels au- 
raient dégradé ses tableaux, terni l'éclat de son ima- 
gination, et dans lesquelles il lui était aisé d'éblouir 
ses lecteurs avec la splendeur des expressions solen- 
nelles qui lui étaient si familières, mais dont il faut 
avouer que l'emploi, devenu trop abusif, ne coûte 
plus aucun effort d'esprit quand on veut en faire 
usage ; telles que les lois du Créateur^ de la nature, 
du mouvement, de la matière, de Yes^prit humain, du 
sentiment, des fiassions, de Vinstinct; la sphère d'ac- 
tion du génie, de la puissance, de la gloire; Vêtre, 
Vespace, le temps, la circonférence, les rayons^ le 
centre, etc., etc. Tout ce langage plus ou moins méta- 
physique, appliqué à des objets sensibles, étend quel- 
quefois le domaine de son élocution, en lui donnant 
plus de pompe et de majesté ; et il semble même 
agrandir l'horizon de ses idées, parcequ'il ne laisse 
d'autres bornes à ses conceptions et à ses tableaux que 
Timmensité et l'éternité. 

Une pareille méthode ne s'appliquerait pas, à beau- 
coup près, si heureusement à l'éloquence. Aussi Bos- 
suet a-t-il une tout autre rè^le. Si l'on veut la com- 



240 ESSAI SUR LÉLOQUEXCE 

parer à celle de Buiïon pour mieux sentir la différence 
de leur manière, on pourra choisir en Tbonneur de 
riiistorien de la nature, parmi ses superbes descrip- 
tions, une des plus belles et des plus citées, celle du 
cheval \ laquelle ne fera pourtant pas oublier celle de 
Job, celle de Virgile, que M. Delille a reproduite avec 
tant de magnificence dans sa traduction des Géorgi- 
ques, et même une autre plus récente, dont le talent 
de ce poëte a su enrichir le premier chant de ses Jar- 



1 Je la copie ici pour la commodité du lecteur. " La plus noble con- 
.1 quête que l'homme ait jamais faite, est celle de ce fier et fougueux 
-' animal qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des 
■i combats : aussi intrépide que son maUre, le cheval voit le péril et 
•< l'a^ronte; il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le cherche, et 
•c s'anime de la même ardeur. Il partage aussi ses plaisirs : à la chasse. 
« il étincelle; mais, docile autant que courageux, il ne se laisse point 
;< emporter à son feu : il sait réprimer ses mouvements ; non-seulement 
»« il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il semble con- 
•< sulter ses désirs ; et , obéissant toujours aux impressions qu'il en re- 
•< çoit, il se précipite, se modère ou s'arrête, et n'agit que pour y satis- 
-< faire. C'est une créature qui renonce à son être pour n'exister que 
.1 par la volonté d'un autre, qui sait même la prévenir; qui, par la 
■i promptitude et la précision de ses mouvements, l'exprime etl'exé- 
.( cute ; qui sent autant qu'on le désire, et ne rend qu'autant qu'on veut ; 
" qui, se livrant sans réserve, ne se refuse à rien, sert de toutes ses 
•i forces, s'excède, e< même meurt pour mieux obéir. >■ 

L'inébranlable fermeté du cheval sur un champ de bataille est in- 
contestable ; mais est-il bien vrai qu'il soit aussi intrépide que son 
maître, et qu'il partage avec lui la gloire des combats 1 Est-il même 
hien vrai qu'il voie le péril et l'affronte ? Est-il bien vrai qu'il con- 
naisse le danger quand il le brave ? Est-il aussi bien vrai qu'en mou- 
rant il meurt pour mieux obéir; et qu'enfin sa soumission égale le cou- 
rage raisonné , le dévouement et le sacrifice volontaire de son maître? 
Si de pareils doutes avaient quelque fondement, ce ton de déclamation 
altérerait singulièrement la vérité et le mérite du tableau qu'on vante 
de préférence dans Buffon, et où l'on admire avec toute raison des 
beautés de style du premier ordre, entre autres cette expression neuve 
qu'il serait si difficile de bien traduire, ne rend qu'autant qu'on 
veut. 



Il 



DE I.\ (IIAIRi:. 2il 

diiis. Je n'ai pas besoin de trauscriic ici ces diverse^ 
pièces de comparaison, que tous les gens de lettres 
doivent savoir par cœur. 

Or, par une heureuse singularité à laquelle on ne 
s'attendrait guère, en lisant les ouvrages de Te'vèque 
de Meaux, la souplesse de son génie s'alliait avec une 
telle aptitude à tous les rapports de l'esprit humain, 
qu'après avoir rencontré dans la collection de ses 
œuvres un traité d'anatomie ^ on est encore plus 
agréablement surpris d'y trouver aussi la description 
du cheval, qu'un seul mot de l'Ecriture vint oiirir à 
sa plume, au moment où il composait un livre de dé- 



1 Vers la fin des études du dauphin , fils unique de Louis XIV, le 
roi se plaignit un jour à Bossuet de ce que sa première éducation 
avait été très négligée par le cardinal Mazarin , toujours disposé à 
craindre qu'il ne devint trop savant sous la direction de son précep- 
teur, M. Péréfixe de Beaumont, mort archevêque de Paris. Le roi lui 
dit qu'on ne lui avait jamais donné la moindre idée de l'organisation 
du corps humain ; et il ajouta qu'ayant voulu en acquérir quelques no- 
tions dans un âge plus mûr, il avait été si rebuté par !a nomenclature 
de l'anatomie. que le désespoir de la fixer jamais dans samémoircTa- 
rait totalement éloigné d'une étude déjà fort rebutante parère-même; 
mais qu'il desirait que son fils, élevé avec plus de soin , pût faire un 
cours abrégé de cette scieuce à la fin de son éducation. 

Bossuet s'en rapportait à lui seul du soin d'instruire ce jeune prince. 
Il s'imposa donc la tâche de faire lui-même un cours d'anatomie, pour 
apprendre ensuite à son élève tout ce qu'on doit en savoir, quand on 
ne veut pas appliquer ses connaissances à l'art de guérir. On le vit 
fréquenter assidûment, durant une partie de ses soirées d'hiver, l'am- 
phiihéâtre du célèbre Nicolas Stenon , Danois d'origine, et le plus ha- 
bile démonstrateur de ce genre qu'il y eût a'ors à Paris. 

Ce grand homme apprit bientôt l'anatomie avec assez de soin pour 
pouvoir «n composer un cours renfermé dans trente-deux pages , que 
les gens du métier regardent encore aujourd'hui comme un manuel élé- 
mentaire exact et suffisant pour l'instruction des lecteurs étrangers à 
leur profession. Ce traité d'anatomie, où l'organisation du corps hu- 
main est expliquée avec beaucoup de justesse et de clarté, se trouve 
dans le dixième volume in-quarlo des œuvres de Bossuet : il forme le 

16 



2i2 ESSAI SUR L'ELOQUENCE 

votion destiné à des exercices de piété pour la commu- 
nauté des Aisitandines de Meaux. 

Buffon envisage ce superbe animal dans tout l'éclat 
de sa beauté et de son ardeur, sar un champ de ba- 
taille, à la chasse, aux tournois, à la course, sous la 
main du conducteur qui le guide, enfin dans toutes 
les circonstances les plus propres à manifester sa vi- 
gueur, sa grâce, son agilité, son obéissance et son im- 
pétuosité. 

Bossuet, au contraire, ne le considère qu'au mo- 
ment où Fécuyer le dompte , et il se contente do 
peindre sa docilité ; il ne change m.ème pas de ton en 

second chapitre de son Traité de la connaissance de Dieu et de soi- 
même ; et i! est intitulé, du Corps humain. Bossuet fait mention de cet 
ouvrage dans sa fameuse lettre écrite au pape Innocent XI , en 1679, 
pour lui rendre compte de l'éducation du daupliin. 

Stenon , auquel Tanatomie doit plusieurs découvertes importantes , 
était né luthérien. Bossuet, son disciple dans cette science et très ai- 
sément son maître en thé logie, réussit à le convertir; et ce ne fut 
pas sans doute la moindre de ses victoires en ce genre que de lui faire 
abjurer sa religion. Le même anatomiste embrassa l'état ecclésiasti- 
que, fut sacré, par le pape Innocent XII, évéque inpartibus de Titio- 
polis en Grèce , et devint vicaire apostolique du saint-siège dans 
tout le nord de l'Europe. 

Cet illustre néo[ihyte de Bossuet était grand oncle de Jacques Béni- 
gne de Winslow, autre anatomiste de la premit-re classe . dont la ré- 
putation se soutient encore à Paris. Winslow, fils d'un ministre luthé- 
rien, fut converti comme son oncle par le grand Bossuet, qui reçut 
également son abjuration. L'évêque de Meaux en fit son m.édecin, son 
commensal et son ami. 

Winslow a été le dernier de nos contemporains qui eut vécu dans 
a familiarité la plus intime de Bossuet, dont il parlait toujours avec 
Ténération, attendrissement et enthousiasme. II mourut à Paris en 1760, 
à l'âge de quatre-vingt-onze ans, avec la réputation, disent les au- 
teurs du nouveau dictionnaire historique, d'un des plus honnêtes hom- 
Tnes cl des plus habiles analomisles de France. On ne peut trop regret- 
ter qu'il ne nous ait point laissé de mémoires sur la vie privée de son 
immortel ami. 



DE LA CHAIRE. 2i:> 

traitant un sujet si nouveau pour lui : il continue 
simplement un cliapitre ordinaire d'un ouvrage de 
piéle. 

Ce morceau est, pour ainsi dire, dérobé aux gens 
du monde et même aux gens de lettres, sous le voile 
du plus ascétique de tous les écrits de Bossuet, dans 
ses Méditations sur l'Evangile, pour le cent troisième 
jour des méditations distribuées selon le cours de Tan- 
née ; et Ton y voit comment il sait peindre les objets 
les moins familiers à ses pinceaux. Buffon est ici dans 
son vrai talent, et sur son terrain : Bossuet se livre en. 
passant à une excursion imprévue absolument étran- 
gère à son genre. 

«Quand il faudra agir, dit-il, Tame trouvera ses forces 
<( entières et son action d'autant plus ferme qu'elle 
<( sera plus paisible, non plus comme ces torrents qui 
<( bouillonnent, écument, se précipitent et se perdent, 
« mais comme ces fleuves bénins qui coulent tranquil- 
« lement et toujours. L'ame se remplit ainsi d'une 
« céleste vivacité qui ne sera plus d'elle-même, mais 
« de Dieu. Voyez ce cheval ardent et impétueux, peu- 
« dant que son écuyer le conduit et le dompte. Que 
<( de mouvements irréguliers ! C'est un effet de son 
« ardeur; et son ardeur vient de sa force, mais d"une 
« force mal réglée. Il se compose : il devient obéissant 
« sous l'éperon, sous le frein, sous la main qui le di— 
« rige à droite et à gauche, le presse, le retient comme 
<( elle veut. A la fin il est dompté : il ne fait plus que 
« ce qu'on lui demande : il sait aller le pas, il sait cou- 
<( rir, non plus avec cette activité qui l'épuisait, par 
« laquelle son obéissance était encore désobéissante. 
« Son ardeur s'est changée en force, ou plutôt, puisque 



2ii FSSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« celte force était en quelque sorte dans son ardeur^ 
« elle s'est réglée. Remarquez : elle n'est pas détruite, 
i( elle se règle. Il ne faut plus d'éperons, presque plus 
« débride ; car la bride ne fait plus l'effet de dompter 
« l'animal fougueux. Par un petit mouvement qui 
« n'est que l'indication de la volonté de Técuver, elle 
u l'avertit plutôt qu'elle ne le force : et le paisible ani- 
(( mal ne fait plus, pour ainsi dire, qu'écouter. Son 
« action est tellement unie à celle de son guide, qu'il 
« ne s'ensuit plus qu'une seule et même action. 
« Homme chrétien, agis ainsi; et change ton ardeur 
« en activité, en gravité, en douceur, en règle. Noble 
« animal, fait pour être conduit de Dieu et le porter, 
a pour ainsi dire, c'est là ton courage, c'est là ta no- 
« blesse î » 

XL. Des mots heureux. 

Je n'ai pas besoin de faire remarquer les exprcssiuns 
hardies avec simplicité, qui semblent échapper à l'é— 
locution si naturellement énergique de Bossuet, dans 
cette description de rencontre où son génie découvre 
et indique, sans prétention et sans effoi't, une allégorie 
très frappante au milieu d'un livre de piété. On croi- 
rait, à n'en juger que d'après la fécondité et l'exacti- 
tude de ses crayons, qu'il lui suffit d'ébaucher, en pas- 
sant, un pareil tableau, pour le finir. Quand on n'est 
pas inspiré par un si prodigieux talent, il faut y sup- 
pléer en l'admirant de loin, par les assidues et lentes 
conquêtes de la méditation et de l'étude. 

Un orateur laborieux, qui veut mettre la dernière 
main à ses productions, est toujours récompensé de 



I)K LA ClIAIIlfi:. 2i.> 

son travail. Si Tapplication ne lui fouroit jamais le;? 
masses d'un discours, elle l'avertit du moins de ces 
locutions ou de ces images inconvenantes qui peuvenl 
se glisser quelquefois dans le jet rapide de la composi- 
tion ; et c'est un avantage précieux, sans doute, dans 
un genre où l'on prétend, avec assez de vérité, qu'un 
mauvais mot, toujours facile à saisir, fait souvent plus 
de tort qu'un mauvais raisonnement, dont le très 
gTand nombre des auditeurs ne peut s'apercevoir ; elle 
lui indique des expressions heureuses qui rendent ses 
idées plus saillantes et sa diction plus pittoresque. De 
même, dit Cicéron, que les habits, inventés d'abord 
par le besoin, sont devenus ensuite des ornements pour 
le corps humain, les mots créés par la nécessité ser- 
vent aussi de parure et donnent de la grâce à la pen- 
sée. Le mérite des expressions placées est si éminent 
dans l'art oratoire, que l'éloquence d'un trait dépend 
ordinairement d'un seul mot. 

Je puis en citer un exemple digne d'être admiré ; je 
le tire du beau disco.irs que prononça le cardinal de 
Uohan, grand auniùnler de Fraiice, en présentant le 
corps de Louis XIV à l'abbaye de Saint-Denis. « Le 
« prince que nous pleurons laisse, il est vrai, des 
« NO?.is fameux sur la terre ; et la postérité la plus re- 
« culée admirera comme nous Louis le Grand , le 
« juste, le triomphateur, le pacifique, l'ami des lettres,. 
« et le protecteur des rois. » Si le cardinal de Pvohan 
eût dit que ce monarque laissait sur la terre un nom 
fameux, sa phrase eut été fort triviale ; mais la même 
expression mise au pluriel, des noms fameux, en par- 
lant d'un seul homme, et l'énumération immédiate 
des divers titres de gloire de Louis XI\i, qui justifient 



246 ESSAI SUR L'I-LOQUEXCE 

aussitôt cette heureuse attribution, me paraissent un 
trait sublime. 

Massillon connaissait aussi cet ingénieux secret de 
Tart ; et souvent, dans ses discours, un mot qui sem- 
ble énoncer un paradoxe, exprime au contraire un 
nouveau sens et une idée très piquante et très vraie. 
Telle est cette apostrophe qu'on lit dans son sermon 
sur le mélange des bons et des méchants, où une épi- 
thète lui suffit pour démontrer que la véritable amitié 
ne va jamais prendre place parmi tant d'hommages 
intéressés qui environnent la faveur et le pouvoir. 
« Grands de la terre ! l'innocent plaisir de la sincé- 
« rite , sans lequel il n'est plus rien de doux dans 
« le commerce des hommes, vous est refusé ; et vous 
« n'avez plus d'amis , parce qu'il est trop utile de 
« l'être. » 

L'emploi si brillant de ce mot peut nous rappeler 
une autre acception de l'un de ses dérivés, où Ton ne 
trouve pas moins de finesse. Lorsque Fontenelle reçut 
le cardinal Dubois à l'Académie française, il crut de- 
voir le louer de ses conférences journalières et inti- 
mes avec le jeune roi Louis XV sur la politique. 11 
voulut donc lui faire un mérite de la franchise avec 
laquelle il apprenait au monarque à se passer de ses 
services ministériels, en lui révélant tous les secrets 
de son expérience dans les négociations. On sait, lui 
-dit- il avec beaucoup de grâce et d'esprit, que dansées 
entretiens journaliers, vous ne négligez aucun moyen 
(le vous rendre inutile. L'éditeur hollandais de Fonte- 
nelle s'imagina que c'était une faute d'impression ; et 
il eut la simplicité de croire lui rendre un bon oftîce, 
en V substituant, de vous rendre utile. 



Di: I.A CHAIRE. 247 

Le fou comte Je ]\liral)eiui nous fournit aussi un 
exemple récent de riieurcux emploi qu'on peut faire 
d'une expression trouvée dans le style oratoire. Du- 
rant sa querelle avec Beaumarchais, sur l'affaire des 
eaux de Paris, son adversaire, qui craignait sa répli- 
que, crut l'amadouer en assaisonnant sa réfutation de 
beaucoup de compliments. Indigné de s'entendre 
louer par un homme tel que Beaumarchais, Mira- 
beau, qui n'avait cependant guère le droit de se mon- 
trer si difticile, repoussa comme des outrages les élo- 
ges d'un pareil admirateur. Reprenez , lui dit-il 
fièrement dans sa réponse, reprenez votre insolente 
estime! On ne saurait exprimer le mépris avec plus 
de hauteur et d'énergie. 

XLI. Des métaphores. 

J'aime y dit Montaigne, que les mots aillent ainsi 
cù va la pensée. Mais pour énoncer une idée dans 
toute sa force, l'expression ordinaire ne suffit pas tou- 
jours, et alors la métaphore devient le mot propre 
dans le style oratoire. 

Au milieu des grands mouvements de l'ame, les 
mots les moins recherchés et les plus simples , les 
mots de situation sont toujours aussi les plus frap- 
pants par leur vigueur et leur propriété ; au lieu que 
dans les tableaux de l'éloquence, l'expression qui 
s'offre naturellement la première à l'esprit n'est pres- 
que jamais la plus heureuse. L'effet oratoire exige 
qu'on en choisisse alors un autre à côté , qui vienne y 
suppléer. La métaphore doit remplir cette fonction. 
Le goût est donc autorisé à juger d'autant plus sévè- 
rement cette parole ambitieuse , qu'elle s'empare 



248 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

(rune place qui ne lui appartient point, qu'elle est 
«iès lors obligée d'y mieux tigurer que le mot répudié 
en son honneur et dont elle vient usurper le droit. 

Ce sont les rapports communs à deux objets qui for- 
ment la métaphore, lorsqu'ils sont faciles à démêler,. 
et qu'ils présentent une ressemblance fi-appante,. 
comme verte vieillesse, enflammé de colère, riantes 
prairies, moisson de gloire, etc. L'art de saisir et de 
rapprocher heureusement ces analogies d'abord ina- 
perçues, de se créer ainsi une diction nouvelle avec 
des mots anciens et usités, d'exprimer et même de 
peindre une idée commune ou abstraite par une image 
neuve et pittoresque, d'indiquer un objet pour en 
faire ressortir un autre avec plus d'éclat, d'enricliir 
enfin son élocution en faisant comparer par le goût du 
lecteur ou de l'auditeur ces brillants échanges d'ex- 
pressions qu'invente la langue de l'éloquence ; ce bel 
art, dis-je, forme la figure oratoire qui donne du re- 
lief au discours, en montrant ainsi le mot propre dans 
le signe d'emprunt; et toute métaphore nest par 
conséquent, dit ingénieusement Quintilien, qu'une 
comparaison abrégée^. 

L'éloquence ne saurait exister sans ce langage auxi- 
liaire de l'imagination. Le discours, dit Cicéron, doit 
frapper également resprit et les sens des hommes -^ 
Or, les sens ne sont émus que par la vérité et la vi- 
vacité des images, La nature elle-même, qui est le 
type ou le premier modèle de l'art, inspire les figures 

1 « In toto autem metaphora brevior est simiiitudo. >' De Instit. 
Oratoria lib. VIII, cap. vr. 

2 u Oratio liominum sensibus et mentibus accommodata. " De Ora.- 
tore. 12, 5ô. 



DE LA CHAIRE. 2i9 

les plus expressives aux sauvages derAniérique. Lors- 
qu'ils entendirent sonner Theure pour la première 
t'ois , ils se firent expliquer la destination de cet in- 
strument d'un mécanisme si nouveau, dont le nom 
même n'existait pas dans leur indigent vocabulaire. 
Ils le dénommèrent aussitôt, en réunissant deux mots 
généraux de leur idiome, dont ils surent former une 
métaphore très juste, très neuve, très poétique ; et lU 
appelèrent cette horloge la langue du temps, qui les 
avertissait de son passage à mesure qu'il s'écoulait. 

Le mcme langage métaphorique, commandé par le 
besoin et la pauvreté des langues, avant d'être inspiré 
par l'imagination et combiné par le goût, est égale- 
ment très familier aux enfants, et aux hommes de la 
lie du peuple, quand ils sont dominés par une forte 
passion. Dumarsais a judicieusement observé quon 
employait plus de tropes à la halle que dans les aca- 
démies. Il est vrai que ces métaphores populaii-es étant 
souvent peu exactes, un orateur doit s'assurer, avant 
de les admettre dans sa diction, qu'elles ont autant 
de vérité et de justesse que de hardiesse et d'éclat. 

On ne saurait citer un exemple plus frappant de 
l'abus qu'on peut faire de l'élocution figurée, que cet 
absurde galimatias de Balthazar Gratian : « Les peu— 
« sées partent des vastes côtes de la mémoire, s'em- 
(( barquent sur la mer de l'imagination, arrivent au 
« port de l'esprit, pour être enregistrées à la douane 
» de l'entendement. » L'archevêque anglais Tillotson, 
dans son sermon sur le jugement dernier, ne donne 
pas le même développement et la même progressiorr 
de mauvais goût à ses grotesques métaphores; mais 
son style n'est guère moins barbare , lorsqu'il repré- 



250 ESSAI SLR L'ÉLOOUEN'CE 

sente le monde prêt à retomber dans le chaos, et fai- 
sant (ïitendre ses craquements ^ aux oreilles du pé- 
cheur. 

11 faut sans doute de Timagination dans l'expres- 
sion ; mais il y faut, avant tout, de la yéritdet du ju- 
gement. L'image est fausse quand il y a contradiction 
dans les termes. L'avocat Linguet, entraîné par son 
irréfléchie et incurable facilité, abonde en exemples 
■de ce mauvais goût, qui naît d'un défaut de logique 
dans le style ; je n'en veux citer qu'un seul : c'est 
cette phrase de sa diatribe contre les économistes : Je 
remonterai à la base de vos réputations. L'image est 
incohérente, lorsqu'elle peint, d'un côté, une sub- 
stance physique, et de l'autre , un objet moral; et 
telle est cette parenthèse du même écrivain : Je dis 
donc {et je reste toujours assis sur mes principes). Elle 
est puérile et recherchée si elle forme une périphrase 
précieuse et inusitée, comme quand Houdard de La 
Motte appelle les cadrans solaires les greffiers du so- 
leil. Mais elle devient pittoresque et sublime, quand 
elle énonce une idée hardie et juste, avec autant de 
simplicité que d'énergie ; et c'est ainsi que Bossuet, 
dans son discours pour la profession de madame de La 
Yaliière, au couvent des Carmélites, peint admirable- 
ment les fantaisies tyranniques du luxe, lorsqu'il dit 
que tous les arts suent pour le satisfaire. 

Quand Bossuet se sert d'une métaphore qui paraît 
hasardée, il s'en excuse quelquefois; mais aussitôt il 
renchérit sur cette première image, qu'il ne trouve ni 
iissez grande, m assez hardie, au gré de son imagina- 

* " The cracks. » 



DE LA Cil AIRE. 251 

tion. « Vous parlerai-je, dit-i! dans roralson funèbre 
« de Marie-TlK'i'èse, vous parlerai-je de la mort de 
« ses enfants? Représentons-nous ce jeune prince. 
« que les grâces elles-mêmes semblaient avoir formé 
« de leurs mains. Pardonnez-moi ces expressions : il 
« me semble que je vois encore tomber cette fleur. 
« Alors, triste messager d'un événement si funeste, 
i( je fus aussi le témoin, en voyant le roi et la reine, 
« d'un côté, de la douleur la plus pénétrante, et de 
«l'autre, des plaintes les plus lamentables; et, sous 
« des formes différentes, je vis une affliction sans me- 
« sure. » 

Une idée qui serait commune et rampante sans la 
hardiesse d'imagination qui donne quelquefois des 
sens aux êtres inanimés, devient intéressante et noble 
sous le pinceau d'un orateur ou d'un poëte. Lorsque 
Racine a montré toute l'audace du style poétique 
dans ces vers qui paraissent si simples au premier 
coup d'oeil : 

NoD, vous n'espérez plus de me revoir oncor, 
Sacrés murs que n'a pu coûserver mou Hector ! 

il aurait pu dire, sans altérer la mesure : Non, je n es- 
père plus de vous, etc. ; mais qui ne sent combien 
cette apostrophe ainsi conservée , ou , pour mieux 
dire, éteinte, eût été moins attendrissante et moins 
vive dans la bouche d'Ândromaque? L'éloquence, j'en 
conviens, a des droits moins étendus que la poésie, à 
laquelle il faut accorder tant de licence ; celle-ci est 
dispensée, selon la judicieuse observation de Boileau, 
de toutes les formules d'excuses auxquelles la prose 
est assujettie : pardonnez cette expression, pour ainsè 



252 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

dire, si j'ose luuicr ainsi, etc. Le poëte est aftranclii 
par ses autres liens de tous ces ménagements timides : 
son titre établit son droit, toutes les fois que la prose 
serait autorisée, avec de pareilles précautions, à s'é- 
carter des règles. Quand les Grecs croyaient devoir se 
faire ainsi pardonner des métaphores trop hardies, ils 
appelaient, selon Quintilien , cette faveur, demander 
grâce pour V hyperbole '. 

Cependant on trouve souvent aussi dans les grands 
orateurs des métaphores qu'on oserait à peine hasar- 
der en vers. Ces figures sont tellement fondues dans 
le style, qu'on ne les remarque presque point à la lec- 
ture. Massillon eût sans doute étonné Racine, sans of- 
fenser peut-être la délicatesse de son goût, lorsqu'il 
dit dans son sermon sur le mélange des bons et des mé- 
chants : « Le juste peut, avec confiance, condamnei- 
« dans les autres ce qu'il s'interdit à lui-même : ses 
a instructions ne rowjissent pas de sa conduite. » Le 
grand poëte, le parfait écrivain, Racine, qui possédait 
au plus haut point le secret ou, pour mieux dire, le 
talent de cacher la hardiesse de ses expressions et de 
ses métaphores, avec tant d'art et sous une élocutioii 
.si naturelle en apparence, qu'il faut réfléchir sur cha- 
cun des mots de sa phrase, quand on est jaloux de s'en 
apercevoir, Racine eût admiré cette heureuse audace 
de style qu'on trouve dans le même discours : a Les 
« courtisans de Sédécias accusaient les larmes et les 
« tristes prédictions de Jérémie sur la ruine de Jéru- 
a salem, d'wn secret désir de plaire au roi de Babylone, 
<( qui assiégeait cette ville infortunée. » 

1 Lib. VIII, cap. !X. 



DK LA CHAIRE. Sol 



XI.II. Des comparaisons. 



Mais si le style oratoire appelle sans cesse les méta- 
phores, l'éloquence admet aussi des comparaisons plus 
développées, pourvu qu'elles ne deviennent pas trop 
fréquentes, et qu'elles ne soient jamais ni prolixes, 
ni recherchées, ni communes. On les regarde avec 
raison comme l'un des signes les plus certains d'un 
esprit distingué. Cette ligure répand beaucoup d'éclat 
sur un discours, quand d'heureuses similitudes aisées 
à retenir y sont à la fois justes, claires, courtes, frap- 
pantes et tirées du spectacle de la nature. Thomas en 
présente une grande et sublime dans son éloge de 
Sully, en nous rappelant les consolations et la seconde 
conscience que le bon Henri trouvait tous les jours 
dans ses entretiens intimes avec son ministre. L'idée 
seule de Sully, dit-il, était 'pour Henri IV ce que la 
pensée de l'Etre suprême est pour l'homme juste, un 
frein pour le mal, un encouragement pour le bien. Cet 
orateur ne fournit, malheureusement pour sa gloire, 
aucun autre exemple de ce genre de beautés. Il puise 
ordinairement ses métaphores et ses comparaisons dans 
le vocabulaire ou dans les objets, toujours arides pour 
l'imagination, des sciences exactes et de la physique. 
Or, ce qu'il faut principalement observer dans les 
compara isons, ^e\on le grand maître Quintilien, c'est 
de ne jamais présenter pour similitude une chose qui 
d'elle-même est obscure ou inconnue; car il est hors 
de doute que ce qui est destiné à éclaircir une idée 
doit avoir plus de lumière qu'elle ^ 

ï -< Quo in gcncre id est prœcipue custodiendum , ne id quod simili- 
tudinis gratia adsci^imus aut obscurum sit aut isrnotum. Débet enim 



2oi ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Les règles instruisent moins que les exemples. Au 
lieu donc de répéter des leçons didactiques qu'on peut 
trouver dans tous les livres élémentaires, je vais mieux 
m'expliquer en rapportant quelques unes des plus 
belles comparaisons oratoires que ma mémoire me 
fournit en ce moment. Je les tire uniquement de nos 
orateurs sacrés qui n'ont point de rivaux dans cette 
partie de Tart, et dont les ouvrages vont nous montrer 
en action tous les préceptes du goût. 

Voici comment Bossuet nous présente Henriette de 
France, reine d'Angleterre, seule debout au milieu 
d'une révolution qui avait renversé le monarque et le 
trône. Je ne connais pas, même dans Homère, une 
comparaison plus magnifique. j 

«0 mère, ô femme, ô reine admirable ! et digne 
(( d'une meilleure fortune, si les fortunes de la terre 
« étaient quelque cbose ! Enfin il faut céder à votre 
« sort. Vous avez assez soutenu TÉtat, qui est attaqué 
« par une force invincible et divine : il ne reste plus 
« désormais, sinon que vous teniez ferme parmi les 
« ruines. Comme une colonne dont la masse solide 
« paraît le plus fort appui d'un temple ruineux, lors- 
c( que ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle 
(( sans l'abattre, ainsi la reine se montre le ferme sou- 
a tien de TÉtat, lorsque après en avoir porté long- 
« temps le faix , elle n'est pas même courbée sous sa 
(( chute. » 

Quand Bossuet ne veut pas déployer cette pompe '' 
de description qui rend ses comparaisons si augustes 
sans qu elles deviennent jamais trop poétiques, il se 

quod illustrandœ alterius rei gratia assumitur, ipsum esse clarius eo 
quod illuminât. » Lib. YIII, cap. m. 



DE L.V CHAIRE. 2o5 

borne à «n seul trait dont son ima'^ination fait un ta- 
bleau qui suflit au développement de sa pensée. Ainsi, 
dans son oraison funèbre de la princesse palatine, il 
n'a besoin que d'une phrase pour peindre toute la mi- 
sère des riches, au lit de la mort, oïl ne reste plus 
« alors, dit-il, que la mort et le péché. Tout le reste 
« échappe : semblable à de Teau gelée dont le vil 
« cristal se fond entre les mains qui le serrent, et nc^ 
« fait que les salir. » 

Je ne me borne pas sans regret à ces deux citations 
de Bossiiet. Ses similitudes brillent par des rapproche- 
ments imprévus, pittoresques et sublimes : il nous 
otfre en chaque genre des modèles de perfection dans 
toutes les parties de Fart. 

Sans avoir la même originalité, la même verve, le 
même éclat, la même énergie que Tévèque de Meaux^ 
Massillon, qui est après lui le plus riche de nos ora- 
teurs sous le rapport des comparaisons, y déploie aussi 
un très beau talent. 11 tire toujours, comme Bossuet^ 
ses comparaisctns du spectacle de la nature. « La mort, 
« dit-il dans son oraison funèbre du dauphin, la mort 
« nous parait comme Thorizon qui borne notre vue, 
c qui s'éloigne de nous à mesure que nous en ap- 
« prochons , et que nous ne voyons jamais qu'au 
« plus loin , en croyant toujours ne pouvoir y at- 
« teindre. » 

Il est si doux de louer ce qu'on admire, qu'on no 
saurait trop exalter, dans son discours sur la soumis- 
sion à la volonté de Dieu, pour la fête de la Purifica- 
tion, cette sublime image par laquelle il compare les 
pécheurs qui ont fait le plus de fracas dans le monde, 
et desquels il ne reste rien après leur mort, «au ton- 



: 



2M; ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

o nerre, dit-il, qui donne aussi un grand spectacle a 
a la terre, et fait sentir aux hommes la grandeur et 
c( la puissance de Dieu , mais qui n'est lui-même 
« qu'un vain bruit d'un moment, et ne laisse après 
« lui que rinfection de la matière dont il était Tou- 
« vrage. » 

Quand Massillon veut donner plus de détails et d't- 
tendue à ses similitudes, on y retrouve la justesse de 
sa logique et la fécondité de son imagination. La pre- 
mière sous-division du premier point de son second 
sermon pour une profession religieuse, lui fournit 
roccasion de peindre sous cette intéressante allégorie 
les tentations que doit redouter une vertu consommée, 
en s'approchant du terme de sa carrière: a Le dé- 
« mon, dit-il en parlant à la novice qui va se consa- 
(( crer à Dieu , le démon vous laissera plus paisible 
(f dans ces commencements de votre ferveur ; sem- 
<.( blable à un pirate qui laisse passer tranquillement 
a les navires quand ils partent pour un long voyage, 
<( et pour aller chercher au loin des marchandises pré- 
<f cieuses : il ne les attaque qu'au retour et presque 
« sur la fin de leur course, parce qu'il les trouve alors 
« chargés de richesses qu'il s'efforce de leur ravir, en 
« leur rendant inutiles les travaux et les périls au 
i( prix desquels ils les avaient acquises. » 

Je me proposais de ne citer pour modèles que les 
seules comparaisons tirées de Bossuet et de Massillon, 
nos deux orateurs les plus féconds et les plus parfaits 
dans l'emploi de cette figure. Mais je ne puis résister 
au désir de tirer de l'oubli une autre comparaison 
•dont la nouveauté, l'exactitude, la couleur et la me- 
sure ont orné très heureusement, de nos jours, l'élo- 



DE LV CHAIRE. 2oT 

(jucnce de la chaire. Le^ orateurs et môme les poëtes 
n'ont jamais rien imaginé de plus brillant dans les 
rapprocliL'incnts de ce genre. C'est un religieux, c'est 
le père Elisée , canne déchaussé , prédicateur d'une 
grande vogue dans ces derniers temps , qui a eu la 
gloire d'exprimer par une belle et touchante image 
nue idée très délicate et très vraie. 11 veut dire, dans 
son oraison funèbre du dauphin, que l'infante d'Es- 
pagne, première épouse de ce prince, était morte en 
couche à la naissance de son premier enfant; et voici 
aA ec quelle pudeur il rappelle un événement qui sem- 
blait embarrassant à exposer en chaire avec conve- 
nance : « Hélas 1 dit-il, ces liens, que l'innocence des 
« penchants fortifiait encore, n'eurent que la durée 
« d'un instant. Semblable à la fleur qui tombe dès 
« qu'elle montre son fruit, le premier gage de sa fé- 
« condité devint le- signal de sa mort. » 

Je m'exagère peut-être en ce moment le charme 
d'une si heureuse et si attendrissante similitude ; mais 
il U'.Q semble qu'en l'admirant , Anacréon lui-même 
amait pu envier l'espiit, le goût et la grâce de notre 
orateur. 

XLITI. Des expressions techniques. 

Ne confondons jamais avec ce beau langage de l'i- 
magination, les mots techniques qui ne sauraient ap- 
partenir qu'à la nomenclature des sciences. Malheur 
à un orateur, quand il faut être savant pour l'entendre! 
Ce n'est point pour étonner par l'étalage de son éru- 
dition qu'il parle à une multitude assemblée : c'est 
pour l'émouvoir, c'est pour l'attendrir. 11 s'écarte par 
conséquent de son but s'il préfère ces expressions ab- 



2o8 ESSAI SUR L'ÈLO0UK.N'CE 

straites et intellectuelles, que le vulgaire ne comprend 
point, aux paroles sensibles et animées C|ui produisent 
une impression générale. 

Un orateur chrétien est encore plus redevable à ses 
auditeurs de cette simplicité d'éîocution, sans laquelle 
il n'y aura jamais de véritable éloquence. Tous los 
hommes sont obligés de pratiquer les lois de la reli- 
gion : il est donc juste qu'ils puissent tous entendre 
le ministre qui les annonce. Mais, répétons-le encore 
une fois, les devoirs du zèle sont en ceci, comme dans 
toutes les autres parties de la prédication, insépara- 
bles des intérêts de Torateur et des règles de Fart. 
Voulez-vous être éloquents? soyez simples; je ne dis 
pas assez, soyez familiers dans vos discours. Vous ne 
trouverez pas un seul mot scientifique dans les grands 
maîtres de la chaire. Ainsi rejetez, à leur exemple, 
toutes ces expressions bizarres qui cacheraient vos 
pensées au lieu de les énoncer, et n'élevez point de 
nuages entre la vérité et votre auditoire. Quintiliea 
éclaircitce précepte de goût par une comparaison très 
ingénieuse, quand il dit que les orateurs doivent re- 
garder les mots d^unc lamjue comme autant de pièces 
de monnaie, qu'il faut rejeter, lorsque le peuple ne les 
reçoit point ^ 

Les expressions techniques réservées aux sciences 
et aux arts ne sauraient donc jamais se transporter 
avec succès dans le genre oratoire. Ce jargon scienti- 
lique mésallierait l'éloquence de la chaire, qu'on vit' 
si longtemps étouffée parmi nous par l'étalage d'une^ 
vaine érudition aussi barbare que l'ignorance. La 



1 Instit. lib. III. 



DE LA CHAIRE. 259 

seule langue qui lui convienne est celle d'un style 
analogue au ton et à la couleur du sujet; d'un stylo 
simple, noble et mâle, ennemi de toute affectation et 
de toute obscurité; d'un style qui, toujours en har- 
monie avec la matière qu'on traite, se montre tour à 
tour précis et coulant dans les récits, nerveux et serré 
dans les preuves, vif et rapide dans les mouvements, 
pompeux et magnifique dans les descriptions, sans 
vaine parure, sans jeux de mots, sans images outrées, 
sans recherche de bel esprit, et siniout sans cette 
bouffissure qui ne fut et ne sera jamais le symbole de 
la force. On n'aperçoit, je veux le redire, aucune trace 
de ce mauvais goût dans nos modèles immortels du 
grand siècle. L'élocution de leurs sermons les plus 
admirés à la cour est encore aujourd'hui à la portée 
du peuple: et leur exemple prouve que s'il faut être 
savant pour exercer avec empire le ministère de la pa- 
role, un orateur sacré ne doit jamais du moins vouloir 
le paraître dans son langage. 

XLIV. De la noblesse du style. 

Cette popularité d'élocution ne dispensé assurément 
point les prédicateurs de n'employer jamais dans 
leurs discours que des expressions nobles. Rien n'est 
plus opposé à la dignité du ministère que les mots 
bas, les allusions indécentes, les amphibologies, les 
alhances de termes équivoques, les tournures ou les 
images irréfléchies qu'un esprit de corruption peut 
expliquer ou travestir avec la plus perfide, la plus 
scandaleuse et la plus honteuse facilité. Cicéron des- 
ncend à des peintures dégoûtantes dans ses accusations 
contre Verres, et dans les détails de l'intempérance 



î'GO ESSAI SLR L'K LOQUENCE 

(le Marc-Aîitciine. Massillon, dont le langage est ordi- 
nairement très réservé, n'a peut-être pas assez res- 
pecté la délicatesse de la chaire, dans son panégyri- 
que de sainte Agnès. 

Le style le moins noble a pourtant sa noblesse, 

dit Boileau, et à plus forte raison le style oratoire, le 
plus noble et, par là même, le plus difficile de tou^ 

Le moyen, en effet, de se soutenir, sans une ex- 
trême attention, à la juste hauteur de Téloquence, 
dans une langue qui abonde en expressions équivo- 
ques, en rencontres de syllabes, qui par leur réunion 
offrent un nouveau et quelquefois un mauvais sens, 
en tournures familières ou ignobles, et dont le carac- 
tère a tellement besoin du talent de Técrivain, qu'on 
ne peut ni Técrire comme on la parle, sans trivialité, 
ni la parler comme on l'écrit, sans pédanterie î 

Mais avons-nous le droit d'excuser notre faiblesse, 
en déprimant cette même langue que Bossuet, Fénc- 
lon, Massillon et tant d'autres grands hommes ont con- 
sacrée par des ouvrages dont la tribune de Démo— 
sthène et de Cicéron aurait pu s'honorer, dans les phi;? 
beaux jours de leur éloquence? On connaît cet ancien 
et interminable procès des écrivains contre les lan- 
gues. Montaigne, réduit à un idiome naissant que son 
imagination avait le droit de trouver si pauvre, et 
qu'elle eut la gloire d'enrichir de tant de mots nou- 
veaux également clairs, harmonieux et nécessaires,! 
qu'il eût fallu adopter, au moins en grande partie *; 

1 Ainsi le substantif art n'a pas tous ses dérivés dans la langue fran- 
çaise : il manque spécialement de son verbe. Monta-gne avait propos. J 
trts henretisement ce nouveau mot dont ar.cun écrivain ne s'est en- 



DE LA CHAIRE. 2GI 

Muiilaigne, loin d'accuser son langage iialul de lui 
mal servir Je truchement, cuidait au contraire que 
toute récolte d'idées provenait plus de cuUivalion et 
semence, que d'ingrédients du sol. 

Les orateurs et les poètes ne sont jamais contents 
<le leur langue. La langue latine nons inspire aujour- 
d'hui autant d'admiration que de regrets et quelque- 
fois d'envie. Cependant, depuis que Lucrèce avait su 
J'elevcr à la magnificence de la plus haute poésie, 
tout en déplorant la primitive indigence de son ori- 
gine, patrii sermonis egestas, jusqu'au règne de Do- 
initien, où Ton pouvait imputer au besoin de dissi- 
muler et de voiler ses pensées durant la tyrannie de 
Tibère, de Caligula, de Claude, de Néron, et les té- 
nèbres de Perse, et les obscures allégories de la fiction 
attribuée à Pétrone , et les profondeurs cachées de 
Tacite, on ne cessait de se plaindre à Piome de la sté- 
rilité du vocabulaire, ainsi que de la monotonie, du 
trop petit nombre et de la dureté des terminaisons du 
latin, en le comparant à la langue si riche et si hai- 
monieuse des Grecs, dont nous reconnaissons tous la 
prééminence. 

Quintilien nous a transmis les plaintes unanimes 
des écrivains de son temps contre cette belle langue 
du siècle d'Auguste, qui était dès lors en possession 
de tous ses trésors; et Quintilien ne désavoue, dans 
.><on Institution classique de V orateur *, aucun de ces 

-sr.itc servi, lorsqu'il dit si bien, en censurant les méthodes trop artifi- 
cielles des instituteurs de son temps : Si J'étais du métier, je naturn- 
liicrais autant Vart connne ils ahtixlisent la nature. 

1 Dans le préambule du quatrième livre de son Institution oratoire, 
Quintilien, choisi par l'empereur Domitien pour présider à l'éducation 
de ses neveux, eut le malheur ou plutût le tort , que je m'abstiens de 



2G2 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

reproches : il n'en dissimule et n'en réfute pas un 
seul : il avoue formellement Tinfériorité du dialecte 
de ce jpeuple-roi ; et un si habile rhéteur excite uni- 
quement l'émulation de ses disciples à lutter avec une > 
courageuse persévérance contre la magie de la langue i 
d'Homère, pour contre-balancer, par les équivalents 
du génie, du goût et du travail, les immenses avan- 
tages qu'elle offrait à Féloquence et à la poésie. 

« Moins notre langue, dit-il, nous fournit de se- - 
« cours, plus nous devons redoubler d'efforts pour y j 
« suppléer par Tinvention des idées. Tirons de notre • 
a sujet des pensées sublimes qui puissent plaire par 
« leur noblesse et leur variété. Animons nos discours 
« de tous les grands mouvements de l'éloquence : 
embellissons-les par l'éclat des métaphores. Nous 
« ne pouvons atteindre à la simplicité et à la délica- 
« tesse des Grecs? Eh bien! ayons plus de force et 
(( d'énergie. Ils l'emportent sur nous par la finesse et 
« la légèreté? Donnons plus de poids et de majesté à 
« nos paroles. Enfin la propriété des termes, se trou- 
« vaut sous leurs mains, est-elle chez eux mieux dé- 
« terminée? Surpassons-les donc par la richesse et la 
« pompe de notre élocution i. » 

Cciracttriser par le mot propre, d'honorer, de louer, d'invoquer mtme 
comme un dieu ce même prince justement flétri dans l'histoire, et re- 
connu indigne de conserver le nom d'homme. Cet éloge auquel il pro- 
stitua son talent est détestable sous tous les rapports; mais il ne mé- 
ritait pas d'être meilleur. 

1 " Nam quo minus adjuvat scrmo, rerum inventione pugnandum 
est. Sensiis sublimes variique eruantur. Permovendi omnes affectus 
erunt : oratio translationum nitcre illuminanda. Non possumus esse 
tam graciles? Simus fortiores. Subtilitate vincimur ! Yaleamus pon- 
dère. Proprietas pênes illos est certior! Copia vincamus. « Inst. orat. 
lib. Xll, cap. X. 



DF I.A CHAIRE. 20" 

(À'tte docti-ine de Qiiintilicii s'adapte égaleiiîent à 
nos besoins et à nos l'essources, Nutre langue, il fant 
l'avouer, est à la fois la plus dédaigneuse dans son 
style noble, la plus dépendante du talent qui rem- 
ploie, la plus rebelle, la plus diiiicile, et peut-être la 
plus incomplète de toutes celles qui ont une littéra- 
ture. Plus on Tapprofondit, plus on la cultive, plus 
on a de goût, de justesse d'esprit, de talent, plus aussi 
Ton éprouve de difficultés pour lui faire exprimer ce 
qu'on veut dire, de la manière dont on prétend le 
dire. Elle parvient à se distinguer par sa clarté, préci- 
sément parcequ'elle est sans cesse exposée par ses pro- 
noms à l'amphibologie ; elle a de la précision, parce- 
qu'elle ne permet à la mélodie elle-même aucun mol 
explétif qui ne soit absolument nécessaire au sens de 
la phrase : sa richesse et son harmonie sont des pré- 
sents qu'elle reçoit de l'imagination et du goût de l'é- 
crivain. Elle est, par la multitude et l'embarras de ses 
règles, comparativement aux autres langues, ce que 
serait le rhythme de la poésie, rapproché des mouve- 
ments libres de la prose. Quand on a bien étudié sa 
métaphysique et sa grammaire, on est également ef- 
frayé de tout ce qu'elle exige, de tout ce qu'elle re- 
fuse, de tout ce qu'elle défend, de tout ce qu'elle 
rejette et de tout ce qu'il lui manque. Cependant si 
Ton songe ensuite aux chefs - d'œuvre immortels 
qu'elle a produits, on se prosterne d'admiration de- 
vant tant de gloire ; et l'on est tenté, dans un accès 
d'enthousiasme, de la proclamer la première des lan- 
gues, sinon par ses éléments, sa richesse originelle, 
les familles complètes de son vocabulaire, du moins 
par le mérite éminent de ses grands écrivains qui ont 



■2(ii ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

su Uorncr en tout genre, excepté dans répopée, de 
monuments du premier ordre, la doter de tous les 
dons du génie, renricliir enfm d'une littérature si 
variée, si vaste et tellement prédominante, qu'on ne • 
pourrait lui opposer dans son ensemble les trésors lit- • 
téraires d'aucune autre nation. 

Il est constant en effet que cette même langue ! 
française obéit très heureusement au génie, et sait ' 
également s'abaisser et s'élever, quand on s'approprie 
toutes ses richesses, et qu'on a l'art de relever des 
expressions populaires, en les environnant de termes ? 
nobles, indépendamment même du talent d'y substi- 
tuer des équivalents et des métaphores. Racine n'est- 
il point parvenu à peindre en très beaux vers, dans i 
le prologue d'Esther, la pieuse humilité de Louis XIV, I 
qui baisait la terre toutes les fois qu'il sortait de l'é- f 
glise, après avoir assisté à Toftice divin? 

Tu le vois tous les jours, devant toi prosteiné, 
Humilier ce front de grandeur couronné, 
Et, confondant l'orgueil par d'illustres exemples. 
Baiser avec respect le pavé de tes temples. 

Ce mot pavé, si populaire et si effrayant pour un 
poëte, se trouve si heureusement enchâssé dans la 
contexture du vers de Racine, qu'on ne s'aperçoit 
point qu'il ait fallu du courage et du talent pour le 
transporter dans la langue poétique, où il cesse d'être 
ignoble. 11 y devient même une nouvelle beauté. On 
ne songe plus en effet à l'expression populaire de 
pavé dans une telle période : on est frappé d'un bien 
plus grand intérêt que de la noblesse du style. H 
y a ici tout autre chose qu'un vers admirable pour 



DE LA CHAIRE. 205 

Je spectateur : c'est l'orgueil humain que le poète a 
voulu faire descendre si bas pour mieux le confondre. 
Racine ne vous laisse plus voir que ce qu'un pareil 
hommage offre de majestueux à votre imagination, 
en absorbant vos pensées sur cet abaissement auguste 
d'un roi qui humilie son front couronné de splendeur 
et de gloire, en présence du Dieu devant qui tout 
nest rien, selon le langage de Bossuet, et aux yeux 
duquel toute grandeur se rend justice quand elle s'a- 
néantit. Mais un goût éclairé ne manquera pas d'ob- 
server que de telles hardiesses d'expression doivent 
toujours être habilement placées au milieu de la 
phrase, soit dans la prose, soit dans la poésie; elles 
dépareraient étrangement l'élocution, au début ou à 
la fm d'une période, à l'hémistiche ou à la rime d'un 
vers, en appelant et en fixant trop périlleusement 
l'attention et la délicatesse du lecteur. 

Racine n'aurait fait peut-être qu'un vers ridicule 
et burlesque, en le commençant ou en le terminant 
par le mot pavé; mais en l'entourant de si près dos 
paroles pompeuses de respect et de temple, il a voilé 
pour ainsi dire ce terme abject, et Ta couvert de tout 
l'éclat des expressions augustes qui l'environnent. Ou 
peut donc employer et ennoblir les mots les plus bas, 
pourvu qu'on les sache lier à des idées qui les relè- 
vent ou cachent en quelque sorte ce qu'ils ont de 
choquant, et les placer avec art dans une période, de 
manière que ni l'esprit ni l'oreille ne puissent jamais 
se reposer sur ces termes roturiers, au milieu d'une 
si heureuse alliance de pensées et d'un alliage si adroit 
de paroles. 

L'éloquence partage avec la poésie le privilège de 



266 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

revêtir d'expressions nobles, des objets et des images 
qui, sans cet artifice, ne sauraient appartenir au genre 
oratoire. Bossuet excelle dans ce talent ou dans cette 
magie d'assortir les récits les plus populaires à la ma- 
jesté de ses discours. Le songe de la princesse palatine 
eût embarrassé, sans doute, un autre orateur; et il 
faut avouer que Tbistoire d'un poussin enlevé par un 
cliien sous les ailes de sa mère, n'était pas aisée à 
ennoblir dans une oraison funèbre, où la narration 
d'un pareil songe ne semblait guère pouvoir être ad- 
mise. Bossuet lutte avec gloire contre la difticulté de 
son sujet ; et d'abord il se bâte d'imprimer un res- 
pect religieux à son auditoire. « Ecoutez, s'écrie-t-il, 
« et prenez garde surtout de n'écouter point avec mé- 
« pris l'ordre des avertissements divins et la conduite 
<( de la grâce. Dieu, qui fait entendre ses vérités sous 
<( telles figures qu'il lui plait, continue à instruire la 
« princesse comme autrefois Josepb et Salomon ; et 
« durant l'assoupissement que l'accablement lui causa, 
« il lui mit dans l'esprit cette parabole, si semblable 
« à celle de l'Évangile : elle voit paraître ce que Jé- 
« sus-Christ n'a pas dédaigné de nous donner comme 
<( une image de sa tendresse, une poule devenue 
« mère, empressée autour de ses petits qu'elle con- 
« duisait. » 

Voyez avec quel art admirable l'orateur rapproche 
toutes ces allégories d'une imagination riche et bril- 
lante, l'intervention de la Divinité, la préparation 
oratoire d'un sommeil mystérieux, le songe de Joseph, 
celui de Salomon, la parabole de l'Evangile. Il vous 
familiarise d'avance avec le merveilleux, en vous en- 
vironnant d'un horizon qui vous présente de tous les 



DE L\ CHAIRE. ac- 

cotés de pareils prodiges ; et par ses ornements acces- 
soires, il vous prépare, il vous amène à entendre sans 
surprise les détails d'un rêve oli il n'est question que 
d'une poule, dont il semblait impossible, ou, pour 
mieux dire, presque ridicule de parler. Rien ne 
prouve mieux que cet exemple, qu'un grand talent 
parviendra toujours à adapter avec succès au style de 
l'éloquence presque tout ce qu'on pourrait se permet- 
tre dans les entretiens de la société. 

Dans cette même oraison funèbre, Bossuet n'hésite 
point d'employer des locutions vulgaires, qu'un ora- 
teur médiocre eût rejetées d'un pareil éloge, sur le- 
quel néanmoins elles répandent le plus touchant 
intérêt; il dédaigne toutes les faciles périphrases 
capables d'altérer la simplicité naïve du trait qu'il 
veut faire admirer. Mais aussitôt il déploie l'autorité 
la plus imposante de son ministère, et il fait bien 
sentir que ce n'est nullement par défaut de goût qu'il 
descend à un langage si familier. Ecoutez-le atten- 
tivement. Loin de s'en excuser, comme un bel esprit 
délicat n'y eût pas manqué, il s'en félicite, il s'en 
glorifie, il subjugue votre admiration par la sienne 
propre, et il s'afflige sérieusement, dans l'enthou- 
siasme de cette conquête oratoire, de n'avoir plus de- 
vant lui d'écueil semblable à braver. 

«On ne peut retenir ses larmes, dit-il, quand on 
« voit cette princesse épancher son cœur sur de vieilles 
« femmes qu'elle nourissait. Otons vilement, disait- 
« elle, cette bonne femme de l'étable on elle est, et 
(( mettons-la dans un de ces iielits lits. Je me plais à 
« répéter ces paroles, malgré les oreilles délicates ; 
« elles effacent les discours les plus magnifiques, et je 



268 ESSAI SUR L'I^LOQUENCE 

<( voudrais ne plus parler que ce langage. Malheur à 
« moi, si dans cette chaire j'aime mieux me chercher 
« moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes 
« invitations, quand elles pourraient vous plaire, les 
<( expériences de cette princesse, qui peuvent vous 
a convertir ! Je n'ai regret qu'à ce que je laisse. » 

On a droit de tout dire quand on sait se relever 
par un langage si majestueux. Il ne reste donc aucune 
excuse aux orateurs dont le style est abject et rampant 
dans des détails beaucoup moins bas et moins diffi- 
ciles à ennoblir. On échoue, on se brise contre cet 
Êcueil d'une élocution populaire, quand on veut des- 
cendre en chaire aux désordres particuliers de chaque 
condition, au lieu d'attaquer les vices communs à 
tous les hommes. Dès qu'un prédicateur cesse de gé- 
néraliser la morale, il ne peut plus parler à ses audi- 
teurs une langue qui les intéresse tous. Une partie de 
l'assemblée rit de se voir spectatrice du combat, tan- 
dis que l'autre est accablée de reproches ou livrée ù 
la honte du ridicule. Tout est noble dans la peinture 
des passions qui agitent le cœur humain: tout devient 
bas dans le tableau des excès réservés aux différente 
états qui partagent la société. 

XLY. Des transitions. 

Moins vous multiplierez ces détails extérieurs ordi- 
nairement étrangers au cœur de l'homme, et qui 
n'ont même entre eux aucune relation, plus aussi 
votre discours aura d'unité, plus les parties en seront 
liées et suivies. Cet art des transitions est aussi diffi- 
cile à soumettre à des règles qu'à réduire en pratique. 
On cite avec raison, comme un chef-d'œuvre dans 



DE LA CHAIRE. 260 

t'ette partie du talent d'écrire, V Histoire des Varia- 
lions, oïl le grand Bossuet réunit toutes les branches 
divergentes de son sujet par le seul lien de sa logique, 
et rapproche ainsi sans confusion les questions les plus 
abstraites et les plus disparates. Les transitions qui 
ne sont fondées que sur le mécanisme du style, et qui 
consistent uniquement dans une liaison apparente 
entre le dernier mot du paragraphe qui finit, et le 
premier mot du paragraphe qui commence, ne sont 
point, à proprement parler, des transitions naturelle?, 
mais des rapprochements forcés. 

Les véritables transitions oratoires sont celles qui 
suivent le cours du raisonnement ou du sentiment, 
sans contrainte, avec assez d'art pour ne montrer 
aucun effort, et dont Tauditcur n'aperçoit point la 
liaison ; celles qui unissent les masses, au lieu de 
suspendre seulement quelques phrases les unes aux 
autres; celles qui enchaînent tout le discours, et 
dispensent le prédicateur de faire un nouvel exorde 
à chaque sous-division que lui présente son plan; 
celles que le développement des idées fournit et place, 
pour ainsi dire, à Tinsu de l'orateur, avec ordre et 
méthode; celles qui s'appellent et se correspondent 
par une connexion naturelle, et non par une rencontre 
imprévue; celles enfm que la méditation engendre en 
inspirant de suite et presque à la fois plusieurs grandes 
pensées, et non pas celles que la plume fait coïncider 
en saisissant des rapports combinés. Des idées nettes 
et précises se prêtent mutuellement ta des transitions 
faciles et heureuses. Les pierres bien taillées, dit Ci- 
céron, s'unissent d'elles-mêmes, sans le secours du 
ciment. 



270 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

L'imagination des anciens brille ainsi avec autant 
d'éclat que de mesure jusque dans Taridité du genre 
didactique. Quintilien nous fournit aussi sur la même 
matière d'admirables imitations de cette méthode, 
qu'il avait apprise à Técole de Cicéron. Boileau est 
celui de tous les modernes qui se montre à cet égard 
le plus digne rival de l'antiquité, en présentant sans 
cesse avec le goût le plus ingénieux, dans son immor- 
tel Art poétique, tous les préceptes de chaque genre, 
en exemples et en images. 

« Les pensées ingénieuses trop multipliées, dit 
« Quintilien, rendent aussi le discours trop coupé ; 
« car toute sentence renferme un sens complet, après 
c( lequel un autre sens commence ; d'où il résulte que 
« l'ouvrage paraît décousu, plutôt formé de pièces et 
« de morceaux que composé de plusieurs membres 
« analogues ; il manque alors de liaison, parcequ'il en 
cf est de ces traits d'esprit isolés, comme des corps de 
« figure ronde, qui ne peuvent jamais, quelque effort 
« qu'on fasse, s'emboîter et parfaitement cadrer juste 
« les uns avec les autres ^ Nos idées, ajoute Quin- 
« tilien, doivent non-seulement être placées avec beau- 
« coup d'ordre, mais encore être si bien liées ensem- 
« ble, qu'on n'en démêle pas la jointure : en sorte 
c( qu'elles forment un seul corps, et non pas simplc- 
« ment des membres épars^. » 

Cette lumineuse doctrine des anciens sur les tran- 

i « Facit res eadem concisam quoque orationem, subsistit enim 
omnis sententia : ideoque pnst eam utique aliud est initium. Unde so- 
luta fere oratio, et e singulis non membris, sed frustis collata, struc- 
tura caret, cum illa rotunda et undique circumcisa insistere invicem 
nequeant. » Lib. VIII, cap. v. 

2 il Sensus non modo ut sint ordine coUocati, elaborandum est, sed 



DE L\ CHAIRE. 27» 

sitions du style, se retrouve en action et au degré le 
plus parfoit dans les discours de Massillon. Jamais 
orateur n'a mieux et même si bien justifié le bel em- 
blème sous lequel les anciens ont peint la marche de 
l'éloquence, qu'ils comparent au cours non inter- 
rompu d'un ruisseau. Il n'emploie aucun de ces 
mouvements brusques, aucun de ces tours forcés, au- 
cune de ces transitions artificielles, qu'on imagine 
pour couvrir le vide ou pour masquer la discordance 
des idées. Rien n'est isolé et vague dans sa composi- 
tion. Une pensée ne s'y montre que pour en engendrer 
une autre. Ses idées semblent se suivre au lieu de se 
chercher. Chaque alinéa y forme autant de tableaux; 
et ses sermons, où ils se trouvent tous placés à leur 
plus beau point de vue comme dans une riche galerie, 
présentent à notre admiration sans cesse renaissante, 
une suite continue de propositions oratoires qu'il dé- 
veloppe sans s'arrêter, sans hésiter, et surtout sans 
divaguer jamais. 

XLVI. Du style nombreux. 

Si toute élocution sautillante, si une suite de 
plu'ases trop courtes, si les petites idées ne peuvent 
jamais se lier ainsi étroitement, hàtons-nous donc de 
les rejeter de nos discours. Un style sans cesse coupé 
et sentencieux ne fera jamais de puissantes impres- 
sions sur la multitude. L'éloquence demande un genre 
de diction étendue, majestueuse, sublime, [O ir dé- 
velopper les mouvements de l'ame et donner à la 
pensée tout son essor. Quiconque recommence à pen- 

ul inter se juncti, atque ita cohserentes, ne commissura pelluceat : 
corpus sit, non nacmbra. " Lib. VII, cap. X. 



272 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

ser de ligne en ligne est toujours froid, lent, mono- 
tone et superficiel. Le vrai sublime n'est autre chose 
que ce que le génie découvre par delà les premières 
idées ordinaires. Creusez donc vos pensées; ne vous 
arrêtez point à ramasser des grains brillants de sable 
sur ce terrain qui couvre une mine d'or ; élancez-vous 
bien loin des conceptions vulgaires, et vous trouverez 
au delà ce môme vrai sublime entre ce qui est com- 
mun et ce qui serait exagéré. Libre dans votre marche, 
ne vous renfermez point dans les limites étroites de 
ces phrases incidentes qu'on voit tomber à chaque 
instant avec l'idée qui s'évapore; et déployez dans 
leur vaste étendue ces formes nombreuses et impo- 
santes qui donnent au style de l'éloquence sa force, 
son élévation, sa véhémence, sa grandeur, ses ri- 
chesses d'harmonie, en accélérant la gradation des 
pensées et des mouvements de l'orateur. « Les traits 
a foudroyants de Démosthène, disait Cicéron, frap- 
« peraient beaucoup moins s'ils n'étaient lancés avec 
« toute la force et l'impétuosité du nombre ^ » 

On appelle nombres dans le style les repos de la 
phrase indiqués par la ponctuation, les syllabes cou- 
pées et senties ou accentuées dans la manière de dé- 
biter, l'espace, la mesure d'une période, ou entin le 
mode de la terminer par une chute fmale et harmo- 
nieuse. Voilà tous les nombres oratoires. Les rhéteurs 
ont employé avec raison, pour désignerces intervalles 
ou repos du style, un nom qui suppose leur pluralité, 
nombre. En effet, l'unité de temps, de mot ou de 
mouvement, ne peut jamais former seule des nom- 

1 " Demosthenis non tam vibrarent fulmina illa nisi numcris con- 
torta ferrentur. >' Orator. 131. 



1)1. l \ CIIAIIU- 277. 

!>re5, iiun plus que tles mesures ou des séries de 
cadence qui se forment nécessairement du ciMicour> 
combiné de plusieurs unités et d'éléments distincts, 
en étal)lissant un rapport de pluralité. 

Cicéron délinit donc très bien le nombre dans Télo- 
ciitian, une clenduc cadencée, divisée en portions 
tanlôi éfjales, tantôt inégales, et marquées par des 
ptdsations plus ou moins sensibles. Xous pouvons 
compter ces intervalle-^, dit-il très ingénieusement. 
dans les (jouîtes d'eau qui tombent d'un toit, d'espace 
en espace, et non pas dans le murmure d'un ruisseau 
gui coule sans interruption^. Mais convaincu avec 
raison qu'il n'existe point de véritable éloquence sans 
im style nombreux et même une verve à demi poé- 
tique, ce grand législateur du goût oratoire ajoute: 
// faut que le nombre, au lieu de paraître recherché, 
semble suivre naturellement l'arrangement des mots, 
et que le discours soit soutenu par la régularité des 
nombres, sans usurper cependant jamais la mesure 
ou le mètre propre des vers. Il n'est point de nombre 
sans un repos qui coupe la continuité du son^. 

Au lieu de m'arrèter à cette théorie élémentaire 
des nombres, je veux montrer ces repos mélodieux de 
prononciation, notés dans la période par le talent de 
Torateur, comme on désignerait les temps séparés des 
mesures musicales. Je préfère à dessain pour cet effet 

1 •• Distinctio et sequaliam et sœpe variorum intervallorum per- 
russi-> niimerum conficit ; quem in cadentibus guttis , quod intervallis 
«li$tinguuiiti;r, notarc possumus; in anini praecipilante non possunius.'- 
Orator. 17. 

- " Ut non qiiaesitus esse numcnis videatur. sed secutns Censeo 
p^im numeris astrictam orali:)nem esse debere, carere versibus. yume- 
rus ;n con'.inuatione nnllus est. » Orator. 17, 

18 



274 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Texemple dcja choisi par Tabbé Batteiix: clans Boiir- 
daloiie, qu'on suppose trop légèreincnl s'être peu oc- 
cupé de l'harmonie du style. Il y a plus ici qu'un 
heureux instinct : on découvre un goût très fin et très 
délicat dans la combinaison des nombres oratoires, 
qu'il étale au commencement de son magnilique ser- 
mon pour le jour de Ptàques. A la suite de ce texte, 
surreœit, non est hic, il est ressuscité, il n'est plus ici, 
Bourdaloue procède par une exposition cadencée, dans 
laquelle les espaces des nombres sont si manifestement 
indiqués, qu'un simple signe de repos va les faire mar- 
quer par le lecteur, s'il veut prononcer à haute voix 
le début de cet exorde. 

« Ces paroles sont bien différentes de celles que 
(( nous voyons communément gravét'*' sur le tombeau 
« des hommes. Quelque puissants qu'ils aient été, à 
quoi se réduisent ces magnifiques éloges qu'on leur 
« donne, et que nous lisons sur ces superbes mauso- 
a lées que leur érige la vanité humaine.'^ à cette in- 
« scription : hic jacei. Ce gronr/, ce conquérant, cet 
« homme tant vanté dans le monde est ici couché sous 
« la pierre, sans que tout son pouvo/r et toute sa gran- 
« deur l'en puissent tirer. Il en est bien autrement à 
(( l'égard de Jésus-Chri^f. A peine est-il renfermé 
« dans le sein de la terre, qu'il en sort dès le troisième . 
{( jour victorieux et triomphant. Au lieu donc que la || 
« gloire des grands du sièc/e se termine au tombeau, 
« c'est dans le tombeau que commence la gloire de ce 
« Dieu-Homme. C'est, pour ainsi par/er, dans le centre 
« de la faiblesse qu'il fait éclater toute sa force, et jus- 
« qu'entre les bras de la mor^ qu'il reprend par sa 
« propre \ertu une vie bienheureuse et immortel 'e. )) 



DE L\ CHAIRE. 27.j 

Voilà bien les nombres ou le repos du style. La 
prononciation exige ces intervalles plus ou moins 
courts, afin que Tesprit de l'auditeur jouisse, au gré 
d'une oreille musicale, du développement et deTliar- 
raonie de la période. Bourdaloue se conforme dans la 
fixation des nombres à toutes les règles que le goût 
créateur de Cicéron avait établies sur Tharmonie du 
style; et il les consacre par toute l'autorité de son 
exemple, de son talent et de sa gloire. 

Ce même Cicéron insiste avec d'autant plus de 
raison sur l'importance de rechercher une si mélo- 
dieuse variété dans le monologue du discours, que c'est 
manifestement le genre le plus exposé à la monotonie. 
Son excellent goût fait même de cet art de diversifier 
les mouvements, tantôt prolongés, tantôt rompus de 
son élocution, une règle de composition oratoire ^ Il 
compare d'abord, pour mieux graver sa doctrine dans 
tous les esprits, une suite de phrases coupées à un 
mur de cailloux sans ciment; et il nous présente en- 
suite la structure des périodes oratoires, sous l'image 
d'une voûte spacieuse dont les arcs se combinent pour 
en dessiner et en soutenir les compartiments. Il fixe 
enfin l'étendue de chaque période à quatre vers hexa- 
mètres ou de six pieds, qu'on peut prononcer d'une 
seule haleine '. 

Mais avons-nous de véritables périodes dan? notre 
langue, au moins en comparaison du grec et du latin. 



1 (1 Neque Semper utendum est perpetuitate et quasi circuitu ver- 
borum ; sed sœpe carpenda membris minutioribus oratio est. »> De ora- 
tore. 35. 

2 "E quatuor igitur quasi hexametrorum instar versuum circule con- 
.stat fere plena comprehensio. « Orat. 20. 



276 ESS.VI SUR L'i: LOQL'ENXE 

qui se pliaient à tous les mouvements de l'ame avec la 
plus grande flevibilité, nous que chaque conjugaison 
assujettit à la traînante et monotone prolixité des 
vers auxiliaires ; nous dont tous les noms substantifs 
et adjectifs, loin de désigner par les désinences de 
leurs déclinaisons le cas grammatical, comme dans les 
langues anciennes, ont toujours des terminaisons uni- 
formes ; nous pour qui la construction commandée 
de nos phrases gène sans cesse rordonnance, la saillie, 
les circuits harmonieux et pittoresques de Tarrange- 
ment des mots; nous qui pouvons si rarement em- 
ployer rinversion ; nous qui, réduits à lier le tissu de 
notre élocution par des fils si courts, si minces et si 
croisés, sommes obligés de présenter un sens, sinon 
complet, du moins toujours très clair, à quelque mot 
de la phrase que le lecteur veuille s'arrêter; nous qui 
nous trouvons assujettis à une marche forcée et lan- 
guissante, où le 7iominat if iouche presque toujours le 
verbe qui précède le régime, et qui nous plaignons 
avec toute justice d'être continuellement embarrassés 
par la répétition ou par Téquivoque de nos pronoms, 
parmi lesquels un si petit nombre a son accusatif ; 
nous qui ne pouvons écrire sans être surchargés d'ar- 
ticles, de deux mots pour en composer nos négatifs,- ne, 
/)a.s% de particules, de prépositions, d'auxiliaires con- 
tinuels, embarras beaucoup moins multipliés dans le 
latin, et qu'ils appelaient encore pourtant impedi- 
]nenta. La théorie de nos participes est encore si 
abstraite, nos conjoncl ions sont tellement insuffisantes, 
nos cas, eu supposant que notre langue en ait, lelle- 

1 Ce sent nos seuls pronoms moi, foi, soi, lui, elle, et notre gu« re- 
latif. Oc dit à l'accusatif, me, le, se, le, la, et que. 



Di: LA CHAIIŒ. 2TT 

ijjciit effaces par cette uniformité du son final qui leui 
ote tout relief, qu'il faut sans cesse, en écrivant, rap- 
peler le nominatif ou le pronom qui le représente, el 
ï^ucrifier la rapidité, la précision, le nombre, à la 
clarté. Les anciens comparaient la période à une fronde, 
qui lance plus loin la pierre après plusieurs circuits; 
et notre phrase ne paraît le plus souvent, sans le génie 
et le travail de Torateur, qu'un langage diffus ou dé- 
c-ousu, ampoulé ou terne, semblable à la traduction 
servile et lâche d'un interprète qui rendrait littérale- 
ment peut-être, mais sans esprit et sans goût, sans vi- 
gueur et sans harmonie, sans images et sans orne- 
ments, la plus riche élocution d'un bel idiome qu'il 
croirait reproduire. 

Bossue t déploie néanmoins dans ses oraisons fu- 
nèbres toute la majesté et la puissance du nombre. 
Massillon nous en fait goûter la facilité et le charme 
dans la beauté des périodes qui forment l'enchaîne- 
ment de son style. Fléchier en étale dans sa diction 
toute la pompe et la richesse ; mais il recherche cette 
cadence jusqu'à l'affectation et môme jusqu'à l'excès, 
que Cicéron appelle si bien le luxe du nombre, nume- 
riis luxurians. Son tableau de la mort de Turenne, à 
commencer par ces mots, je me trouble^ messieurs^ 
forme sous sa plume une série de vingt-quatre repos 
ou demi-repos qui sont autant de vers d'inégale me- 
sure, quand on les prononce comme la prose, sans 
faire sonner les e muels. On peut le vérifier en les sé- 
parant, ligne par ligne. L'orateur n'y songeait peut- 
être pas ; et c'est probablement son oreille qui Ta troj» 
bien servi, sans lui coûter aucun effort, par son pen- 



278 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

cliant hahituel pour la symétrie, Tantithèse elle con- 
traste de son élocution et de ses idées '. 

XLYII. De Iharniouie du style. 

Sans ce nombre périodique, qui ne doit cependant 
pas, ou du moins très rarement, former un vers, et 
surtout jamais une suite de vers dune égale mesure, 
le style est lourd et sans harmonie. Un orateur chré- 
tien ne doit donc pas dédaigner de plaire à ses audi- 
teurs par une mélodie qui les rende plus attentifs à 
ses instructions, et qui par là fasse concourir les agré- 
ments de Tart au succès de son ministère, ^os grands 
maîtres ont souvent déployé dans la chaire le beau ta- 
lent de peindre par les sons, et de créer par l'harmonie 
imitative des images auxquelles la poésie s'élèverait à 
peine. Ainsi Bossuet voulait dire dans Toraison fnnèbre 
de Le Tellier, que ce magistrat avait rendu le dernier i 
soupir en récitant ce verset du psaume 88 : Miseri- • 
cordias Domini in œternum cantabo, etc. Voici com- 
ment Torateur rend pour ainsi dire présente à tout 
son auditoire cette circonstance de la mort du chance- 
lier, en écrivant toutefois selon son usage, avec en- 
thousiasme, et, comme disaient les Latins, inipetu, lors 
même qu'il fait le plus briller son esprit : « Ravi de 
« pouvoir pousser ses reconnaissances jusqu'au der- 
« nier soupir, il commença l'hymne des divines misé- 
(( ricordes. Je chanterai, dit-il, éternellement les mi- 
« séricordes du Seigneur. Il expire en disant ces mots, 
« et continue avec les anges le sacré cantique. » 

1 « AnUtheta numerum oratoriam, necessitate ipsa, efficiunt. >' Ci- 
cer. Orator. 37. 



jrz Ï.A CHAIHE. 279 

Voulez-vous fixer vos regards et votre admiration 
sur une autre image non moins sublime du même ora- 
teur, quand il représente, par la plus savante combi- 
naison de style , la retraite profonde dans laquelle 
s'ensevelit madame de La Vallière, au couvent des 
Carmélites? « Déçue, dit-il, par la liberté dont elle a 
(.( fait un mauvais usage, famé songe à la contraindre 
« de tontes parts. Des grilles affreuses, une retraite 
« profonde, une clôture impénétrable, une obéissance 
«entière, toutes les actions réglées, tous les pas 

«comptés, cent yeux qui nous observent encore 

« trouve-t-elle qu'il n'y en a pas assez pour fempè- 
« cber de s'égarer ; elle se met de tous côtés sous le 
« joug ; elle se met des bornes de tous les côtés ; et 
« ainsi resserrée de toutes parts, elle ne peut plus rcs- 
« pirer que du côté du ciel. » Cette dernière perspec- 
tive, ainsi préparée et restreinte, effraie l'imagination ; 
et l'on croit voir madame de La Vallière enfoncée par 
sa pénitence au fond d'un gouffre d'où elle ne peut 
plus découvrir que le firmament. 

C'est le génie seul qui forme ces grands tableaux. 
L'art de les produire est supérieur et inaccessible à 
toutes les règles. Mais il n'en est pas moins vrai que 
les préceptes du goût sont la boussole de l'orateur, en 
lui révélant ces profonds secrets du talent, qui sont 
devenus ceux de l'art, pour démêler le beau idéal du 
coloris et de Tbarmonie. Vous apprendrez à l'école de 
nos maîtres en éloquence à ne terminer jamais vos 
phrases, comme Chapelain aurait pu finir ses vers, 
par le très petit nombre de nos monosyllabes féminins, 
tels que Je, /e, etc., à moins cependant qu'un effet sa- 
vant de style, dans ces moments où souvent un beau 



280 ESSAI SUR l"j':loquexce 

désordre est un effet de Vart, n'exige une finale brus- 
que et brisée, n'appelle Taccent sourd et lugubre d'un 
cri plaintif et étouffé, ou que des désinences ainsi 
heurtées ne soient encore alors plus propres à frapper 
Foreille et à soutenir lacliule d'une période. Gardez- 
vous également de multiplier les mots dont lestermi- 
jiaisons uniformes introduisent des consonnances et 
même des rimes que la prose doit toujours rejeter. 
C'est une attention de mélodie qu'on peut observer 
aisément en étudiant la diction de Fénelon ; il s'en 
montre dans toutes les phrases du Télémaque le plus 
parfait modèle. 

Une heureuse liaison de mots rend le style doux et 
coulant, quand on sait en marier les sons par des éli- 
sions fréquentes et bien assorties , sans se permettre 
aucun des hiatus qui gêneraient la prononciation. If 
faut marcher avec précaution entre ce double écueil 
des bâillements provoqués par la fréquence des voyel- 
les, et des chocs durs qu'entraîne l'enchaînement des 
consonnes. Il faut empêcher les voyelles iinales de sa 
heurter avec d'autres voyelles initiales, comme dans 
cette phrase, il a existé un Henri. 11 faut enfin con- 
sulter la délicatesse de l'oreille, pour allier tour à 
tour les voyelles fmales à des consonnes initiales, et 
les voyelles initiales aux: consonnes finales qui les pré- 
cèdent. On peut rendre plus sensible la théorie de ces 
préceptes élémentaires sur l'harmonie du langage, en 
citant comme un exemple frappant d'un style dur et 
rocailleux, dans lequel les consonnes finales d'un mot 
choquent rudement la consonne initiale du mot sui- 
vant, ce vers très ridicule où les nombres sont rompus 
à chaque syllabe, et les membres de la phrase jetés 



1)1- LA CHAIRE. 28t 

;ui hasard plutôt que placés avec quchpie discerne- 
ment de goût. Le lecteur croit marcher sur des poin- 
tes de clous, en prononçant un vers si baroque. On a 
même besoin d'en compter les syllabes avec attention, 
pour s'assurer qu'il n'excède point la mesure du 
mode alexandrin. 

Bouctic, œil, sein, port, teint, taille, en elle tout ravit. 

Vous trouverez dans le matériel de chaque langue 
une espèce d'harmonie mécanique dont on ne saurait 
trop faire usage. Ainsi, dans la langue française, le?; 
e muets sont une source très abondante de mélodie; 
plus ils sont multipliés dans les dernières syllabes des 
mots dont la phrase est coupée, plus ils s'élident avec 
le mot suivant , plus aussi l'oreille est satisfaite des 
accents et des repos harmonieux du style. 

Me sera-t-il permis d'ajouter à ces observations, 
familières à tout homme qui écrit, une autre réflexion 
que j'ai souvent faite dans mes lectures? 11 me semble 
donc que le style devient sensiblement plus harmo- 
nieux, lorsque les repos de chaque phrase sont alter- 
nativement variés par des terminaisons masculines et 
féminines. Tous nos grands orateurs ont suivi plus ou 
moins cette méthode, en se livrant à l'instinct d'un 
goût naturel, sans y penser peut-être, parle seul be- 
soin de transporter dans la prose cet-te jouissance de 
l'un des charmes de notre poésie, et de satisfaire l'ha- 
bitude ou la délicatesse de l'oreille. L'art d'écrire tient 
souvent à des précautions si fines, et en apparence si 
minutieuses, que rien n'est à négliger en ce genre. 
Massillon surtout s'est conformé si fidèlement dans- 



282 ESSAI SIR L'ÉLOQUENCE 

tous ses discours à la cadence et à la variété dont je 
parle, qu'il me paraît presque impossible que le ha- 
sard Tait toujours si bien conseillé à Tinsu de son es- 
prit. Je n'en citerai ici qu'un exemple. J'invite le 
lecteur à véritler lui-même dans les discours derévé- 
que de Clermont, qu'on y observe cette manière pres- 
que à chaque page. La citation qui se retrace à ma 
mémoire est le tableau du juste mourant, dans son 
sermon sur la mort du pécheur. 

« 11 me semble, dit-il, que le juste est alors comme 
(f un autre Moïse mourant sur la montagne sainfe, 
« où le Seigneur lui avait marqué son tombeau. 
i( Avant d'expirer, il tourne la tète du haut de ce lieu 
« sacre, et jetant les yeux sur cette étendue de royau- 
<( mes qu'il vient de parcourir et qu'il laisse derrière 
« lui., il y retrouve les périls innombrables auxquels 
<( il est échappe; les combats de tant de nations vain- 
<f eues; les fatigues du Aésert ; les embûches de Ma- 
<( dian; les murmures et les calomnies de ses hères ; 
« les rochers brises; les difficultés des chemins sur- 
« montées; les dangers de l'Egypte évites; les eaux 
«de la mer Rouge franchies; et touchant enfin au 
« terme heureux de tant de travaux, et saluant enfin 
<( de loin cette patrie promise à ses pères, il chante un 
« cantique d'actions de grâce.«, et regarde la monta- 
« gne sainte où il va expirer, comme la récompense 
« de ses travaux, et le terme heureux de sa course. » 
Je le répète encore, il est bien difficile de croire que 
Massillon écrive ainsi sans une intention constante de 
flatter l'oreille par la mélodie et la variété des inter- 
valles de sa phrase, en empruntant le procédé et la 
mélodie de la versification. Quiconque voudra le lire 



DE LA CEIAIRE. 283 

OU plutôt rétudier avec cette attention scrupuleuse, 
trouvera dans cette méthode trop d'art, et sans doute 
aussi trop de suite, pour n'apercevoir que du bonheur 
dans le mélange de ces terminaisons si habilement et 
si régulièrement variées. 

XLYIII. De la variété dans le style. 

Si la variété est nécessaire jusque dans les termi- 
naisons des mots, elle est bien plus indispensable en- 
core dans la coupe et principalement dans le tour de 
chaque phrase, lequel a la même importance pour 
faire ressortir les pensées et les figures de Forateur, 
que l'attitude des personnages dans les ouvrages de 
sculpture ou de peinture, pour déterminer l'effet 
qu'on veut produire. Cicéron appelle, avec autant de 
vérité que d'imagination dans l'expression, ces diffé- 
rentes tournures des périodes, une espèce de geste du 
discours, quasi gestus orationis. Des formules mono- 
tones supposent toujours des pensées lâches. Ètes- 
vous donc embarrassé pour varier vos phrases et vos 
périodes? quittez la plume, revenez à la méditation ; 
et chaque trait de la pensée reprendra bientôt son 
mouvement, son caractère et sa couleur. Les répéti- 
tions des mêmes tournures et des mêmes mots, au 
commencement de plusieurs alinéa, réussissent tou- 
jours dans le style de la chaire. C'est précisément 
dans le développement de ces morceaux de détail qu'il 
importe de faire contraster sans cesse les tableaux de 
terreur ou de pitié , d'onction ou de menace, d'allé- 
gresse ou de douleur, et de varier les tours, les ex- 
pressions, les figures et les nuances de chaque phrase, 
si l'on veut préserver ses auditeurs de l'ennui qui ac- 



284 . ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

compagne l'uniformité ^ Les sermons de TaLLé 
Poulie, que nous avons entendus avec beaucoup de 
plaisir, semblent se distinguer surtout par cette va- 
riété de pinceau , et paraissent dignes d'être cités 
comme des modèles sous ce rapport de Tart oratoire. 
Ce qui rélève principalement son éloculion, c'est 
cette heureuse fécondité qui diversifie sans cesse ses 
peintures, ses mouvements, son langage, et qui, mon- 
trant à cliaque_instant Fesprit de l'orateur sous des 
formes diverses, n'altère cependant jamais la simpli- 
c'\[c du vrai talent. 

XLIX. De la clarté. 

Evitons néanmoins de sacrifier la clarté à la va- 
riété ; et ne devenons point vagues, obscurs et inin- 
telligibles, à force de chercher des équivalents, des 
synonymes et des périphrases, pour éviter la répéti- 
tion des expressions ou l'uniformité des tournures. 
On ne parle que pour être entendu. Les Grecs, dont 
la langue peignait à l'esprit, et souvent aux yeux, le 
sens et pour ainsi dire les fonctions de chaque mot ', 
<ippelaient la voix lumière. C'est peut-être par rémi- 
niscence d'une semblable allusion, queDenysd'Hali- 
carnasse compare Démosthène à un brasier allumé 
au milieu des places publiques d'Athènes, pour éclai- 
rer et échauffer un peuple également aveugle et in- 
souciant sur ses plus grands intérêts. 

Telle doit être en effet la clarté de l'éloquence, 



1 « Variare orationem magncpere oportebit, nam omnibus in rébus 
similitudo satietatis est mater. » Cicer. de invent. lib. I, cap, Lxxvi. 

2 Ainsi, en français, circonférence est un terme abstrait dont les 
éléments étrangers à notre langue ne peuvent nous fournit l'explica- 



DE I,\ CHAIRE. 285 

(jifelle se répande par une propagation soiidaino , 
romme la lumière, dans tous les esprits. Non-scule- 
mcnt, dit Quiulilien, il faut que ion comprenne ce 
que nous disonf!^ mais encore quon ne puisse jamais 
ne pas nous comprendre. Un orateur ne saurait donc 
se demander trop souvent à lui-même, je ne dis pas 
quand il compose, mais quand il revoit à loisir ses 
productions : Qu'ai-je voulu dire? Vai-je dit? Plus 
l'expression est simple, plus elle est claire; et celle 
simplicité double toujours sa force. C'est le goût qui 
indique la propriété du mot, et c'est surtout cette pro- 
priété de l'expression qui en fait la clarté ; mais i! 
faut être profondément instruit de la matière qu'on 
veut traiter, avant d'en faire le sujet d'un discours^ 
pour pouvoir y coordonner clairement ses pensées. Le- 
chancelier dWguesseau consacra ce principe de goût 
par une critique très Une, lorsqu'en lisant dans sa 
société, h la campagne, l'histoire de Louis XI, par 
Dudos, il désapprouva par un sourire de pitié Thi-^- 
torien, qui rendait compte de la Pragmatique Sanc- 
tion sans avoir étudié cette matière : Ah! mon ami, 
s'écria-t-il en laissant échapper le livre de ses mains-,. 
on voit bien que tu ne sais cela que d'hier. En effet, 
l'écrivain qui est obligé d'apprendre à mesure qnil 
compose, est ordinairement obscur. Celui au contrairc^ 
qui a laissé longtemps mûrir ses connaissances dar.s 
son esprit, où elles ont contracté une alliance intime 
avec ses idées, est assez maître de sa composition pour 
pouvoir écarter de son stvle le verbiage et la décla— 



tion. C'est pour les Grecs, au contraire, une simi-le image composée 
'ie deux mots qui signifient lovrner autour, tteo'.ceiï'.x. 



28G ESSAI SUR L' ÉLOQUENCE 

mation, qui exposent à Tëquivoque et à ramphibolo- 
gie ^ L'obscurité provient du défaut de logique ou 
de réflexion, quand la phrase est xide de sens ; de la 
prétention, lorsque l'expression est recherchée ; delà 
négligence, s'il y a de l'embarras dans la construction; 
de la complication ou de la confusion des objets, 
pour peu que l'idée directe se trouve surchargée d'i- 
dées collatérales ; enfin du mauvais goût , toutes les 
fois que le mot est plus abstrait que la pensée. Le de- 
gré de clarté dépend du rapport qu'il y a entre les 
idées de celui qui parle et l'intelligence de celui qui 
écoute ; mais un prédicateur doit toujours mettre 
son langage à portée de la multitude. Le style de l'é- 
loquence sacrée doit être net et en quelque sorte 
transparent. La rapidité du débit, qui ne laisse jamais ' 
le loisir de l'examen, exige dans un sermon toute la J 
clarté du langage le plus familier. 

L'obscurité qu'on a reprochée avec tant de raison ( 
à quelques orateurs de nos jours, était une juste pu- 
nition de leur mauvais goût. Ils avaient trop de pen- 
chant pour le jargon et pour les abstractions de la mé- 
taphysique. Ils étaient habituellement disposés, selon 
l'observation de Quintilien en parlant de leurs de- 
vanciers, à être contents d'eux-mêmes, pourvu qu'ils 
fissent parade d'esprit , et qu'ils fussent applaudis 
quand ils parlaient ^. Ils aspiraient surtout, disait 
très bien l'abbé d'Olivet, à paraître penser jusque 



1 On distingue, en fait d'obscurité, deux espèces de galimatias : le 
simple, quand ce qu'on écrit ne s'entend pas ; et le double, quand en) 
écrivant on n'a pas pu s'entendre soi-rnême. 

2 " Modo sit materia ingenii mereaturque clamorem. » Lib. XII,i 

Cip. IX. ' 



DE LA CHAIRE. 2S7 

dans la poncluallon, et ils croyaient briller en finis- 
sant des yhrases tronquées par deux ou trois points 
d'admiration ou par d'autres points alignés, qui ne 
sont pflN' des f (jures de rhétorique^ mais jjlutOt des fi- 
gures de typographie. 

L Des traits frappants. 

Cette clarté ne nuit jamais ni à la profondeur ni ù 
Ténergie. Plus un trait est frappant, plus l'expression 
doit être lumineuse. On aime à trouver dans un ser- 
mon quelques unes de ces idées grandes et neuves 
dont on est ravi, comme si Ton venait de les créer soi- 
même; car la vérité entre si naturellement dans Ves- 
prit, dit Fontenelle, que quand on l'apprend pour la 
première fois, il semble qu'on ne fasse que s'en sou- 
venir '. 

Mais ne confondons jamais les idées purement in- 
génieuses avec les traits frappants de Téloquence. Les 
■pensées brillantes, dit Quintilien avec son grand sens 
et son excellent goût, les pensées brillantes sont comme 
les yeux de C éloquence : ils sont beaux, ajoute-t-il ; mais 
je ne voudrais cependant pas qu ils couvrissent tout le 
corps, de peur qu'Us ne fissent perdre leurs fonctions 
à ses autres membres -. La prétention de montrer à 
chaque instant de Tesprit , c'est-à-dire de faire tou- 
jours de reffet, est pour un orateur un moyen infail- 
lible de n'en produire aucun. Ce môme Quintilien , 
qui proscrit si justement la manie de briller sans cesse 
par des traits ingénieux , nous fournit Texemple de 

1 Pluralité des mondes. Seconde soirée. 

2 « Ego vero lumina orationis velut ociilos quosdam esse eloquenlise 
credo ; sed r.eque oculos esse tolo corpore veUm , ne csettra mcmtra 
saura olficium perdant. » Lib. VIII, cap. v. 



2S8 ESSAI SIR L'ÉLOQUtXCE. 

ces grands mouvements d'éloquence qui exercent luui 
leur empire sur les hommes assembles, et que la 
postérité consacre ensuite par de longs souvenirs. 
Lorsqu' Antoine, dit-il, plaidant pour Aquilius, dé- 
chira l'habit de l'accusé, et montra les blessures gitt 
son client avait reçues en combattant pour la patrie, 
Antoine se fia-t-il à la force de ses raisons? Xon, ?an.< 
doute. Mais il fit violence, il arracha des larmes au 
peuple romain, qui ne put résister à un tel spectacle ; 
€t c'est parmi nous une tradition constante, qu'il pro- 
fita de ce tran-'iport soudain de compassion pour faire 
absoudre son client '. 

Je me plais à rapprocher de ces traits frappants des 
orateurs anciens ", les élans oratoires de Bossuet. Rien 

1 " Nam Aquilium defcndens Antonius, cum scissn veste cicatrices 
qnas pro patria pectore adverso suscepisset ostendit, non orationisha- 
buit fiduciam , sed oculis papuli romani vim attulit : quem ilio ipso 
aspectu maxime motum, in hoc ut absolvere reum , creditum est. >» 
Lib. II, cap. XV. 

2 Les portes de l'antiquité sont encore plus riches en ce genre que 
les orateurs. Horace et Virgile en fournissent trop d'exemples pour 
<lu'on puisse les détacher de leurs écrits, à moins de les copier presque 
entièrement. Je ne citerai donc ici que la quatrième satire de Juvé- 
iial, dans laquelle il rend la mémoire de Domitien si odieuse et si mé- 
prisable, au moment où ce prince délibère dans sa maison de campa- 
gne d'Albano, avec toute sa cour, sur la manière la plus exquise d'ap- 
prêter un énorme turbjt , spa/iitm admirabile 'rhombi. Après avoir 
employé dans ses vers une si belle locution , le pocte y grave avec le 
burin du génie le portrait des courtisans, dont le pâle visage ann -nçait 
les déplaisirs mortels attachés à l'amitié des grands. « Quoi de plus 
" cruel, ajoute-t-il, que l'oreille d'un monstre, avec lequel on risquait 
«sa propre vie en parlant selon sa pensée de la pluie et du beau 
M temps ! " 

In quorum facie misera; raaçnxque sodobat 
Pallor amicitix 

.... Sed quid violenlius aurc tyranni, 
Cum qiio de pluviis, aut œslibuj, autnimboà» 
Yere locuturi fatum peiidebat amici I 



DE LA CïIAlRK. 28?» 

u'est plus propre à former le çroùl que les leçons vi- 
vantes fondées sur de pareilles comparaisons. Avant 
de choisir des citations très courtes en ce genre parmi 
les innombrables exemples qu'on en trouve dans les 
chefs-d'œuvre les plus connus de Tëvêque de Meaux ^ 
je veux lui faire hommage ici, pour sa gloire, de deux 
lignes seulement qui ornent ses sublimes méditations 
mir l'évangile pour le 169'' jour. Bossuet y considère 
comment le grand secret du ciel , dit-il , le mystère 
de la Trinité , nous est révélé par une allégorie ad- 
mirable dans le 17' chapitre de Tévangile selon saint 
Jean. 

Bossuet expose d'abord , d'une manière haute et 
ravissante, ce que la foi nous enseigne sur la parfaite 
égalité et Torigine éternelle des trois personnes divi- 
nes. On croirait qu'il va s'applaudir ensuite d'une telle 
explication, et se féliciter d'un si beau triomphe de 
son talent. Point du tout : il se prosterne au contraire, 
il s'anéantit de confusion et de respect devant la ma- 
jesté divine, en s'écriant avec une éloquente humilité 
qui rehausse la magnificence de ce tableau : Pardon- 
nez, Seigneur! ces expressions : ce sont des hommes 
qui parlent. Quand on se place dans la situation, je 
dirais presque , dans l'extase d'admiration que vient 
de faire éprouver la lecture de Bossuet, au*monient 
oii une excuse si étonnante et cependant si juste 
échappe à son génie , on est tenté de croire qu'il 

ï Je m'abstiens d'en indiquer des exemples dans son grand chef- 
d'œuvre du Discours sur l'histoire universelle. Chaque page en four- 
nirait des modèles uniques à notre admiration. C'est ainsi qu'en exal- 
tant les i-yramides de l'Egypte comme des monuments faits pour bra- 
her la mort et le temps , il observe tout à coup que ce sont autant de 
tombeaux qui proclament plus hautement le néant de l'homme. 

19 



2G0 ESSAI SUR L'ÉLOOUEN'CE 

n'existe rien de plus frappant en ce genre JVIo- 
qiience. 

Yoici iiîi autre clan plus développé de ce? coiîpsdic 
génie si fVé([uents dans Bossuet. Js le découvre èim< 
quelques débris d'un de ses sermons, dont il ne nou> 
reste que des fragments. 

(( Dieu se moque dans les livres saints, s'écrie Bos- 
« suet, des idoles qui portent le titre de dieux. Où 
a sont vos dieux, dit-il aux peuples, ces dieux dans 
« lesquels vous avez mis votre confiance? cpi'ils vicn- 
« nent à votre secours, et qu'ils vous protègent dans 
c( vos besoins ^ Remarquez, mes frères, que ce grand 
(f Dieu, ce Dieu véritable et seul digne par sa bonté 
« de la majesté de ce titre, a dessein dé nous faire en- 
« tendre que c'est une indignité insupportable de 
« porter le nom de Dieu, sans soutenir un si grand 
<( nom par de grands bienfaits. Cette noble idée de 
<f puissance est bien éloignée de celle que se forment, 
u dans leur esprit, les puissants du monde ; ils s'ima- 
<( ginent que leur grandeur éclate plus par dés ruines 
-<( que par des bienfaits : de là les guerres, de là les 
« carnages, de là les entreprises hautaines de ces rava- 
« geurs de provinces que nous appelons conquérants 2.» 

Bossuet signale aussi Toriginalite de son éloquence, 
par sa manière neuve et imposan'tedè Mlier quelque- 
fois dans ses éloges les rapports' des vertiis humaines- 
avec les perfections de t)ieu, et par son' rare' talent dâ- 

1 Deuteron. 32, 37. 

-2 Frnfjnipnl d'un sermon sur les moyens de sanctifier la grandeur^ 
pour le quatrième dimanche de carcmc. Je copiai trts exactement ce 
passage de Bossuet lorsque je le rapportai pour la" première fois dans 
cet Esmi, il y a plus de trente ans, tel qu'on vient de le lire. On l'à 
beaucoup aittré depuis dans quelques recueils. 



DE LA CHAIÎIE. 291 

rapprocher ceux dont i! est chargé d'exaUer la gloire, 
de leurs plus illustres contemporains, sans frustrer ni 
les uns ni les autres du tribut de son admiration, 
quoiqu'on eût pu croire, sur la foi d'un vers charmant 
de La Fontaine, que l'or se peut partager, mais non 
pas la louange ^ 1/évèque de Meaux réunit, au plus 
haut degré, ce doul)le mérite dans son oraison funèbre 
du chancelier Le Telller, au moment où il célèbre ia 
liaison intime de ce chef de la magistrature, auquel 
riiistoire a fait deux diverses réputations, avec le pre- 
mier président de Lamoignon , qui , heureusement 
pour sa gloire, n'en a jamais eu qu'une seule. «La 
« justice, dit-il, leur commune amie, les avait unis. 
« Et maintenant ces deux âmes pieuses, touchées sur 
« la terre du même désir de faire régner les lois, con- 
« templent ensemble à découvert dans leur source les 
« lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées ; et si 
<( quelque légère trace de nos faibles distinctions pa- 
« raît encore dans une si simple et si claire vision, elles 
« adorent Dieu en qualité de justice et de règle. » En 
admirant une pensée si ingénieusement noble et éle- 
vée, on appliquerait volontiers à Bossuet ce que Vir- 
gile disait du prince des poètes, qu'il serait p/«.>f diffi- 



1 On trouve dans les œuvres diverses de La Fontaine une lettre 
adressée à madame la duchesse de Bouillon. En lui parlant de madame 
de Mazarin sa sœur, le poëte dit : 

« Vous TOUS aimez en sœur : cependant j'ai raison 

« D'éviter la comparaison. 
« L''or se peut partager, mais non pas la louange, 
« Le plus grand orateur, quand ce serait un ange, 
« Xc contenterait pas, en semblables desseins, 
« Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni dcu^sainlr. >» 



202 ESSAI SUR L'É LOQUE'XE 

r'/'t' d'tiuprunlcr un vers d' Homère, que de prendre à 

Hercule sa ma-'^sue. 

Vous croiriez ne rien connaître de plus bossuéti'jue 
dans Tcloquence de ce grand homme, si votre admi- 
ration ne redoublait peut-être encore à la vue du ma- 
gnifique tahleau qu'il nous retrace du calme que la 
j-eligion répandit sur les derniers moments du prince 
de Condé, avec une simplicité' et une sobriété d'ex- 
pressions qui pouvaient seules rendre la vérité et la 
sul)limité d'une pareille image. «Tout retentissait de 
<( cris, tout fondait en larmes : le prince seul n'était 
(( pas ému, et le trouble n'arrivait pas dans l'asile où 
« il s'était mis. » 

J'augurerais avantageusement du goût d'un jeune 
-candidat de la chaire qui sentirait et développerait de 
lui-même tout ce qu'il y a d'admirable dans ce con- 
traste d'émotion et de sérénité. 

Massillon ne s'élève pas si haut. Voici néanmoins 
nn trait frappant de son éloquence, qu'on peut citer 
avec honneur après tous ces insignes élans de Bossueî. 
.ïe vais l'indiquer avec d'autant plus d'intérêt , qu'il 
est impossible de le démêler à la lecture, quand ou 
n'est pas instruit de l'effet mémorable qu'y ajouta 
l'action de l'orateur. 

Massillon prit pour texte de sa médiocre oraison 
funèbre de Louis XIV, ces paroles de Salomon : Je 
suis devenu grand : fai surpassé en gloire et en sa- 
fjcsse tous ceux qui m'ont précède dans Jérusalem: et 
j'ai reconnu qu'en cela même il ny avait que vanité 
et affliction d'e-^pritK Après avoir prononcé lente- 

1 " Ecce rnagnus effectus sum , et preecessi omncs sapientia, qui 



DE LA CIIAliW:. ^O" 

jjical un passage si remarquable })ar le contraste que 
le commencement forme avec la lin, et si heureuse- 
ment adapté au grand effet qu'il voulait produire dès 
Vuuverture de son discours, il parut frappé lui-même 
de^ réflexions que toutes ces idées de grandeur et de 
misère suggéraient à son esprit. Il voulut entrer en 
méditation pour se recueillir dans ses tristes pensées. 
I/émotion visible qu'il éprouvait devint une heureuse 
[)réparation oratoire pour faire partager à ses audi- 
teurs le sentiment profond de la douleur muette dans 
laquelle il était absorbé. Son silence étonna, et inspira 
le plus vif intérêt. 

Avant de proférer un seul mot de son exorde, Mas- 
i>illon, avec la stupeur de rabattement, la tète baissée 
cl les mains appuyées sur la chaire, resta immobile 
et taciturne durant quelques instants dans cette atti- 
tude. Ses yeux à peine entr'ou verts se fixèrent d'a- 
bord sur le deuil de l'assemblée qui l'environnait; il 
on détourna bientôt la vue, pour chercher avec 
luixiété dans cette enceinte sépulcrale d'autres objets 
moins tristes et moins lugubres : il n'aperçut de tous 
les côtés sur les murs du temple que les trophées et 
les emblèmes de la mort. Ses regards ainsi contristés 
se réfugièrent vers l'autel, encore plus surchargé de 
syn'boles et de décorations funèbres. Il semblait ac- 
<.'ablé d'un pareil spectacle, quand, se tournant avec 
ofiVoi pour se distraire des doubles angoisses de cet 
•appareil et de ses noires pensées, il découvrit la repré- 
sentation funéraire élevée au milieu du temple, 
comme le sanctuaire de la mort. Consterné de ne voir 

îuerunt ante me in Jérusalem.... et agnovi quod in his quoque essct 
iabor et aftiictio spiritns. » Ecclesiast. cap. I, vers. 16 et 17. 



29i ESSAT SUR rÉLOQLE>'CE 

iiulour Je lui que des sceptres ou des diadèmes cou- 
Tcrts de orèpes, et une image universelle du néant 
dans Fanéantissement de toutes les grandeurs lui- 
maines, Massillou voulut rendre compte à rassemblée 
du résultat do son silence, lui faire partager la même 
impression qu"!! avait éprouvée, et dès son point de 
départ, se montrant déjà très loin des idées vulgaires, 
s'enfoncer dans son sujet, en s' écriant au milieu de 
tous ces débris qui succédaient à tant de gloire : Dieu 
seul est grand, mes frî-resl Tel fut son début: il ex- 
cita une émotion extraordinaire ; et l'éloquence de ce 
genre n'eu fournit aucun d'une semblable énergie. 

Après de si justes hommages qu'il faut rendre au 
génie transcendant des évèques de Meaux et de Cler- 
mont, il est heureux de pouvoir citer avec honneur, , 
à coté de ces noms illustres, un missionnaire de nos i 
jours, qui s'est quelquefois signalé par les traits de la j 
plus véhémente éloquence. Lorsque Bridaine donna 
une mission dont le succès inouï parut un prodige à 
Grenoble, où il lit assister le parlement à la procession 
lie clôture, pour l'inauguration d'une nouvelle croix, 
la guerre de la France contre le duc de Savoie ras- 
semblait dans celte ville une garnison très nom- 
breuse. Les troupes accouraient en foule aux sermons 
de Bridaine. Son zèle apostolique, enflammé et sou- 
vent très heureusement inspiré par leur présence, lui 
suggéra un nouvel aperçu, d'un très grand elfet ora- 
toire, dans son sermon sur le pardon de ses ennemis. 
Après s'être élevé contre le duel avec l'éloquence la 
plus pathétique, il s'arrêta un moment, et d'un ton 
de voix plus calme il poursuivit ainsi son discours : 

« Mais n'y aurait-il pas dans cet auditoire quelque 



DE LA ... VlUn. -■ -i 

« bravo militaire linpjilii.>nt de nrintorrompre ici poiii' 
il lue, dii-e : Père iiiissioiinaire, savez- vous bioii ce que 
(( c'est quun suulliet, selon nos principes d honneur? 
«( — Oui, mon frère, je crois le savoir parfaitement. 
)) — Vous pourriez vous tromper, s'il vous plait. Ou 
« Tavez-vous donc ap[)ris? — Dans un livre qui m'en- 
« seigne tout ce quil importe le plus d'apprendre; 
« dans un livre qui me rend un pareil affront exécra- 
<( hle, et pour le moins aussi infâme qu.'il peut Tètre 
« à vos yeux : c'est dans TEvangile. J'y trouve donc 
« que n{»tre Seigneur Jésus-Christ n'a jamais fait le 
« moindre reproche à ses bourreaux et à ses juges, au 
« milieu des tourments de sa passion, tant qu'il n"a 
«été qu'insulté, calomnié, flagellé, cruciiié; et que 
<( l'attentat d'un soufflet est le seul outrage qu'il n'ait 
M pu endurer sans se plaindre. Voilà l'idée que m'en 
<( donnent les livres saints ; je doute que le monde 
<( vous en inspire plus d'horreur. Ecoutez maintenant 
(( les propres paroles du texte sacré : L'un des officiers^ 
« qui était présent, donna un souf/lel à Jésus en liii 
(( disant : Est-ce ainsi que tu réponds au grand 
<( prélre ? Jésus lui répondit : Si j'ai mal parlé, faites 
<( voir le mal que j'ai dit; wais si j'ai uini parlé, 
«pourquoi we frappez -vous^ :' » Cette observation 
tics iiiie et très juste de Bridaine est un trait sub- 
hme ". 

i " Unus assistens ministromm dédit nlapam Jcsn, dicens : Sic res- 
pondes pontifici î Respondit ei Jesu : Si maie locutus sr.ni, testimsniiîm 
perhibe de malo. Si autem bcne, quid me caidis! " Joan. cap. xvni, 
vers. 22 et 23. 

2 Doux trts belles réponses furent faites dans le dernier siècle an 
même affront. Houdard de La Motte, se trouvant très liailotté au mi- 
lieu d'i.ne foule qisi rentjalaait malgré lui, reçut un soufflet de la main 






2m ESSAI SUR L'ÉLOQUENTE 

.» la suite L-t très loin de Bridaine, je ne saurais 
indiquer et préconiser les traits frappants dans le 
relire oratoire, dont la chaire a été illustrée par nos 
contemporains, sans rappeler une phrase singulière- 
ment remarquable du père de Neuville dans la péro- 
raison de son panég\Tique de saint Augustin. « Poiîr 
(( détruire, dit-il, un empire qui perd la religion, 
(( Dieu n'aura pas besoin de déployer sa puissance en 
u lançant la foudre, et le ciel pourra se reposer sur la 
(( terre du soin de le venger et de la punir, n 

Enfin M. de Beauvais, évèque de Senez, auquel 
une pareille énergie n'était malheureusement pas or- 
dinaire, sut mériter un tribut encore plus distingué: 
d'admiration, justement décerné par toute la Fi-ance- 
à une très belle idée de ce prélat dans son oraison fu- 
nèbre de Louis XV : « Le peuple, dit-il, n'a pas sans 
(( doute le droit de murmurer; mais sans doute aussi 
(( il a le droit de se taire, et son silence est la leçon des 
<f rois. )) 

XLI. Des lieux communs. 

De pareils traits vivilient un sermon, et laissent 
dans l'esprit de l'auditeur une impression inetfaçable. 
Plus on les multiplie dans sa composition, plus aussi 
l'on s'élève au-dessus de ces écrivains diserts, dont les^ 

d'un de ses voisins sur lequel le mouvement de la multitade le pous- 
sait rudement malgré lui. Ah ! monsieur, lui dit La Motte en le pre- 
nant par le bras, vous allé- être bien fâché; je suis aveugle. Le céltbre 
Languet, curé de Saint-Snlpice, faisant la quête dans son église, in- 
sistait pour obtenir quelque secours d'un inconnu qui , impatienté de- 
scs instances, le repoussa par un soufllet. Ce que je viens de recevoir 
I si pour moi, lui dit ce vénérable pasteur ; hprésenl ce que je demnnde 
.sera pour mes pauvres. L'inconnu lui remit aussitôt sa bourse et dis- 
parut. 



DE LA CHAIRE. 207 

productions dénuées de génie ne sont qu'un amas de 
lieux communs. Par lieux communs, je n'entends 
nullement les sources principales de rinvention ora- 
toire, que les anciens ont quelquefois désignées sous 
une pareille dénomination, pour exprimer celte abon- 
dance de raisons et d'idées qui donne de la verve et 
de la plénitude au discours, copia rerum et scntentia- 
rum; mais j'entends les détails vagues qui s'adaptent 
indifféremment à tous les sermons, et qui dès lors 
n'appartiennent à aucun. Chaque sujet a néanmoins 
ses lieux communs, qui en deviennent les idées pro- 
pres dans la bouche dun orateur énergique et ori- 
ginal. Entrez dans une église au milieu d'un sermon. 
Si dans peu de minutes vous ne distinguez point 
l'objet du discours, si vous êtes obligé d'attendre la 
lin d'une division pour deviner le sujet que traite le 
prédicateur, affirmez hardiment qu'il s'égare hors de 
sa matière; qu'il se perd dans im labyrinthe de licu.\ 
communs; qu'il n'a point écrit de verve dans un mo- 
ment d'inspiration ; et qu'il s'est tourmenté pour sup- 
j)léer, par Tabundance des mots, à la stérilité des 
idées. Aussi que trouverez- vous dans son intarissable 
loquacité? Des réminiscences fastidieuses ou des con- 
ceptions bizarres, des plagiats ou des imitations, l'or- 
gueilleuse indigence du verbiage et des antithèses,. 
une incurable facilité à symétriser des phrases stag- 
nantes et inanimées, de tristes preuves dune médio- 
crité dont on ne peut rien attendre, et des discours 
dont on connaissait tous les détails avant de les 
avoir entendus. De là ces énumérations fréquentes, 
qui ne sont qu'une redondance de paroles aussi in- 
sipides à la lecture qu'éblouissantes au débit. Je veiLX 



m'ahslenir rharitahlemeiît d'en citiT dos exemples. 
Cette iij^ure puérile a été longtemps applaudie paj- 
un <iiand nombre d'auditeurs qui regardaient, comme 
;le plus glorieux effort du talent oratoire, le mécanique 
d;aleiUi; de rassembler dans une période des substantifs 
superfl.us, des épithètes oiseuses, des paradoxes ab- 
strait*, des antithèses soporiliqnes, des métapliores 
'Communesou forcées, l'écho des répétitioiLs, raftluence 
des synonymes, le luxe des pléonasmes, la symétrie 
des ligures et des tours, Taffectation et la manie des 
contrastes... Mais on a eniin compris que ce ramage 
fatigant n'était point du tout la véritable éloquence, 
et on en a fait expier cruellement le succès aux ha- 
rangueurs diserts, dont ce style déclamatoire avait 
ifondé et a détruit la réputation. Métiez-vous donc de 
ces longues énumérations qui coûtent tant de four- 
ment à la mémoire, et qu'on oublie aussitôt ; car au 
moment où l'orateur étudie un sermon, il en est lui- 
même le premier juge. L'expérience lui apprend tous 
les jours que les morceaux qu'il a le plus de peine à 
apprendre, sont précisément ceux qui méritent le 
moins d'être appris : comme les meilleurs discours 
sont incontestablement, au contraire, ces instructions 
.naturelles et coulantes dont les auditeurs retiennent 
le plus aisément le plan, les citations, les mouve- 
ments, et un plus grand nombre de tableaux ou de 
Ijiensées. 

LU. Des préparations oratoires. 

Des raisonnements suivis se gravent plus aisément 
dans la mémoire que ces vains amas de mots vides 
.d'idées, lorsque les développements de l'éloquence 



DE L.V CHAIRE. £9j 

sont gradues et amenés par i ordre et raccroissement 
des preuves, (lel art si diflicile et si nécessaire des 
préparations oratoires, dans la carrière de la chaire; 
surtout, décide toujoiu's de relï'et d'un discours. Le 
trait soudain n'est le plus souvent qu'une saillie brus- 
({ue : s'il est bien préparé, il peut devenir une figure 
sublime. Une similitude tirée des diverses impres- 
sions que produit sur nous la variété d'un météore 
assez fréquent dans ia nature, va rendre ma pensée 
plus claire et plus sensible. 

Vous vous promenez seul à la campagne un juur 
d'été, en vous abandonnant tour à tour aux senti- 
uients divers que vous ins])irent l'aspect des champs 
et le silence de la nature. Tandis que votre imagina- 
tion se livre à ces douces rêveries, vous entendez tout 
à coup le tonneri'e qui gronde sourdement dans le 
lointain. Ce bruit imprévu peut vous étonner d'a- 
bord : cependant le ciel est serein, l'air calme, tout 
parait tranquille autour de vous; et cette première 
impression de surpi'ise s'efface aussitôt de votre es- 
prit. Mais que l'horizon se rétrécisse peu à peu, et se 
cache enfin sous des nuages sombres ; que le soleil 
disparaisse ; que l'ouragan roule des tourbillons de 
poussière; que l'éclair brille, que l'atmosphère s'en- 
llamme, et qu'ensuite la foudre éclate en déchirant 
deux nuées qui s'ouvrent sur votre tète, vous serez 
consterné; et votre ame, préparée par des émotions 
graduées à l'explosion du tonnerre, sentira plus vive- 
ment alors les secousses de ces longs ébranlements. II 
en est de même dans l'éloquence : il faut, par une 
foule d'idées préalables et accessoires, disposer les 
esprits à partager tous les transports, d' effroi, ou. de 



500 ESSAI SUK i;i':LOOUi:NCE 

contiance, do pitié on d'indignation, d'amour ou de. 
haine, dont vous êtes vous-même agité. Le coup part 
trop tôt, si le trait ne trouve les cœurs palpitants d'é- 
motion, et comme ouverts aux impressions de la grâce. 
ÎNous allons voir en action la doctrine indiquée dans 
cette allégorie. 

Voici un morceau de Massillon, signalé avec raison 
par Voltaire entre les plus beaux: mouvements qui 
aient jamais honoré l'éloquence. C'est, à mon avis, le 
modèle et le triomphe des préparations oratoires. 
Massillon en a fait le principal monument de sa gloire 
dans son fameux sermon sur le petit nombre des élus, 
où, loin de disserter froidement et sans fruit sur les 
décrets du ciel, son excellent esprit explique unique- 
ment par la conduite des hommes les causes morales 
qui rendent le salut si rare, et trouve l'explication 
évidente du petit nombre des prédestinés dans le seul 
petit nombre des justes qui ont conservé ou recouvré 
leur innocence. Ce sermon, également travaillé dans 
toutes ses parties, me paraît le plus bel ouvrage de 
Massillon, et le plus parfait de tous les discours de mo- 
rale. Je le place avec contiance, en première ligne, à 
ia tète de ses autres chefs-d'œuvre ; avec son sermon 
sur la divinité de Jésus-Christ, et le second de TA- 
•sent sur la mort des pécheurs et la mort des justes, 
quoiqu'on puisse reprocher à ce dernier une duplicité 
manifeste de sujet. 

(( Je m'arrête, dit-il, à vous, mes frères, qui êtes ici 
« assemblés. Je ne parle plus du reste des hommes. 
« Je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la 
« terre; et voici la pensée qui m'occupe et m'épou- 
<( vante. Je suppose donc que c'est ici votre dernière 



T)K I.A CHAIRE. nOf 

I' heure et la lin de iiuiivers ; que les cieux vont s'ou- 
« vrii' sur vos lètes; (|ue Jésus-Clirist va paraître dans 
K sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n'y 
« êtes assemblés que pour l'attendre connue des cri- 
(( minels tremblants, à qui Ton va prononcer une sen- 
te tencc de grâce ou un arrêt de mort éternelle; car 
« vous avez beau vous flatter : vous mourrez tels que 
'( vous êtes aujourd'hui. Tous ces désirs de changement 
« qui vous amusent, vous amuseront jusqu'au lit de 
(( la mort : c'est l'expérience de tous les siècles. Tout 
« ce que vous trouverez alors en vous de nouveau, 
« sera peut-être un compte un peu plus grand que 
« que celui que vous auriez aujourd'hui à rendre , et 
(( sur ce que vous seriez, si l'on venait vous juger dans 
« ce moment, vous pouvez presque décider de ce qui 
« vous arrivera au sortir de la vie. 

«Or, je vous demande, et je vous le demande frappé 

« de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort 

(( du vôtre, et me mettant dans la même disposition 

« où je souhaite que vous entriez ; je vous demande 

{( donc : si Jésus-Christ paraissait dans ce temple, au 

i( milieu de cette assemblée, la plus auguste de l'uni- 

i< vers, pour vous juger, pour faire le terrible discer- 

t( nenient des boucs et des brebis, croyez-vous que le 

H plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici 

« fût placé à la droite? croyez-vous que les choses dii 

« moins fussent égales? croyez-vous qu'il s'y trouvât 

« seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver 

« autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le 

« demande ! vous l'ignorez, et je l'ignore moi-même. 

« Vous seul, ô mon Dieu 1 connaissez ceux qui vous 

M appartiennent. Mais si nous ne connaissons pas ceux 



"02 î:SSAI sur î/l-i.OOUENCF 

<( qui lui appartiennent, nous savons du moins que les 
« pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les 
« lidèles ici assemblés? Les titres et les dignités ne 
« doivent être comptés pour rien : vous en serez dé- 
« pouillés devant Jésus-Christ. Qui sont-ils? beau- 
« coup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir; 
a encore plus qui le voudraient, mais qui diffèrent 
(( leur conversion ; plusieurs autres qui ne se conver- 
« tissent jamais que pour retomber; enfin un grand 
a nombre qui croient n'avoir pas besoin de conver- 
« sion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces 
c( quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte ; 
« car ils en seront retranchés au grand jour : parais- 
c( sez maintenant, justes ! Où êtes-vous? restes d'Is- 
(f raël, passez à la droite : froment de Jésus-Christ, 
f( démêlez- vous de cette paille destinée au feu. 
c( Dieu ! où sont vos élus? et que reste-t-il pour votre 
« partage? » 

Le trait sublime qui fait brèche et porte Téloquence 
à son comble, frappe dans toute sa force à ces derniers 
mots : DàUy où sont vos éltis ? et que reste-t-il pour 
votre partage ? C'est là que la mine fait son explosion ; 
mais elle avait été chargée plus haut. Isolez cette 
phrase, ou placez Texclamation à la fin d'un tableau 
moins effrayant, vous en détruirez tout l'effet ; elle 
étonnera tout au plus, si elle est jetée sans préparation 
et sans art ; mais elle ne pourra ni entraîner ni trans- 
porter l'auditoire. Remettez en action ce même mou- 
yement à la place où Massillon a su lui assurer tant de 
vigueur, et décompensez-en tous les éléments ora- 
toires. Voyez cette force, cette énergie, cette véhé- 
mence, qui vont toujours en croissant dans ce phé- 



DE L\ CIlÂlRE. 303 

iiomèiie d'éloquence, ainsi que dans lout le discours,. 
depuis le conimencenient de Texorde jusqu'à la lin de 
la péi'oraison. Voyez ces peintures afîreuses (jui s eugen- 
dreut, se succèdent rapidement, et ne s'ulirent qu'un 
instant à votre imagination pour Tenflammer et la 
bouleverser par cette supposition de votre luort et de 
la fui du monde. Voyez ces cieux ouverts, cotte appa- 
rition soudaine de Jésus-Christ au milieu de l'assem- 
blée, ce spectacle du dernier jugement qui va llxer 
votre éternité, en vous environnant d'avance de tous 
ces témoignages d'une expérience universelle qui 
vous annoncent qu'au terme de la vie votre conscience 
se retrouvera dans le même état où elle est au mo- 
ment où l'on vous parle. Voyez l'effroi du prédicateur 
(jui se met en scène avec son auditoire pour en parta- 
ger les frayeurs, comme il partage, avec chacun des 
pécheurs qui Técoutent, la plus mvincible ignorance 
sur sa propre destinée. Voyez l'explosion de désespoir 
que préparent ces conjonctures et ces résultats évi- 
dents, qui restreignent à une si lamentable minorité 
le petit nombre des prédestinés, cjue Massillon n'ose 
pas étendre seulement à dix justes, vainement cher- 
chés autrefois par le Seigneur dans cinq villes entières. 
Voyez l'effet soudain de tous ces raisonnements pé- 
remptoires dont ou vous laisse le soin de tirer les con- 
séquences ; cette énumération des quatre classes de 
pécheurs qui composent rassemblée, et parmi lesquels 
il ne se trouve aucun auditeur qui ne soit forcé de se 
leconnaître et de se ranger, quand il entend sa propre 
sentence dans la conclusion d'un tel dénombrement, 
dont riufinité lui rend si terribles ces paroles oîi se 
trouve renfermée son éternelle réprobation : Vuilà le 



r,04 ESSAI SUR L'LLOQrEXCE 

^)arti des réprouvés! Cette apostrophe si désespérante, 
après une division qui ne laisse peut-être plus un seul 
élu autour de vous, ne devient-elle pas votre arrêt? 
Paraissez maintenant, justes! où êtes-vous? Cette in- 
terrogation sublime à Dieu, et à laquelle votre con- 
science frémit de répondre, au moment où lui seul 
peut démêler encore quelques rares héritiers de ses 
promesses dans cette multitude, ne retentit-elle pas 
-en détonations redoublées au fond de votre ame slacée 
d'effroi, quand, dans ce vide immense, il ne vous reste 
plus de place que parmi les réprouvés? Dieu! où 
sont vos élus? et que vous reste-t-il pour votre 'par- 
tage ? Supposez, à la simple lecture de ce sermon, la 
religion vivaute dans tous les cœurs, pour bien juger 
le triomphe d'une pareille éloquence ; et vous com- 
;prendrez l'effet prodigieux qu'elle produisit dans l'é- 
slise de Saint-Eustache, où l'auditoire entier se leva, 
par un mouvement soudain, en poussant un cri sourd 
-et lugubre de frayeur et de foi, comme si la foudre fût 
tombée tout à coup au milieu du temple ; enlin vous 
concevrez et vous éprouverez peut-être vous-même 
la commotion excitée par le même trait de ce sermon 
dans la chapelle de Versailles. Louis XIY la partagea 
devant Massillon, qu'on vit aussitôt changer de visage, 
-et couvrir son front de ses tremblantes mains. Les 
soupirs étouffés de l'assemblée rendirent l'orateur 
«înuet pendant quelques instants, et il parut lui-même 
encore plus consterné que toute la cour'. 

1 « La première fois, dit Voltaire, que Massillon prêcha son fameux 
" sermon sur le petit nombre des élus, il y eut un endroit (c'est précisé- 
" mr.nt la citation sutjlime quon vient de lire) où un transport de sai- 
" sissement s'empara de tout l'auditoire. Presque tout le monde se 






l)K LA CllAlRK. 5C:. 

LUI. Des bienséances oratoires. 

r/était une réaction sondaine que devait faire 
liprouver à la pieuse sensibilité de Massillon Fimpres- 
sion profonde de son disconrs sur Tame de ses audi- 
teurs. 11 serait resté au-dessous de son ministère et de 
.son talent, s'il se fût montré simple spectateur de Té- 
motion qu'il venait de produire. Que dis-je 1 il Taurait 
refroidie , en ne l'éprouvant pas dans cette même 
cliaire doù venait de partir la foudre. Son silence et 
son attitude achevèrent son triomphe. Massillon n'eut 
besoin sans doute d'aucune combinaison pour céder 
à ce premier mouvement de terreur que devait lui 
inspirer sa propre foi. Mais le sentiment seul des bien- 
séances oratoires, dont il se montre ordinairement un 
^i parfait modèle, aurait suffi pour le mettre aussitôt 
en unisson avec la religieuse frayeur de son auditoire. 
11 était né avec un instinct de goût trop prompt et 
trop délicat, pour blesser sous aucun rapport cette 
haute et sacrée dignité des convenances, qui, dans 
l'exercice de tout ministère public, appartiennent 
éminemment à la morale du genre. 

In prédicateur ne saurait donc respecter avec trop 
de scrupule les bienséances de la chaire, afin que tout 
convienne également dans sa bouche au sujet, au lieu, 

ii leva à moitié par un mouvement involontaire. Le murmure d'accla- 
« mation et de surprise fut si fort qu'il troubla l'orateur, et ce trouble 
" ne servit qu'à augmenter le pathétique du morceau. Cette figure, la 
" phis hardie qu'on ait jamais employée, et en même temps la, plies à 
K sa place, est un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire 
" chez les nations anciennes et modernes ; et le reste du discours n'est 
" pas indigne de cet endroit si saillant. De pareils chefs-d'œuvre sont 
« très rares. >^ Die f.ionnaire philosophique, à V&xXïcIq Éloquence, tome 
39, p. 529 et 530 de l'édition de Beaumarchais. 

20 



303 ESSAI SUR L'ÉLUQLENCE 

aux circonstances et aux auditeurs. Dans le chapitre 
premier du livre onzième àeieslnstitutlonsoratoires^ 
chapitre qui est l'un des plus beaux de Touvrage, et 
que les ministres de la parole ne sauraient assez mé- 
diter, Quintihen dit : a J'insiste spécialement sur 
« rimporlance de parler de tout dune manière conve- 
« nable en dirigeant son attention non-seulement \ers 
« l'utilité, mais encore vers la bienséance. Je n'ifjnorc 
u point qu'elles se trouvent le plus souvent réunies; 
« car ce qui est bienséant est presque toujours utile. 
« Rien n'est plus propre aussi à concilier la faveur des 
« juges, que ce respect des convenances ; et si Ton y 
« manque, au contraire, on les prévient ordinaire- 
« ment contre soi. Cependant la bienséance et Tuti- 
« lité peuvent être quelquefois en conflit ; et toute- 
« les fois que cette opposition a lieu, il faut sans hé- 
« siter sacrifier l'utilité à la bienséance ^ » 

Les anciens avaient la plus haute idée de la bien- 
séance et des vastes rapports qu'elle doit embrasser, 
quid deceat. Cicéron la déiinit en général dans ses 
Offices, l'art de placer à propos tout ce qu'on fait et 
tout ce quon dit -. Horace recommande en un seul 
vers l'assortiment convenable des mots, avec autant 
d'intérêt que la place et l'ordre des pensées : 

Singula quaeque locum tencant sortila decenter. 

1 " Illud est diligentius docendum eum demum dicere apte, qui noa 
solum quid expédiât, sed etiam qiiid deceat inspexerit. Xecmeîugit 
haec esse pleriimque conjuncta; nam quod decet, feresemper prodest : 
neqiie alio magis animi judicum conciliari, aut si res in conlrariui» 
îulit, alienari soient. Aliquando tamen et hfec dissentiunt, quoties au- 
tem pn£inab;int, ip-sam utilitatem vincet quod decct. >• Lib. II. cap. i. 

3 u Sciencia earum rerum qiiae agentur aut dicentur, suo ioco collo- 
candarum. •» (Jffic. lib. I, cap. XL. 



DE LA CHAIRE. ÔOZ 

La bienséance oratoire est donc un accord parfait des 
idées, des sentiments, du langage, de Faction, du si- 
lence même de Torateur, avec le sujet, les circon- 
stances et l'auditoire, c'est-à-dire, de Tensemble d'un 
discours public avec tous les objets qui peuvent y avoir 
rapport. 

Cicéron s'en était imposé le joug avant d'en pre- 
scrire les règles. 11 nous en offre un exemple frappant 
dans sa harangue pour la loi Manilia. Son éloquence 
venait de tonner, mais sans désigner personne , et 
avec cette mesure qui ajoute à la force, contre les di- 
lapidateursdu trésor public. Ces misérables, enhardis 
par sa modération, se flattèrent que pour lui fermer 
la bouche, il leur suffirait d'interrompre le fd de son 
discours , en lui prodiguant les huées les plus 
bruyantes. Cicéron s'arrêta durant ce tumulte , et 
laissa tranquillement passer l'orage. Mais dès que le 
calme fut rétabli, il sut profiter de ces clameurs en les 
dénonçant aussitôt, comme autant de témoignages so- 
lennels contre ses adversaires. « Les murmures qui 
(f s'élèvent dans cette enceinte, dit-il, m'annoncent 
i( que les auteurs de ces brigandages ne vous sont pas 
c( inconnus. Quant à moi, je n'accuse personne en par- 
te ticulier. Mon discours ne peut donc soulever contre 
« moi que des déprédateurs déterminés, en s'accusant 
« eux-mêmes, à faire une confession publique de leurs 
« dilapidations ^ . » 

Tous nos grands écrivains se signalent à l'envi par 

1 " Vestra admurmuratio facit; Quirites , ut agnoscere videamini 
qui haec fecerint. Ego autem neminem nomino : quare irasci miM 
nemo poterit, nisi qui ante de se voluerit confiteri. » Pro Lege Manilia, 
numéro 3". 



r»(^s ESSAI SUR L*i':LGor;:xci- 

la ûi'licatcsse des bienséances du style. Il n'en esL au- 
cun dont il ne nie fût facile de produire en ce genre 
de très beaux exemples. Je ne puis du moins m'empè- 
clier de décerner sous ce rapport un hommafre parti- 
culier d'admiration au goût parfait de Racine. Ce 
grand poêle du cœur humain usa, dans sa tragédie de 
Britannicus, faire rappeler par Agrippine à Tingrati- 
tude de son iils Néron, cjui devint dans la suite soit 
bourreau, que pour l'élever sur le trône, elle a\ait 
empoisonné l'empereur Claude son époux. Un tel re- 
proche, qui n'est plus qu'un aveu dans cette situation, 
eût révolté les spectateurs, si, en se reconnaissant cou- 
pable d'un pareil forfait, Agrippine n'avait, en quel- 
que sorte, demandé et presque obtenu grâce par ce 
vers qu'elle articule à demi-voix, avec l'accent de la 
confusion et du remords : 

II mourut : miiie bruits en courent à ma lionle. 

Racine venge ainsi , par la torture d'une confidence 
expiatoire, l'infamie du crime dont le souvenir fait 
horreur à la mère du monstre qui en jouit. 

Mais c'est spécialement pour les orateurs sacrés que 
j'écris. Après avoir ainsi exposé la doctrine des anciens 
.sur cette matière, et du plus illustre émule de l'anti- 
quité parmi les poètes de notre nation, je puis donc 
me borner aux seules bienséances oratoires de la chaire ► 
Je vais en citer deux exemples dans un sens contraire, 
j^our faire mieux ressortir le contraste du bon et du 
mauvais goût. Le premier est d'un ton qui, ])ar sa 
discordance même avec cet ouvrage, pourra mienx 
signaler la leçon, en montrant de quel abîme d'indé- 
cence et de grossièreté il f Jliit tirer l'éloquence parmi 



î)i: I A cn.uRK. 
nous, je ne dirai pas à une époque bien reculée, mais 
simplement un demi-siècle avant Taurore de notre 
véritable littérature. Le second conservera la tradi- 
tion d'une beauté cachée dans Tun des plus étonnants 
chefs-d'œuvre de Bossuet, en nous révélant rexlrème 
réserve avec laquelle il sut respecter les bienséances 
oratoires les plus délicates et les plus difficiles, après 
>'èlre engagé à parler de lui en public dans Toccasiou 
la plus solennelle. 

Voici d'abord ce qu'on i)eut lire dans le journal de 
TEtoile, sous le règne de Henri III , Tannée 1585, 
tieux jours après la procession burlesquement scan- 
daleuse à laquelle ce prince fit assister avec lui ses 
mignons , les principaux seigneurs de la cour, agré- 
^és à sa nouvelle confrérie de pénitents. 

« Le dimanche 27 mars , le roi fit emprisonner le 
« docteur Poucet, religieux bénédictin, curé de Saint- 
ce Pierre-des-Arcis, en la Cité de Paris, qui prêchait le 
« carême à Notre-Dame, pour ce que trop librement 
« il avait prêché le samedi précédent contre cette 
i( nouvelle confrérie, l'appelant la confrérie des hy- 
« pocrites et des athéistes. Eh ! qu'il ne soit vrai, dit-il 
(( en ces propres mots, j'ai été averti de bon lieu 
<( qu'hier soir vendredi, jour de leur procession, la 
« broche tournait pour le souper de ces bons pénitents, 
t( et qu'au retour ils mangèrent le gras chapon... Ah ! 
<( malheureux hypocrites ! vous vous moquez donc 
<( de Dieu sous le masque, et portez par contenance 
<( un fouet à votre ceinture ! Ce n'est pas là, de par 
« Dieu ! où il faudrait le porter : c'est sur votre dos et 
<( sur vos épaules, et vous en étriller très bien. 11 n'y 
<( a pas un de vous qui ne l'aie bien gagné... Le roi. 



_,^ ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« sans vouloir autrement parler à lui, disant que c'e— 
« tait un vieux fou, lit conduire Poncet, en son coche, 
« par le chevalier du guet, en son abbaye de Saint- 
ce Pierre, à Mclun , sans lui faire autre mal que la 
c( peur qu il eut qu'on ne le jetât dans la rivière. » 

Loin de montrer un meilleur goût dans leurs prê- 
ches, les ministres de la prétendue réforme renché- 
rissaient tellement alors d'emportement et de violence 
sur nos prédicateurs, que ce même Philippe Mélanch- 
thon dont Bossuet parle toujours dans ses ouvrages 
de controverse avec estime ou plutôt avec le plus tou- 
chant intérêt, comme de Técrivain le plus éclairé, le 
plus raisonnable et le plus éloquent de leur secte, au 
seizième siècle, ne put jamais obtenir aucun succès 
oratoire parmi les protestants , uniquement parceque 
sa modération Fempêchait de partager leur frénésie 
et leur fanatisme. 

Bossuet , qui doit à jamais nous servir en tout de 
i?uide et de modèle , vint bientôt nous dédommaiier 
du ton barbare de ses premiers contemporains. Toutes 
nos traditions oratoires sont menacées de s'engloutir 
dans le vide qu'ont laissé parmi nous les deux géné- 
rations dont les talents viennent d'être détournés d'une 
si belle carrière, pendant quatre lustres consécutifs. 
Pour ne rien perdre au moins des trésors que nous 
devons à l'immortel évêque de Meaux, il faut préser- 
ver d'un plus long oubli un trait mémorable de son 
goût relativement aux bienséances de la chaire. Cet 
exemple n'a encore été relevé par aucun de nos écri- 
vains, et il importe à la. gloire de Téloquence sacrée 
d'en conserver le souvenir. On ne doit supprimer 
^uicun détail de ce récit historique. L'intérêt ([u'in- 



DK I.\ CHAIRE. 
spire le grand nom de ]>ussueL e.\Lr.s;:"nii plul(»( 
quelque superiluilé, qu'une seule omission inipoi- 
tante dans la oarratitui de cette précieuse anecdote 
oratoire. 

Le fond de tout ce que je vais développer est ap- 
puyé sur une citation littérale d'une oraison fuiièbre 
de Bossuel. On en trouve d'ailleurs la preuve et les 
détails dans Vhiatoii'e abrégée de la vie et de (a mort 
des perscnmes à Voccasioji desquelles ces discours ont 
été prononcés, qui sert de préface pour tous les recueils 
des oraisons funèbres de Bossuet, à chacun de ces ékv 
lies ; dans la notice spéciale sur la vie de madame Hen- 
riette Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans ; dans la 
relation delà mort de madame Henriette d'Angleterre^ 
publiée par madame de La Fayette, sa dame d'hon- 
neur, qui ne la quitta pas un seul instant durant les 
neuf dernières heures de sa vie ; dans le précis histo- 
rique ou la préface de l'oraison funèbre de la même 
princesse, par l'abbé Feuillet, qui lui administra les 
derniers sacrements; enfin dans la vie de Bossuet par 
Buri^inv, édition de 1777. Tous ces témoioiiao^es sont 

V t, ' CD 

uniformes sur la substance des faits que je vais racon- 
ter, et ne varient que dans la manière d'en exposer le> 
dernières circonstances. 

Madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Or- 
léans, fut attaquée dans sa vingt-sixième année, au 
palais de Saint- Cloud, le 26 juin 1670, à six heures 
du soir, dune colique bilieuse si violente qu'elle se 
crut empoisonnée, et qu'aucun remède ne put en ra- 
lentir les continuels assauts. Elle annonça aussitôt sa 
mort comme très prochaine. Cette prédiction sinistre 
ne fut que trop bien justifiée après neuf heures des 



ESSM SUR LELOQUENCE 
souffrances les plus cruelles. Les médecins, aussi ef- 
frayés qu'elle-même, conseillèrent d'abord l'adminis- 
tration des sacrements. La princesse, qui en fut aver- 
tie, se souvint d'avoir entendu avec attendrissement. 
Tannée précédente, auprès du lit de mort de sa mère, 
reine de la Grande-Bretagne , Bossuet , évoque de 
(^ondoin, qui avait singulièrement consolé son agonie 
par le langage de la piété la plus douce et par le 
charme de la plus touchante éloquence ; et elle de- 
manda qu'on le fît prier avec les plus vives instances 
de ne pas perdre un instant pour venir lui rendre ce 
dernier office. Monsieur lui expédia courrier sur cour- 
rier; mais quelque diligence qu'on leur prescrivît, 
Bossuet ne put arriver à Saint-CIoud qu'entre dix et 
onze heures du soir. 

Durant cet intervalle, madame Henriette, dont le^ 
tranchées convulsives augmentaient sans cesse et ne 
laissaient plus aucune espérance, fit sa confession gé- 
nérale à l'abbé Feuillet, chanoine de Saint-Cloud, di- 
recteur honoré de l'estime publique, mais homme 
d'un caractère et d'une morale sévères jusqu'à la du- 
reté. Les symptômes les plus alarmants obligèrent la 
princesse d'accepter provisoirement son ministère dans 
ce premier moment de trouble et d'épouvante, où 
Louis XIV se plaignit avec raison de ce que toute la 
cour et les médecins eux-mènjcs avaient entièrcmcnl' 
perdu la trte. 

Cet impitoyable confesseur, que sa propre relation 
ne fait nullement aimer, lui administra donc les der- 
niers secours spirituels. Il ne répondait jamais aux 
cris lamentables de Madame, qu'en les lui reprochant 
comme autant de signes de rébellion contre la divine 



DE LA CHAIRE. ôl". 

Providence , et en lui répétant avec aîneitiiine que 
Dieu ne punissait pas encore ses péchés avec assez de 
rigueur. Madame shuuiiliait devant lui avec une dou- 
ceur angélique ; mais, au milieu de ses convulsions 
les plus déchirantes, elle se tournait quel(|uefbis du 
côté de madame La Fayette pour lui demander tout 
bas SI Ton ne voyait pas arriver Tévèque de Condom, 
([u'elle attendait asec la plus pénible impatience, et 
qu'elle eût été inconsolable de ne i)as entendre, disait- 
elle, avant de mourir. 

Enfm Bossuet arriva au moment où , après avoir 
reçu Textrème-onction , madame Henriette s'étant 
écriée dans Texcès de ses tourments : nMon Dieu ! ces 
« grandes douleurs ne finiront-elles j^os ? » Fabbé 
Feuillet venait de lui répondre avec sa rudesse or- 
dinaire : nQuoi, madame, vous vous oubliez! Mais 
(( quoique vous deviez être dans la disposition d'en 
a souffrir davantage , je ^mis vous assurer que vos 
a peines finiront bientôt, y) (Histoire abrégée.) 

La présence de Bossuet causa autant de joie à la 
princesse, qu'il éprouva lui-même de saisissement et 
d'affliction, en la trouvant dans une crise si affreuse. 
Dès qu'elle l'aperçut, elle exigea de lui la promesse 
de ne plus la quitter jusqu'à son dernier soupir. Di- 
gnement inspiré par une situation si propre à électri- 
ser son àme et son génie, Bossuet se prosterna contre 
terre, dit la notice , et resta toujours à genou-r, erb 
s'appuyant sur le lit, le crucifx à la main. Il itivita 
Madame, les yeux baignés de pleurs, et la voix à demi 
éteinte par son émotion, à s'unir simplement aux ré- 
ilexions, aux prières, aux actes de contrition, de foi, 
iTespérance et de charité, qu'il allait successivement 



Ô14 1-SSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

adresser h Dieu pour elle et ou son noiii. ii était pro- 
fondément attendri ; il se surpassa lui-même dans cet 
exercice d'un ministère où il montrait, en assistant les 
mourants, une piété, un génie et ime onction extraor- 
dinaires. Toutes les personnes de la cour qui étaient 
présentes à ce spectacle, dont elles ne nous ont mal- 
heureusement transmis qu'un simple souvenir plein 
de la plus haute admiration, fondaient en larmes et 
partageaient sa compatissante douleur. M. Feuillet 
déclare, dans le Précis imprimé à la tète de son orai- 
son funèbre, qu'il en fut hii-méme charmé. 

Bossuet n'avait jamais paru plus sublime. Aussi son 
éloquence ne remporta-t-elle jamais de plus touchante 
victoire. Il ne cessa de consoler ou plutôt de distraire 
de ses intolérables tortures madame Henriette pendant 
les quatre dernières heures de sa vie. La princesse Té- 
coulait avec une sensible satisfaction et la plus ferme 
présence d'esprit. S'il s'arrêtait un moment, elle le 
priait aussitôt de continuer, en l'assurant qu'elle en- 
tendait toutes ses paroles, et qu'elles étaient pour elle 
d'une urgente nécessité, comme d'un prix infini. Une 
soumission si parfaite aux décrets du ciel augmentait 
«ncore aux yeux du prélat l'intérêt et le mérite d'un 
si grand sacriiice. La malheureuse et mourante vie-' 
time le conjurait de ne pas laisser retomber un seul' 
instant sur elle-même son ame abattue, dont il était;. 
le dernier appui. Bossuet lui fit la recommandatioii 
de l'âme et lui expliqua les prières des agonisants, qu^ 
n'avaient pas encore été et ne seront probablement ja- 
mais enrichies d'un si beau commentaire. On voyai: 
avec attendrissement que dans un combat si terrible 
l'éloquence de ce grand homme triomphait de la dou 



DE lA CHAIRE. ôlî> 

leur et Je la mort, en rempUssaut le cœur de la prin- 
cesse de foi, de componction, de confiance, de paix, de 
résignation et d'amour ; en lenvironnant du crépus- 
cule de cette seconde vie où elle ne découvrait que re- 
pos et félicité ; en écartant de ses regards inquiets Ti- 
mage du trépas, par le charme puissant avec lequel 
il les attirait et les fixait sur le principe éternel de son 
existence ; en Tabsorbant comme en extase dans la 
contemplation de la Divinité; en Tendormant enfin, 
au passage de la mort, du sommeil de fespérance, sur 
le sein maternel de la relision . 

Bossuet cache donc la vérité par modestie, quand il 
s'efface lui-même du récit de cette agonie; quand il 
attribue tout le prodige de son propre talent aux belles 
et touchantes prières de l'Église; quand il rappelle 
dans son oraison funèbre, toujours comme témoin, ja- 
mais comme acteur, f héroïsme de la foi de cette prin- 
cesse, dont la religion seule eut, selon lui, la gloire de 
suspendre les douleurs les plus aiguës, en lui faisant 
même oublier la mort. >«ous entendrons dans un in- 
stant son témoignage. 

Madame Henriette reconnut sur-le-champ, dans 
es mains de Bossuet, le cruoiiix quil a\ait présenté à 
a reine régente Anne d'Autriche en la préparant à la 
nort, et plus récemment encore à la reine d'Angle- 
terre, sa mère, durant son agonie. Aussitôt la princesse 
'ôtade ses mains pour le coller sur ses propres lèvres^ 
3t ne le quitta plus jusqu'à son entrée dans l'éternité, 
u'est Bossuet qui nous raconte, dans son éloge funèbre, 
es détails d'une scène si pathétique, où il n'oublie 
pie lui seul et le triomphe le plus intéressant que sa 
ensibjlité ait jamais procuré à son éloquence. «Elle 



Z\{\ I-SSU SUR L'ÉLOOIKNCE 

« demande, dit-il, le crucifix sur lequel elle avait vu 
<( expirer sa belle-mère, comme pour y recueillir les 
<( impressions de constance et de piété que cette ame 
<( chrétienne y avait laissées avec ses derniers soupirs. 
<( Elle écoute l'explication de ces prières apostoliques, 
<( qui , par une espèce de charme di\in, suspendent 
« les douleurs les plus violentes et font oublier la 
<( mort, je rai vu souvent, à qui les écoute avec foi.» 

Pleine d'eslime pour Bossuet, et de reconnaissance 
pour les services spirituels qu'il lui avait rendus, ma- 
dame Henriette ordonna en sa ptrsence, une heure 
avant sa mort, mais en anglais, ap.n qu'il ne l'enten- 
dit pas, qu'on lui offrit de sa part, après son décès, 
nnc bague d'une sujerbe émeraude , entourée de très 
beaux diamants, et que le prélat a toujours portée 
depuis. On ajoute à ces détails de la note historique, 
qu'à trois heures du matin, le 50 juin 1670, au mo- 
ment où rinfortunée princesse venait d'expirer, l'an- 
neau dont il s'agit fut rerais par madame de La Fayette 
à Louis XIV, en lui annonçant la mort de sa belle- 
sœur. Le roi se chargea de le présenter dans la mati- 
née à Bossuet, qu'il attendait pour apprendre de lui 
toutes les particularités relatives aux derniers mo- 
ments de madame Henriette; il voulut mettre lui- 
même cette bague au doigt de Bossuet : il lui dit qu'il 
l'invitait à la porter durant toute sa vie en souvenir 
de Madame; et il ajouta qu'il ne croyait pas pouvoir 
mieux témoigner son intérêt à la mémoire de cette 
princesse, qu'en le chargeant de prêcher son oraison 
funèbre à Saint-Denis. 

Le rapprochement du présent fait à l'évêque de 
Condom, et de l'heureuse inspiration du roi qui le 



DE LA CHAIRE. -.17 

chargea de l'oraison fiiiièbie, frappa tous les esprit?. 
On félieita Bossuet du don si tonchant destine à sa 
personne, et plus encore du nouveau triomphe si 
justement offert à son génie, en lui exprimant seule- 
ment quelques regrets de ce que les bienséances de la 
cliaire ne lui permettraient peut-être point de rappe- 
ler dans cet éloge un legs aussi honorable pour la 
princesse que pour Torateur. Eh ! pourquoi pas'! dit- 
il dans un premier mouvement de reconnaissance. 

La réponse de Bossuet fut bientôt répandue. On 
s'entretint souvent dans la société, durant rinter- 
valle qui sécoula entre la mort de madame Henriette 
et la cérémonie de ses obsèques, de Textrôme diffi- 
culté de remplir un pareil engagement. Les lettres et 
les mémoires du temps attestent que chaque sermon 
dont il était chargé devenait pour cette capitale la 
nouvelle du jour. Voltaire s'est montré juste envers 
ce grand homme, lorsqu'en reconnaissant hautement 
la suprématie de son éloquence entre tous les autres 
orateurs simplement diserts, il a prononcé et ratifié 
plusieurs fois ce jugement à jamais mémorable : Le 
sublime Bossuet, que j' ai appelé et que f appelle encore 
LE SEUL HOMME ELOQUENT parmi tant trécrivains élé- 
gants^. 11 est donc aisé de se figurer Timpatience 
qu'une telle renommée et une semblable promesse 
durent exciter dans tous les esprits. On attendait cette 
épreuve avec intérêt, quand Tévêque de Condom pa- 
rut en chaire, pour voir comment il abrégerait, sans 
le rendre obscur, ce récit qu'il ne pouvait faire en 
détail. 

5 Voyez le Dictimina ire philosophique, article Esprit, première 
section, t. XL, p. 204, édition de Beaumarchais. 



ôiS ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

L'orateur sut justifier sa promesse ; mais il ne se 
pressa nullement de remplir Tattente de ses audi- 
teurs. Ce ne fut que vers la fin de son discours qu'il 
acquitta sa dette, sans recourir ni à aucune explica- 
tion ni même à aucun préambule, au milieu de fé- 
loge si Trai et si touchant des vertus morales, telles 
que Taffabilité, la franchise, la solide amitié, l'indul- 
gence, la générosité, la reconnaissance, qui distin- 
guaient éminemment madame Henriette , « dans la- 
« quelle, ajouta-t-il , tout était esprit, tout était 
(f bonté. Que dirai -je de sa libéralité? elle donnait 
« non-seulement avec joie, mais avec une hauteur 
« d'ame qui marquait tout ensemble et le m.épris du 
« don et festime de la personne. Tantôt par des pa- 
(f rôles touchantes, tantôt même par son silence, elle 
(( relevait ses présents ; et cet art de donner agréable— 
(( ment, qu'elle a si bien pratiqué durant sa vie, Ta 
«suivie, JE LE SAIS, jusque entre les bras de la 
<( mort. » 

Trois syllabes relevées par un cri déchirant au mi- 
lieu du récit le plus calme, je le sais , suffirent ainsi 
à Bossuet pour retracer avec autant de dignité que de 
mesure Thistoire généralement divulguée de cette 
bague qu'on voyait briller à son doigt. C'est le triom- 
phe des bienséances oratoires. Ces trois mots, fondus 
pour ainsi dire dans une narration où ils ne figurent 
pas moins par leur précision que par leur clarté, mais 
dont on ne peut deviner le vrai sens, et bien moins 
encore soupçonner toute l'énergie, quand on les lit 
dans ce discours sans être instruit de l'anecdote qui 
les motive ; ces trois mots que la vue de l'église de 
Saint-Denis a souvent rappelés à ma mémoire , sous 



DE LA CHAIRE. r,lO 

ces mêmes voûtes où mon admiration croyait les en- 
tendre encore éclater et retentir ; ces trois mots entm, 
si simples et si frappants par nn trait snblime de si- 
tuation unique en éloquence, attendrirent et entlioi:- 
siasmèrent tout Tauditoire, qui se montra digne de 
les sentir et de les apprécier, en les répétant plusieui s 
fois avec un transport unanime, dans la première e: - 
plosion de son ravissement. 

Je trouve, non pas, il est vrai, dans les composi- 
tions de Bossuetpour la chaire, mais dans le plus su- 
blime de ses livres de piété, dans la septième Eléva- 
tion à Dieu sur les mystères, un autre exemple en- 
core plus difiicile et plus étonnant du même Bossuet , 
en genre de bienséances oratoires. Ce grand homme 
y explique ainsi l'établissement de îa circoncision 
dans Fancienne loi : « La corruption, dit-il, s'éten- 
« dait si loin et devenait si universelle, qu'il fallut 
(( séparer la race des enfants de Dieu, dont Abraham 
« devait être le chef, par une marque sensible. Ce fut 
« la circoncision ; et ce ne fut pas en vain que cette 
« marque fut imprimée o?> Von sait , en témoignage 
« immortel de la malédiction des générations liumai- 
« nés, et du retranchement qu'il fallait faire des pen- 
ce sées sensuelles que le péché avait introduites, et 
« desquelles nous avions à naître. Dieu î oii en est 
« réduit le genre humain? Le sacrement delà sanc- 
« tification a dû nous faire souvenir de la première 
« honte de notre nature. On ne parle qu'avec pu- 
« deur, et Dieu est contraint de flétrir lorigine de 
« notre être. Il faut le dire une fois, et, couverts de 
« honte, mettre nos mains sur nos visages. » Le lec- 
teur ajoutera, en admirant ce dernier coup de pin- 



:.20 ESSAI SUR L'ÉLOQUENTE 

ceaii, que Bossuet y réunit Taccent d'une vierge h la 

pureté d'un ange. 

LIV. Des précautions oratoires. 

Outre ces bienséances que le respect dû à un si au- 
guste ministère défend de blesser jamais, il est aussi 
des précautions oratoires qu'il est de la plus haute 
importance de ne pas négliger pour assurer le succès 
d'un discours et Felfet des plus beaux mouvements 
d'éloquence ; précautions de modestie pour se conci- 
lier la bienveillance et la confiance de son auditoire ; 
précautions de condescendance pour préparer avec art 
et tempérer des idées neuves qui pourraient révolter 
les esprits par une apparence de hardiesse ou de du- 
reté, si elles heurtaient trop brusquement les préju- 
gés qu'on veut combattre ; précautions de retenue : 
affectez quelquefois, pour mieux exciter une honte se- 
crète, de n'oser pas même soupçonner vos auditeurs 
de certains excès dont ils peuvent être coupables; et 
modérez tellement vos expressions, que les remords 
de leur conscience aillent toujours plus loin que les 
reproches de votre zèle. Développez-vous des vérités 
amèresl dit Cicéron : il faut que vous paraissiez y 
avoir été contraint ^ Ce même Cicéron, qui s'était 
montré un juge si délicat et un modèle si parfait dans 
l'art des précautions oratoires, en est devenu lui- 
même un objet piquant dans les Institutions de son 
plus fidèle disciple. Les préventions de l'histoire sem- 
blent inspirer en effet une extrême méfiance à Quin- 
tilien, relativement au courage de l'orateur romain, 

1 << Si quid pcrsequare acrius, ut invitus et coactus facere videarc.» 
De Oratore. 37, 51. 



DE LA CIIAIRîi. r.21 

(liiiit la iin héroïque racheta !in peu tard, il est vrai, 
mais avec éclat, les pusillauiinités reprochées à sa 
vie. Après avoir reconnu que le célèhre consul de 
riornc ne se montrait pds timide pour affronter de 
près le dan^jer, muis uniquement quand il le prévoyait 
de loin, comme il le prouva par sa mort, quil subit 
avev beaucoup de constance et de fermeté \ Quintilien 
n>n a pas moins fait de ce prétendu manque de cou- 
rage le sujet d'une de ses leçons sur les précautions 
oratoires. « Si vous conseillez àCicéron, dit-il (comme 
« Sénèque dans ses déclamations), de soustraire sa 
(( tête à la hache du licteur, en ayant recours à ia 
« clémence de Marc-Antoine, ou même en hrûlant 
<( ses Philippiques , pour ohtenir sa grâce, que le 
« triumvir lui offre à ce prix, gardez-vous bien de l'y 
« engager par Tamour de la vie ; car si ce motif doit 
a le toucher, il produira son effet sans que vous le 
<( fassiez valoir. Vous pourrez donc l'exhorter sim- 
<( plement à conserver ses jours pour l'intérêt de la 
« république : il aura besoin d'un prétexte pareil 
(( pour n'avoir pas à rougir de semblables prièrc^s - » ; 
précautions de convenance : il faut jeter un voile 
transparent sur les considérations ou sur les faits que 
vous voulez énoncer, sans les articuler plus claii-e- 

1 " Marcus Tullius panim fortis videtur quibusdam : qxiibus o[»- 
time respoiidit ipsc, non se timidum in suscipiendis , sed in providen- 
<lis periculis : quod probavit morte quoque ipsa, quam prEestantissimo 
suscepit animo. » Lib. XII, cap. i. 

^ '■ Qaare et cum Ciceroni dabiraus consilium ut Antonium roget, 
Tc-î etiam ut Phi!ippicas (ita vitam pollicente eo) exurat, non cupidi- 
tatem lucis allegabimus : hsec enim si valet in animo ejus, tacentibus 
quoque nobis etiam valebit ; sed ut se reipublic» servet hortabimur. 
Hàc illi opus estoccasione ne eum talium precum padeat. " Lib. III, 
cap. vi:i. 

21 



."22 ESSAI ScR LÉLOQUEXCE 

ment, et surtout sans les approfondir. Bossuet ne 
veut pas dire en termes formels, dans son oraison fu- 
nèbre de la reine d'Angleterre, que Charles l" est 
mort sur nn écbafaud. Sa délicatesse répngne à pro- 
férer ce mot infâme en présence des enfants de ce mal- 
heureux prince et de toute la cour. Mais pour rappe- 
ler un si horrible événement par une heureuse citation 
des livres saints, il se contente de mettre dans la bou- 
che de la reine ces paroles du prophète Jérémie, qui 
seul, dit-il, est capable d'égaler les lamentations aux 
calamités: Voyez, Seigneur, voyez mon affliction. 
Mon ennemi s'est fortifié, et mes enfants sont perdus. 
Le cruel a porté sa main sacrilège sur ce qui m'était 
le p)liis cher. La royauté a été profanée^ et les princes 
sont foulés aux pieds. Laissez-moi ; je pleurerai amè- 
rement : n'entreprenez pas de me consoler ^; précau- 
tions de goût: écrivez selon votre talent, et quelque- 
fois aussi contre votre talent. Est-ce l'onction qui vous 
caractérise? craignez dètre languissant et monotone. 
Est-ce l'énergie qui vous distingue? préservez-vous 
avec soin de l'obscurité et de l'enflure. Voyez quel 
est le genre auquel vous êtes le plus propre, pour 
vous attacher à le suivre, et quel est aussi l'excès vers 
lequel penche votre esprit, pour apprendre à l'évi- 
ter ; précautions dans les chutes des phrases et surtout 
des alinéa : l'auditeur vous juge chaque fois que la 
fm de votre période lui laisse un instant de repos : et 
son attention se relâche si vous négligez de la ranimer 
et de la fixer, en terminant fréquemment vos sections 
oratoires par des idées saillantes ou par des images 

1 Jerem. Lamenl. I, 16, etc. 



D1-: LA CHAIRE. Tyr. 

pittoresques ; enlin précautions de courage : il est des 
sujets qui présentent des écueils où l'on vous attend 
avec autant dimpatience que de sévérité. Jetez-vous 
d'ahord au milieu desdiflicultés, pour mieux déployer 
la puissance de votre génie, et attaquez toujours en 
vous défendant. 

Ou n'a toute sa force en effet, on ne retrouve tout 
son talent que dans le danger, qui l'augmente tou- 
jours, quand il ne l'éteint pas. Il en est de l'esprit 
comme de la bravoure. Le péril auquel on s'expose 
donne aussi à l'éloquence une vigueur qui l'élève au- 
dessus de ses mouvements ordinaires. L'orateur (qu'on 
me pardonne cette comparaison) éprouve alors, eu 
luttant contre les difficultés et les obstacles, la même 
exaltation dont avait été transporté ce brave soldat 
qui disait, à la vue de la citadelle de Namur, le len- 
demain de l'assaut : a J'escaladai hier ce rocher au 
a milieu du feu, et aujourd'hui je ne pourrais plus y 
c( grimper. » Yraiment, je le crois bien, lui répondit 
un de ses camarades ; ni moi non plus : on ne nous 
ftre plus des coups de fusil de là-haut. 

LV. De Ihvpothèse. 

On voit que dans ces occasions périlleuses la grande 
précaution d'un orateur consiste à ne paraître en 
prendre aucune, en s' abandonnant à l'impulsion de 
son génie. C'est aussi une excellente méthode que de 
choisir un tour fin et ingénieux pour fah^e entendre 
ce qu'on ne veut pas dire. L'hypothèse est très pro- 
pre à donuer ce ressort à l'éloquence. Cicéron em- 
ploie souvent cette figure dans ses plaidoyers, princi- 
palement dans ses Terrines, où il imagine à chaque 



Tyli KSSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

instant dos suppositions plus frappantes que les faits, 
pour rendre les exactions des Verres encore pIu:* 
odieuses au peuple romain. 11 va jusqu'à supposer, 
pur une condescendance apparente, qu'il consent à 
prendre pour arbitre dans cette cause le père même 
de Verres ; et il démontre que si cet oppresseur bour- 
reau de la Sicile avait son propre père pour juixe, il 
ne pourrait pas se soustraire à la peine capitale (jue 
provoquent ses forfaits, 

Bossuet, que je cite de préférence ])arce que je ne 
connais ])oint de si riche modèle, a fait un usage ad- 
mirable de riiypothèse dans son oraison funèbre de 
Le Tellier. On ne saurait lire sans émotion cette 
apostroplie, à laquelle le ressort de la fiction donne 
tant de véhémence : « Dormez votre sommeil, riches 
« de la terre , s'écrie-l- 1 , et demeurez dans votre 
« poussière. Ah ! si quelques générations, que dis-jo'' 
« si quelques années après votre mort, vous reveniez., 
(( hommes oubliés au milieu du monde, vous vou.^ 
u hâteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour îie 
(( point voir votre nom terni, votre mémoire abolie, 
c( et votre prévoyance trompée dans vos amis et dans 
(( vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et 
w dans vos enfants. Est-ce donc là le fruit du travail 
« dont Vous vous êtes consumés sous le soleil? » 

LVI. De l'égûïsme dans les orateurs. 

Comptons encore parmi les précautions et les con- 
venances de la circonspection oratoire, l'attention de 
]ie parler jamais ou presque jamais de soi, ni en bien 
ni en mal. dans les chaires chréliennes. 1/urguell ré- 



DE LA CHAIRE. 52:. 

voile toiijoni-s; et riiiiinilité, pour me servir (runc 
locidioii vulgaire, est trop souvent prise au mot. 

J'avoue cepcntlant qu'un orateur peut inspirer 
«|ue!i]uefois un vif intérêt, en se niellant Jui-niênu' 
en scène avec Tanditoire dans un sermon, pourvu 
qu'il n'excède pas la mesure et ne blesse jamais la 
dignité qu'exige son ministère. On en trouve quel- 
ques exemples dans nos grands maîtres. Massillon at- 
tendrit la cour, qui hii témoigna l'estime la plus tou- 
chante par un murmure soudain d'acclamation, 
<juand il prit congé d'elle pour toujours, en annon- 
çant, à la lin de son sermon de Pâques, le jour de la 
elôture du Petit Carême, que sa nomination à l'évê- 
clié de Clermont ne lui permettrait plus de reparaître 
dans cette même chaire, où il s'était illustré par tant 
de succès immortels. « (irand Dieu ! dit-il, ces priè- 
cf res seront les dernières sans doute que mon minis- 
« tère, attaché désormais par les jugements secrets de 
« votre providence au soin d'une de vos Eglises, me 
« permettra de vous oflrir dans ce lieu auguste, etc.» 
Ces paroles simples et touchantes émurent sensible- 
ment l'auditoire, qui manifesta par des regrets ima- 
nimes son admiration pour un si beau talent, relégué 
désormais dans les montagnes de l'Auvergne. 

Avant Massillon, Bossuet avait parlé aussi de lui- 
même dans la chaire de son église de Meaux, oii il lit 
entendre le chant du cygne la dernière fois qu'il y 
parut, vers la lin de sa vie, en disant à ses diocésains 
que s" ils étaient jamais assez malheureux pour se séparer 
après sa mort, alors très prochaine, de la foi qu'il 
leur avait si longtemps prèchée, ils le verraient sor- 
tir aussitôt de son tombeau pour faire justice à Dieu 



r>26 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

de leur infidélité. Mais son triomphe le plus éclatant 
en ce "enre se trouve dans ces dernières lianes de To- 
raison funèbre du grand Condé, où il mit le comble à 
rintérèt qu'il menait d'inspirer à son auditoire, «m lui 
présentant dans le lointain l'image touchante de sa 
propre mort; «Jouissez, prince, de cette victoire; 
i( jouissez-en éternellement par Timmortelle vertu de 
« ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une voix 
a qui vous fut connue. Vous mettrez lin à tous ces 
« discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, 
« grand prince ! dorénavant je veux apprendre de 
i( vous à rendre la mienne sainte. Heureux si, averti 
« par ces cheveux blancs du compte que je dois ren- 
« dre de mon administration, je réserve au troupeau 
« que je dois nourrir de la parole de vie, les restes 
i( d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'é- 
« teint ^ ! » 

Il s'en faut de beaucoup que les autres orateurs 

1 Le grand Condé, gouverneur de la province de Bourgogre, avait 
témoigné à Bossuet, dans la ville de Dijon, sa patrie, une bienveil- 
lance spéciale dès son enfance, qui annonça de très bonne lieure l'é- 
clat de ses talents. Ce prince avait tellement l'habitude et l'ardeur de 
vaincre, comme aussi le sentiment et l'ambition de toute espèee de 
gloire, qu'il/ut tenté, a-t-il dit souvent, de lutter en public contre lin 
athlète aussi redoutable que Bossuet dans le pugilat théo'.ogique. Bos- 
suet avait toujours vécu, dès l'âge de vingt ans, dans la société privée 
de ce grand homme « Il soutint, dit l'abbé de Choisy, à la cinquiime 
u page de l'éloge de Bossuet qu'on trouve dans le recueil des discours 
■• de l'Académie française, en 1704, il soutint sa première thèse de 
" bachelier à Navarre, sous les auspices et même sous les \"eux du 
•' grand Condé, qui, supérieur aux autres hommes ]'ar l'esprit et lesa- 
•' voir, aussi bien que par le courage, fut tenté, à ce qu'il a dit lui-: 
.< m.éme plus d'une lois, d'attaquer un répondant si habile et de lui 
" disputer les lauriers même de la théologie ; et depuis lors ce grand 
" prince, qui ne résistait jioint au vrai mérite, lui a toujours accordé 
.< son estime et sa tendresse. Le prélat s'en est montré reconnaissaaÉ 



I)i: LA CilAIRt. r.2T 

sacrés aient })arlé dV'iix-ini'incs crune inanière si pro- 
pre à leur concilier linlérèt de leur auditoire. On 
pourrait citer plusieurs prédicateurs qui out t'ait uue 
funeste expérience du danger de se rendre ridicules, 
en se uièlant eux-mêmes à leurs discours, et en su- 
bissant ainsi le jugement sévère d'une assemblée à la- 
quelle c'est bien assez de livrer son talent, sans lui 
souinetlre jamais son état ou sa personne, lue telle 
im})rudence n'est heureusement point assez commune 
})0ur en faire ici l'objet d'une leçon spéciale. Mais, 
en laissant à part ces mécomptes de la vanité dans un 
sermon, il peut être utile d'en montrer la maladresse 
et les inconvénients, par un singulier exemple que 
, nous fournissent les œuvres d'un orateur très célèbre, 
qui, du moins, ne s'est pas donné ce tort dans l'exer- 
cice du ministère sacré. Flécliier nous offre donc le 
plus étrange phénomène de vanité, dans une lettre 
imprimée, par l'imprudence d'un zèle aveugle pour 
sa uloire, à la tète de ses Oraisons funèbres. Il y fait 
lui-même son portrait. On croirait qu'il envoie à son 
correspondant les matériaux d'un panégyrique : di- 
sons mieux, c'est un élofje tout fait, oii son admira- 
tion pour ses propres talents et son orgueilleuse mo- 

" au delà même du tombeau f en consacrant à sa mémoire l'un de ces 
« discours funèbres qui lui ont attiré tant d'acclamations. " 

L'evêque de Meaux ne pouvait s'acquitter en effet plus noblement 
envers l'illustre protecteur de sa jeunesse, qu'en lui consacrant cette 
magnifique oraison funèbreqiii, par sa liaison nécessaire avec les étu- 
des de toute éducation soignée, a rendu la renommée de son héros en 
quelque sorte classique pour toutes les générations suivantes, et qui 
par là même garantit encore mieux l'immortalité de son nom , que 
Vaurait pu faire le souvenir de ses victoires. Il faut avouer, en l'hon- 
ur de l'éloquence, que C'ondé et Turenne sont redevables d'un grand 
'cassement de gloire à Bossuet et à Fléchier, leurs panégyristes. 






:^2S ESSAI SIR L'ÉLOQUENCE 

destie s'etrorcent de relever tour à tour, par h\ symé- 
trie de ses antithèses, le tableau et le contraste de 
tousses genres de mérite. Voici comment Tévèquede 
Nîmes >;e peint et s'apprécie. 

« Il a, dit-il, un caractère d'esprit capable do tout 
« ce qu'il entreprend ; pour son style, la nature y ap- 
« proche de Fart, et l'art y ressemble à la nature. On 
« ne peut rien ajouter à ce qu'il écrit sans y mettre 
« du superflu, et Ton n'en peut rien retrancher sans 
« y oter qnelquechosedenecessaire.il sait jetei' quel- 
ce ques grains d'un encens odoriférant qui récrée et 
« n'étourdit pas; aussi n'en reçoit-il pas qui ne soit 
« aussi fin que celui qu'il donne. On voit dans ses 
« yeux je ne sais quoi qui répond de son esprit. Entiu 
« il vaudrait mieux, s'il pouvait s'accoutumer au tra- 
ce vail, et si sa mémoire un peu ingrate, sans être ce- 
« pendant infidèle, le servait aussi bien que son es- 
(( prit ; mais il n'y a rien de parfait au monde, et cha- 
« cun a ses endroits faibles. » 

En supposant que la postérité eût ratifié ce juge- 
ment qu'osa porter de ses talents et de son goût Té- 
vèque de Nîmes, il resterait encore aux admirateui^s 
de Fléchier à désirer pour sa gloire qu'il eût eu assez 
de pudeur pour ne pas le prononcer lui-même. 

On ne doit pas craindre safis doute que jamais un 
orateur chrétien puisse porter l'aveuglement de l'a- 
mour-propre jusqu'à se permettre en chaire une 
phrase qui approche d'un tel excès d'orgueil. La risée 
publique lui apprendrait bientôt combien il serait 
choquant et maladroit, je ne dirai pas seulement de se 
louer, mais encore d'oser simplement parler de so^" 
devant une arande assemblée. On évite même ce rid 



Dr. I.A CHAIRE. 020 

cille lUuis la sociétô. (iV'tail le hua goût, autant (ji'.e 
riiumilité t'hrétieiine , qui avait Laniii le moi des 
écrits de Poi't-Royal. L'abbe Fleucy dit que riiistoiieii 
lui-même doit toujours se cacher dans sa narration ' ; 
(< en sorte que le lecteur n'ait jamais le loisir de pen- 
ce ser si les faits sont bien ou mal écrits, s'ils sont 
« écrits, s'il a un livre entre les mains, s'il y a un au- 
« teur au monde. C est ainsi qu'Homère écrivait. » 

Or, s'il n'est pas permis à un historien de se faire 
remarquer dans ses récits, un prédicateur doit être 
assurément plus attentif encore à se laisser oublier de 
son auditoire. Il est néanmoins quelques occassions. 
où un orateur chrétien peut se prendre modestement 
lui-même pour sujet d'un développement de morale 
qui intéresse la multitude. Mais ce n'est point pour 
appeler sur lui l'attention de l'auditoire, qu'il se 
«lonne alors en spectacle : c'est au contraire pour con- 
centrer en lui seul les faiblesses, les illusions, les 
t'carts et les inconséquences de l'esprit ou du cœur 
humain; et dans une telle vue plus il parlerait de lui, 
moins on le trouverait personnel. Massillon excelle 
dans cette humble méthode de se mettre ainsi à la 
place des pécheurs, en déplorant ses propres contra- 
dictions, ses erreurs, ses angoisses et ses remords. Il 
excite le plus touchant intérêt, il attendrit ses audi- 
teurs jusqu'aux larmes, toutes les fois que, les pei- 
jinant eux-mêmes dans sa personne, avec la vérité la 
plus frappante, quand il dévoile les profondeurs de 
sa conscience, il se dénonce à Dieu comme un ingral, 
comme un misérable, comme un insensé. Je ne citerai 



î Premier discours sur l'Histoire de r]-]"lis 



I- 



530 ESSAI SI R LÉLOQUENCE 

aucun de ces monologues fréquents et souvent subli- 
mes. J'aime mieux, })our généraliser une règle de 
goût, retracer ici cette confusion salutaire d'un esprit 
(ji.i s'arme de toute sa force quand il veut se com- 
iiattre lui-même, et transcrire simplement, sans com- 
mentaire, un passage brillant de Fontenelle, dans son 
Traité du Bonheur. Cet ouvrage est écrit avec une 
précision ingénieuse et quelquefois profonde, l.es idées 
y occupent beaucoup plus d'espace dans l'esprit du 
lecteur que sous la plume de l'auteur ; et nous le li- 
rions avec encore plus de charme, comme tous les 
autres ouvrages de cet académicien, sans même en 
excepter ses Éloges, s'il y alliait plus souvent l'intérêt 
de la sensibilité à la finesse de l'esprit. 

« D'abord, dit-il, il faut examiner, pour ainsi dire, 
« les titres de ce qui prétend ordonner de notre bon- 
ce heur. Pourquoi cette dignité que je poursuis m'est- 
c( elle si nécessaire? C'est qu'il faut être élevé au- 
(( dessus des autres. Et pourquoi le faut-il? C'est pour 
c( recevoir leurs respects et leurs hommages. Et que 
me feront ces hommages et ces respects? Ils me 
flatteront très sensiblement. Et comment me flat- 
« teront-ils, puisque je ne les devrai qu'à ma dignité, 
cf et non pas à moi-même ? « 

En développant et en s'appîiquant ainsi à lui seul 
une maxime générale, l'orateur chrétien peut rai- 
sonner et s'émouvoir très utilement pour subjuguer 
son auditoire : tout autre égoïsme lui est interdit 
Bossuet m'attendrit jusqu'au fond de l'ame quand il 
parle de ses cheveux blancs. Bourdaloue me pénètre 
d'un saint respect lorsqu'il est réduit à faire l'apo- 
logie de son sermon sur lUmpureté, dans son homélie 



DE Ï,A CHAIRE. âôl 

de la Magdelclne. Mais c'est le pi'ivilége de ces grands 
maîtres, de hasarder de pareilles licences avec la 
certitude d'en éviter les écueils; et encore ne se les 
permettent-ils jamais sans nne nécessité qui excuse 
tout, ou sans y déployer une vigueur de génie qui 
fait tout admirer. 

Bourdaloue en fournit un exemple remarquable. 
Cet orateur immortel eut, assez de coniiance en sa re- 
nommée et d'ascendant sur l'opinion publique, non- 
seulement pour oser parler de lui en cliau'e, mais en- 
core pour pouvoir attribuer en quelque sorte à son 
ministère, avec l'approbation universelle, dans l'orai- 
son funèbre du grand Condé, le premier éveil de 
conscience et les soudains mouvements de piété qui 
excitèrent ensuite ce prince à consacrer à la religion 
les dernières années de sa vie, en lui entendant pro- 
noncer l'éloge de Henri de Bourbon, son auguste 
père. Il rend d'abord un digne hommage au génie 
supérieur de l'évèque de Meaux : il reconnaît haute- 
ment qu'il ne lui appartient plus de peindre la fer- 
meté de son héros aux approches de la mort, après le 
magnifique tableau que venait d'en tracer Bossuet. 
« Ce don était réservé, dit-il, à une bouche plus sa- 
« crée et plus éloquente que la mienne. L'illustre et 
(( savant prélat qui vous a parlé avant moi a déjà 
« épuisé cette matière ; et après ce que vous avez ouï, 
M c'est à moi de me taire. » 

Voici maintenant avec quelle dignité et quelle élo- 
([uence Bourdaloue rappelle ensuite, sans orgueil et 
sans fausse modestie, l'impression extraordinaire que 
la grâce avait fait produire à l'un de ses discours sur 
l'ame du prince de Condé, qui avait enfin résolu de 



Z'22 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

s'occuper sérieusement de sa conversion, en écoutant 
l'éloge de son père au milieu de ses obsèques dans la 
bouche du même orateur. 

« Le dirai-je, chrétiens? Dieu m'avait donné comme 
ff un pressentiment de ce miracle; et dans le lien 
« même oi^i je vous parle aujourd'hui, dans une céré- 
i( monie toute semblable à celle pour laquelle vous 
« êtes ici assemblés, le prince lui-même m'écoutant, 
a j'en avais non-seulement formé le vœu, mais comme 
« anticipé l'efîet par une prière qui parut alors tenir 
« quelque chose de la prédiction. Soit inspiration ou 
« transport de zèle, élevé au-dessus de moi, je m'é- 
« tais promis, Seigneur ! ou plutôt je m'étais assuré 
« de vous, que vous ne laisseriez pas ce grand homme, 
c( avec un cœur aussi droit que celui que je lui con- 
« naissais, dans la voie de la perdition et de la cor- 
« ruption du monde. Lui-même, dont la présence 
(( m'animait, en fut ému. Et qui sait, o mon Dieu î si, 
<( vous servant dès lors de mon faible organe, vous ne 
u commençâtes pas dans ce moment à l'éclairer et à le 
c( toucher de vos divines lumières? Quoi qu'il en soit, 
« mes veux et mes souhaits n'ont pas été vains. II vous 
« a plu, Seigneur î de les exaucer, et j'ai eu la conso- 
le lation de voir ma parole accomplie. Ce prince, qui 
« m'avait écouté, a depuis écouté votre voix secrète : 
(/ et parcequ'il avait un cœur droit, il a suivi l'attrait 
<( de votre grâce. » 

Ce pieux et beau mouvement de Bourdaloue, qui se 
tourne vers Dieu au moment où il parle de lui-même 
h son auditoire, est d'autant mieux placé, qu'en se 
prosternant alors devant la majesté du Créateur, le 
ministre de la parole s'efface du tableau, ou du moins 



DK i.A ciiAïUT'. r.r.r, 

éloigne de lui lu ut sou prou do vanité, par son atl'jii- 
lion à ne célébrer que le seul Iriomplie de la grâce. 
Voilà une des citations inuoinbrahles de ses discours 
qu'on peut soumettre avec confiance à Texanien de la 
critique la plus sévère, et à la délicatesse du goût le 
plus exquis. Elles montrent combien le talent de ce 
grand bomme était éminemment propre au genre ora- 
toire, et combien il lui eût été facile d'y produire en- 
core de plus grands effets, s'il avait auuIu se livrer plus 
souvent à une sensibilité si patbétique et si sublime. 
L'intérêt et le souvenir que consacre cette éloquente 
apostropbe, en forme de prière, doivent exciter natu- 
lellement le désir de la comparer aux ardentes sup- 
plications que Bourdaloue avait adressées au ciel, en 
faveur du grand Condé, dans l'oraison funèbre de 
Henri de Bourbon, son père. Je vais donc les mettre 
ici sous les yeux du lecteur ; et en voyant cet orateur 
célèbre, plein de zèle et de verve, beaucoup plus 
animé et plus toucbant dans ses éloges que dans se? 
instructions morales , on regrettera sans doute que 
Bourdaloue n'ait pas voulu faire un plus fréquent 
usage de son rare talent pour émouvoir et attendrit" 
les cœurs. 

« Laissons là, s'était donc écrié Bourdaloue, à la 
« fil de celte, ancienne oraison funèbre, en parlant 
« du grand Condé, laissons là ces exploits de guerre 
« dont la P\-ance a retenti, et ces prodiges de valeur 
« qui ont fait taire devant lui tout l'univers. Il est ici 
« au pied des autels pour en faire bommage au Dieu 
« des armées, et il n'assiste à cotte funèbio cérémonie 
« que pour apprendre où doit aboutir enfin tout Tê- 
te clat de sa renommée. C'est pour ce lils et pour ce 



Zôi ESSAI SIR L'ÉLOQUENCE 

« héros que nous faisons continuellement des vœux ; 
(( et ces \œux, ô mon Dieu ! sont trop justes, trop 
« saints, trop ardents, pour n'être pas enfin exaucés 
« de vous. C'est pour lui que nous vous offrons des 
« sacrifices : il a rempli la terre de son nom ; et nous 
« vous demandons que ce nom si comblé de gloire soit 
(.< encore écrit dans le ciel. Vous nous l'accorderez, 
« Seigneur î et ce ne peut être en vain que vous nous 
inspirez pour lui tant de désirs et tant de zèle. Ré- 
« paiidez donc sur sa personne la plénitude de vos 
a lumières et de vos grâces. Répandez-la sur ce prince, 
« le fondement de toutes les espérances de sa maison, 
« l'héritier de son courage et de toutes ses héroïques 
« qualités, de sa hardiesse à entreprendre de grandes 
« choses, de son activité à les poursuivre, de sa valeur 
« à les exécuter, des rares talents de son esprit, de la 
« délicatesse et de la finesse de son discernement, de 
(( sa pénétration dans les affaires, de son génie su- 
ce bîime pour tout ce qu'il y a dans les sciences de plus 
«curieux et de plus recherché... Piemphssez-le , ô 
(( mon Dieu ! de cet esprit de religion dont je viens de 
« lui proposer un modèle si propre à le toucher et si 
« capable de le convaincre. Ajoutez à toutes les gran- 
ii deurs qu'il possède dans le monde celle d'en faire 
« un prince prédestiné, puisque hors de là toute 
« grandeur n'est que vanité et que néant. Que sert-il, 
« dit un père, d'avoir une croyance catholique et de 
« mener une vie païenne? Quid enim i^rodest si quis 
« catholicè credat et gentil iter vivat? » 

LVII. De Bourdaloue. 

Ce qui me ravit, ce qu'on ne saurait assez préco- 



DE L V CHAIRE. ->35 

iiisor dans les sermons de réluniieiit Bonrdaloue, c'est 
(jn'en exerrant le ministère apostoliqne, cet orateur 
plein de génie se fait presque toujours oublier lui- 
même pour ne s'occuper que de rinsti-uction et des 
intérêts de ses auditeurs; c'est que, dans un genre 
trop souvent livré à la déclamation, il ne «e permet 
pas une seule phrase inutile à son sujet, n'exagère ja- 
mais aucun des devoirs du christianisme, ne change 
point en piéceptes les simples conseils évangéliques ; 
et que sa morale, constamment réglée par la sagesse 
éclairée de ses principes, peut et doit toujours être ré- 
duite en pratique ; c'est la fécondité inépuisable de 
ses plans, qui ne se ressemblent jamais, et l'heureux 
talent de disposer ses raisonnements avec cet ordre sa- 
vant dont parle Quintilien, lorsqu'il compare l'habi- 
leté d'un grand écrivain qui règle la marche de son 
discours, à la tactique d'un général qui range une ar- 
mée en bataille * ; c'est cette puissance de dialectique, 
cette marche didactique et ferme, cette force toujours 
croissante, cette logi(|ue exacte et serrée, disons mieux, 
cette éloquence contmue du raisonnement, qui dé- 
voile et combat les sophismes, les contradictions, les 
paradoxes, et forme de l'ordonnance de ses preuves un 
corps d'instruction où tout est également plein, lié, 
soutenu, assorti, où chaque pensée va au but de l'o- 
rateur, qui tend toujours, en grand moraliste, au vrai 
et au solide, plutôt qu'au brillant et au sublime du 
•ujet ; c'est cette véhémence accablante et néanmoins 
pleine d'onction, dans la bouche d'un accusateur qui, 
eu plaidant contre vous au tribunal de votre con- 

• " Est ve]ut imperatoria virtus. •' Inst. II, 



r>3G ESSAI SUR L'i^LOQUEXCE 

science, vous furce à chaque instant de prononcer en 
secret le jugement qui vous condamne : c'est la perspi- 
cacité avec laquelle il fonde tous nos devoirs snr nos 
intérêts, et cet art si persuasif, qu'on ne voit guère 
que dans ses sermons, de convertir les détails des 
mœurs en preuves de la vérité qu'il veut établir ; c'est 
cette abondance de génie qui ne laisse rien à imaginer 
an lecteur par delà chacun de ses discours, quoiqu'il 
en ait composé au moins deux, souvent trois, quel- 
quefois quatre sur la même matière, et qu'on ne sache 
Souvent, après les avoir lus, auquel de ces sermons il 
faut donner la préférence; c'est cette sûreté et cette 
opulence de doctrine qui font de cjiacune de ses in- 
structions un traité savant et oratoire de la matière 
dont elles sont l'objet ; c'est la simplicité d'un style 
nerveux et touchant, naturel et noble, lumineux et 
concis, où rien ne brille que par léclat de la pensée, 
où règne toujours le goût le plus sévère et le plus pur, 
■et où l'on n'aperçoit jamais aucune expression ni em- 
phatique ni rampante: c'est cette pénétrante sagacité 
qui creuse, approfondit, féconde, épuise chaque su- 
jet ; c'est celte compréhension vaste et profonde qu'il 
ne partage qu'avec saint Augustin et Bossuet, pour 
saisir dans l'Évangile et y embrasser d'un coup d'œil, 
les lois, l'ensem.ble, l'esprit et tous les rapports de la 
morale chrétienne; c'est la série de ses tableaux, de 
ses preuves, de ses mouvements, la connaissance la 
plus étendue et la plus exacte de la religion, l'usage 
imposant quil fait de l'Écriture, l'à-propos des cita- 
tions non moins frappantes que naturelles qu'il em- 
prunte des Pères de l'Église, et dont il tire un parti 
plus neuf, plus concluant, plus heureux que n'a ja- 



I 



I)i: LA THAIRE. TwT 

jiiais fait aucun aiitio orateur chn-lieu. Enfin je no 
puis lire les ouvrages de ce grand honinie sans me dik■t^ 
à moi-même, en y désirant quelquefois, j'oserai l'a- 
vouer avec respect, plus d'élan à sa sensibilité, plus- 
d'ardeur à son génie, plus de ce feu sacré qui embra- 
sait l'ame de Bossuet, surtout plus d'éclat et de sou- 
plesse à son imagination : Voilà donc, si l'on y ajoute 
ce beau idéal, jusqu'où le génie de la chaire peut s'é- 
lever, quand il est fécondé et soutenu par un travail 
innnense ! Je ne connais rien de plus étonnant et de- 
plus inimitable dans l'éloquence religieuse, que less 
premières parties des sermons de Bourdaloue, sur la 
Conception^ sur la Passion, Dei Virtlteai, et sur la; 
Résurrection, etc. Ses discours sur V Ambition, sur la 
Providence, sur le Jugement téméraire, sur le Pardon 
des injures, sur la Religion chrétienne, sont aussi ad- 
mirables. C'est la borne de Tart, comme c'est la bonio- 
du genre ; et on peut appliquer avec confiance à ces. 
chefs-d'œuvre le vers si connu de Boileau : 

Cesl avoir profité que de savoir s'y plaire. 

LYIII. De Massillon. 

Massillon, le plus digne rival de Bourdaloue dans- 
l'ensemble des stations soutenues et complètes de la 
chaire, est toujours intéressant, quoiqu'il ait rare- 
ment des traits sublimes. Mais, s'il paraît trop souvent 
inférieur à sa renommée comme orateur, il est du 
moins incontestablement au premier rang comme- 
écrivain; et nul de nos auteurs les plus célèbres n'a 
porté l'élégance et la beauté continues du style à uii 
plus haut degré de perfection. 



Ô5S ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Je ne m'arrêterai point à motiver l'admiration pro- 
fonde que m'inspirent, dans les discours de ce grand 
homme, la fécondité de son imagination et les déve- 
loppements de son éloquence ; sa manière inimitable 
d'amener et d'exposer la matière qu'il veut traiter, 
dès la conception de l'exorde, qui doit sortir natu- 
rellement du sujet, selon la doctrine de Cicéron, 
comme une fleur de sa tige^ ; sa connaissance et ses 
peintures du cœur humain ; ses tableaux des mœurs 
et du monde ; la richesse, l'éclat, la mesure et la va- 
riété de ses pinceaux ; le juste et merveilleux emploi 
qu'il fait habituellement de l'Écriture sainte, qui est 
l'histoire de la Providence, et ses citations toujours 
heureuses, mais trop rares peut-être, des Pères de 
l'Église; la chaleur de ses mouvements oratoires; la 
piété de ses pathétiques accents et les épanchements 
de sa sensibilité; ses traits frappants et même quel- 
quefois sublimes; enfin la progression graduée et 
toujours croissante de son onction, et la verve de son 
talent, qui, dans ses plus longs sermons, ne laissent 
jamais ni refroidir l'intérêt ni apercevoir la moindre 
lonç^ueur^. Ces rares et divers talents de Massillon, 
envisagé comme orateur, sont au-dessus de tous les 
éloges ; mais c'est uniquement dans la beauté et dans 
les secrets de son style que je veux chercher ici des 
leçons. 

1 « Effloruisse penitus videatur ex re de qua agitur. >> Orator. 27. 

2 On demandait un jour à Rivarol son avis sur deux vers qu'on ve- 
nait de lire en sa présence : il répondit qu'il trouvait des longueurs 
dans ce distique. Ce mot plaisant n'est pas de lui, mais du poëte 
Martial ; et il est cité par Boileau dans sa lettre à Brossette du 8 
avril 1703, où il dit : « Ce ne sont pas huit bons vers qui sont longs, 
«< ce sont deux méchants vers qui sont quelquefois longs à outrance. 
u Sed tu disticha longa /acis, dit Martial. " 



DE LA CHAIRE. ÔÔ9 

Pour bien apprécier tous les trésors de ce style en- 
chanteur, il faut d'abord savoir gré à Massillon d'en 
avoir exclu tous les défauts brillants qu'ambitionne 
le mauvais goût. Ce ne sont point en effet ici de ces 
phrases coupées à chaque instant, décousues, épi- 
granimatiques, sautillantes ou antithétiques, et aussi 
fatigantes à lire que faciles à combiner; ce ne sont 
point de ces oppositions recherchées, qui ne tendent 
qu'à faire briller l'esprit en excitant la surprise ; de 
ces efforts d'énergie qui rendent la diction bizarre, 
enflée, tendue et monotone ; de ces métaphores outrées 
qui tourmentent la langue ; de ces sentences méta- 
physiques, obscures, entortillées ou paradoxales, qui 
donnent au discours le ton et la couleur les plus con- 
traires à l'éloquence. Mais c'est le tissu égal et soutenu 
d'une élocution riche et variée, avec l'élégance la 
plus naturelle et la plus brillante dans sa simplicité ; 
d'une élocution où tous les mots se correspondent et 
se soutiennent par leur circuit et leur arrondissement. 
Disons plus: c'est ce beau cours d'idées que Cicéron 
parait suivre dans ses compositions, quand il le dirige, 
et qu'il désigne si bien par une métaphore qui abrège 
la comparaison en suppléant aux mots, quand il le 
représente sous l'image d'un fleuve qui roule des eaux 
limpides dans un lit profond, jlumen orationis. 

En effet, la pensée de Massillon ne jaillit point des 
profondeurs de son génie, comme on voit les flots 
d'une source abondante s'élancer avec cette impé- 
tueuse majesté qui frappe dans Bossuet. Il ne jette 
jamais sa phrase ; il la combine, il l'arrondit toujours ; 
il en soigne l'élégance, la couleur, la noblesse, la 
pompe et l'harmonie, avec un goût pur, ennemi de 



Ô40 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

toute affectation, sans en briser brusquement la me- 
sure, et surtout sans aspirer jamais à réveiller To- 
leille par aucun écart imprévu ou par aucune chute 
précipitée. Les membres \ariés de sa période sont 
disposés avec un tel goût, que leur brièveté n'en al- 
iénue nullement la consistance, et que leur développe- 
ment oratoire n'en ralentit jamais le mouvement. Il 
<:ache le travail de son style avec un art infini, en ne 
se permettant ni la moindre recherche d'expression, 
m la plus simple prétention à Tespril ou à la fmesse, 
ni le plus léger nuage qu'élève souvent autour de la 
pensée cette ambition si commune et si malheureuse 
qui ne trouve que des ténèbres en cherchant la pro- 
fondeur. Ce qui distingue surtout sa manière d'écrire, 
c'est que la répétition même de ses idées n'entraîne 
aucune diffusion dans son style ; de sorte que ces va- 
riantes, où chaque phrase a sa plénitude, offrent 
quelque vide dans les perceptions de son esprit, sans 
montrer aucune prolixité dans ses périodes, qui sur- 
prennent également par leur abondance et par leur 
brièveté, selon le vœu de Quintilien, tum copia, tum 
hreviitate mirabilis. 11 aime mieux, dans le choix des 
mots, rester en deçà que d'aller au delà de ce qu'il 
veut dire. Il semble, en écrivant, avoir sans cesse pré- 
sente à son esprit la maxime de goût enseignée aux 
■orateurs par Cicéron, qu'en fait de diction l'excès 
blesse plus que le défaut. M agis of fendit nimiiim 
quam j^arumK II ne hasarde rien en écrivant ; et plus 
il s'occupe de son élocution, plus il se montre naturel 
daub son langage et dans ses tournures. 

l « De oratorc. >^ 39. 



DE I.A CHAIRE. Ôit 

Massillon cite très rarement les écrivains profane»? 
dans ses discours. Son Petit Carcme en fournit un 
seul exemple dans le premier sermon sur les Excm— 
pies des Grands, où il rappelle cette belle idée de Sal- 
luste : In niaxima fortuna minima licentia est: c'est- 
à-dire que jjlns l'élévation semble donner de licence 
par l'autorité quelle procure, plus elle en ôte par le^ 
bienséances quelle impose. Mais Tévêque de Clermont 
fait mieux encore que de citer les anciens, il les imite ; 
il enrichit la prose française d'une multitude de con- 
structions, souvent même de tours de période qu'il 
emprunte du latin, et qui s'adaptent très heureuse- 
ment à la clarté ainsi qu'au génie de notre langue. Un 
orateur, qui voudra se dévouer à de grandes études,, 
trouvera qu'il reste encore à faire en ce genre des. 
conquêtes légitimes autant que précieuses, dans Ci- 
céron, Tite-Live, Tacite, Salluste et Cornélius >Jepos. 
Massillon nous en a ouvert la route. On reconnaît ai- 
sément sa belle manière à la contexture et à l'ensem- 
ble de ses alinéa, qu'il restreint au développement 
d'une seule pensée enrichie par l'inépuisable fécondités 
de son imagination. 

Le mouvement du style de Massillon, toujours 
combiné avec la marche de son discours, est facile et 
continu. Ses hardiesses sont voilées par des expressions 
communes qui se rapprocheraient plutôt d'une espèce 
de négligence que d'aucune affectation ; et l'on ne dé- 
mêle quelquefois l'élan de sa pensée ou l'audace de^ 
son langage, que par je ne sais quel courage aposto- 
lique d'une familière simplicité. Cette élocution ravi:;- 
sante nous rappelle celle de Cicéron dans toute si 
magnificence, en nous offrant l'accord le plus parfait 



342 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

du jugement, de rimagination et du goût. La lecture 
de ;<es ouvrages est proprement un charme ^ : elle pro- 
duit une telle impression de bonheur sur mon esprit, 
que lorsque je veux chercher quelquefois dans ses 
sermons l'un de ces beaux traits dont je me souviens 
d'avoir été plus vivement frappé, je ne puis plus 
quitter le discours, et souvent le volume, qu'après 
lavoir relu de suite en entier. L'analyse approfondie 
de ce style est toujours pour moi une continuité de 
découvertes dont je jouis avec d'autant plus de dé- 
lices, qu'elles m'enchantent en même temps qu'elle; 
m'instruisent; et Massillon a renouvelé souvent en 
moi la décourageante admiration que Boileau éprou- 
vait en lisant Démosthène, quand il disait, comme je 
Tai déjà rappelé : // me fait tomber la plume des 
mains. 

Lélite de notre littérature fut étonnée, à la lecture 
de son discours de réception à l'Académie, d'y trouver 
dans un homme de communauté, selon le jugement de 
madame de Tencin, un bon goût, un bon ton et une 
bonne (jrace, dont n'approche point le style des grands 
seigneurs les plus distingués par leur esprit dans les 
sociétés de la cour. 

Mais la meilleure et même la seule véritable ma- 
nière de louer le style de Massillon, doit consister 
surtout à citer quelques exemples de la perfection de 
son goût dans l'art d'écrire. Or ces exemples, je ne 
veux pas les choisir dans son Grand Carême, son 
Avent et ses Conférences, qu'il faudrait copier pres- 
que entièrement : je les tirerai donc uniquement de 
ceux de ses discours qu'on ne lit plus guère, dont on 

1 La Fontaine. 



DE LA CHAIRE. 343 

ne parle jamais, et qui se trouvent, pour ainsi dire, 
perdus dans sa renommée. Un trait d'une seule ligne 
suffit très souvent pour déceler en lui un grand écri- 
vain ; ainsi, dans son oraison funèbre du dauphin, il 
excuse habilement la dissipation et les écarts de la 
jeunesse du prince : « Qu'offrirait notre vie au public, 
« si elle était en spectacle comme celle des princes? 
« Moins exposés qu'eux, sommes-nous plus fidèles? 
« Nos chutes se cachent dans Vobscurité de nos desti- 
« nées. » Je n'ai pas besoin de relever la hardiesse et 
le coloris d'un pareil langage, pour faire sentir la 
beauté de ce dernier coup de pinceau. 

Voici comment parlait Massillon dans une obscure 
assemblée de charité, en adressant à une réunion de 
pieuses femmes quelques instructions sur les œuvres 
de miséricorde. Cette exhortation est en quelque sorte 
cachée dans le volume des mystères. 

« Ce qu'il y a de plus déplorable, dit-il, c'est que 
« des mœurs qui nous paraîtraient dangereuses, si 
« elles n'étaient accompagnées de quelque office de 
« piété, perdent à nos yeux tout ce qu'elles ont de 
« douteux, dès que ces œuvres extérieures les sou- 
« tiennent. Et si quelquefois les vérités du salut en- 
« tendues, ou la grâce plus forte, troublent cette 
(( fausse paix et jettent des terreurs dans la conscience : 
« ah î la nudité couverte, la faim rassasiée, la misère 
« secourue, l'innocence protégée, s'offrent à l'instant 
« à notre esprit, et calment cet heureux orage. Ce 
« sont des signes de paix qui dissipent aussitôt nos 
« alarmes. C'est cet arc trompeur dont parle le pro- 
« phète Osée, arcus dolosus\ lequel, au miheu des 

1 ■' Osée. " cap. vu, rers. 16. 



T^H ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

<( nuages et des tempêtes que le doigt de Dieu corn- 
er ineuçait à exciter dans le cœur, vient nous pro- 
<r mettre une fausse sérénité, et divertit notre esprit 
« de rimage présente du danger. On s'endort sur ces 
<( tristes débris de religion, comme s'ils pouvaient 
(( nous sauver du naufrage ; et des œuvres chrétiennes 
« qui devraient être le prix de notre salut, deviennent 
<( loccasion de notre perte éternelle. » 

La finesse d'observation et la justesse d'esprit qui 
distinguent ce tableau, ne sont pas moins remarqua- 
bles que le mouvement et la vivacité du style. Ce 
langage d'une riche poésie est le véritable idiome de 
la chaire. Le trait souligné parait simple au premier 
•coup d'œil ; mais quand on l'analyse, on y trouve, 
-<ous des expressions communes, une hardiesse d'élo- 
quence et de simplicité que l'imagination de Massil- 
lon pousse jusqu'à l'audace, et que son excellent goiit 
sait voiler sous le ton familier d'une élocution ordi- 
naire. 

Voulez-vous voir comment Massillon sait allier le 
naturel du style à la majesté de la pompe oratoire, 
lisez ce passage du discours qu'il prononça pour la 
bénédiction des drapeaux du régiment de Catinat : 
« Hélas! que sont les hommes sur la terre? Une fa- 
<( taie révolution, une rapidité que rien n'arrête, en- 
te traîne tout dans les abîmes de l'éternité. Les siè- 
<( clés, les générations, les empires, tout va se perdre 
<( dans ce crouffre : tout v entre et rien n'en sort. 
<( Nos ancêtres nous en ont tracé le chemin, et nous 
<( allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent 
a après nous. Ainsi les âges se renouvellent : ainsi la 
<( ligure du monde change sans cesse : ainsi les morts 



DE I,A CHAIRE. 7,4% 

« et le? vivants se succèdent et se remplacent conti- 
<( nuellenient. Hion ne demeure, tout s'use, touts'é- 
« teint. Dieu seul est toujours le même, et ses aimées 
(f ne tiuissent point. Le torrent des âges et des siècles 
« coule devant ses yeux, et il voit de faibles mortels, 
« dans le temps même qu'ils sont entraînés par le 
« cours fatal, Finsulter en passant, proliter de ce seul 
« moment pom* déshonorer son nom, et tomber au 
(( sortir de là entre les mains éternelles de sa jus- 
« tice. » 

Ce contraste du rapide instant de notre vie avec 
l'éternité de Dieu rend plus frappante la démence 
des hommes; et au moment même où nous sommes 
entraînés par le cours fatal, le délire de l'inmlter en 
passant devient un trait sublime. Je ne puis transcrire 
ici tout ce qui mérite un tribut particulier dadmira- 
tion dans le style d'un si grand écrivain. Mais j'y ren- 
voie le lecteur avec confiance, et je veux signaler du 
moins à sa pieuse curiosité le commencement de la 
seconde rétlexion du quatrième discours pour une 
profession religieuse : il y verra un double tableau de 
la société et de cette solitude que madame de Mainte- 
non trouvait si bonne, disait-elle, quand on n'est pas 
mauvais soi-même, aussi remarquable par la peinture 
de-s mœurs et la beauté du style que par la connais- 
sance du monde et du cœur humain. 

Massillon est assez grand et assez assuré de son im- 
mortalité, comme du rang éminent qu'il occupe à 
juste titre parmi nos orateurs classiques, pour que 
l'on puisse avouer, sans inquiétude pour sa gloire, 
les négligences et les fautes de ses compositions. Je 
conviens donc qu'il abuse quelquefois de sa facilité 



346 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

pour répéter les mêmes idées. 11 les présente sous 
des formes variées qui les énervent à force de les re- 
produire. En voici un exemple que je tire à des- 
sein de son Petit Carême, où ce défaut est beaucoup 
plus sensible que dans ses autres sermons. 

Au milieu de son discours sur le respect que les 
grands doivent n la religion, Massillon emprunte de 
David un passage très heureusement imité ou amplifié 
par Racine 1, et auquel on ne peut rien comparer 
dans l'antiquité profane-. C'est le 55^ verset du 56^ 
psaume : Yidi impium superexaltatum et elevatum 
sicut cedros Lihani; et transin^ et eccenon état. J'ai 
vu Vimpie surexalté et élevé comme les cèdres du Li- 
ban; fai jiassé, il n était plus. Massillon a voulu pa- 
raphraser aussi à sa manière ce même passage, dans 
lequel la concision du texte sacré fait fuirTimage avec 
autant de rapidité que l'objet qu'on voit disparaître 
comme l'éclair. L'orateur y ajoute un bel accessoire : 
il semble insulter le ciel par sa gloire orgueilleuse^ 
mais il n'en énerve pas moins l'original par six varian- 

* Voici la traduction de Racine, que l'on peut citer comme ua 
modèle de poésie, mais non pas de précision, quand on la compare au 
texte : 

J'ai vu j'irapie adoré sur la terre; 
Pareil au cèdre, il cachait dans lescienx 
Son front audacieux ; 
Il semblait à son grê gouverner le tonnerre, 

Foulait aux pieds ses ennemis vaincus : 
Je n'ai fait que passer, il n'était dt^ja plus. 

2 Les livres saints nous fournissent un digne objet de comparaison 
avec ce trait sublimede David, dans le vingt-sixième verset du trente- 
deuxième chapitre du Deutéronome. Moïse y fait dire à Dieu, dont 
une seule parole a suffi pour faire disparaître ses ennemis et abolir à 
jamais leur mémoire sur la terre : J'ai parlé : où sont-ils 1 Dixi : ubi~ 
namsunt ! 



DE LA CHAIRE. 347 

tes qui expriment toutes la même idée. Il délaie sa 
pensée ; il détrempe dans un flux de paroles un trait 
qui tire sa sublimité de sa précision, et dont le roi- 
prophète avait consacré Ténergie, en le lançant avec 
plus de force par le ressort poétique d'un si petit 
nombre de mots. Écoutons Massillon ; 

« Je sais, dit-il, que limpie prospère quelquefois, 
« qu'il paraît élevé comme le cèdre du Liban, et qu'il 
« semble insulter le ciel par une gloire orgueilleuse 
i< qu'il ne croit tenir que de lui-même. Mais attendez, 
« son élévation va lui creuser elle-même son préci- 
<( pice : la main du Seigneur l'arrachera bientôt de 
(( dessus la terre. La fin de l'impie est presque tou- 
« jours sans honneur. Tôt ou tard, il faut enfin que 
« cet édifice d'orgueilet d'injustice s'écroule : la honte 
« et les malheurs vont succéder ici-bas à la gloire de 
a ses succès : on le verra peut-être traîner une vieil— 
« lesse triste et déshonorée ; il finira par l'ignominie : 
« Dieu aura son tour, et la gloire de l'homme in- 
(( juste ne descendra pas avec lui dans le même tom- 
<( beau. » 

Cet alinéa ne me paraît qu'une languissante ampli- 
fication de la première pensée. Voilà un exemple 
frappant de ces répétitions que j'ai cru pouvoir re- 
procher à Massillon. Une si facile méthode, qui n'exige 
point assurément une imagination bien vive et encore 
moins féconde, pour exprimer la même idée en d'au- 
tres mots, a séduit trop souvent sentaient ou son goût, 
principalement dans le Petit Carême. Cet écueil 
avait été signalé longtemps auparavant, dans la car- 
rière de l'éloquence, par les justes reproches que s'é- 
tait attirés Fléchier, si peu digne d'avoir un tel imi- 



'iS ESSAI SUR I/KLOQUEXCE 

tatciir, quand avec sa faconde ordinaire i\ faisait, se- 
lon le langage du collège, son thème en deux façons. 

La même prolixité d'amplilication se retrouve quel- 
quefois aussi, mais beaucoup plus rarement, dans le 
Grand Carême de Massillon. Je ne veux en citer qu'u.i 
seul exemple, pour justifier le reproche que je lui 
fais de ne s'être pas assez prémuni contre ce ton de 
déclamation. On trouve Tune de ces variantes de mots 
vers le milieu de la seconde partie de son homélie sur 
la Samaritaine. « En mettant des bornes à nos pen- 
« chants, Dieu en a donc mis à nos peines : en nous 
« marquant nos devoirs, il nous a donc montré nos 
« remèdes : en ne nous laissant point à nous-mêmes 
« et entre les mains de nos passions, il nous a donc 
« empêchés d'être nos propres tyrans : en nous assu— 
« jettissant à sa loi, il n'a pas voulu tyranniser notre 
« cœur, mais en fixer les inquiétudes ^ » 

Mais au moment oii je relève ces fastidieuses redi- 
tes dans les compositions de Massillon, je me plais à 
lui rendre un juste hommage de l'heureuse précision 

1 Je ne puis tolérer, je l'avoue, l'étrange système de l'abbé Batteux 
sur cette abondance de paroles qu'il ose trouver oratoire. Cet acadé- 
micien, dont la doctrine littéraire est ordinaironent faible et commune, 
mais saine au moins, n'a pas craint de faire d'une si lâche diffusion 
un mérite et, pour ainsi dire, un précepte de goût en éloquence. Aprts 
avoir analysé dans le plus grand détail , à la fin du chapitre ix, tome 
IV, de SCS Principes de II liera ture, loraison fuiièbre de Turtnne, Bat- 
teux croit bonnement louer Fléchier, en ajoutant que les idées de ce 
discours sont oratoires, parceqvk les mêmes idi-es y sont développées y 
nmplijites et présentées plusieurs fois sous des faces différentes. Certes, 
le commentaire me scandalise encore plus que l'assertion. C'est préci- 
sément le contraire de cette méthode qui est une règle de Fart oratoire, 
et un principe fondamental du goût. Batteux confond ici le rhéteur, ou 
plutôt le déclamateur, avec l'orateur, quoique l'amplification et l'élo- 
quence n'aient pas plus d'analogie entre elles que les jeux de l'escrinic 
ne ressemblent à la vigueur du pugilat. 



DE LA CHAIRE. 549 

qui fortifie souvent son éloquence. Je trouve, avec 
toute la perfection de sou style, un modèle frappant 
dos tournures très serrées et très oratoires dont il a 
enrichi notre langue, dans son homélie déjà citée sur 
la SamariUihie, vers la sixième page du premier 
point. C'est un très beau moule de phrase que je ne 
me souviens d'avoir vu dans aucun autre de nos écri- 
vains. Un orateur ordinaire aurait employé quatre 
fois plus d'espace pour présenter les mêmes pensées 
groupées par Massillon avec tant de concision et de 
darté, que, sans réfuter par la moindre discussion les 
prétentions des pécheurs, auxquels il ne veut laisser 
aucune excuse, il lui suffit de les exposer ou plutôt 
âe les indiquer simplement pour les confondre avec 
tout Tascendant de Tévidence et le triomphe de l'iro- 
nie : il n'a pas besoin de vous écouter, en vous acca- 
blant de questions auxquelles votre conscience répond 
en secret malgré vous : il vous force de vous juger 
vous-même, et renonciation rapide de tous vos pré- 
textes vous en découvre aussitôt l'inconséquence et 
Tabsurdité. Voici ce tour neuf et remarquable, que 
Démosthène et Cicéron eussent admiré. 

a Quand vous nous dites que vous êtes du monde, 
« que prétendez-vous dire? Que vous êtes dispensés 
« de faire pénitence? Mais si le monde est le séjour 
« de l'innocence, l'asile de toutes les vertus, le pro- 
<( tecteur lidèle de la pudeur, de la sainteté, de la 
<( tempérance; vous avez raison. Que la prière vous 
<( est moins nécessaire? Mais si dans le monde les pé- 
« rils sont moins fréquents que dans les solitudes, les 
« pièges moins à craindre, les séductions moins ordi- 
« naires, les chutes plus rares, et qu'il faille moins 



550 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« de grâce pour s'y soutenir ; je suis pour vous. Que 
« la retraite n'y saurait être un devoir? Mais si les 
« entretiens y sont plus saints, les assemblées plus in- 
« nocentes; si tout ce qu'on y voit, qu'on y entend, 
« élève à Dieu, nourrit la foi, réveille la piété, seit 
({ de soutien à la grâce ; je le veux. Qu'il en doit 
« moins coûter pour se sauver? Mais si vous y avez 
{( moins de passions à combattre, moins d'obstacles à 
« surmonter; si le monde vous facilite tous les de- 
« voirs de l'Evangile, l'humilité, l'oubli des injures, 
« le mépris des grandeurs humaines, la joie dans les 
(( afflictions, l'usage chrétien des richesses; vous dites 
« vrai, et on vous l'accorde. hommes! tel est votre 
« aveuglement, de compter vos malheurs parmi vos 
« privilèges; de vous persuader que ce qui multiplie 
c( vos chaînes augmente votre liberté, et de faire vo- 
« tre sûreté de vos périls mêmes. » 

Les variantes qui déguisent mal la répétition et le 
vide des idées, ne sont cependant pas le seul reproche 
que Ton puisse faire à Massillon. Tous ou presque 
tous ses plans sont les mêmes. Outre cette uniformité 
dont on est plus frappé quand on lit ses sermons de 
suite, il se borne ordinairement dans ses divisions à 
combattre les prétextes des passions ou de la faiblesse 
humaine, et n'entre peut-être pas assez avant dans le 
fond de ses sujets. Massillon était né avec de très 
grands talents pour l'éloquence ; mais il n'était pas 
assez laborieux dans sa jeunesse : il se hâtait trop 
peut-être en traitant un grand nombre de sujets, sans 
les avoir assez creusés : il abusait de sa facilité; et j'o- 
serais lui appliquer le jugement que l'orateur romain 
portait de Pison, quil a perdu pour sa gloire tout ce 



DE LA CHAIRE. 351 

qu'il a refusé au travail \ On jjeiit le soupçonner 
avec regret, malgré toute sa réputation, de n'avoir 
pas tiré de son génie tous les trésors qu'il pouvait lui 
fournir. C'est en lui décernant riionniiage de mon 
admiration la plus vive et la plus sincère, c'est en ap- 
plaudissant de cœur et d'ame à Topinion qui le pro- 
clame l'un de nos plus grands écrivains, c'est en le 
lisant sans cesse et en le relisant toujours avec amour, 
qu'il doit être permis à mon enthousiasme pour son 
talent et à mon zèle pour la perfection de l'art, de 
lui adresser le même reproche que fait le cardinal de 
Retz au grand Condé, quand il l'accuse de ri avoir ^as 
rempli tout son mérite ^. 

Eh ! combien en effet Massillon ne serait-il pas au- 
dessus même de sa renommée, si on n'avait pas à re- 
gretter quelquefois qu'il n'ait pas donné plus de 
temps ou de travail à la composition de tous ses ou- 
vrages. Trompé par sa fécondité, ce grand écrivain 
ne nourrit point assez de pensées son style enchan- 
teur; et il perdrait beaucoup sans doute, s'il était 
jugé sur cette maxime de Fénelon 3. Un bon discours 
est celui où l'on ne peut rien retrancher sans couper 
daiis le vif. Quelquefois enfin ses raisonnements, trop 
peu réfléchis, sont dénués de la justesse, de la force, 
peut-être même de la gravité qu'il était si digne de 
leur donner. Croirait-on, par exemple, que dans son 
sermon sur la certitude d'un avenir., qui est rempli 
d'ailleurs de beautés mâles et énergiques, Massillon 

' •' Quantum detraxit ex studio tantum amisit e gloria. >• Brutus, 
236. 

2 Mémoires, tome 1. 
^ Lettre sur l'éloquence. 



Ô52 KSSAl SI H l.Kl.OOUKNCE 

réfute SL'i'iL'ijseinent, ot j)!iis d'une fois, robjeclioii 

frivole qui se fonde sur Timpossibilité de croire k 

une autre vie, par la raison que personne n'en est 

revenu? 

L'orateur français par excellence, Bossuet, adaignJ 
confondre aussi cette prétention des pécheurs, qui 
voudraient être favorisés d'apparitions miraculeuses, 
pour déterminer leur conversion. Une phrase lui 
suflit, en finissant l'oraison funèbre de madame Hen- 
riette, le plus touchant de tous ses discours, pour 
étouffer cette demande par un trait sublime. Plut à 
Dieu que Massillon eût souvent imité cette hardiesse 
de pinceau ! « Attendons-nous, s'écrie Tévèque de 
« Meaux, que Dieu ressuscite les morts pour nous 
« instruu'e? Il nest point nécessaire que les morts re- 
« viennent, ni que quelqu'un sorte du tombeau: ce 
« qui entre aujourd'hui dans le tombeau, doit suflire 
(( pour nous convertir. » 

LIX. Des talents oratoires de Féne"oii. 

S'il n'est pas nécessaire, pour être placé au plus 
haut rang parmi les orateurs , d'avoir composé un 
grand nombre de chefs-d'œuvre; s'il suflit pour fon- 
der en ce genre une renommée éclatante, d'avoir il- 
lustré son talent par un ou deux discours du premier 
ordre, ou même simplement d'une imposante célé- 
brité, comme Pline en composant le panégyrique de 
Trajan, et peut-être Fléchier en prononçant l'oraison 
funèbre de ïurenne, infiniment supérieure à tous ses 
autres ouvrages ; si une pareille distinction suffit enfin 
pour consacrer une grande réputation oratoire , et 
même pour partager la gloire de ces génies plus fé- 



DE LA CllAIUK. -.T» 

conds qui jouissent des honneurs de la primauté dans 
la carrière de l'éloquence ; on peut ajouter avec con- 
fiance à la liste de nos plus célèbres orateurs sacrés, 
sur laquelle Topinion publique n'inscrit encore que 
Bossuet, Bourdalouc et Massillon, le nom d'un écri- 
vain supérieur en goût comme en talent aux doux pa- 
négyristes de ïrajan et de Turenne, je veux dire, le 
nom chéri de Fénelon, qui s'est associé à la préémi- 
nence de nos trois immortels prédicateurs, et marche 
leur égal, sans avoir besoin d'autres titres que deux 
discours qui lui en assurent le droit aux yeux de la 
postérité. 

C'est louer beaucoup, je le sens : c'est exalter sur- 
tout fort tard, après plus d'un siècle révolu, l'élo- 
quence de Fénelon, que de l'assimilera de tels rivaux 
dans le genre de la chaire. Mais, outre que l'enthou- 
siasme serait sans doute excusable, en réclamant con- 
tre un déni de justice, mon admiration ne demande 
nullement à être crue sur parole. Je produirai dans. 
un instant les preuves qui la motivent; et je recon- 
naîtrai que j'ai tort, si les citations les plus triom- 
phantes ne servent pas de fondement à mes éloges. 

L'un des titres oratoires sur lesquels je fonde mon 
opinion, est le sublime et pathétique discours que 
Fénelon prononça dans l'église collégiale de Lille, en 
1708, quand il lit la consécration du prince de Ba- 
vière, archevêque-électeur de Cologne. C'est une 
pièce d'éloquence du premier ordre. J'ai suffisam- 
ment manifesté, et le jugement des gens de lettres a 
pleinement confirmé la haute admiration dont m'a- 
vait transporté la lecture de ce bel ouvrage, lorsque 
j'élevai le premier ma faible voix pour l'exalter 



Ô54 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

comme un chef-d'œuvre digne de Bossuet, dans un 
temps où il était entièrement oublié ou plutôt géné- 
ralement inconnu. 

■ Le second sermon sur lequel j'appelle l'attention 
publique fut prêché une seule fois, aux missions 
étrangères, le jour de l'Epiphanie, en 1685 \ par 
l'abbé de Fénelon, qui était alors âgé de trente-quatre 
ans, et dont le goût et le talent étaient par conséquent 
déjà parvenus à toute leur maturité. Dans le premier 
enthousiasme que m'inspira , il y a longtemps, la 
découverte de ce nouveau titre de gloire qui doit tant 
illustrer l'éloquence de l'archevêque de Cambrai, 
j'invitai plusieurs gens de lettres à entendre un très 
beau sermon de Bossuet, qui n'était encore connu de 
personne ; ils furent tous ravis d'admiration, et s'é- 
crièrent unanimement que V aigle brillant de Meaux 
était seul capable de s'élever à une si grande hauteur. 
On croyait y voir, tantôt le génie et le pathétique de 
saint Jean Chrysostome, souvent les élans et l'éléva- 
tion de Bossuet, mais toujours une pureté unique de 
goût et une perfection inimitable de style qu'on ne 
pouvait assez admirer. Après avoir bien joui de l'i- 
vresse 'et de l'enthousiasme de nos académiciens , 
j'excitai encore plus de surprise en montrant que 
l'ouvrage était de Fénelon. Le discours ne leur en 
paraissait que plus beau. On se demandait avec éton- 
nement quel fond on pouvait faire sur les succès en 

1 Cette date est certaine. Fénelon était né en 1651. La seconde am- 
bassade de Siam, qui était à Paris, selon le témoignage formel de Fé- 
nelon dans ce même discours, an moment où il fut prononcé, se trouva 
sur le passage du roi, dans la galerie de Versailles, le 27 novembre 
1684. Le roi de Siam avait envoyé à Paris, en 16bO, d'autres ambais- 
sadeurs qui périrent en mer. 



DE LA CHAIRE. Ô55 

littérature, quand on voyait une aussi grande re- 
nommée que celle de Fénelon, insuffisante depuis 
plus d'un siècle pour sauver de Toubli un chef-d'œu- 
vre d'un tel écrivain, dont la gloire inspire tant d'in- 
térêt à la nation. 

Fénelon divise son sermon en deux parties, les mo- 
tifs de joie et les motifs de crainte que doit inspirer 
aux chrétiens la vocation des gentils. 

A la suite d'une allégorie où il déploie toute la ma- 
gnificence de la poésie, en peignant l'EgUse sous l'i- 
mage de Jérusalem, et a})rès un sublime tableau de la 
propagation de l'Évangile, qu'on trouve au commen- 
cement du premier point, Fénelon nous montre, dès 
l'origine du christianisme, « l'Église déjà plus éten- 
« due que cet empire qui se vantait d'être lui seul 
« tout l'univers. Les régions sauvages et inaccessibles 
« du Nord, que le soleil éclaire à peine de ses rayons, 
(f ont vu la lumière céleste. Les plages brûlantes de 
« l'Afrique ont été inondées des torrents de la grâce.» 
Voici comment il retrace aussitôt l'invasion de Rome 
et la conversion de ses farouches vainqueurs : v( Re- 
« gardez ces peuples barbares qui firent tomber l'eni- 
« pire romain. Dieu les a tenus en réserve sous un 
« ciel glacé, pour punir Rome païenne et enivrée du 
« sang des martyrs : il leur lâche la bride, et le monde 
« eu est inondé. Mais en renversant cet empire, ils se 
« soumettent à celui du Sauveur. Tout ensemble mi- 
« nistres des vengeances, et objets des miséricordes 
« sans le savoir, ils sont menés comme par la main au- 
(f devant de l'Évangile ; et c'est d'eux qu'on peut dire 
« à la lettre qu'ils ont trouvé le Dieu qu'ils ne cher- 
« chaient pas. » 



356 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

L'orateur parcourt l'Europe et le globe entier, avec 
l'essor (l'un génie prophétique et avec l'impétuosité 
des mouvements les plus soutenus, les plus entraî- 
nants et les plus variés, pour mieux célébrer les con- 
quêtes de la croix dans les missions de l'Orient. «Que 
« reste-t-il? Peuples de l'extrémité de l'Orient, votre 
<{ heure est venue. Alexandre, ce conquérant rapide 
(.!■ que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre 
(( de ses pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le 
<( monde entier, s'arrêta bien loin en deçà de vous ; 
<f mais la charité va plus loin que l'orgueil. INi les 
« sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni 
« la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils 
« de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le mi- 
<( lieu fatal de la ligne où l'on découvre un ciel nou- 
<( veau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares, 
<( ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Oui sont 
<( ceux-ci qui volent comme les nuées? Vents, portez- 
« les sur vos ailes. Que le midi, que l'orient, que les 
<( îles inconnues les attendent et les regardent en si- 
« lence venir de loin. Qu'ils sont beaux les pieds de 
« ces hommes qu'on voit arriver du haut des monta- 
<( gnes, apporter la paix, annoncer les biens éternels, 
« prêcher le salut, et dire : Sion ! ton Dieu régnera 
« sur toi ! Les voici ces nouveaux conquérants qui 
<( viennent sans armes, excepté la croix du Sauveur. 
<t Ils viennent non pour enlever les richesses et ré- 
<( pandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur 
<( propre sang et communiquer le trésor céleste. Peu- 
« pies qui les vîtes venir, quelle fut d'abord votre 
« surprise, et qui peut la représenter ! Des hommes 
<( qui viennent à vous, sans être attirés par aucun mo- 



DE LA CHAIRE. 557 

w tif, ni de commerce, ni d'ambition, ni dv curio- 
« site ; des hommes qni sans vous avoir jamais vus, 
(( sans savoir même où vous êtes, quittent tout pour 
« vous, et vous cherchent à travers toutes les mers 
« avec tant de fatigues et de périls, pour vous faire 
« part de la vie éternelle qu'ils ont découverte î Na- 
« tions ensevelies dans Tombre de la mort, quelle lu- 
(f mière sur vos têtes ! » 

Fénelon vous transporte avec lui dans le royaume 
de Siam et dans le Japon. Cette sage sobriété d'imagi- 
nation, sans laquelle il n'existe point de goût, lui per- 
met de coordonner ses tableaux avec tant de mesure 
et d'art, qu'ils ont toujours de l'effet et de l'éclat, sans 
qu'on y trouve jamais ni effort ni enluminure. Il in- 
vite les ministres de la religion à se dévouer à ce mi- 
nistère apostolique dans l'Orient. Tout à coup, il ne 
craint pas de se faire une objection aussi frappante 
qu'imprévue : il se cite lui-même au tribunal de son 
auditoire : il ose se demander pourquoi il ne marche 
pas en personne à la tête des missionnaires dont il 
enflamme le zèle, et pourquoi il se borne à exciter de 
loin ses frères en exaltant une œuvre si méritoire, au 
lieu de leur en donner l'exemple? A la surprise qu'ex- 
cite cette courageuse franchise, succèdent l'émotion 
plus vive encore et le pieux attendrissement qu'inspire 
l humilité sublime avec laquelle il répond aussitôt : 
«Que ne puis-je aujourd'hui, mes frères, m'écrier 
« comme Moïse aux portes du camp d'Israël : Si qiiel- 
'( quunest au Seigneur^ quil se joigne à moi! Dieu 
« m'en est témoin. Dieu devant qui je parle. Dieu à 
« la face duquel je sers chaque jour, Dieu qui lit 
« dans les cœurs et sonde les reins ; Seigneur ! vous le 



Ô58 ESSAI SUR L'ÉLOQUKNCE 

« savez, que c est avec confusion et douleni- qu'en atl- 
« mirant votre œuvre, je ne me sens ni les forces ni 
<(le courage d'aller Taccomplir. Heureux ceux à qui 
<( vous donnez de s'y dévouer! Heureux moi-même, 
« malgré ma faiblesse et mon indignité, si mes paro- 
<( les peuvent allumer dans le cœur de quelque saint 
« prêtre cette flamme céleste dont un pécheur comme 
<( moi ne mérite pas de brûler ! » 

L'inépuisable imagination de l'archevêque de Cam- 
brai ne cesse, dans toute la suite de ce discours, de 
nous présenter des tableaux qui se succèdent sans se 
ressembler jamais, et croissent toujours de splendeur 
et d'intérêt. Un si heureux essai doit faire amèrement 
regretter à notre admiration qu'en prêchant habi- 
tuellement dans son diocèse, d'abondance de cœur, il 
n'ait pas écrit un plus grand nombre de sermons, qui 
eussent mis son talent oratoire dans un si beau jour, 
et lui auraient assuré dans la carrière de l'éloquence P 
le même rang que lui garantit le Télémaque danst 
notre littérature. I 

En transportant ses auditeurs dans <îes régions loin-l 
taines, où il se plaît à découvrir les consolations et les'' 
triomphes de nos missionnaires, Fénelon nous peint 
la ferveur et la piété des peuples orientaux, avec 
beaucoup plus d'intérêt et de verve, et néanmoins 
avec autant de naturel et de vérité, que l'abbé Fleury 
quand il retrace les mœurs des premiei-s chrétiens. 
« Là, dit-il, on n'ose montrera ces tidèles enflammés 
« nos tièdes chrétiens d'Europe, de peur que cet 
« exemple contagieux ne leur apprenne à aimer 1? 
« vie, et à ouvrir leurs cœurs aux joies empoisonnée; 
<( du siècle. L'Évangile dans son intégrité fait encort 



DE LA CHAIRE. 550 

« sur eux toute son impression naturelle. Il forme des 
« pauvres bienheureux, des affliges qui trouvent le 
« bonheur dans les larmes, et des riches qui craignent 
« d'avoir leur consolation dans ce monde. Tout milieu 
« entre le siècle et Jesus-Christ est ignoré. Ils ne sa- 
« vent que prier, se cacher, souffrir, espérer. ai- 
« mable simplicité ! foi vierge ! joie pure des en- 
« fants de Dieu ! beauté des anciens jours que Dieu 
« ramène sur la terre, et dont il ne reste plus parmi 
« nous qu'un triste et honteux souvenir î » 

Au commencement de la seconde partie, Fénelon 
retrace avec la plus mâle et la plus riche éloquence 
la proscription des juifs et la défection de la crovance 
catholique dans ces vastes régions du Levant, « d"où 
« la foi, dit-il, s'est levée sur nos têtes comme le sc> 
« led. Que sont devenues ces fameuses éghses-mères 
« d'Alexandrie, d'Antioche, de Jérusalem, de Cons- 
« tantinople, qui en avaient d'innombrables sous el- 
« les? C'est là que les conciles ont prononcé ces oracles 
« qui vivront éternellement. Cette terre était arrosée 
« du sang des martyrs : le désert même y florissait 
« par ses solitaires. Mais tout est ravagé sur ces 
« montagnes autrefois découlantes de lait et de miel,, 
a et qui sont maintenant les cavernes inaccessibles des^ 
«serpents et des basilics. Que reste-t-il sur les cùtes^ 
« d'Afrique, où les assemblées d'évêques étaient aussi 
« nombreuses que les conciles universels, et où la loi 
« de Dieu attendait son explication de la bouche d'Au- 
« gustin î Je n'y vois plus qu'une terre encore fumante 
« de la foudre que Dieu y a lancée. » 

Rien n'est au-dessus de ce dernier trait, qu'envie- 
rait à Fénelon la v jrve la plus poétique . Je me trompe : 



r.GO ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

on va vuir un antre mouvement oratoire d'une impé- 
tuosité encore plus véhémente, et une peinture de 
mœurs tracée avec un burin beaucoup plus profond 
et plus énergique. C'est cet entassement d'idées, d'un 
offet toujours croissant, dont les grands orateurs dé- 
ploient quelquefois la puissance pour subjuguer et en- 
traîner leur auditoire, par le développement du lieu 
commun que les Latins appelaient con^/o6a/a, en pré- 
cipitant, avec la rapide accélération d'un grand fleuve 
qui roule ses eaux à pleins bords, une éloquence im- 
pétueuse dont le mouvement continu enti'aine tout ce 
qu'elle rencontre dans son cours. 

«Que ferait, poursuit Fénelon, que ferait plus 
« longtemps la foi })armi nous, chez des peuples cor- 
<( romj)us jusqu'à la racine, qui ne portent encore le 
« nom de fidèles que pour le flétrir et le profaner? 
« Lâches et indignes chrétiens! par vous le christia- 
<f nisme est méconnu et avili ; par vous le nom de 
i( Dieu est blasphémé parmi les gentils ; vous n'êtes 
^( plus qu'une pierre de scandale à la porte de la mai- 
« son de Dieu, pour faire tomber ceux qui viennent 
<( y chercher Jésus-Christ... La mode est une loi ty- 
<( rannique à laquelle on sacrifie toutes les autres. Le 
« dernier devoir est celui de payer ses dettes. Les 
«prédicateurs n'osent plus parler pour les pauvres» 
<( à la vue d'une foule de créanciers dont les clameurs 
« montent jusqu'au ciel. Ainsi la justice fait taire la 
<( charité, et la justice elle-même n'est plus écoutée. 
« Sous prétexte de se polir, on s'est amolli pour la 
« volupté et endurci contre la vertu. On invente cha- 
« que jour à l'infini de nouvelles nécessités pour aii- 
« loriser les passions les plus odieuses. Ce qui était 



Di: l.A CIIAIIIE. -(.I 

(( d'un fîiste scandaleux dans les conditions les plus 
« élevées, il y a quarante ans, est devenu une bien- 
« séance pour les plus médiocres. Détestable rafline- 
« nient de nos jours! la misère et le luxe augmentent 
« comme de concert : on est prodigue de son bien et 
« avide de celui des autres. Les hommes tombent 
« dans les langueurs mortelles de Tennui, dès qu'ils 
« ne sont plus animés par la fureur de quelque pas- 
« sion. Kst-ce dune là être chrétien? Allons, allons 
« dans d'autres terres où nous ne soyons plus réduits 
<j à voir de tels disciples de Jésus-Christ. foi chré- 
« tienne î veimez-vous. Laissez une éternelle nuit sur 
û la face de celte terre couverte d un déluge diniqui- 
« tés. Dieu! que vois-je? où sommes-nous? le jour 
« de la ruine approche, et les temps se hâtent d'arri- 
« ver. Que vous diral-je. Seigneur? souvenez-vous de 
« notre misère et de votre miséricorde. » 

Est-ce le cygne de Cambrai, ou saint Jean Chryso- 
fitome devenu moins dilîus dans la pompe de son 
>lyle, ou l'évèque de Meaux, que Ton croit entendre, 
<juand la religion et la vertu éplorées réunissent ainsi 
les accents les plus sublimes de l'éloquence dans ces 
épancliementsde douleur, de consternation et de pitié? 
ÎN'est-ce même pas ici le ton et la véhémence de \Her- 
rule orateur, selon l'expression de Cicéron ^ en par- 
lant de Démosthène? Je ne puis m'arrèter aux beau- 
tés de détail, à l'énergie et à l'élégance d'élocution 
^}ui me frappent dans ce morceau, et qu'il me serait 
si doux de pouvoir analyser. Mais à la vue de ces ta- 
bleaux si riches et si variés, hésiterons-nous, un seul 

' « Quasi îleiculem oratorem senties, v Brutiis, 5". 



562 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

instant, d'appeler par acclamation l'immortel arche- 
vêque de Cambrai au premier rang de nos orateurs? 
Ce n'est pas la multitude, c'est l'importance des titres 
qui fixe les places dans le temple de la gloire. Or^ 
j'avoue que je ne connais dans l'éloquence sacrée au- 
cun chef-d'œuvre à côté duquel on ne puisse placer 
avec honneur un discours si propre à inspirer et à 
justifier l'admiration des connaisseurs. La meilleure 
et même la seule bonne manière de louer le génie 
oratoire sera toujours de le soumettre à la plus con- 
cluante de toutes les épreuves, en citant ainsi, non pas 
un beau trait isolé qu'on pourrait découvrir par ha- 
sard dans un mauvais ouvrage, mais plusieurs de ces 
morceaux soutenus qui caractérisent les talentsdu pre- 
mier ordre, et que la médiocrité n'atteint jamais. 

L'archevêque de Cambrai, environné de tout l'éclat 
de sa renommée, fit imprimer lui-même ce discours 
sous son nom, en 1706, dans son Recueil de sermons 
choisis sur différents sujets, à Paris, chez Cusson, 
vol. in-lii de ôli pages, d'une très belle édition. On 
le trouve aussi à la page 139 du 7^ tome in-4fO des 
œuvres de Fénelon, magnifiquement imprimées par 
M. Pierre Didot Tainé, en 17V)1. Quand je le lus pour 
la première fois, quelque vive et profonde que fût 
mon admiration pour son illustre auteur, je ne pus 
me défendre d'un mouvement de surprise, en voyant 
à quelle haute région de l'éloquence s'élevait la sou- 
plesse de ce talent si varié qui savait prendre tous les 
tons, et qui, en traitant toute espèce de sujets, pa- 
raissait toujours se retrouver dans son vérital)le genre. 
Il me semblait que dans les écrits de ce grand homme 
je n'avais pas joui jusqu'alors d'un style si nerveux et 



DE LA CIIAIRE. 0(5". 

si robuste, soulcnn j);i!' des iioiiihfcs i\i]'i< et vijiou- 
reux, mais toujours naturels et libres. Je croyais y 
reeonnaître à cliaque page, selon Tiniage de Denys 
d'Hdlicarnasse, ces mots saillants, ces iigures déta- 
chées, ces idées plus apparentes, enfin ces traits de 
génie qui dominent dans une composition oratoire, 
comme an découvre à l horizon les pointes de rochers 
qui s'élèvent par-dessus les montagnes. 

Je fus tellement frappé des beautés sublimes dont 
ce sermon est rempli d'un bout à Tautre, et si étonné 
de n'en avoir jamais entendu parler, que ne pouvant 
m'expliquer à moi-même ce scandaleux oubli ou cette 
inconcevable injustice, je voulus savoir si, au mo- 
ment 011 il fut imprimé pour la première fois, les 
contemporains de Fénelon l'avaient mieux apprécié 
que la postérité. L'époque de sa publication ne pou- 
vait être ni plus défavorable ni plus malheureuse. 
•Cette même année 1706 mit le comble aux revers de 
la France en Espagne, en Italie et en Allemagne. On 
ne s'occupait guère d'éloquence à Paris, au milieu 
des désastres de Ramillies et de Turin. Le recueil de 
ces discours publiés par l'archevêque de Cambrai dis- 
parut tristement alors dans nos calamités publiques. 

Je découvris néanmoins l'annonce et le jugement 
<le cet ouvrage dans le Journal des Savants, du \A juin 
1706. Voici les propres termes du compte qu'on en 
rendit au public : « On remarque dans ce sermon un 
« tour singulier, des expressions vives et brillantes, 
« un feu et une énergie qu'on ne trouverait pas ai- 
« sèment ailleurs. L'orateur fait paraître une imagi- 
« nation si riche et en même temps si rapide dans ses 
« mouvements, qu'on craint d'abord qu'il ne soit. 



r.tU ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« comme la plupart des autres personnes de ce carac- 
(( tère, sujet à manquer contre la justesse; mais on 
«se rassure aisément, dès qu'on examine Tordre 
« qu'il suit, les raisonnements qu'il fait, et le rap- 
« port naturel qui lie ses pensées les unes avec les 
« autres. » 

11 faut regretter pour la gloire de Massillon, qui 
jouissait à cette époque de toute l'autorité de sa re- 
nommée dans la carrière de Téloquence, et qui était 
alors, comme l'auteur immortel du Téléniaque, sinon 
en disgrâce, du moins écarté de la cour \ qu'il n'ait 
pas eu le courage si digne de lui d'exercer un noble 
droit d'initiative, pour rendre hautement justice à 
Fénelon. Oh ! combien j'en aimerais plus encore l'au- 
teur du Petit Carême! Un orateur dont le jugement 
était d'un si grand poids se serait honoré lui-même, s'il 
eut saisi l'à-propos, et signalé l'apparition d'un pareil 
chef-d'œuvre, en avertissant et en consacrant par 
son suffrage l'admiration publique. Il s'en faut de 
beaucoup que le Journal des Savants lait dignement 
apprécié ; mais cet éloge, quelque insuffisant (ju'on le 
trouve, a été jusqu'à présent le plus honorable, ou 
plutôt l'unique tribut d'estime que ce discours ait at- 
tiré à l'éloquence de Tenélon. 

Les critiques et les biographes qui ont parlé ensuite 
de ce recueil sans daigner faire jamais aucune mention 
du beau sermon pour l'Epiphanie, c'est-à-dire sans 

1 Massillon prêcha en 1704, avec le plus grand s'.'.ccts, son dernier 
Carême dans la chapelle du roi. Louis XIV ne crut pas pouvoir nriieux 
lui témoigner sa satisfaction, quen lui disant, au milieu de sa cour, 
qu'il voulait l'entendre désormais tous les deux ans. Lintrigue, effr.iyée,. 
manœuvra si bien que Massillon ne reparut plus dans la chaire de 
Versailles durant tout le reste du règne. 



DK LA CHAIRE. 365 

ravoir lu, tels que Tabbé Goujet dans sa Bibliothèque 
Française , Tabbé Albert dans son Dictionnaire des 
Prédicateurs , les rédacteurs des Dictionnaires histo- 
riques, tous les compilateurs qui les ont suivis, en se 
copiant les uns les autres , ainsi que les journalistes 
qui ont rendu compte dans ces derniers temps des col- 
lections où un ouvrage si remarquable se trouve réim- 
primé, supposent sans aucun fondement que ces dis- 
cours furent les productions précoces de la jeunesse 
du prélat ; qu'ils semblent avoir été faits sans prépara- 
tion! qu'on y trouve les fleurs, mais non pas encore 
les fruits de son génie; et que nous n'avons rien de 
Fénelon dans le genre de Téloquence sacrée, qu'on 
puisse placer au premier ni même au second rang. Je 
ne rapporte ici de si étranges jugements que pour 
en faire expier enfin Tinjustice et la honte à leurs an- 
leurs. 

LX. Des prédicateurs français du second rang. 

Quand j'inscris le nom de Fénelon sur la plus glo- 
rieuse liste des orateurs français, je dois relever en- 
core un hommage si juste et si bien motivé, en obser- 
vant que nos prédicateurs de la deuxième classe, où 
les relègue le génie dominant de nos éternels modèles, 
formeraient incontestablement la première chez toutes 
les autres nations de l'Europe ; et qu'il n'en est même 
aucune chez laquelle les ministres de la parole égalent 
on éloquence les nombreux sermonnaires, que la supé- 
riorité de nos grands maîtres nous oblige de présenter 
en seconde ligne. 

La collection d'un si grand nombre de discoui*s très 
estimables est devenue tellement volumineuse, que la 



566 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

lecture entière en est réservée à un petit nombre de 
personnes pieuses , ou plutôt aux seuls écrivains du 
même genre. C'est dans ces sermons que les jeunes 
candidats de la chaire , dépourvus de talent , se per- 
mettent quelquefois des plagiats ignorés ; car on ne 
vole guère impunément en littérature que les pauvres 
i»u les riches obscurs. Les larcins de cette espèce qu'on 
tenterait de s'approprier dans les discours des orateurs 
les plus célèbres, seraient promptement dénoncés au 
public. La plupart des ecclésiastiques, et surtout les 
prédicateurs qui composent ce qu'ils débitent, lisent 
communément la totalité , et habituellement ensuite 
quelques uns de ces chefs-d'œuvre dont les princi- 
pales beautés leur sont très familières. 

Il ne faut rien retrancher des recueils sacrés de 
Bourdaloue et de Massillon; mais un zèle éclairé pour 
la gloire de Bossuet pourrait faire peut-être dans les 
ébauches de ses prédications, publiées avec trop peu 
de discernement et de goût, un choix commandé par 
le respect dû à une si grande renommée. Je me sou- 
viens que, durant le cours de mes études oratoires, 
l'admiration dont j'étais frappé à la lecture de plu- 
sieurs discours oubliés dans les collections inférieures 
de la chaire, me suggérait souvent le désir de les voir 
revivre dans un répertoire des plus beaux sermons 
composés par nos orateurs du second rang. Ce serait 
le plus sûr moyen d'étendre leur réputation et de 
perpétuer leur mémoire. L'effrayante multiplicité des 
livres, depuis la découverte de l'imprimerie, présage 
infailliblement qu'en tout genre, une réduction sévère 
des écrivains à ce qu'ils auront fait d'excellent, pourra 
seule conserver les productions qui ne sont pas con- 



DE LA CHAIRE. "HT 

sacrées par une réputation éclatante, ou qui, étant 
même empreintes du sceau du génie, se trouveront 
étouffées sous un amas d'ouvrages médiocres. Les deux 
chefs-d'œuvre que j'ai cités de Fénelon appartiennent 
éminemment à la première classe du genre ; mais 
rimpossibilité de donner à quelques feuilles éparses la 
consistance tutélaire d'un volume^ obligerait de les 
placer à la tète de nos sermons choisis parmi les plus 
beaux du second ordre. Ces orateurs sauvés de l'oubli 
s'enorgueilliraient, au fond de la tombe, de se voir 
rapprochés de lui par une si glorieuse société. Le 
grand nom de l'archevêque de Cambrai deviendrait le 
plus bel ornement d'une collection si désirable. On ne 
saurait donner un plus majestueux péristyle à ce nou- 
veau temple de l'éloquence. 

Des extraits traduits de Lingendes, quelques dis- 
cours de Fléchier, en laissant à part les oraisons funè- 
bres que celle de Turenne conserve et ternit, Chemi- 
nais, Fromentières, La Parisière, Mascaron, Breton- 
neau, Lejeune, Larue, Griffet, Pérusseau, Ségaud, 
Le Chapelain , Neuville, Molinier, La Boissière, les 
Terrasson, l'abbé Poulie, le père Elisée, carme dé- 
chaussé, Beauvais, évêque de Senez, l'abbé Camba- 
cérès, l'abbé de Boismont, etc., etc., offriraient aux 
choix du goût plusieurs éloquents sermons, qu'on li- 
rait avec beaucoup d'intérêt et de fruit. Ce recueil ne 
devrait guère excéder les limites dans lesquelles Mas- 
sillon et Bourdaloue ont renfermé leurs compositions, 
c'est-à-dire tout au plus vingt volumes, en y compre- 
nant plusieurs oraisons funèbres dignes d'être conser- 

1 On le pourrait, en ajoutant à ces deux discours de Fénelon ses 
Dialogues et sa Lettre sur l'éloquence. 



r.OS ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

vues, et quol([i;es panégyriques signalés par les suffra- 
ges du public. 

Plusieurs de nos orateurs de la seconde classe rie 
fourniraient peut-être qu'un ou deux discours à ce 
répertoire, comme, par exemple, le père La Boissière, 
oratorien, son heau sermon sur les grandeurs de Jé- 
sus-Christ; Mascaron , sou oraison funèbre de Tu- 
renne; un anonyme, Toraison funèbre très remar- 
(piable de Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne, 
imprimée à Paris en 1775, sous le nom d'un vicaire 
de Chambéry ; Fabbé de Boismont, ses oraisons funè- 
bres du dauphin et de Louis XV, avec son sermon sur 
la fondation d'un hospice pour les militaires et les- 
prêtres infirmes, discours par lequel il termina sa car- 
rière, et dont la seconde partie fut le plus glorieux 
triomphe de son talent; l'abbé Ségui, son panégy- 
rique de saint Louis, et peut-être, à cause du début 
qui fit beaucoup d'effet, son oraison funèbre du ma- 
réchal de Yillars; l'abbé Couturier, son panégyriqu£ 
de saint Louis, etc., etc., etc. Le succès d'une telle^ 
réunion de sermons choisis eût été infaillible dans le 
temps oii un nombreux clergé séculier et régulier, et 
une multitude de fidèles ou d'amateurs, recherchaient 
avidement toutes les productions de la chaire. 

LXI. D'un discours du père Guénard. jésuite. 

Je proposerais volontiers d'ajouter à ce recueil uir 
bel ouvrage qui semble étranger à l'éloquence sacrée, 
mais qui s'y rallie naturellement par son objet le plus 
important, et par les excellents principes dont s'y em- 
bellit encore le rare talent de l'orateur. On pourrait 
ne pas trouver partout , sous sa main , deux feuilles 



DI-: LA CHAIRE. ÔG'J» 

volailles, pivclciises à coiisci'nl'I', cl qui no sauraieiiL 
(Hre placées plus convenaljlemeiit dans aucun autre 
(lépùt littéraire ; c'est l'éloquent discours du père 
(juénard, jésuite, sur cette question : En quoi consiste 
rcsprit philosophique? Les caractères qui Je distin- 
fjuent et les bornes qu'il ne doit jamais; franchir, con- 
formément à ces paroles de saint Paul : Non plus 

SAPERE Ql'AM OPORTET SAPERE. Cet écrit, dout le SUCCCS 

eut le plus grand éclat, remporta le prix au jugement 
de TÂcadémie française, en 1755. 11 précéda , par 
conséquent, de quatre années, Téloge du maréchal de 
Saxe, premier essai de ce genre publié par Thomas, 
J'invite les admirateurs de ce dernier écrivain, qui 
lui attribuent la gloire d'avoir introduit Téloquence 
dans les concours académiques, à lire avec altentioit 
cette production de l'un de ses prédécesseurs dans la 
même lice; ils y trouveront des beautés oratoires du 
premier ordre, que rien n'éclipse assurément dans les 
éloges couronnés depuis par l'Académie . 

Le jeune père Guénard avait incomparablement 
plus de talent pour l'éloquence que tous ses émules 
et confrères jésuites, Millot, Courtois et Cérutti, qui 
remportaient à cette époque des prix d'éloquence dans 
nos sociétés littéraires. On admira, en lisant son unique 
ouvrage imprimé, une grande étendue et une égale 
justesse d'esprit, réunies à une métapliysique neuve 
et profonde qui n'attiédit jamais la chaleur dont sa 
composition est susceptible. Mais on eut lieu de re- 
gretter que l'écrivain , beaucoup trop resserré , par 
l'inexcusable programme de l'Académie, dans les bor- 
nes d'une demi-heure de lecture sur une si vaste ma- 
tière, ne les eût pas franchies, au lieu de sacrifier son 

24 



Ô70 ESSAI SIR L'KLOQIÎKNCE 

sujet à cette loi du concours, et qu'il se fût réduit à 
une ébauche, en appliquant uniquement les rapports 
de l'esprit philosophiciue de la religion, à Téloquence 
et à la poésie, tandis qu'il aurait dû en étendre les 
effets à Tagriculture, aux beaux-arts, à l'administra- 
tion, à la société, enfin à tous les autres objets scien- 
tifiques, moraux, politiques, législatifs, littéraires, 
mécaniques, etc., etc., sur lesquels s'exerce visible- 
ment son influence. L'auteur lui-même se plaint avec 
raison, et à plusieurs reprises, de ne pouvoir, dit-il, 
qu indiquer en courant une foule de choses qu'il fau- 
drait approfondir, et de jeter à V écart la plus grande 
partie de son sujet. Cet écrit a donc le singulier dé- 
faut, ou , si Ton veut, le rare mérite d'être évidem- 
ment trop court. C'est l'unique reproche qu'on puisse 
faire à l'orateur ou plutôt à ses juges, auxquels il au- 
rait dû désobéir par un chef-d'œuvre , en traitant 
complètement la question proposée, au lieu de res- 
treindre son travail à une simple mais sublime es- 
quisse. 

Je vais en extraire quatre ou cinq passages de quel- 
que étendue et d'une différente couleur, soit pour 
mettre le lecteur à portée de juger lui-même du mé- 
rite de l'écrivain, soit pour justifier la haute estime 
avec laquelle j'en parle , soit enfin parce que ce dis- 
cours se trouve relégué dans le seul recueil de l'Aca- 
démie, qui n'a que peu de lecteurs. A l'époque où il 
parut, son auteur, si digne d'inspirer de justes regrets 
aux amis des lettres , le père Guénard , s'annonçait 
dans la carrière de l'éloquence par le plus grand ta- 
lent qu'il y eût parmi les jésuites, et même dans toute 
ia jeune littérature. 11 n'est cependant guère connu 



DE LA CHAIRE. 571 

aujourd'hui que des «iens de lettres dont j'ai peut-être 
éveillé radmiration, par le zèle avec lequel j'ai dès 
longtemps rappelé une si belle composition oratoire, 
dont on n'osait, pour ainsi dire, parler j)endant la vie 
de Thomas, soit par une prudente réticence d'esprit 
de parti, soit même de peur de déprimer peut-être ce 
respectable académicien, par le souvenir d'une rivalité 
si redoutable. On ne conçoit pas qu'un écrivain dont 
le début autorisait de si hautes espérances et procla- 
mait un orateur qui semblait consacré à la chaire, où 
alors il n'eût point trouvé de rivaux, ne se soit plus 
ensuite signalé par de nouveaux succès , ni dans le 
même genre ni dans aucun autre K C'est une vraie 
calamité pour notre littérature qu'il ait vécu entière- 
ment ignoré dans sa retraite en Lorraine, pendant 
quarante années ; et c'est aussi une étrange fatalité 
qu'il soit mort dans l'obscurité la plus profonde, après- 
avoir illustré sa jeunesse par un triomphe si mémo- 
rable. Le temps manqua sans doute aux jésuites pour 
déployer, en faveur du père Guénard, l'esprit de corps, 

1 Guénard était né en 1730 dans un village près de Nancy. Dès l'àse 
de seize ans il entra chez les jésuites, après avoir fait son cours d'étu- 
des avec le succès le plus brillant dans leur collège de Pont-à-Mous- 
son. Ses instituteurs l'affilièrent à leur province de Champagne. lî 
était dune faible complexion, et il eut toujours une mauvaise santé. 
Durant les orages de la révolution, ce vertueux écrivain se crut mal- 
heureusement obligé , pour conserver sa vie, de brûler, sous le régime 
de la terreur, l'unique manuscrit d'un grand ouvrage sur la religion, 
auquel il travaillait depuis vingt-cinq ans ; c'est une perte irréparable. 
On exaltait depuis plusieurs années cette Apologie du christianisme 
comme Tun des chefs-d'œuvre du siècle. Je le crois aisément sur la 
foi d'un si beau talent et des dernières pages de son discours , où iî 
traitç le même sujet d'une manière neuve, avec une dialectique et une 
éloquence qui rappellent les écrits polémiques de Bossuet. On assure 
que Guénard est mort en Lorraine au commencement de l'année 
«796. 



Ô72 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

ou plutôt de famille, qu'on leur attribuait à un si rare 
degré, et leur ardente sollicitude à développer par la 
plus habile destination, comme à prôner avec le zèle 
le plus officieux , tous les talents dignes de rehausser 
Féclat de leur compagnie. 

Eh! quel lustre ne devait pas attendre en effet d'un 
tel disciple cette fameuse société, le seul corps, dit l'abbé 
Raynal, qui ait jamais aimé la (jloire? Voici d'abord 
sous quelles couleurs le père Guénard a su peindre 
Descartes , qui , par les deux nouvelles et sublimes 
■conceptions d'appliquer l'algèbre à la géométrie, et 
•d'expliquer tous les phénomènes de la nature en les 
soumettant aux règles de la mécanique, se montra le 
premier homme d'un génie créateur, dont la France 
pût s'honorer depuis la renaissance des lettres. 

a L'esprit humain , après s'être traîné deux mille 
<rans sur les vestiges d'Aristote, se trouvait encore 
<( aussi loin de la vérité. Enfin parut en France un 
« génie puissant et hardi qui entreprit de secouer le 
^( joug du prince de l'école. Cet homme nouveau vint 
a dire aux autres hommes, que, pour être philosophe, 
« il ne suffisait pas de croire, mais qu'il fallait penser. 
« A cette parole toutes les écoles se troublèrent ^ Une 
« vieille maxime régnait encore : Le maître l'a dit, 
« iipse dixit. Cette maxime d'esclave irrita tous les es- 
« prits faibles contre le père de la philosophie pen- 
<( santé : elle le persécuta comme novateur et comme 
<( impie, le chassa de royaume en royaume; et l'on 
« vit DescaHes s'enfuir, emportant avec lui la vérité, 

1 C'est une imitation heureuse de cette phrase de Fléchier dans 
Texordede l'oraison funèbre de Tnrenne : A ces' cris le Jourdain se 
troubla, etc. 



DE L\ ciiairp:. :.73 

« qui malheureusemeiit ne pouvait pas être ancieune 
« tout en naissant. Cependant, malgré les cris et la 
« fureur de l'ignorance, il refusa toujours de jurer 
« que les anciens fussent la raison souveraine ; il 
a prouva même que ses persécuteurs ne savaient rien, 
« et qu'ils devaient désapprendre tout ce qu'ils 
« croyaient savoir. Disciple de la lumière , au lieu 
« d'interroger les morts et les dieux de l'école, il ne 
« consulta que les idées claires et distinctes, la nature 
« et Tévidence. Par ses méditations profondes, il tira 
« presque toutes les sciences du chaos; et par un coup 
« (k génie plus grand encore, il montra h secours mu- 
« tuel qu'elles devaient se prêter, les enchaina toutes- 
« ensemble, les élevales unes sur les autres ; et se plaçant 
« ensuite sur cette hauteur, i( marchait, avec toutes 
« les forces de l'esprit humain ainsi rassemb'ées, à la 
« découverte de ces grandes vérités que des génies plus 
« heureux sont venus enlever après lui , mais en sui— 
« vant les sentiers de lumure que Descarlcs avait tra- 
« ces. Ce fut donc le courage et la fierté desprit d'un 
(( seul homme qui causèrent dans les sciences cette 
« heureuse et mémorable révolution dont nous goû— 
«f tons aujourd'hui les avantages avec une suj)erbe 
« ingratitude. II fallait aux sciences un homme de ce 
K caractère, un homme qui osât conjurer tout seul 
« avec son génie contre les anciens tyrans de la raison, 
« qui osât fouler aux pieds ces idoles que tant de 
« siècles avaient adorées. Descartes se trouvait en- 
« fermé dans le labyrinthe avec tous les autres phi— 
« losophes; mais il se fit lui-même des ailes et s'en- 
« vola, frayant ainsi de nouvelles roules à la raison 
« captive. » 



r.Ti Kssvi sur. l'kloquence 

J'ai :^ JuligiiL' cuUv laiit de ])eaiilL's du proiuioi* 
ordre, qui font ressortir dans ce mémorable portrait 
le génie créateur et en action de Descartes, quelques 
^iperçus plus frappants par la nouveauté, la profon- 
deur et la vérité des pensées, et en môme temps les 
images les plus remarquables par la sublimité du 
style. C'est rimagination du Pline français que le père 
Guénard va nous retracer, mais, si j'ose le dire, sans 
aucun de ses systèmes romanesques, et même avec 
plus de verve oratoire que n'en avait montré le phi- 
losophe de Montbard, au moment où le jeune candi- 
dat célèbre, en l'expliquant avec toute la perspicacité 
et la compréhension du génie, le talent, éminem- 
ment propre à l'esprit philosophique, d'appeler l'es- 
prit humain vers les affinités secrètes des grandes 
idées, et de les enchaîner toutes par l'attraction et la 
force des analogies. Je ne transcris point ici ces trois 
pages également étonnantes par félocution, par les 
mouvements et par les traits brillants de lumière dont 
elles étincellent; je me borne à les indiquer à l'admi- 
ration des connaisseurs. Assigner à un athlète qui 
outre dans la lice de l'éloquence un tel rival dans l'art 
d'écrire, c'est élever bien haut, je l'avoue, mes objets 
de comparaison. Mais il est à désirer, ce me semble, 
pour la gloire du père Guénard, que l'on confronte la 
théorie profonde et vraiment oratoire de ce tableau 
tracé par son imagination, aux morceaux de ce genre 
que notre historien de la nature a écrits avec le plus 
d'éclat et de sagacité, et précisément sur la même 
matière ; par exemple, dans le discours de réception 
de Buffon, dont j'ai déjà rappelé les principes et les 
vues sur le stvle. J'oserai donc soumettre avec con- 



DE LA CHAIRE. 575 

fiance Tesquisse couronnée par TAcade'mie à répreuve 
d'un si honorable parallèle. Le nouvel orateur se dis- 
tingue déjà par ce grand caractère du véritable talent, 
qui consiste à dire toujours assez dans chaque phrase, 
et à n'y dire jamais rien de trop. Ses expressions ont 
de la hardiesse et de la pompe, mais sans enflure et 
sans déclamation ; et il enchaîne ses idées avec cet 
ordre et cette progression qui dénotent la sagesse de 
l'esprit, la fécondité de la pensée et la maturité du 
goût. 

Je veux me renfermer dans les rapports ou du 
moins dans les analogies de la chaire. Voici donc le 
superbe aspect sous lequel le scrutateur éloquent de 
l'esprit philosophique en présente l'alliance avec le 
génie des lettres et des arts dans les productions du 
goût : 

a Par rapport aux ouvrages de goût, poursuit le 
« père Guénard, si j'osais dire que le génie des beaux- 
« arts est tellement ennemi de l'esprit philosophique, 
« qu'il ne peut jamais se réconcilier avec lui, com- 
(( bien d'ouvrages immortels où brille une savante 
« raison, parée de mille attraits enchanteurs, élève- 
« raient ici la voix de concert, et pousseraient un cri 
« contre moi ! Je l'avouerai donc : les grâces accom- 
« pagnent quelquefois la philosophie , et répandent 
« sur ses traces les fleurs à pleines mains. Mais qu'il 
« me soit permis de répéter une parole de la sagesse 
« au philosophe sublime qui possède l'un et l'autre 
« talent : craignez d'être trop sage : craignez que Tes- 
« prit philosophique n'éteigne, ou du moins n'amor- 
« tisse en vous le feu sacré du génie. Sans cesse il 
« vient accuser de témérité, et lier par de timides 



r.T6 ESSAI sur. T/I-LOQUlNCK 

« conseils la noble liardiesse du pinceau créateur : 
(( naturellement scrupuleux, il pèse et mesure toutes 
« ses pensées, et les attache les unes aux auli-es par un 
o til grossier qu'il veut toujours avoir à la main : il 
a voudrait ne vivre que de réflexions, ne se nourrir 
«que d'évidence; il abattrait, comme ce tyran de 
« Rome, la tète des fleurs qui s'élèvent au-dessus des 
<( autres : observateur éternel, il vous montrera tout 
a autour de lui des vérités, mais des vérités sans corps, 
« pour ainsi dire, qui sont uniquement pour la rai- 
« son, et qui n'intéresseraient ni les sens, ni le cœur 
« humain. Rejetez donc ces idées, ou changez-les eu 
i( images ; donnez-leur une teinte plus vive : libre 
« des opinions vulgaires, et pensant d'une manière 
<( qui n'appartient qu'à lui seul, il parle un langage, 
<( vrai dans le fond, mais nouveau et singulier, qui 
<( blesserait l'oreille des autres honnnes : vaste et pro- 
a fond dans ses vues, et s'élevant toujours par ses no- 
/( tions abstraites et générales qui sont pour lui comme 
i( des livres abrégés, il échappe à tout moment aux 
<( regards de la foule, et s'envole lièrement dans \e% 
« régions supérieures. Profitez de ces idées originales 
•<( et hardies, c'est la source du grand et du sublime ; 
« mais donnez du corps à ces pensées trop subtiles ; 
« adoucissez par le sentiment la fierté de ces traits ; 
« abaissez tout cela jusqu'à la portée de nos sens. 
M Nous voulons que les objets viennent se mettre sous 
<( nos yeux : nous voulons un vrai qui nous saisisse 
« d'abord, et qui remplisse notre ame de lumière et 
« de chaleur. Il faut que la philosophie, quand elle 
« veut nous plaire dans un ouvrage de goût, em- 
« prunte le coloris de l'imagination, la voix de l'har- 



Dl' I.A CHAIRE. ■" 

« monie, la vivacité de la passion. Les beaux-arts, tii- 
« fants et pères du plaisir, ne demandent que la fleur 
« et la plus douce snbstance de votre sagesse. )> 

^'e reconnaît-on pas le langage et l'inspiration d'un 
talent du premier ordre, sous le pinceau d'un écri- 
vain qui sait exalter avec tant de raison, d'entliou- 
siïisme et de goût, les triomphes du génie et de la 
vérité? On put croire, en admirant un pareil style, 
4.'ntendre, durant plusieuis pnges de ce discours, les 
.sublimes accents de Jean-Jacques Rousseau, toutes 
les fois qu'il ne prostitue point son éminent mérite 
oratoire à la versatilité du paradoxe, dans son éloquent 
plaidoyer contre les sciences et les lettres, couronné 
cinq ans auparavant par Tacadénjie de Dijon. C'est le 
même charme en efïét, c'est la même puissance de 
raison et de sentiment que déploie le père Guénard, 
quand il développe la funeste influence de l'esprit phi- 
losophique, si naturellement enclin à la sécheresse et 
aux abstractions métaphysiques, sur le style des écri- 
vains et même des prédicateurs qui avaient alors le 
plus de vogue et de célébrité. Je dois ici faire jouir 
mes lecteurs d'une tirade si judicieuse et si véhémente, 
d'autant mieux placée dans cet Essai, qu'elle y 
devient une excellente leçon de goût, parfaitement 
assortie à l'objet de mon ouvrage. 

(( Je pourrais, dit-il, en parcourant tous les genres, 
« montrer partout les beaux-arts en proie à l'esprit 
« philosophique ; mais il faut se borner. Plaignons 
/( cependant ici la triste destinée de l'éloquence, qui 
a dégénère et périt tous les jours, à mesure que la 
a philosophie s'avance à la perfection. Il est vrai que 
« la passion des faux brillants et de la vaine |)arure a 



Ô78 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

<( flétri sa beauté naturelle à force de la farder : il est 
« vrai que le bel esprit a ravagé presque toutes les 
« parties de Tempire littéraire ; mais voici un autre 
(( fléau bien plus terrible encore : c'est la raison elle- 
« même ; je dis cette raison géométrique qui dessèche, 
(( qui brûle, pour ainsi dire, tout ce qu'elle ose tou- 
« cher. Elle renouvelle aujourd'hui la tyrannie de ce 
(( faux atticisme qui calomniait autrefois Torateur ro- 
(( main, et dont la lime sévère persécutait l'éloquence, 
(( déchirant tous ses ornements , et ne lui laissant 
« qu'uu corps décharné, sans coloris, sans grâces, et 
« presque sans vie. Une justesse superstitieuse qui 
<( s'examine sans cesse, et compose toutes ses démar- 
« ches : une fière précision qui se hâte d'exposer froi- 
« dément ses vérités, et ne laisse sortir de lame aucun 
« sentiment, parceque les sentiments ne sont pas des 
« raisons : l'art de poser des principes, et d'en expri- 
<( mer une longue suite de conséquences également 
« claires et glaçantes : des idées neuves et profondes 
« qui n'ont rien de sensible et de vivant, mais qu'on 
« emporte avec soi pour les méditer à loisir : voilà Té- 
« loquence de nos orateurs formés à l'école de la phi- 
« losophie. D'où vient encore cette métaphysique dis- 
«tillée, que la multitude dévore, sans pouvoir se 
<( nourrir d'une substance si déliée, et qui devient 
<( pour les lecteurs les plus intelligents eux-mêmes un 
« exercice laborieux, où l'esprit se fatigue à courir 
<( après des pensées qui ne laissent aucune prise à l'i- 
(( njagination? Tous ces discours pleins, si l'on veut, 
« d'une sublime raison, mais où l'on ne trouve point 
« cette chaleur et ce mouvement qui vient de l'auie, 
<( ne sortent-ils point manifestement de ce génie de- 



DF. I.A CHAIRE. 
« (li>ciissi<in et d'analyse afcoiitiinié à (oui décompo- 
« ser L'I il tout réduire en abstractions idéales, à dé- 
« pouiller les objets de leurs qualités particulières, 
(( pour ne leur laisser que des qualités vagues et génè- 
re raies qui ne sont rien pour le cœur humain? Je le 
a dirai : ce n'est pas corrompre Téloquence, comme 
if. a fait le bel esprit, c'est lui arracher le principe 
<( même de sa force et de sa beauté. Ne sait-on pas 
<( qu'elle est presque tout entière dans le cœur et l'i- 
« niagination, et que c'est là qu'elle va prendre ses 
« charmes, sa foudre même et son tonnerre? Lisons 
(( les anciens : nous y trouverons des peintures vives 
« et frappantes qui semblent faire entrer les objets 
(( eux-mêmes dans l'esprit ; des tours hardis et véhé- 
<( ments qui donnent aux pensées des ailes de feu, et 
i( les jettent comme des traits brûlants dans l'ame du 
« lecteur ; une expression touchante des sentiments et 
« des mœurs, qui se répand dans tout le discours 
« comme le sang dans les veines, et lui communique, 
« avec une chaleur douce et continue, un air naturel 
<( et toujours animé ; une variété charmante de cou- 
ce leurs et de tons, qui représentent les nuances et les 
« divers changements du sujet. Or, tous ces grands 
« caractères de l'antique éloquence, pourrait-on les 
« retrouver aujourd'hui dans les discours si pensés, si 
« méthodiques, si bien raisonnes, dont l'esprit philo- 
« sophique est le père et l'admirateur? Défendons-lui 
•a donc de sortir de la sphère des sciences, de porter 
<( dans les arts de goût sa tristesse et son austérité na- 
<( turelle, son style aride et affamé ^ » 

1 II est non-seulement permis, mais encore honorable d'emprunter 
<et même de s'approprier avec discernement les belles expressions qu'on 



580 E5SAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Bossuet aurait estimé un tableau ainsi tracé et co- 
lorié; il aurait surtout applaudi à la magniticence de 
style que fait briller l'apologiste des vrais principes 
littéraires, dans ce morceau plein de raison et d'inté- 
rêt. Quoique l'orateur comptât Fontenelle parmi ses 
juges, il n'en défendit pas avec moins de franchise et 
de force la causa du talent et du goût contre les inva- 
sions et les ravages du bel esprit, en présence de l'au- 
teur ingénieux de la Pluralité des Mondes. Après 
l'avoir peint au milieu de ce tableau,*oii l'adresse et 
la circonspection des égards n'altèrent jamais la vérité 
de la ressemblance, il venge courageusement l'élo- 
quence et la poésie, de la sécheresse que les froids cal- 
culs de la philosophie voudraient substituer, dans ces- 
deux riches domaines, aux mouvements de l'ame et 
aux élans de l'imagination. « Vous n'apportez, dit-il, 
« dans l'empire du goût, que des vérités tranquilles, 
« un tissu de réflexions inanimées : cela peut éclairer 
« l'esprit ; mais le cœur qui veut être remué, l'ima- 
« gination qui veut être échauffée, restent dans une 
« triste et fatigante inaction. Une j)oé.<ie morte et des 
« discours glacés, voilà ce que Vesprit yhilosophique 

trouve dans les anciens. Le père Guénard imite ici ou plutôt traduit 
littéralement une métaphore remarquable de Quintilicn , dans le hui- 
tième chapitre du livre second de ses Institutions onitoires. C'est lé- 
pithète fxgnxée jcjiinux, à jeun ou affamé. Aridum alqve JEJUNUM non 
alemus nequevesliemus! Qu'un écrivain ail un style sec e/ affamé, 
ne lui clonnurons-yLous ni nourrilure ni ornemenls 1 Cicéron avait dit 
avant lui, dans le sens littéral, 7>;(/nrt jjlebccula, populace affamée. 
Pour nous, la signification littérale de l'adjectif yV/MJu/s serait infini- 
ment plus hardie dans lacceptiou morale en style oratoire, que le- 
sens fig.iré dans lequel l'e'.njjloie ici l'orateur de l'.Vcadémie. Nous 
pouvons dire en effet uneélocution sèche, peu nourrie, jnaigre ou mémt 
afjaméc. Mais un style à jeun serait dans notre langue une expres- 
sion barbare . 



DE LA CHAIRE. 581 

<( fourra tirer de lui-rnême : il enfante, et ne iKut 
« donner la vie. Quel est donc ce philosophe téméraire 
(( {Houdard de La Motte) qui ose toucher avec le 
« compas dTÀiclide la lyre délicate et suhlime de Pin- 
c( dare et d'Horace? Blessée par une main barbare, 
<( cette lyre divine, qui renfermait autrefois dans son 
<( sein une si ravissante harmonie, ne rend plus que 
<{ des sons aigres et sévères. Je vois naître des poèmes 
« géométriquement raisonnes, et j'entends une pe- 
(f santé sagesse chanter en calculant tous ses tons. 
<( Nouveau délire de la philosophie ! elle chausse le 
« brodequin, et, montant sur un théâtre consacré à 
« la joie , où Molière instruisait autrefois toute la 
« France en riant, elle y va porter de savantes ana- 
(i lyses du cœur humain, des sentences profondément 
« réfléchies, un traité de morale en dialogue. » 

On reconnaît tristement la légèreté ordinaire de la 
foule des lecteurs , envers les écrivains qui , après 
s'être illustrés par un bel ouvrage, négligent d'ali- 
menter leur réputation en publiant de nouveaux 
écrits, quand on voit qu'avec ce talent, ce style et ce 
goût, le père Guénard a inspiré si peu d'intérêt à la 
renommée, disons tout, en a obtenu si peu d'atten- 
tion, qu'aucun dictionnaire historique, aucun nécro- 
loge littéraire, que je sache, n'indiquent ni le lieu de 
sa naissance, ni les emplois de sa vie, ni l'année de sa 
mort, et ne rappellent même pas son succès ou son 
nom *. 



i Le Journal de l'Empire du 22 février 1806, est le seul ouvrage pé- 
riodique dans lequel cette mort ait été annoncée en ces termes: « An- 
^' toine Guénard, jésuite, né à Damblin, village du département des 
-< Vosges, près de Bourmont, vient de terminer sa carrière dans sa 



382 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Après avoir analysé Tesprit philosophique, et eu 
avoir exposé le caractère et les propriétés, savoir^ 
Tesprit de réflexion et le génie d'observation, qui! 
appelle les racines du talent de penser librement et en 
fjrand, en remontant aux principes les plus généraux 
et les plus féconds de la vérité, le père Guénard dévoile 
]es abus, et assigne les limites de ces puissantes fa- 
cultés de la pensée, dans les ouvrages de goût, ainsi 
que dans les matières de religion. Rien peut-être, en 
fait d'éloquence de raisonnement, n'est supérieur au 
tableau dans lequel il expose la témérité et les écarts 
de la raison, sur les objets sacrés de la foi. La con- 
texture du passage et la beauté de la citation ne me 
permettent d'y faire aucun retranchement. J'ose me 
llatter que non-seulement on m'en pardonnera l'éten- 



■«< quatre-vingtième année. Il était né le 15 décembre 172C ; c'est lui 
<• qui a remporté le yjrix d'éloquence à l'Académie française en 1755; 
« et c'est son discours que La Harpe, dans son cours de littératur,e^ 
" cite comme un chef-d'œuvre, en re£jr«ttant qo-'un aussi beau génie 
«• ait depuis gardé le silence le plus absolu. Il ignorait que M. l'abbé 
*' Guénard , chapelain du château de Fléville près Nancy, passait sa 
«i vie au milieu d'une belle bibliothèque qu'il tenait de madame de 
" Beauvau Désarraoises, et que tous les jours il donnait plusieurs 
«1 heures à une réfutation des articles de l'Encj-clopédie, ';ui tendaient 
«I à miner la religion. Cet ouvrage volumineux joignait la solidité au 
•< style brûlant et vraiment sublime du discours couronné par l'Acadé- 
« raie. Il venait d'j- mettre la dernière main , quand , en l'i'S, frappé 
« de la même terreur qui planait alors sur la France entière, il brûla 
« son manuscrit. Il ne répondait depuis à la demande qu'on lui faisait 
«• de la eomnuinication de quelques articles , que par une larme et un 
«t soupir. Sa piété, sa modestie, son désintéressement, son aménité, le 
« faisaient chérir et révérer. Il aimait la retraite ; mais un beau visage 
« toujoiirs serein, l'abandon et la vivacité dans la conversation, prou- 
•i vaient que l'étude seule, dont il faisait ses délices, l'enlevait à la so- 
if ciété. Il laisse autant d'amis que de personnes qui ont eu l'occasion 
4< de le connaître. Il a conservé toute sa tête, toute sou énergie et 
toutes ses verlr.s, jusqu'au dernier moment. » 



Di: I..\ CHAIRE. 585 

due, mais encore (jifelle augnicntera dans l'esprit de 
tous mes lecteurs leur adniiration pour le singulier 
talent du père Guénard, et y fera naître le plus impa- 
tient désir de connaître son discours tout entier. Loin 
donc de vouloir excuser une transcription de six pages, 
je n'ai regret, puis-je répéter ici en empruntant les 
paroles du sublime évèque de Meaux, dont on va re- 
connaître le disciple et la doctrine, je nai regret quà 
ce que je laisse. 

« C'est dans la religion surtout que cette parole de 
« saint Paul, non plus sapere quam oportet, doit 
« servir de frein à la raison, et tracer autour d'elle 
(( un cercle étroit d'où le philosophe ne s'échappe 
« jamais. 

« II est vrai que la sagesse incarnée n'est pas venue 
« défendre à l'homme de penser, et qu'elle n'ordonne 
« point à ses disciples de s'aveugler eux-mêmes, 
« Aussi réprouvons-nous ce zèle amer et ignorant qui 
« crie d'abord à l'impiété, et qui se hâte toujours 
« d'appeler la foudre et l'anathème, quand un esprit 
« éclairé, séparant les opinions humaines des vérités 
-f( sacrées de la religion, refuse de se prosterner devant 
« les fantômes sortis d'une imagination faible et ti- 
« mide à l'excès, qui veut tout adorer, et, comme dit 
(( un ancien, mettre Dieu dans les moindres baga- 
« telles. Croire tout sans discernement, c'est dune 
« stupidité, je l'avoue ; mais un autre excès plus dan- 
« gereux encore, c'est l'audace effrénée de la raison, 
« c'est cette curiosité inquiète et hardie, qui n'attend 
« pas, comme la crédulité stupide, que Terreur vienne 
({ la saisir, mais qui s'empresse d'aller au-devant des 
« périls, qui se plaît à rassembler des nuages, à courir 



r.Sl ESSAI SUR L'ÉLOOUKN'CE 

i< sur le bord des précipices, à Sv- jeter dans les lilel; 
« que la justice divine a tendus, pour ainsi dire, de 
« toutes parts, aux esprits téméraiies. Là vient ordi- 
« nairement se perdre Tesprit philosophique. 

« Libre et hardi dans les choses naturelles, et pen- 
ce saut toujours d'après lui-même, flatté depuis long- 
« temps par le plaisir délicat de goûter des vérités 
(( claires et lumineuses, qu'il Yoyait sortir, connue 
t( autant de rayons, de sa propre substance, ce roi des 
{( sciences humaines se révolte aisément contre cette 
(( autorité, qui veut captiver toute intelligence sous le 
«joug de la foi, et qui ordonne aux philosophes 
« mêmes, à bien des égards, de redevenir enfants; il 
« voudrait porter dans un nouvel ordre d'objets sa 
« manière de penser ordinaire ; il voudrait eiicore ici 
« marcher de principe en principe, et former, de toute 
« la religion, une chaîne d'idées générales et précises 
« que Ton put saisir d'un coup d'œil ; il voudrait trou- 
er ver, en réfléchissant, en creusant en lui-même en in- 
« terrogcant la nature, des vérités que la raison ne sau - 
« rait révéler, et que Dieu a cachées dans les abîmes 
« de sa sagesse ; il voudrait même ôter, pour ainsi dire, 
« auxévénementsleur propre nature; etquedeschoses 
« dont l'histoire seule et la tradition peuvent être les 
« garants, fussent revêtues d'une espèce d'évidence 
« dont elles ne sont point susceptibles, de cette évi- 
« dence toute rayonnante de lumière qui brille à 
(( l'aspect d'une idée, pénètre tout d'un coup l'esprit 
« et l'enlève rapidement. Quelle absurdité! quel dé- 
ce lire! Mais c'est une raison ivre d'orgueil qui s'éva- 
(( nouit dans ses pensées, et que Dieu livre à ses illu- 
« sions. Craignons une intempérance si funeste, et 



DE LA CHAIRE. 38o 

« retenons dans une exacte sobriété cette raison qui no 
(( connaît plus Je retour, quand une fois elle a franchi 
u les bornes. . 

« Quelles sont donc, en matière de religion, les 
(( liornes où doit se renfermer Tesprit philosophique? 
w II est aisé de le dire : la nature elle-inéiiiL' l'avertit 
« à tout moment de sa faiblesse, et lui marque en ce 
« genre les étroites limites de son intelligence. ]Ne 
« sent-il pas à chaque instant, quand il veut avancer 
(( trop avant, ses yeux s'obscurcir et son flambeau 
« s'éteindre? C'est là qu'il faut s'arrêter. La foi lui 
(( laisse tout ce qu'il peut comprendre : eHe ne lui ôte 
« que les mystères et les objets impénétrables. Ce par- 
ce tage doit-il irriter la raison? Les chaînes qu'on lui 
« donne ici sont aisées à porter, et ne doivent paraître 
w trop pesantes qu'aux esprits vains et lésrers. Je dirai 
<( donc aux philosophes : Ne vous agitez point contre 
« ces mystères que la raison ne saurait percer : atta- 
« chez-vous à Texamen de ces vérités qui se laissent, 
" ipprocher, qui se laissent en quelque sorte touchée 

-t manier, et qui vous répondent de toutes les 
<-' autres. Ces vérités sont des faits éclatants et sensi- 
f( blés, dont la religion s'est comme enveloppée tout 
(( entière, afin de frapper également les esprits gros- 
ce siers et subtils. On livre ces faits à votre curiosité 
« voilà les fondements de la reliuion. Creusez donc 
" autour de ces fondements, essayez de les ébranler : 
« descendez avec le flambeau de la philosophie jus- 
(( qu'à cette pierre antique, tant de fois rejetée par les 
(( incrédules, et qui les a tous écrasés ; mais lorsque, 
« arrivés à une certahie profondeur, vous aurez trouvé 
(( la main du Tout-Puissant qui soutient, depuis l'ori- 



580 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« aine du monde, ce grand et majestueux édifice tou- 
(( jours affermi par les orages mêmes et le torrent des 
« années, arrêtez-vous entin et ne creusez pas jus- 
ce qu'aux enfers ! La philosophie ne saurait vous rae- 
c( ner plus loin sans vous égarer : vous entrez dans les 
« abimes de Finfuii : elle doit ici se voiler les yeux 
(f comme le peuple, adorer sans voir, et remettre 
<( rhomme avec confiance entre les mains de la foi. La 
(.( religion ressemble à cette nuée miraculeuse qui 
« servait de guide aux enfants d'Israël dans le désert : 
« le jour est d'un côté, et la nuit de Tautre. Si tout 
« était ténèbres, la raison, qui ne verrait rien, s'en- 
« fuirait avec horreur loin de cet affreux objet ; mais 
« on vous donne assez de lumière pour satisfaire un 
« œil qui n'est pas curieux à l'excès. Laissez donc à 
« Dieu cette nuit profonde où il lui plaît de se retirer 
a avec sa foudre et ses mystères. Mais vous direz peut- 
(( être : Je veux entrer avec lui dans la nue, je veux 
a le suivre dans les profondeurs où il se cache ; je 
« veux déchirer ce voile qui me fatigue les yeux, et 
« regarder de plus près ces objets mystérieux qu'où 
(( écarte avec tant de soin. C'est ici que Aotre sagesse 
« est convaincue de folie, et qu'à force«d'êtie philo- 
c( sophe, vous cessez d'être raisonnable. Téméraire 
« philosophie, pourquoi vouloir atteindre à des objets 
c( plus élevés au-dessus de toi que le ciel ne l'est au- ' 
« dessus de la terre? Pourquoi ce chagrin superbe de 
a ne pouvoir comprendre l'infini? Ce grain de sable 
« que je foule aux pieds, est un abîme que tu ne peux 
<( sonder; et tu voudrais mesurer la hauteur et la 
(.( profondeur de -la sagesse éternelle ! Et tu voudrais 
« forcer l'être qui renferme tous les êtres, à se faire 



DL LA CUAiRE. 387 

« assez petit pour se laisser embrasser tout entier par 
« cette pensée, trop étroite pour embrasser un atonie ! 
« La simplicité crédnle du vulgaire ignorant fut-elle 
c( jamais aussi déraisonnable que cette orgueilleuse 
a raison qui veut s'élever contre la science de Dieu? 
M Tel est cependant le génie des sages de notre siècle, 
a Plus fière et plus indocile que jamais, la philosophie, 
« autrefois vaincue par la foi, semble vouloir se ven- 
« ger aujourd'hui et triompher d'elle à son tour. 
« Hélas! ses tristes victoires ne sont que trop rapides. 
'( Oserai-je le dire? elle traite aujourdliui Jésus- 
« Christ et sa doctrine avec la même hauteur qu'elle 
(( a traité les anciens philosophes et leurs systèmes. 
« Elle s'érige en juge souverain ; et citant à son tri- 
« buiial Dieu même et toutes ces vérités adorables qui 
a furent apportées du ciel, elle entreprend, comme 
« dit Tapôtre, avec les principes et les éléments gros- 
ce siers du siècle présent, déjuger les objets invisibles 
a et surnaturels du siècle à venir. Il faudrait, pour se 
« conformer à son goût, que Dieu eût soumis tous ses 
(( mystères au calcul, et qu'il eût réduit en géométrie 
« une religion touchante dans ses preuves comme 
a dans sa morale, qu'il voulait, pour ainsi dire, faire 
« entrer dans Tamt par tous les sens. » 

Le beau morceau qu'on vient de lire aurait obtenu 
le plus grand succès, je dis trop peu, un véritable 
triomphe en chaire : il produisit aussi beaucoup d'ef- 
fet dans la séance publique de l'Académie. J'aime à 
croire que Voltaire, absent déjà de Paris en 1755, ne 
lut pas ce discours. Je ne saurais imaginer que ses 
préventions antireligieuses eussent assez aveuglé la 
clairvoyance de son goût pour lui faire méconnaître 



Ô88 ESSAI SLR LÉLOQLENCE 

un si heureux talent. Je puis encore moins supposer 
qu'il eût cet ouvrage en vue, quand il écrivait, en 
1766, à Thomas, pour le féliciter de son éloge de Des- 
cartes qui venait, après de longs débats, de partager 
à peine le prix de ce concours, malgré son incontes- 
table supériorité sur le discours consacré au même 
sujet par Gaillard : Autrefois nous donniom, four 
sujet du jjrix, des textes faits pour h séminaire de 
Saint-Sulpice : aujourdliui les sujets sont dignes de 
vous. Personne alors ne réclama contre un si étrange 
oubli du programme publié au nom de l'Académie, 
et de l'ouvrage couronné onze ans auparavant. On 
aurait pu appliquer à cette injustice du public envers 
le père (iuénard, durant plus d'un demi-siècle, la 
mémorable observation de Tacite, quand il dit qu'aux 
obsèques de Junie, sœur de Brutus et épouse de Cas- 
sius, les images de ces deux grands hommes brillaient 
par-dessus toutes les autres, précisément parcequ'on 
ne les y voyait pas^ . 

LTiommage que je rends au père Guénard me 
paraît d'autant plus juste, que le portrait sublime de 
Descartes et les tableaux dont je viens de l'entourer, 
sont des créations orisrinales du talent de l'orateur 
qui, en ralliant si habilement à l'éloquence l'examen 
approfondi de l'esprit philosophique, sut préserver 
son ouvrage de toute abstraction et de toute séche- 
resse. Le sujet bien médité renfermait sans doute l'i- 
dée génératrice de ces beautés oratoires ; mais il n'eût 
offert à une imagination vulgaire qu'une discussion 
inanimée, dépourvue d'intérêt, concentrée dans la 

1 « Sed praefulgebant Cass'.us atque Brutus, co ipso, qaod effigies 
eorum non visebanUir. >• Ann. lib. III, cap, l\xvi. 




DE LA CHAIRE. 589 

sphère de celte justesse ou de cette finesse d'esprit, 
également incapables de soupçonner jamais Falliance 
intime et féconde de toutes ces richesses accessoires, 
avec la question proposée par IWcadémie. La plupart 
des juges du concours eux-mêmes ne s'attendaient 
probablement point à la doctrine fière et courageuse 
de ce discours, qu'ils ne purent cependant pas s'em- 
pêcher de couronner. 

LXII. De Sar.rin. 

Un sujet si philosophique, et qu'on aurait pu croire 
avec quelque raison étranger au sentiment, qui est 
TanK" de l'éloquence, était suffisant sans doute pour 
manifester le talent du père Guénard dans l'art d'é- 
crire; mais il ne lui fournissait point les moyens d'en 
développer toutes les richesses, et de nous en donner 
la véritable mesure dans le genre oratoire. Son élo- 
quence, alliée à une matière plus analogue au sublime 
et au pathétique de la morale, eût probablement été 
plus heureusement encore inspirée. Je demande néan- 
moins avec confiance si l'auteur du discours dont j'ai 
extrait de tels passages, ne mérite pas d'être compté 
avec honneur dans notre littérature parmi nos orateurs 
les plus célèbres de la deuxième classe, et s'il ne serait 
même pas placé chez tous les autres peuples à la tête 
de la première? Le ministre protestant Saurin, qui a 
beaucoup marqué dans la carrière de l'éloquence sa- 
crée, où il s'est plus signalé par son talent que pai* 
son goût, en exerçant pendant longtemps le ministère 
pastoral dans l'église française des calvinistes en Hol- 
lande, lie peut prétendre, tout au plus, qu'à être placé 
sur cette ligne de nos meilleurs prédicateurs du second 



390 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

ordre. La première partie de ses sermons n'est jamais 
qu'un Troid et stérile commentaire de son texte. Il 
me semble que toutes ces discussions critiques sur 
riiistoire, sur la grammaire ou sur la chronologie, 
sont infiniment opposées à Tëloquence. D'ailleurs, 
l'érudition apparente de Saurin, qui en impose à tant 
de lecteurs, ne mériterait aucun éloge, quand même 
tout cet appareil scientifique ne serait point déplacé 
dans la chaire évangélique, parcequ'il est trop facile 
de copier des commentateurs ou de traduire des dis- 
sertations. >'e vous arrêtez par conséquent, dans la 
lecture de ses discours, h aucune de ces longues di- 
gi'essions auxquelles se réduit toujours le premier 
point de ses sermons : cette officieuse prétérition ne 
retranchera rien de sa gloire, ne vous privera d'au- 
cune instruction désirable , et vous épargnera beaucoup 
d'ennui. 

Saurin est quelquefois très éloquent : il ne se 
montre presque jamais un grand écrivain. On lui 
a reproché avec assez de fondement cette manière 
d'écrire, que l'on appelait, au commencement du 
dernier siècle, le slyle réfugié. Il fait usage d'une 
traduction souvent burlesque de la Bible, qui fut im- 
primée immédiatement après la séparation des Églises 
protestantes : ce vieux langage du temps de Marot 
contraste grotesqucment avecnotre élocution moderne, 
en donnant à son style un air sauvage et un ton bar- 
bare; j'en citerais beaucoup d'exemples, sises ser- 
mons étaient moins répandus. ^lais Saurin écrit avec 
chaleur et véhémence ; il ne cherche point à montrer 
'de l'esprit : il ne perd de vue ni son sujet ni son audi- 
toire : il pousse avec force ses raisonnements : il sait 



DE LA CHAIRE. 391 

s'arrêter quelquefois et réprimer sa diffusion ordi- 
naire: il est ému, et s'il ne bouleverse pas les con- 
sciences, s'il n'échauffe même que rarement les cœurs, 
il exalte souvent et il peut entlamnier les tètes : il a le 
mérite oratoire que donne la nature, il ne déploie 
presque jamais le charme que l'art apprend à y ajou- 
ter ; et il aurait pu acquérir en ce genre la perfection 
qui lui manque, s'il eût joint à létude des modèles le 
séjour de Paris, absolument nécessaire à nos écrivains, 
pour achever de se former le goût dans la société des 
gens de lettres, dont les entretiens sont encore plus 
instructifs que leurs ouvrages. 

Nul orateur chrétien, après Bossuet (auquel il ne 
faut rien comparer quand il s'agit de Téloquence de 
la chaire), n'a travaillé avec autant dhabileté et de 
succès les péroraisons de ses discours. Saurin y ramène 
toujours ridée de la mort. Cet objet les rend aussi 
lugubres que touchantes; elles sont ordinairement en 
répétitions. Ce retour des mêmes formules serre de 
plus près la conscience, dont elle force les remords ; 
et cette figure est très propre à généraliser les résul- 
tats d'un sermon, pour les appliquer avec plus d in- 
térêt aux différentes classes des auditeurs. C'est avec 
cette méthode quil récapitule ses preuves : il montre 
ensuite le tombeau ouvert, comme si l'assemblée qui 
l'écoute, prête à y descendre, ne devait plus entendre 
désormais aucune autre instruction, ou plutôt comme 
s'il prêchait lui-même pour la dernière fois. 

Les sermons de Saurin sur la sagesse de SahmoHy 
et sur le discours de saint Paul à Félix et à Drusille, 
me paraissent les chefs-d'œuvre de son talent. On 
croit assez communément, sur parole, qu'il ne s'est 



502 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

jamais permis de déclamations contre l'Église ro- 
maine; mais, au contraire, je n'imagine pas que Tin- 
conséqr ^nte contradiction qu'on découvre a\ec tant 
de surprise parmi les protestants, quand ils allient 
trop souvent les principes et le langage de la tolé- 
rance avec la conduite et la fureur du fanatisme, 
puisse éclater avec plus d'emportement et de scandale, 
que dans ses sermons sur la consécration du temple 
de Woorbiirg, sur les malheurs de l'Eglise, sur les 
■profondeurs divines, sur le jeûne célébré avant la cam- 
pagne de 1706. On y retrouve la violence et la fré- 
nésie des premières explosions qui avaient signalé, 
dans le seizième siècle, l'esprit révolutionnaire de la 
prétendue réforme. 

Saurin se transforme, il s'élève dans quelques mo- 
ments à la véhémence de Démosthène , quand il 
parle de rémigration des protestants, surtout quand 
il tonne contre Louis XIV; il n'est jamais plus élo- 
quent et plus sublime qu'en exhalant sa rage contre 
ce monarque, dont le nom revient sans cesse dans ses 
discours, et principalement dans les sermons que je 
viens de citer. On peut y distinguer cette virulente 
apostrophe; «Et toi, prince redoutable, que j'ho- 
« norai jadis comme mon roi, et que je respecte en- 
a core comme le fléau du Seigneur, etc. n Saurin ter- 
mine une diatribe si forcenée en disant qu'il /rt//^r«fe 
à Louis XIV ; mais il s'en faut de beaucoup qu'il cher- 
che à inspirer cette insultante modération aux calvi- 
nistes hollandais. Ce fut peut-être dans la chaire de 
Saurin que se forgèrent les armes dont la coalition de 
l'Europe fit un si terrible usage contre la France, du- 
rant la guerre de la Succession, dans les plaines 



DE LA CHAIRE. ''.r, 

d'Ilochstijt, (le Malplaquet et de Ramillies, et qu'on 
vit éclore les premiers germes de cet implacal)le res- 
sentiment d'une république nouvelle qui, n'étant j)fl. s 
accoutumée à vaincre, se rassasia pleinement de la sa- 
tisfaction d'humilier un grand roi, aux conférences de 
(iertruidemhierg. 

Jamais orateur n'a imaginé rien de plus hardi que 
l'eflrayant dialogue établi par Saurin entre Dieu et 
son auditoire, dans son sermon sur le jeûne de 170(). 
u Mon peuple, dit le Très-Haut, mon peuple, que t'ai- 
« je fait? Ah\ Seigneur, que de choses tu nous as 
«faites! Chemins de Sion couverts de deuil, etc., 
a etc., etc., répondez, et déposez ici contre FEternel. » 
l.a longue énumération des malheurs des protestants, 
qui précède ces dernières paroles, leur donne une 
énergie qui fait frissonner, jusqu'au moment où Sau- 
riu sent lui-même le besoin de s'arrêter pour justifier 
la l*roNidence. 

Dans son sermon sur le mépris de la vie, il se jette 
dans une digression qui parait d'abord un écart bi- 
zarre, mais qui amène aussitôt un mouvement su- 
idime. « Un auteur a publié un livre dont le titre est 
{( bien singulier; ce titre est Rome souterraine, titre 
« plein d'instruction et de vérité, qui enseigne à cette 
« Rome qui frappe les sens, qu'il y a une autre Rome 
(( de morts, une autre Rome ensevelie, image natu- 
« relie de ce que Rome vivante doit être un jour. Mes 
« frères, je vous présente aujourd'hui un pareil ob- 
« jet ; je vous présente voire république, non pas telle 
« que vous la voyez, composée de souverains, de gé- 
(( néraux, de chefs de famille : ce n'est là que la sur- 
« face de votre république. Mais je voudrais tracer à 



394 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

(.< VOS regards Tintérieur de cette république, la répu- 
« blique souterraine ; car il y a une autre république 
(( sous vos pieds. Descendons-y, parcourons ces tom- 
« beaux qui sont dans le sein de la terre. Levons la 
«pierre. Qu'y voyons-nous? Quels habitants, mon 
Dieu! quels citoyens ! quelle république ! » 

Le même orateur qui a écrit ce morceau plein de 
verve et d'enthousiasme, laissait quelquefois refroidir 
son génie ; et alors il adoptait, dans les discussions 
morales de ses monologues 'oratoires, les formules sè- 
ches et abstraites que Ton emploie pour résoudre les 
problèmes dans la science des nombres. On trouve 
même dans un de ses discours un assez long calcul 
d'arithmétique; c'est, je crois, le seul exemple de ce 
genre que nous fournisse l'histoire, car je ne veux 
pas dire l'éloquence de la chaire. Voici donc ce qu'on 
lit dans son sermon sur le compte des jours : 

«Je suppose que la dévotion de ce jour a attiré 
« dix-huit cents personnes à cet exercice; je réduis 
« ces dix-huit cents personnes à six classes : 

« La première, des personnes entre dix et 
« vingt ans, composée de cinq cent trente, ci. o50 

« La seconde, de celles entre vingt et trente 
« ans, composée de quatre cent quarante, ci. . iiO 

« La troisième, de celles de trente à quarante 
« ans, composée de trois cent quarante-cinq, ci. 5-45 

« La quatrième, de celles de quarante à cin- 
« quante ans, composée de deux cent cinquanle- 
« cinq, ci . . . ^ 255 

« La cinquième, de celles de cinquante à 

1570 



DE LA CIIAIUE. Ô95 

1570 
« Soixante ans, composée de cent soixante, ci. 100 

« Et la sixième, de celles qui sont entre 
u soixante et soixante-dix ans , et au-dessus , 
<( composée de soixante-dix, ci 70 

Total 1800 

u Selon la supputation de ceux qui se sont appliqués 
(( à ces sortes de recherches, chacune de ces classes 
c( doit fournir à la mort, chaque année, un tribut de 
« dix personnes ; et sur ce principe, il doit mourir 
cette année soixante de mes auditeurs : sur ce même 
« principe, dans dix ans il ne restera plus de ces dix- 
ce huit cents personnes, que 1270 

« dans vingt ans, que 830 

o dans trente ans, que 480 

<( dans quarante ans, que iîôO 

« dans cinquante. ans, que 70 

« Ainsi, vous le voyez, mes frères, la société est dans 
« une inconstance continuelle. » 

Oui, sans doute, je concevrai très aisément cette 
échelle de mortalité en vérifiant à loisir les calculs de 
Saurin, sur une feuille de papier oi^i je pourrai les 
suivre des yeux ; mais comment saisir la justesse de 
ces opérations arithmétiques, dans une chaire où la 
rapidité du débit ne permet aucune combinaison abs- 
traite? Un raisonnement fondé sur cette déduction 
graduelle ne devait donc pas trouver place dans un 
sermon destiné uniquement à être prêché dans un 
temple. D'ailleurs, la force que cet argument paraît 
offrir au premier coup d'oeil, n'est point assez pres- 
sante pour intimider les pécheurs endurcis. Saurin 



-96 ESSAI SUR LÉLOQUENCE 

.ivoue que, cinquante ans après le jour où il parle, il 
restera encore sur la terre soixante-dix de ses audi- 
teurs. Or, pour peu que Ton connaisse les illusions du, 
cœur humain, on sent qu'il n'y avait peut-être pas 
dans rassemblée une seule de ces dix-huit cents per- 
sonnes qui ne se flattât d'être de ce petit nombre, et 
(jui ne vit par conséquent la mort encore de trop loin 
pour se croire obligée de hâter sa conversion. 

De tous les morceaux de Saurin qu'on pourrait ci- 
ter, pour foer la dernière borne de son talent, il n'en 
est aucun de plus propre à nous en donner une idée 
imposante, que la tirade très solide et très ingénieuse 
dont il enrichit la lin de son sermon sur le désespoir 
de Judas. Saurin y déploie l'éloquence dominante de 
saint Jean Chrysostome ; il imite ses belles hypothè- 
ses oratoires, surtout son fameux dialogue dramatique 
du voyageur, qu'il suppose converser par hasard avec 
saint Pierre sur la route de Jérusalem à Rome, où 
cet apôtre va sans moyens humains, sans études, sans 
autres armes qu'ime croix, renverser le» autels du 
Capitole, et fonder sur ses débris une religion, dont 
la morale, sagement sévère, doit i-eproduire en action 
la doctrine et les exemples de l'Homme-Dieu. Je ne 
dis pas que Saurin ait jamais rien composé de compa- 
rable en ce genre à une si sublime fiction ; mais c'est le 
type dont il cherche visiblement à se rapprocher par 
un heureux mélange d'imagination et de dialectique, 
en montrant dans les regrets stériles de Judas l'illu- 
sion des consciences, et la fausseté des signes de con- 
version que donnent souvent les pécheurs à l'heure 
delà mort. C'est un aperçu de génie dans l'explica- 
tion de l'Évangile. 



DE L\ CHAIRE. 397 

<( Le traître Judas, Jil-il, parait avoir les principa- 
(( les marques extérieures de la pénitence, et pro- 
« mettre toutes les autres. Quelles sont en effet les 
« marques de la véritable pénitence? Faut-il confes- 
(( ser son crime? Judas confesse le sien. Faut-il le 
V( réparer? Judas rapporte les trente pièces d'argent. 
({ Faut-il braver le péril? Judas va, dans le temple 
« même, reprocber à ses conseillers iniques leurs 
a cruautés et leur perfidie : plus courageux que saint 
« Pierre qui sort de la cour de Caïplie, plus coura- 
« geux que tout le collège apostolique. 

o Faut-il pour se convertir avoir de ces douleurs 
(( vives, aiguës, accablantes? Judas trouve dans son 
« crime un venin qui empoisonne toute sa vie. Je 
« suppose maintenant, mes frères, que l'Ecriture ne 
« nous eût raconté que ces circonstances de la mort 
« de Judas, et qu^'elle en eût supprimé la dernière, 
« son suicide : je suppose un de ces directeurs relà- 
« elles, toujours prêts à ouvrir les portes du ciel aux 
a premières apparences de conversion. Quelle idée se 
(( fùt-il formée touchant le salut de Judas? Ou, pour 
« rapprocher cette question de notre dessein, suppo- 
« sez un malade ordinaire entre les mains d'un tel di- 
« recteur, un malade qui commence par donner tou- 
« tes les marques extérieures de repentance : le direc- 
« teur ne se précipitera-t-il pas à lui dire que ce sont 
« là des caractères infaillibles de conversion, des effets 
« de ces dons de Dieu, qui sont sans retour et sans 
« repentance? Cependant tout cela peut se trouver 
« dans un réprouvé ; tout cela peut se retrouver dans 
(f un homme abandonné de Dieu; tout cela peut se 



r>98 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

trouver dans un homme qui va servir dans un in- 

c( stantde proie aux flammes éternelles. 

« A quoi nous conduit cette réflexion? Nous vou- 
« drions nous en servir pour autoriser les soupçons 
« que nous formons si souvent contre votre salut. 
« Quand il s'agit de la perte de vos âmes, tout nous 
(( épouvante. Le moindre doute nous effraie. Laissez- 
« nous donc vous demander des preuves de votre eon- 
« version qui soient hors de toute équivoque. Laissez- 
« nous vous prescrire les maximes les plus sévères. 
« Laissez-nous travailler à vous mettre dans un état 
f( qui vous assure que vous êtes élus, que votre salut 
« est hors de toute atteinte, et faire de cette certitude 
« un devoir de notre ministère... Outrons-nous en- 
« core la matière à votre avis? Quel est donc le motif 
i< qui vous rassure? Quoi! ce désir de participer au 
« fruit de la mort du Christ, desir'^où Ton ne veut 
« faire entrer pour rien ni amendement ni conversion? 
« est-ce là votre pénitence? En cela Judas vous a sur- 
« passés. Il a cru qu'ayant tant de corruption dans le 
« cœur, ce serait outrager la justice, que d'avoir re- 
« cours à la miséricorde; et il rend, en cela, à Dieu 
« un plus grand hommage que vous, qui, en lui de- 
« mandant pardon de ces mêmes péchés dans lesquels 
« vous voulez persister, le faites en quelque sorte en- 
« trer en communication de corruption avec vous, et 
« le rendez complice de vos crimes? Quoi! ces aveux 
« de vos fautes, cette stérile sincérité qui vous fait 
« reconnaître que vous êtes coupahles, et qui ne vous 
« porte point à devenir innocents, est-ce là ce que 
« vous appelez pénitence? En cela Judas a fait autant 




DE LA CHAIRE. ÔOn 

« que vous, s'il n'en a fait davantage. 11 n'a point en 
« honte d'avoner les crimes que Ton avoue le moins, 
« Tavarice et la perfidie : j'ai péché en trahissant h 
<f sang innocent. Quoi î ces larmes (jue vous versez 
«dans notre sein, ces soupirs?.,. Je n'ose étendre 
<( plus loin cet odieux parallèle. Connaissons-nous, et 
« corriueons-nous. » 

Voilà certes de la vigueur apostolique et de Télo- 
quence ! Il n'a manqué peut-être à Saurin, je le ré- 
pète, queTavantage d'avoir cultivé son talent et exercé 
^on ministère à Paris, où il eut acquis plus de préci- 
-ion, d'énergie et de goût, pour être placé dans le 
premier rang de nos orateurs ; mais le pasteur fran- 
çais de la Haye est, sans aucune exception, Fhomme 
le plus éloquent'dont les protestants aient le droit de 
se glorifier. Il surpasse manifestement tous les prédi- 
cateurs étrangers à la France ; et l'Angleterre en par- 
ticulier n'en fournit pas un seul qu'on puisse lui com- 
parer. 

LXill. De rélooiience anglaise. 

Autant en effet Saurin est au-dessous de nos grands 
maîtres, autant est-il au-dessus de tous les orateurs 
anglais. Mais avant d'exposer mon opinion sur leurs 
ouvrages les plus vantés en ce genre, qu'il me soit 
permis de m'arrêter un moment sur une étonnante 
assertion de l'auteur du Siècle de Lous XI F, qui sem- 
blerait vouloir accorder à cette île fameuse une préé- 
minence absolue de génie dans le dix-septième siècle. 
Qui croirait que dans le trente et unième chapitre de 
la même histoire, où Voltaire se charge de retracer tous 
les souvenirs qui , à cette époque, ont illustré notre 



400 ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

nation, il insinue Tëtrange dessein de sacrifier la gloire 
de la France littéraire à la renommée des écrivains de 
la Grande-Bretagne? «Charles II, dit-il, donna des 
« lettres patentes à Tacadémie naissante d'Angleterre ; 
« mais c'est tout ce que le gouvernement donna. La 
« société royale, ou plutôt la société libre de Londres, 
a travailla pour Tlionneur de travailler. C'est de son 
« sein que sortirent, de nos jour '^^ les découvertes sur 
« la lumière , sur le principe de la gravitation , sur 
« l'aberration des étoiles fixes, sur la géométrie traus- 
a cendante, et cent autres inventions qui pourraient, 
(( à cet égard, faire appeler ce siècle le siècle des An- 
« glais, aussi bien que celui de Louis XIV. » 

Eh ! par quelle réunion éclatante de génie et de 
o'oùt, l'Andeterre aurait-elle donc eu le droit de don- 
uer son nom à une époque si mémorable? Louis XIV 
et nos ])lus grands hommes étaient déjà en possession 
de toute leur renommée : les trois quarts du dix-sep- 
tième siècle venaient de s'écouler au milieu du plus 
brillant éclat de la France ; et l'Europe entière, frap- 
pée d'admiration, ne connaissait pas encore le premier 
ouvrage de Newton, mort ensuite en 1727. 

Le dix-septième siècle était par conséquent con- 
sacré et signalé par la gloire de la France et de 
Louis XIV, avant que toutes ces découvertes, de nos 
jours , eussent honoré l'Angleterre , en admettant 
même très faussement que leur supériorité sur l'en- 
semble de notre littérature fût reconnue par toutes les 
nations éclairées. Une rivalité de titres postérieurs, 
quels qu'on les suppose, ne po:uvait donc plus, à cet 
cgard, faire appeler ce siècle le siècle des Anglais^ 
aussi bien que celui de Louis XIV. La restriction à 



DE L\ CiiAIUE. 401 

cet égard semble mettre Voltaire à TaLri de la criti- 
que; mais, en restreignant ainsi son assertion, il Ta- 
néantit lui-même. 

Des découvertes physiques ou mathématiques n'ont 
jamais valu , et ne vaudront jamais à aucune nation 
riionneur insigne de faire de son propre nom le nom 
historique d'un grand siècle. Une pareille illustration 
suppose en effet la réunion de plusieurs, et peut-être 
même de presque tous les titres de gloire. Or, aucun 
Anglais n'a encore élevé une si vaste et si haute pré- 
tention pour son pays, en ralliant surtout cette prédo- 
mination du génie britannique à la fameuse époque 
du dix-septième siècle. La France avait produit le 
père de tous les philosophes modernes, Descartes, sans 
lequel rsew ton n'aurait probablement jamais fait une 
révolution dans les sciences exactes. La France, je me 
plais à le répéter , avait signalé d'ailleurs son beau 
siècle, dans toutes les carrières de la renommée, par 
une foule d'écrivains et d'autres grands hommes, aux- 
quels les Anglais ne pouvaient point assigner de rivaux 
dignes de lui, disputer une si honorable distinction 
dans la série des siècles ; et il est bien surprenant que 
dans le Siècle de Louis XIV, Voltaire essaie de dé- 
truire lui-même le titre de son ouvrage, en préten- 
dant qu'une seule branche des connaissances humai- 
nes , cultivée même plus tard par le génie dans la 
Grande-Bretagne, j)ourrait à cet égard, par un effet 
rétroactif, faire ajipcler ce siècle le siècle des Axglais^ 
(lussi bien que celui de Louis XI V. 

Mais la partialité de Voltaire en faveur des Anglais^ 
est bien plus étrange encore et plus insoutenable dans 
le trente-quatrième chapitre du même ouvi-age, où 



i02 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

il apprécie les talents de nos grands orateurs. Voici 
son texte, où le goiU trouve à relever tout autre chose 
que la négligence du style : 

« L'éloquence de la chaire , dit-il, qui était trts 
« grossière à Londres avant Charles II, ^e forma tout 
a d'un coup. L'évêque Burnet avoue dans ses mé- 
« moires que ce fut en imitant les Français. Peut-être 
« OM-iLS SURPASSÉ LEURS MAITRES : leurs scrmous sont 
« moins compassés, moins affectés, moins déclamateurs 
« qu en France. » 

Quel singulier peut-être! Et c'est l'éloquent auteur 
de Rome sauvée qui professe une pareille opinion dans 
le S/èe/e même <^/e Louis XIV. Voltaire, il est vrai, 
montre ici la pudeur très prudente de ne pas oser pré- 
coniser formellement la prééminence des prédicateurs 
de Londres sur tous les grands génies qui ont fait de 
la chaire, en France, le plus heau trône de Tart ora- 
toire : il se contente de Finsinuer, en se flattant de se 
soustraire à la responsabilité du paradoxe, par la ré- 
serve du doute. Or, ce doute seul est une énorme in- 
justice envers notre nation. En effet, ?i la postérité 
reproche à Virgile d'avoir sacrifié aux souvenirs om- 
hrafjeux d'Ani^uste la cloire de Cicéron et de Rome 

C oc 

elle-même, en décernant le sceptre de l'éloquence aux 
orateurs de la Grèce, quelle réputation prédommante, 
quels ouvrages en genre d'éloquence sacrée, composés 
dans la Grande-Bretagne , peuvent excuser Voltaire 
d'avoir méconnu à ce point l'immense supériorité de 
Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, quand il laisse 
hésiter ainsi entre 1* Angleterre et la France, ou plutôt 
quand il semble faire pencher son admiration du côté 
de tous ces soporifiques prédicateurs anglais, entière- 



DE LA CHAIRE. 403 

ment dépourvus d'imagination et d'éloquence, parmi 
lesquels rauteiir de la Henriade n'aurait su découvrir, 
cumme le créateur de l'Enéide le voyait chez les Athé- 
niens, un Démosthène digne de halancer son estime 
et surtout de justifier la préférence? 

On se demande avec étonnement ce que veut dire 
un écrivain si justement renommé par son excellent 
goût , quand il ajoute que les sermons en Angleterre 
sont moins compassés, moins affectés, moins déclama- 
teurs.qnen France? Est-on conipassé quand on a de 
Tordre, et un plan énoncé par des divisions dans ses 
discours? Ce serait confondre la méthode dune marche 
régulière avec les apprêts d'une composition maniérée. 
Si Ton adoptait un pareil système oratoire, on devrait 
trouver au contraire les prédicateiu's anglais heaucoup 
plus compassés que les nôtres. Ils ouvrent leurs in- 
structions comme nous par un texte de F Ecriture : 
ious divisons nos discours en deux et très rarement 
en trois parties, tandis que les sermons des orateius 
les plus célèbres et les plus récents de l'Angleterre, 
par exemple, Hugues Blair, nous offrent communé- 
ment quatre, six et jusqu'à huit points, comme les 
-ections scolastiques de la Somme de saint Thomas. 

Nos grands orateurs, que l'admiration universelle 
compte avec justice parmi nos plus grands écrivains, 
-ont-ils donc comj)assés, affectés, déclamateurs? C'est 
trahir la gloire de notre nation que de le supposer. Les 
Anglais ont traité la morale en vers avec beaucoup do 
génie, dénergie et de profondeur; mais la morale at- 
tend encore en Angleterre un orateur qui sache l'al- 
b.er à l'éloquence. H faudrait pour autoriser l'assertion 
de Voltaire, i^eut-étre ont-Us surpassé leurs maîtres^ 



404 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

il faudrait, dis-je, que les prédicaleurs de TÉglise an- 
glicane eussentdans quelques sujets, si Ton veut même, 
dans quelques traits , égalé nos grands modèles de la 
chaire, ou du moins qu'ils s'en fussent assez rappro- 
chés pour faire balancer la prédilection du goût entre 
des émules à peu près également dignes de son suf- 
frage. L'admiration qui prétendrait les assimiler à de 
tels hommes, en les plaçant tous au premier rang, ne 
serait autorisée à rester indécise dans sa préférence, 
que dans le cas où Topinion publique serait en effet 
partagée sur la prééminence du génie, au milieu d'une 
imposante rivalité de gloire. Or, est-ce donc à cette 
incertitude de supériorité que nous réduisent ici les 
objets de comparaison? Entre Bourdaloue et Massillon 
la différence de talent oratoire est d'autant plus diffi- 
cile à fixer, et en quelque sorte d'autant plus arbi- 
traire, qu'elle est à peine d'une ligne; entre les plus 
célèbres prédicateurs anglais, au contraire, et nos in- 
comparables orateurs sacrés , le bon goût aperçoit 
toute la distance qu'il y a des premiers essais d'un art 
au plus haut période de sa perfection : ce n'est pas 
simplement un point qui les sépare, c'est l'iniini. 

On peut affirmer en effet, sans la moindre exagéra- 
tion, que tous les sermons anglais réunis sont au-des- 
sous de la collection de Saurin, comme je l'ai déjà dit, 
et qu'ils ne valent même pas le moins beau sermon de 
Bourdaloue et de Massillon, où l'on trouve un goût et 
un talent dont aucun de leurs prédicateurs n'approcha 
jamais. Non, l'éloquence de la chaire ne s'est encore 
élevée à aucun chef-d'œuvre dans la Grande-Bretagne. 
Plusieurs des sermons prêches à Londres sont bien 
raisonnes, bien prouvés, mais sans mouvement et sans 



DE LA CHAIRE. 403 

unction : je n'en connais aucun qui soit vraiment pa- 
thétique , aucun qui fasse verser des larmes, aucun 
qui subjugue et entraîne Tadmiration , aucun enfin 
que le bon goût puisse citer ni comme un modèle de 
Tart oratoire, ni même comme un bel ouvrage en ce 
genre. Ce sont généralement des discours froids, frap- 
pés d'une sécheresse continue, des dissertations rebu- 
tantes et inanimées, sans verve et sans mouvement; 
des chapitres de morale d'autant moins propres à ra- 
vir notre admiration, qu'ils se trouvent très inférieurs 
sous ce rapport, je ne dirai pas seulement à nos grands 
orateurs, mais encore à nos simples moralistes, sur- 
tout aux Essais de Morale, comme aux quatre excel- 
lents volumes des petits Traités Moraux de Nicole, 
et aux observations sur les devoirs des militaires, 
qu'on lit dans les opuscules de l'abbé Fleury. C'est 
enfm du raisonnement et du calcul qu'on ne saurait 
comparer, en aucune manière, au talent de la haute 
éloquence. Ils n'ont même à nous opposer, dans cette 
carrière , aucun génie brut qu'ils puissent vanter 
comme original et sublime. Le Bridaine, ou, pour 
faire mieux entendre ma pensée aux littérateurs de la 
Grande-Bretagne, le Shakspeare de la chaire n'a ja- 
mais existé parmi eux. Lorsque l'évèque Burnet 
avouait que les prédicateurs anglais avaient imité les 
nôtres, il aurait dû ajouter qu'ils n'en avaient encore 
tiré que de très faibles copies ; et, en répétant cette con- 
tidence orgueilleusement modeste. Voltaire, si souvent 
malheureux dans ses jugements littéraires, oublie à la 
fois et toute espèce de justice, et le respect qu'il se 
doit à lui-même, quand il ajoute ([nils nous ont peut- 
être surpassés. 



40G 1£SSAI SUR L'ÉLOllENCE 

M. Hume avoue loyalement que l'Anglelerre a fait 
moins de progrès dans le genre de réloquence, que 
dans les autres parties de la littérature ^ En efTet, 
quoique cette nation ardente et sérieuse se soit illus- 
trée par des hommes éloquents, à la tète desquels i! 
faut placer Shakspeare et Richardson, elle n'a pa? en- 
core produit un seul véritable orateur qui puisse ho- 
norer sa patrie en Europe. On trouve quelquefois 
chez les habitants de cette île célèbre des mouvements 
oratoires, mais ils ne connaissent point l'art propre- 
ment dit de réloquence ; et il paraît même qu'ils n'en 
font pas assez de cas, comme nous le verrons bientôt, 
pour exciter l'émulation des talents à se signaler dans 
cette carrière. Un discours préparé ne serait point 
écouté au parlement. On n'y veut entendre dans les 
deux chambres que des allocutions improvisées, sinon 
pour le fond, au moins quant au style, et des discus- 
sions solides sans l'apprêt d'aucune diction travaillée. 
Aussi découvrirez-vous beaucoup plus de vestiges de 
l'éloquence romaine dans les anciennes diètes de Po- 
logne, que dans toutes les délibérations de Westmin- 
ster. 

Des idées ou des sentiments sublimes peuvent 
échapper à tout homme passionné. Mais ce n'est ja- 
mais l'esprit seul, c'est encore, c'est surtout l'élan 
rapide et progressif des transports de l'ame - ; c'est le 
talent ravissant de peindre et d'émouvoir avec cette 
simplicité et ce naturel si propres à faire admirer et 
aimer le génie de l'orateur ; c'est une élocution noble, 
soutenue et variée; c'est un goût pur et saint; c'est 

1 Traité surlEloquence, chap. vu. 

2 « Pectus est quod disertum facit. " Cic. 



DE LA CHAIRE. 407 

enfin la perfection du langage unie à la beauté des 
pensées et aux charmes de la sensibilité , qui ca- 
ractérisent ou plutôt achèvent la vraie et belle élo- 
quence. 

Le Paysan du Danube ne sera jamais regardé, dans 
la fable de La Fontaine, comme orateur, quoique son 
discours soit un modèle de chaleur et de véhémence. 
Rien n'est plus admirable en ce genre", qu'on peut 
appeler Téloquence du trait, que la réponse de Marius 
fugitif, lorsqu'un licteur armé de son faisceau vint lui 
ordonner, de la part du préteur romain, de sortir de 
l'Afrique. Ce grand homme, indigné de se voir mé- 
connu, au dernier terme de l'infortune, par ce ma- 
gistrat d'une année, sut lui faire sentir toute la bas- 
sesse que dévoilait cet insolent abus d'une autorité 
précaire. Le vainqueur de Jugurlha, des Cimbres et 
des Teutons, justement persuadé que c'est surtout 
dans le malheur qu'il est permis de se souvenir de sa 
gloire, répondit au satellite chargé de lui intimer cet 
ordre inhumain : Rapporte à ton maître que lu as vu 
Caïus Marius banni de son patjs, et assis sur les 
ruines de Carthage : « comme si, par la comparaison 
« de ses disgrâces personnelles avec la chute du puis- 
« saut empire des Carthaginois, Marins eût voulu in- 
« struire le préteur romain de l'instabilité des plus 
« grandes fortunes ^ . » 

Les Anglais peuvent se prévaloir de quelques uns 
de ces traits mémorables, quoique fort inférieurs à la 
sublime réponse de Marius. Ainsi, lorsque le parle- 
ment de la Grande-Bretagne discutait solennellement 

1 Révolutions romaines de labbé Yertot, liv. X. 



408 i:S5AI SUR L'ÉLOQUENCE 

un blll qui devait interdire aux accusés, en matière 
criminelle, la faculté de se défendre par le ministère 
d'un avocat, mylord Halifax, qui s'opposait à cette 
innovation, entreprit de la combattre ; mais, intimidé 
par rassemblée devant laquelle il parlait, il ne put 
achever une seule phrase. La parole expirait à chaque 
instant sur ses lèvres, quand tout à coup, faisant un 
effort extraordinaire sur lui-même, il s'écria : a Vous 
c( voulez donc, messieurs, que les accusés comparais- 
« sent isolés et sans appui devant vous pour se dé- 
<( fendre? Mais si votre présence m'intimide au point 
(f de lier ma langue et de me glacer d'effroi, comme 
{( je viens de l'éprouver, concevez maintenant l'im- 
c( pression qu'elle produirait sur des'malheureux qui 
<( verraient en vous des juges prêts à les envoyer à 
« l'échafaud î » Cette seule observation, plus élo- 
quente sans doute que toutes les raisons qu'aurait pu 
alléguer mylord Halifax, fit rejeter aussitôt le projet 
de loi. 

Charles Fox , qu'on regardait comme l'un des 
liommes les plus éloquents de la Grande-Bretagne, 
faisait, dans une de ses motions au parlement, l'éloge 
du général Montgomery. Un partisan de la cour l'in- 
terrompit en ces termes : « Comment osez-vous louer 
« un rebelle devant les représentants de la nation? — 
Je ne m'arrêterai point, répliqua Fox, à repousser 
<( l'outrage qu'on fait ici à la mémoire d'un grand 
<( homme. Vous savez tous ce que signifie ce mot de 
c( rebelle, dans Ifw bouche de mes adversaires. Si vous 
« aviez quelques doutes sur le véritable sens de cette 
« expression, je vous conjurerais de vous souvenir que 
a c'est à ces prétendues rébellions que nous devons 



DE LA CHAIRE. 409 

« notre constitution actuelle, et le droit de siéger dans 
« cette cliaml)re, pour délibérer sur les intérêts de 
« notre patrie, n 

Les disconrs prononcés dans les débats du parle- 
ment d'Angleterre sont si courts, qu'on ne saurait en 
citer aucun comme un ouvrage oratoire. Celui où le 
talent de léloquence me semble porté au plus baul 
degré, fut inspiré à ce même Cbarles Fox en 178^, 
dans la chambre des communes, par la capitulation 
du général Burgoyne, qui venait de se rendre prison- 
nier de guerre avec son armée aux Américains à Sa- 
ratoga. « Je m'attendais, dit alors l'éloquent orateur, 
t( à n'entendre ici de la bouche d'un souverain chéri 
a que des paroles dignes de son cœur. Tout me faisait 
c( croire qu'il aurait le courage de confesser une longue 
« erreur, au moment où le peuple anglais l'expie si 
o cruellement. Mais qu'ai-je entendu? Le système que 
« nous maudissons depuis dix ans, on le reproduit en- 
<( core î Nos malheurs, on les nie î nos dangers, on ne 
« veut pas les voir! Nos affronts, on les supporte avec 
« une lâcheté flegmatique 1 Celui qui, ne connaissant 
w pas le caractère personnel de notre monarque, lui 
« attribuerait ce discours et n'y verrait pas l'ouviage 
« de ses ministres, le prendrait pour un despote in- 
« sensible qui se fait une horrible joie de sacrifier la 
« vie et la liberté de ses sujets, et se montre encore 
« altéré de vengeance, quand il ne peut plus espérer 
« la victoire. L'indignaiion m'emporte sans doute, 
<( Puis-je la contenir, quand je viens d'entendre un 
x( orateur nous accuser de l'origine et des suites fu- 
« nesles de la guerre d'Amérique, nous qui en avons 
« toujours désavoué l'exécrable principe , et prédit 



no ESSAI SLIl L"HLOQLEN'CE 

c( toutes les conséquences? Les discours de ropposilion 
« sont à vos yeux la source de nos calamités. Eh ! mi- 
a sérables hommes d'État, ne voyez-vous pas que vos 
« tardives terreurs sont aujourd'hui l'aveu de votre 
« ineptie? C'était par vos mesures qu'il fallait con- 
« fondre nos sinistres présages. C'était par vos succès 
« qu'il fallait humilier nos prévoyances. C'était par la 
(.( gloire et par la prospérité de la nation qu'il fallait 
« étouffer nos chagrins. Vos fautes ont fait la force de 
« tous nos discours que vous avez méprisés. C'est vous 
« seuls qui, dans cette chambre, avez doublé le nombre 
« de nos partisans et de nos amis, et qui, dans la na- 
(( tion, av£z rallié à notre opinion tous les généraux 
« anglais. Grâces au ciel, nous avons acquis de vos 
i( théories insensées la puissance de vous arrêter dans 
« vos funestes mesures. Nous pouvons du moins vous 
« empêcher aujourd'hui d'envoyer une troisième ar- 
« mée anglaise aux fourches caudines. Nous pouvons 
« plus encore, et la pitié ne nous fera pas trahir ce 
« devoir, nous devons vous poursuivre devant les tri- 
i( bunaux de la justice, faire peser votre responsabi- 
i( iité sur vos têtes, et vouer de grands coupables à 
« Téchafaud ^ » 



1 La réponse de la cour à cette philippique fut la démission imme'- 
diate de tous les ministres, que le gouvernement est tonjours obligé 
de sacrifier à l'opinion publique, dès qu'ils. perdent la majorité dans la 
chambre des communes. On regrette qu'un homme doué d'un parei} 
talent n'ait composé aucun ouvrage dont l'étendue pût en développer 
toutes les richesses. On doit regretter surtout, en voyant tant de tré- 
sors s'engloutir annuellement dans le gouffre immense des papiers pu- 
blics qui ne passeront point à la postérité, on doit, dis-je, regretter 
sans cesse qu'aucun grand écrivain de cette illustre nation n'ait en- 
core publié l'histoire littéraire de la Grande-Bretagne, dans tous ses 
rapports avec l'esprit humain. Un si beau sujet immortaliserait J'au- 



DE L\ CHAIRE. 411 

Voilà des élans! voilà même des mouvements qui 
décèlent les essors de l'éloquence ! Cet accent du pa- 
triotisme, cette verve du raisonnement, rappellent la 
logique ardente et serrée de Démosthène. Mais une 
idée sublime ne forme pas un discours. Un beau trait 
isolé ne constitue point le talent oratoire; et c'est jus- 
qu'à présent à ces éclairs ou à ces mouvemements in- 
stantanés, que se borne l'éloquence des Anglais. 

Insulaires fameux ! je cherche un orateur, un véri- 
table orateur parmi vos ministres du culte, vos écri- 
vains, vos membres du parlement les plus célèbres 
dans la carrière de l'éloquence politique. Or, soit dit 
sans offenser votre génie et surtout sans oul)lier votre 
gloire, je n'en trouve aucun digne de ce nom. Ce nest' 
IJoint Je génie, c'est le génie oratoire qui vous manque ' , 
vous dirai-je, comme autrefois Cicéron à quelques uns 
de ses contemporains qui osaient se croire ses rivaux. 
Le genre humain doit une reconnaissance immortel'e 
à vos découvertes dans les sciences, et une admiration 
profonde à quelques ouvrages qui vous placent avec 
honneur parmi les plus illusti-es nations littéraires ; 
mais que votre orgueil ne s'irrite point, si nous con- 
testons hautement la prééminence à vos orateurs. 
L'éloquence en prose, la compagne ordinaire de la li- 
berté, la grande éloquence des discours solennels, est 
encore étrangère à vos contrées. Gardez- vous d'affectej- 
un faux et barbare mépris pour les dons étrangers à 
votre goût, et que vous a peut-être refusés la nature. 



teur qui le traiterait avec autant de lumière que de goût et d'impar- 
tialité. 

1 •' Illis non ingenium, sed. oratorium ingenium defuit. » Brutus, 
110. 



412 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Si les préventions de la rivalité avenglent assez votre 
jugement pour vous empêcher de confronter avec im- 
partialité les hommes les plus signalés à Londres et à 
Paris dans cette lice, élevez-vous au-dessus des ré- 
gions de Tenvie, tournez vos regards vers les chefs- 
d'œuvre oratoires de Fantiquité : voilà nos premiers 
maîtres î voilà nos communs modèles, que nos deux 
nations admirent éi?alementî Jui^ez-vous et iui^ez- 
nous. La comparaison est décisive : les degrés de rap- 
prochements sont faciles à mesurer. Montrez-vous 
donc, si vous le pouvez, les émules de ces grands 
hommes, au lieu de méconnaître leurs successeurs. Il 
est temps de prouver au monde littéraire, qu'à 
l'exemple de la Grèce et de Rome, vous voulez ajou- 
ter à la gloire des belles actions, la gloire peut-être 
encore plus rare de savoir dignement les célébrer. 

Hàtons-nous de rentrer et de nous renfermer dans 
la carrière de l'éloquence sacrée, pour en découvrir, 
s'il est possible, quelques beaux monuments parmi les 
ministres de l'Eglise anglicane. Ce n'est point en ora- 
teurs, c'est en froids moralistes qu'ils enseignent la 
religion au peuple. La tribune évangélique, après 
avoir été longtemps pour etix une chaire de contro- 
verse, est devenue une école de morale presque exclu- 
sivement destinée à enseigner les devoirs de la vie 
civile, et d'où les dissertations et l'argumentation 
bannissent les tableaux et les mouvements oratoires. 
Voici quel est le plus riche répertoire de leurs produc- 
tions dans le ministère de la parole. 

Robert Boyie, également recommandable par ses 
études philosophiques et par son attachement à la re- 
ligion, témoin du penchant vers l'impiété répandu en 



DE LA CHAIRE. 417. 

Angleterre, dit-il dans Tacte de donation, par la liberté 
de la presse, la licence des guerres civiles et les sectes 
nées de V anarchie, fonda un prix annuel de cinquante 
livres sterling, pour encourager la défense du chris- 
tianisme contre les intidèles et les incrédules. Cette 
récompense n'est point disputée dans un concours : 
elle est même assignée, non pas à un orateur, mais à 
un théologien chargé de prêcher, durant le cours 
d'une année, huit sermons apologétiques en faveur de 
la religion, dans Téglise de Londres qui lui sera dési- 
gnée par Texécuteur testamentaire du fondateur. Le 
célèbre Bentley ouvrit le premier cette carrière, où il 
fut suivi par les évoques et par les docteurs les plus 
renommés de la Grande-Bretagne, tels que Kidder, 
Williams, Gastrell, Blachhal, Harris, Stanhope, les 
deux Clarke, Whiston, Derham, etc. 

La réunion de ces ouvrages, connue sous le nom de 
Discours pour la fondation de Boyle, devint bientôt 
très volumineuse, puisqu'elle devait fournir huit cents 
dissertations dans chaque siècle. Le docteur Gilbert 
Burnet en fut Tabréviateur, et publia six volumes de 
ce recueil, traduit en français sous le titre de Défense 
de la religion naturelle et révélée. C'est une espèce d'a- 
brégé justement et généralement estimé , où l'on 
trouve la réfutation de l'athéisme, et du déisme qui, 
selon les preuves de l'autour, devrait conduire à l'a- 
théisme un raisonneur véritablement conséquent, la 
démonstration du terme fixé à la religion juive, l'apo- 
logie de la révélation, l'origine et les causes de l'in- 
crédulité, les preuves de la religion chrétienne, l'ac- 
coniplissement des prophéties, les limites de la liberté 
de penser, etc., etc. 



'i\i ESSAI SUR rÉLOQUENCE 

Tous ces discours ont ctc prononcés dans les chaires 
de Londres. On y découvre une érudition vaste et so- 
lide, des raisonnements pleins de force et des re- 
cherches épurées par un excellent esprit de critique. 
Mais c'est la forme, le style et la sécheresse d'un traité 
de jurisprudence, où la religion chrétienne, devenue 
la matière d'une discussion contentieuse, est défendue 
selon toutes les règles du barreau ; c'est un recueil de 
dissertations savantes que très peu d'auditeurs se- 
raient à portée d'entendre et surtout de suivre au 
débit; ce sont des cours exacts de philosophie sacrée, 
de théologie dogmatique et de chronologie. Mais je 
n'aperçois aucune lueur d'éloquence dans cet amas de 
paragraphes ou de corollaires dont la marche est pu- 
rement scolastique. 

Les auteurs de ces traités, si mal à propos intitulés 
Discours^ n'ont jamais songé à se montrer, éloquents. 
On aurait même été scandalisé à Londres d'une pa- 
reille mondanité dans un ministre de l'Evangile. 
(( Dans ces extraits ou abrégés, dit l'avertissement 
(( placé à la tète de cette compilation, on ne doit s'at- 
(( tendre à trouver ni des exordes, ni des applications, 
(( ni des figures de rhétorique, ni tous ces autres or- 
<f nements que l'on croit essentiels à la chaire. Eu 
(( général, les prédicateurs anglais négligent assez tout 
« cela, parcequ'ils n'ont d'autre busqué d'expliquer 
(( les mots ou les choses de la sainte Écriture, et que | 
« les peuples de la Grande-Bretagne seraient n^ème 
(( très peu édifiés d'un discours où l'on ne chercherait*- 
(.( à placer que de l'esprit et que de l éloquence . » 

Cette dernière phrase ne me semble pas rcudre 
exactement la véritable pensée, ou du moins toute la 



DE LA CHAIRE. 4Io 

pensée de rautcur. Les Anglais anraient tonte raison 
irètre peu édifiés irun discours de ce genre, où fou 
ne chercherait à placer que de C esprit et que de V élo- 
quence. Certes, notre zèle et notre goût ne se mon- 
treraient pas plus indulgents envers des prétentions 
si étranges en chaire, quand elles y deviennent exclu- 
sives. Mais ces rigoristes insulaires vont beaucoup 
plus loin. Vïi sermon anglais, dit le docteur Blair*, 
est une suite de raisonnements instructifs et sans cha- 
leur : un sermon français passerait chez nous pour un 
discours fleuri, souvent même pour la harangue d'u.\ 
ENTHOUSIASTE. Je ne sais si je me trompe en supposant 
que dans les préventions des Anglais contre le genre 
oratoire, les deux mots enthousiasme et délire sont à 
peu près synonymes. Quoi qu'il en soit, les habitants 
de la Grande-Bretagne n'aiment à entendre, du moins 
en chaire, que des raisonnements très secs ; et ils se- 
raient scandalisés d'une éloquence plus animée, à la- 
quelle, au reste, leurs prédicateurs, dignes d'inspirer 
et de partager un pareil goût, ne les ont certainement 
pas accoutumés. jNous sommes heureusement en 
France un peu moms scrupuleux, sans être moins dé- 
licats, et surtout sans être moins solides. 

En effet, quoique les Anglais aient composé de 
beaux ouvrages pour la défense de l'Evangile, spé- 
cialement le chef-d'œuvre dans lequel Ditton, beau- 
coup trop enclin au néologisme, démontre la certitude 
de la religion chrétienne par le seul fait de la résur- 
rection de Jésus-Christ, ils n'ont encore dans cette 
carrière aucun écrivain qu'on puisse comparer à 

1 Cours de rhétorique, leçon vingt-neuvième. 



£>. 



il6 ESSAI SUR LÉLOOUEXCE 

Bossuet ou à Pascal, et qui mémo, à rexceptiou de 
Clarke peut-être, égale nos apologistes plus récents 
du christianisme, tels qu'Abadie, Houteville, Bergier, 
Guénée, etc. Grâces à Tinstitution dont je parle, et 
dont on regrette de n'avoir vu paraître aucune con- 
tinuation depuis les six premiers volumes de l'abrégé 
de Burnet, le ministère seul de la chaire a semblé 
leur donner, jusqu'à nos jours, quelque avantage sur 
nous, sous cet unique rapport des prédications, pour 
ainsi dire, polémiques; et encore n'était-ce nullement 
par une véritable supériorité de génie, mais tout au 
plus par l'ensemble des matières. Ce triomphe appa- 
rent va même leur être enlevé. On peut affirmer, 
avec une évidence incontestable de fait, qu'en ce 
genre apologétique, où nous possédions déjà plusieurs 
discours convaincants et sublimes, auxquels les pré- 
dicateurs de Londres n'ont rien à comparer, tels, par 
exemple, qu'un des plus beaux chefs-d'œuvre de 
Massillon sur la divinité de Jésus-Christ, pour la fête 
de la Circoncision, mais genre dans lequel une série 
plus complète de preuves semblait néanmoins laisser 
aux Anglais je ne sais quelle prééminence restreinte à 
cette seule espèce de dissertations débitées en chaire, 
il s'élève aujourd'hui sous nos yeux un monument 
qui doit efTacer toute la collection de Boyle. 

Les conférences annuelles de M. Tabbé Frayssinous 
sur les mômes matières déjà discutées dans les pré- 
dications dogmatiques dont nous sommes redevables 
à la fondation de Londres, sont en efiTet incompara- 
blement mieux adaptées à l'état présent de notre con~ 
Iroverse avec les incrédules, par leur extension pro- 
gressive à toutes les objections renouvelées ou inveu- 



mSL 



DE L\ CHAIRE. 417 

tées Jaiis le di^-liuilièiiie siècle. Elles ont encore sur 
le recueil du prix de Boyle un autre avantage incon- 
testable sous tous les rapports du talent. Le fruit de 
cette institution si heureusement perfectionnée à 
Paris, se manifeste par le concours immense qu'elle 
attire dans Tégiise de Saint-Sulpice. Notre nouvel 
apologiste de la religion, toujours clair, malgré les 
abstractions de la métaphysique, la profondeur de 
Férudition et renchaînement serré de la dialectique, 
y déploie, avec autant de mesure que de succès, tous 
les mouvements oratoires qui s'allient naturellement 
aux sujets qu'il traite. Vn pareil mélange de raisonne- 
ment et d'éloquence soutient l'attention, ranime l'in- 
térêt, et contribue puissamment au triomphe de la 
vérité, non-seulement sans ralentir, mais encore en 
augmentant la force et par là même l'effet des preuves, 
qu'il rend beaucoup plus sensibles. 

On suppose communément que l'enseignement 
jmblic de la religion a toujours été étranger dans la 
(Grande-Bretagne aux mvstères de la foi : c'est au con- 
traire le pays de l'Europe où les prédicateurs ont 
autrefois le plus souvent dirigé leurs instructions vers 
les objets dogmatiques. Mais ils ont changé de matière 
dans ces derniers temps, et le plus grand nombre des 
ministres anglicans ne traite guère aujourd'hui que 
des sujets moraux ou même presque entièrement phi- 
losophiques. 

C'est donc aux compositions de ce genre que je 
borne mon examen. Je ne parlerai point des prédica- 
tions volumineuses de Boise, mort en 1728, père du 
poète de ce nom; elles ne sont que des compilations 
très peu connues et absolument indignes de l'être. 

27 



418 ESSAI SUR UÉLOQUEXCE 

Je ne m'arrêterai pas non plus aux sermons de Clarke, 
si justement célèbre par sa métaphysique, et qui, 
selon le témoignage de Voltaire, semble avoir eu avec 
Locke les clefs du monde intellectuel. Mais si nous le 
considérons comme orateur, dit le docteur Blair, il 
lui manque Vart d'intéresser et de toucher le cœur j il 
montre à V homme son devoir, il ne V excite jamais à 
le remplir : il le traite comme une pure intelligence, 
sans imagination et sans passions^. Les discours, 
c'est-à-dire les prônes de ce fameux curé de Saint- 
James, sont raisonnes avec force et médités avec pro- 
fondeur, mais entièrement dénués des traits et des 
mouvements sans lesquels aucune prédication ne peut 
avoir ni chaleur ni éloquence. On exalte beaucoup 
l'éloquence de Tillotson, archevêque de Cantorbéry: 
j'ai lu ses sermons avec la plus sincère impartialité. 
Malgré l'imposante réputation qu'on lui fait sur pa- 
role, je n'en dirai cependant pas avec moins de fran- 
chise ce que je pense des ouvrages de ce prélat, qu'on 
regarde assez généralement comme le premier orateur 



de l'Angleterre. 



LXIV. De Tillo'son. ""^ '^ 



Lui déférer un pareil titre, c'est trop peu dire en- 
core au gré de ses admirateurs, qui n'ont pas rougi 
de l'élever au-dessus de nos plus grands orateurs mo- 
dernes. Tillotson, mort en 169i, eut pour contempo- 
rains tous les grands hommes qui signalèrent en 
France l'éloquence sacrée dans le dix-septième siècle. 
Voltaire, dont l'excellent goût n'aurait pu soutenir la 

1 Cours de rhétorique, leçon vingt-neuvième. 



DE LA CHAIRE. 449 

lectuiL' suivie d'un volume, ni même d'un seul dis- 
cours cumposé par cet archevêque, dépourvu de tous 
les dons du génie, et plus encore de tous les attraits 
• lu style, n'en appelle pourtant pas moins Tillotson le 
plus sag& et le plus éloquent prédicateur de l'Europe^. 
On ne conçoit pas qu'un Français, qui avait lu nos 
chefs-d'œuvre en ce genre, qu'un écrivain du premier 
ordre, que Voltaire enfin ait porté jusqu'à cet excès 
l'indulgence en faveur d'un verbiageur barbare, Tin- 
Justice envers nos plus grands orateurs, et enfui l'ou- 
]ili du respect qu'il devait à son propre jugement. 
J'ai voulu m'expliquer à moi-même une si étrange 
idmijL'alion, ija raiiribuant uniquement à son en- 
thousiasme pour la tolérance, quelquefois beaucoup 
trop peu tolérant. Mais, si l'on bornait à cette seule 
onsidération le parallèle de Tillotson avec nos ora- 
teurs, en attendant que je rapporte dans un instant 
les preuves de la fureur et du délire qui dégradent 
sa détestable éloquence, j'oserais demander si on le 
croit plus irréprochable à cet égard que Massillon, 
dont la collection six fois plus volumineuse ne ren- 
ferme pas un seul discours, une seule phrase, une 
seule expression où l'on aperçoive la moindre teinte 
de fanatisme ? 

Tillotson écrit avec une basse prolixité, qui, loin 
d'être déguisée dans la traduction française, devient 
au contraire plus frappante par la diffusion d'un tra- 
ducteur tel que Barbeyrac, qui n'eut jamais ni élé- 
\ation, ni couleur, ni précision, ni élégance; mais, 
en avouant tous les défauts de cette version, le fond 

1 Œuvres de Toltaire, (on^e XXX, page 291, éditicn de Beau- 
iKarchais. 



420 ESSAI SUR L'ÉLOOUE^'CE 

des sermons de rarcbevèque de Cantorbéry n'en reste 
pas moins à une distance infinie des ouvrages de Mas- 
sillon et de Bourdaloue. Tillotson est beaucoup plus 
tbéologien que moraliste ; il ne traite guère que des 
sujets de controverse; il n'emploie que la formule 
languissante du syllogisme dans ses dissertations gla- 
ce'es et re'gulièrement didactiques ; il ne connaît 
qu'une métbode sèche et monotone. On ne découvre 
point de mouvements oratoires dans ses prétendus 
discours, point de grandes idées, point d'onction, 
point de traits sublimes. Ordinairement il forme une 
division particulière de tous ses paragraphes; de sorte 
qu'on trouve trente ou quarante sous-divisions dans 
chacun de ses sermons. Ses détails sont arides, subtils, 
et le plus souvent ils manquent de noblesse. Quant 
au style, objet d'une si décisive importance pour la 
gloire d'un orateur, non-seulement Tillotson n'est 
point compris dans la liste des grands écrivains, mais 
c'est précisément sa malheureuse manière d'écrire 
qui lui fait le plus de tort dans l'opinion des meilleurs 
critiques anglais, seuls juges compétents de son mé- 
rite en ce genre. Voici l'idée que nous en donne le 
docteur Hugues Blair, littérateur et prédicateur célè- 
bre, dans son Cours de rhétorique^ leçon XXIX, de 
Véloqîience de la chaire, tome III, page 41, traduction 
de M. Prévost : « L'archevêque Tillotson a une ma- 
c( nière plus libre et plus animée que Clarke. Mais on 
c( ne peut pas sans doute le considérer comme un 
<( orateur parfait ; sa composition est trop lâche et trop 
« négligée, son style trop faible, souvent même trop 
« plat, pour mériter un si beau titre. » Enfin Tillotson 
est tellement étranger cà l'art de l'éloquence, qu'il 



DE LA CHAIRE. 42! 

lie fuit presque jamais ni cxorde ni pe'roraison. Est-ce 
donc là un orateurqu'on puisse préférer hautement, ou 
même opposer avec quelque pudeur à nos incompara- 
bles prédicateurs français ? 

Mais ne nous bornons point à des critiques vagues, 
et hâtons- nous de les motiver. Dans son sermon sur 
les préjugés contre la religion, Tarchevèque de Can— 
torbéry^ se fait une objection tirée de la contrariété 
habituelle que riiomme trouve entre ses devoirs et 
ses penchants; et cette objection, il la copie de la 
tragédie de Mustapha^ par Fulke Lord Brooke, dont 
il rapporte en chaire une longue tirade de vers. Une 
pareille citation est-elle digne de la religieuse majesté 
d'un temple? « Les passions, ajoute-t-il, sont une es- 
« pèce de glu qui nous attache aux choses basses et 
« terrestres-. A peine peut-on passer dans les rues, 
«j'en parle par expérience, sans que les oreilles 
« soient frappées de jurements et d'imprécations hor- 
« ribles, qui suffiraient pour perdre une nation, 
« quand elle ne serait coupable devant Dieu que de 
(( ce crime : et ce ne sont pas seulement les laquais 
« qui vomissent de tels discours blasphématoires ; ils 
« sortent aussi de la bouche des maîtres ^ » Ailleurs, 
pour prouver qu'on est obligé de croire les mystères 
de la religion, quoique Ton ne puisse jamais les com- 
prendre, ïillotson s'exprime ainsi "^ : «On mange, on 
« boit tous les jours, bien que personne, à mon avis, 
« ne puisse démontrer que son boulanger, son bras- 



1 Tome IV, page 3ô. 

2 Tome I, page 168. 

3 Tome I, page l'îô. 
* Tome I, page 102. 



■'^■22 ESSAI SUR L'iiLOOUE.NCr. 

i( seiir et son cuisinier n\tnt pas mis du poison dans 
a le pain, dans la bière ou dans la viande. » Voilà les 
raisonnements, voilà le style d'un orateur que Tau- 
teur du Siècle de Louis XIV ne craint pas d'ap- 
peler le plus sii'je et le plus éloquent prédicateur de 
l'Europe! 

C'était ainsi que Tillotson exerçait le ministère de 
la parole, dans la patrie des Dryden, des Addisen, des 
Waller, et auparavant des Bacon et des Milton, en 
présence de ce môme Charles II, qui avait souvent 
admiré dans sa première jeunesse nos plus illustres 
prédicateurs français. Louis XIV 1 qu'aurais-tu donc 
pensé si les ministres de la parole sainte avaient fait 
entendre un pareil langage au m.ilieu de ta cour? 
Quelle eût été ta surprise si ton oreille, accoutumée 
aux accents majestueux de Bossuet, au ton noble et 
touchant de Bourdaloue, à l'onction et à riiarmonie 
enchanteresse de Massillon, eut été frappée tout à 
coup de cette élocution grossière et barbare! Â^ec 
quelle confusion soudaine, avec quels tristes et longs 
regards n'aurais-tu pas averti leur ministère de ne 
point te faire ainsi rougir en public de ta nation ! Mais 
tu eus le bonheur et la gloire d'élever tous les beaux- 
arts à la hauteur de ton ame et de ton caractère : 
sous tes heureux auspices, tous les genres de talents 
marchèrent ensemble vers la perfection. ïu sus prin- 
cipalement apprécier avec goût et multiplier par ta 
munificence des orateurs dignes de parler au nom de 
1 F^ternel; et l'éloquence de ton grand siècle ne sera 
jamais surpassée î 

Tillotson n'écrit pas avec plus de modération que 
de noblesse. A chaque page de ses discours, on aper- 



Di: LV CilAIRE. i27y 

coit Je fanatisme qui mendie une honteuse popula- 
rité. En terminant son sermon sur l'amour du pro- 
chain ,'i\ en fait une espèce de récapitulation pour 
appliquer la morale de son sujet à TÉglise romaine. 
Oui ne croirait qu'une matière si touchante va lui in- 
spirer des sentiments tendres et même généreux? 
Voici pourtant ce que le charitable énergumène con- 
clut, après avoir prouvé longuement à ses auditeurs 
la nécessité d'aimer tous les hommes * : « Toutes les 
« fois que nous parlons de la charité, et de Tobliga- 
tion de s'aimer les uns les autres, nous ne saurions 
c( nous empêcher de penser à l'Église romaine ; mais 
« elle doit se présentée à notre esprit particulièrement 
« aujourdluii , qu'elle vient de nous découvrir tout 
« fraîchement , et dune manière authentique , les 
« sentiments où elle est à notre égard, par le complot 
'( charitable qu'elle tramait contre nous (prétendue 
« conspiration des poudres en 1678), complot qui est 
" tel qu'il doit faire bourdonner les oreilles de tous 
,« ceux qui l'entendront raconter, décrier éternelle- 
^i( ment le papisme, et le faire regarder avec horreur 
« et exécration jusqu'à la fin du monde.» Quel style I 
quels sentiments ! quelle charité ! quelle logique ! et 
iiuelle bonne foi î 

Et ne croyez pas qu'employant ici l'artifice ordi- 
naire des critiques, je cherche dans les sermons de 
l'archevêque de Cantorbéry quelques morceaux né- 
gligés, pour le juger uniquement d'après ses distrac- 
tions ou ses fautes. J'ai lu la collection entière de ses 
discours ; j'en ai extrait un cahier de citations du même 

1 Tome m, page 52. 



424 E5S VI SUR LÉLOQUENCE 

style. Il ne m'en coûterait plus que la peine de les 
li'anscrire, si je ne craignais de fatiguer autant le lec- 
teur que j'ai été dégoûté moi-même de ces platitudes 
révoltantes auxquelles il est impossible que le vrai ta- 
lent descende jamais, et si les passages que j"ai rap- 
portés ne sufiisaient pas pour fixer irrévocablement 
l'opinion de quiconque n'est pas absolument étranger 
au bon goût. L'éclatante supériorité de nos orateurs 
sacrés a élevé la chaire parmi nous à un si haut degré 
de perfection et de gloire, qu'une si vulgaire médio- 
crité ne saurait plus se faire remarquer dans cette car- 
rière, ïillotson y montre une manière encore plus di- 
dactique , plus froide et plus monotone que Clarke, 
son modèle et son maître : il est totalement dépourvu, 
comme le curé daSaint-James, de mouvement, d'ame 
et d'onction, et il reste fort au-dessous de lui pour la 
force des preuves, le choix des sujets et le mérite de la 
méthode. 

LXV. De quelques autres orateurs anglais. 

J'aurais trop d'avantage si je voulais traduire au 
tribunal du public le talent de Barrow, autre sermon- 
naire que les Anglais estiment , ou du moins qu'ils 
vantent, quoiqu'il soit, de leur propre aveu, très in- 
férieur à ïillotson. Je ne connais pas les sermons 
d'Young, qui n'ont point été traduits dans notre lan- 
gue. On doit y trouver sans doute quelques teintes de 
cette poésie lugubre, de ces sentiments profonds, et 
même de ces idées bizarres que le mélancolique pas- 
teur de Wehvin recueillait dans ses compositions noc- 
turnes ; mais Young ne me paraît point avoir une ima- 
gination assez souple et assez variée pour l'éloquence 



DE LA CHAIRE. 425 

de lacliairc. Si ses tristes sermons ressemblaient à ses 
IViiils , Torateur somnambule devait souvent pleurer 
seul durant le soliloque lamentable de ses discours^ 
sans jamais faire verser une larme à ses auditeurs^ 
par celte monotone et tendue continuité d'efforts qui, 
m\ gênant sans cesse Faisance de Tabandon oratoire, 
tlétruisent toute espèce de patliélique. 

Les prédicateurs de Charles 11, qui vinrent entendre 
Bourdaloue à Paris, ne Font donc guère imité; et au- 
jourd'hui même que les sermons de ce grand homme 
sont répandus dans toute FEurope, la révolution uni- 
verselle qu'ils devaient produire, et qu'ils ont en effet 
amenée dans l'éloquence chrétienne, ne s'est pas en- 
core opérée chez les Anglais. L'évèque de Worcester 
prêcha, en 1752, -un sermon sur Yinoculation delà 
l^etite vérole,, lequel a été souvent imprimé à Londres, 
et qu'on a traduit ensuite en France. On prétend que 
ce discours détermina la charité publique à doter un 
hôpital en faveur des inoculés. Si Févèque de Worces- 
ter a partagé en effet cette espèce encore unique de 
gloire avec saint Vincent de Paul, il faut avouer que 
son éloquence ne pouvait ni obtenir un plus beau 
triomphe, ni moins le mériter. Ce sermon est une dis- 
sertation curieuse sans doute, et très neuve en chaire 
pour son objet ; mais le prélat qui l'a prononcé ne sera 
jamais élevé au rang des orateurs. Entièrement privé 
de verve et de sensibilité, il s'égare dans des calculs 
abstraits sur la population, dans des détails ignobles 
sur la fièvre secondaire ; et après avoir épuisé toutes 
ces théories, plus convenables à une école de méde- 
cine qu'à la chaire évangélique, il cite les témoignages 
des sieurs Pvanby, Na^vkins et Middleton, chirurgiens 



426 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

(le Londres, dont il parle avec autant de vénération 
<]uc des Pères de lÉgliie. 

LXVI. Des sermons de Hiigr.es Blair. 

Le plus récent des prédicateurs anglais est le doc- 
leur Hugues Blair, ministre de la calliédrale et pro- 
fesseur de belles-lettres dans l'université d'Edimbourg-, 
mort à la tin de Tannée 1800. Ses sermons, miséra- 
blement traduits d'abord par un ministre protestant 
de nos provinces méridionales, ont été reproduits eu- 
suite en français par labbé de ïressan, avec plus de 
noblesse et d'élégance, mais aussi, selon le proverbe 
italien , avec cette traîtresse ' timidité d'expression 
que îincobérence même des locutions anglaises ne 
saurait excuser entièrement dans une traduction ora- 
toire, toutes les fois que le goût peut en écarter l'abus^ 
sans trop en aftaiblir l'énergie. Un si craintif et inof- 
iicieux interprète n'obtiendra certainement point à 
Londres , comme Letourneur dans sa réduction des 
Suits d'Young, le singulier succès de voir la version 
française préférée à l'original composé dans la langue 
de Pope et dAddison. 

Blair ne se proposa jamais d'offrir à ses auditeurs 
un cours complet d'instructions religieuses. Cette 
belle métliode de nos orateurs sacrés est absolument 
étrangère à son talent. La religion n'est que l'acces- 
soire de ses discours, dont le principal ou plutôt Tu- 
inque objet est une morale philosopbique, purement 
liumaine , et dès lors une tbéorie arbitraire plutôt 
qu'une loi. Son zèle se borne presque exclusivement 

1 " Traiuttorc, traditorc. »> 



DE LA CHAIRE. 427 

aux vciius sociales, privées et domestiques. Il prêche 
ou plutôt il disserte sur la douceur, sur /es devoirs de 
la jeunesse et de la vieillesse, sur les avantages de 
l'ordre, sur le gouvernement du cœur, sur l'amour des 
louanges, sur la candeur, sur les avantages que l'on 
trouve à visiter la m'ii^on de deuil, sur la sensibilité^ 
sur r honneur, sur la fermeté, sur la création du 
inonde, sur Vennui de la vie, sur les excès du luxe, 
sur la curiosité , sur les modes, sur l'amitié, sur la 
tranquillité de l'esprit, etc., etc. Mais il ne traite que 
très rarement, ou plutôt on oserait presque dire quil 
ne traite jamais aucun des préceptes de la moride - 
évangélique, aucun des grands intérêts de l'éternité, 
aucun des véritables sujets de la chaire. C'est de nos 
prédicateurs du dernier siècle, et non pas de nos mo- 
dèles classiques dans cette carrière, que les Anglais ont 
emprunté cette innovation aussi funeste au ministère 
■^ncré qu'à l'éloquence elle-même. 

Le docteur' Blair, considéré connue écrixain, ne 
manquait assurément ni d'esprit ni de goût : on le cite 
avec raison parmi les littérateurs les plus distingués 
de la Grande-Bietagne. Son Cours de rhétorique a la 
même étendue et montre beaucoup plus de talent que 
ses sermons. Ses discours , très bien accueillis quand 
il les débitait en chaire, ont eu plus de vogue encore 
lorsqu'ils ont été rendus publics. L'abbé de ïressan 
nous apprend que le succès en a déjà été rapidement 
consacré par vingt-deux éditions eonsécutives. Ce re- 
cueil, composé de cinq volumes, peut nous donner par 
conséquent la véritable mesure actuelle de l'éloquence 
sacrée eh Angleterre. 

Or, j'ose le dire hautement, règle générale : où Ton 



428 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

ne trouve point de verve et d'inspiration, il no peut 
jamais y avoir ni poésie ni éloquence. Blair ne con- 
naît et ne fait admirer à ses lecteurs aucun élan d'i- 
magination, aucun épancheraent de sensibilité. Blair 
n'est donc pas un orateur. Si vous le voulez juger sim- 
plement comme moraliste, il est manifestement infé- 
rieur aux Essais de morale de Bacon, auquel T Angle- 
terre ne contestera pas sans doute la plus imposante 
supériorité sur un tel rival ; de ce même Bacon dont 
fe slyle, selon le jugement de David Hume, est néan- 
moins jieu naturel, tendu, amené de loin, et semble 
avoir ouvert le chemin à ces comparaisons pointues, 
il ces longues allégories qui signalent les auteurs an- 
glais^. 

L'élocution de Blair est à la fois ambitieuse et dé- 
colorée ; et son style faible, mais, j'en conviens, exenipt 
de mauvais goût, languit tristement sans mouTcmenl 
et sans vie. Il est trop souvent, je le répète à regret, 
il est presque toujours liors de la sphère des devoirs 
religieux dans la chaire chrétienne : il s'adresse uni- 
quement à l'esprit, il ne converse jamais avec son au- 
diteur. Que dis-je? il n'existe pour lui aucun auditeur 
dans ses abstractions , oii il ne se montre qu'un spé- 
culateur de morale , et non pas un apôtre de la reli- 
gion. C'est un éternel et froid dissertateur, qui récite 
im chapitre de réflexions dont l'ensemble n'offre ja- 
mais rien de saillant , rien de pieux, rien de tendre, 
rien de neuf, rien de touchant, et, s'il m'est permis 
de le dire, qu'on trouve ordinairement écrites avec la 
plus assoupissante sécheresse. Chacune de ses instruc- 

1 Histoire de la maison Stuart. 



DE LA CHAIRE. 429 

iiuii? ne me paraît guère qu'un traité inanimé, plus 
ou moins métaphysique, au lieu d'acquérir lintérét 
progressif d'une composition, ou, comme abien mieux 
dit et fait Cicéron , d'une véritable action oratoire. 
C'est de la raison, de la logique, du goût, quelquefois 
même, si Ton veut, un ingénieux monologue : ce n'est 
pas du talent, c'est bien moins encore de l'éloquence. 
Toutes ses pensées, méthodiques et suivies, il est vrai, 
mais communes et languissantes, ne remuent jamais 
mon imagination, ma conscience, ma sensibilité. Il 
n'attache même mon esprit par aucun trait frappanf. 
Son livre, je l'avoue à ma honte, si ce n'est pas à la. 
sienne, me tombe souvent des mains, en cessant d'in- 
téresser et de soutenir mon attention ; et, quelque at- 
trait qu'on puisse avoir pour les productions de la 
chaire, il en coûte beaucoup d'efforts, je le sais, pour 
surmonter l'ennui de le lire de suite. Il serait aisé, eit 
transcrivant un 2:rand nombre de passades de ses dis- 

a le 

cours, de les analyser dans un volume de critiques dé- 
taillées qui n'admettraient aucune réplique, s'il était 
né<?essaire de motiver toutes ces assertions. Si Blair 
est bien véritablement le premier orateur sacré de 
l'Angleterre, c'est donc tant pis pour elle : il ne sera 
jamais admis dans la seconde classe de nos prédicateurs 
français; et même parmi les protestants, il me parait 
sous tous les rapports à une très grande distance de 
Saurin. 

Vous chercheriez donc vainement dans les sermons 
beaucoup trop prônés de Blair, cette éloquence qui 
s'adapte si heureusement au ministère sacré de la pa- 
role, et dont la religion nous offre comme de parfaits- 
modèles, dès l'origine du christianisme, les instruc- 



450 ESSAI SUR ^ÉLOQUENCE 

tions, les partibolos et les récits de FÉvangile, ainsi 
que les prédications sublimes de saint Paul dans les 
Actes des apôtres. Le ministre d'Edimbourg ne parle 
jamais en chaire ni à Dieu , ni à la conscience , ni au 
cœur de ses auditeurs, ni surtout au sien propre. Il ne 
connaît nullement ces prières touchantes , ces dialo- 
gues intimes avec soi-même, ces apostrophes drama- 
tiques, dont Massillon a su faire les sources les plus 
fécondes et les ressorts les plus pui'ssants d'éloquence. 
En rapprochant d'un si grand modèle le prédica- 
teur le plus vanté de la Grande-Bretagne, je veux dé- 
velopper à la fois mon admiration et mes regrets. Les 
égards dus au mérite et à la réputation de Blair m'o- 
bligent d'approfondir le vrai caractère de ces derniers 
reproches que je viens d'articuler, et auxquels un 
simple énoncé poiuTait donner une apparence de dé- 
clamation. Je vais donc expliquer entièrement ma pen- 
sée, justifier par des exemples tirés de Massillon ces 
mêmes éloges qu'il mérite éminemment, et qu'on ne 
saurait étendre avec vérité à aucun prédicateur an- 
ùiais. 

Voici comment, dans la seconde partie de son ser- 
mon sur les délais de la conversion, pour le troisième 
dimanche de l'avent, l'éloquent évèque de Clermoiit 
fait parler le pécheur qui refuse d'employer sa jeu- 
nesse à mériter la possession éternelle du souverain 
l)ien. Massillon le met en scène avec son juge suprê- 
me : il lui révèle et lui retrace toutes ses pi us secrètes 
pensées : il lui développe la logique honteuse et 'ré- 
voltante de son propre cœur, en l'accablant de la plus 
ifanglante ii'onie, au moment où il le fait parler lui- 
même à Dieu en ces termes : « Vous ne réservez donc 



DE LA CnAIRE. 4ôr 

« à votre Dieu que les restes et le rebut de vos pas- 
(f siens et de votre vie? C/est comme si voys luidi- 
«' siez : Seigneur', tant que je serai propre au inonde 
« et aux plaisirs, n'attendez pas que je revienne à 
« vous et que je vous cherche : tant que le monde vou- 
(( dra de moi, je ne saurais me résoudre à vouloir de 
<( vous; quand il commencera à m'oublier, à m'é— 
c( chapper, je me tournerai vers le ciel ; je vous dirai : 
(( Me voici ; je vous prierai d'accepter un cœur que le 
« monde rejettera, et qui sera même triste de la dure 
« nécessité où il se trouvera réduit de se donner à 
(f vous. Mais jusque-là, n'attendez de moi qu'une in- 
(( différence entière et un oubli parfait : au fond, vous. 
(( n'êtes bon à servir, que lorsqu'on n'est plus soi- 
« même bon à rien : on est sûr du moins qu'on vous 
«trouve toujours ; tous les tem}>s vous sont égaux; 
'V « mais le monde, après une certaine saison de la vie, 
« on n'y est plus propre; il faut donc se hâter d'en 
«jouir avant qu'il nous échappe, et tandis qu'il eu 
« est encore temps. Ame indigne de confesser jamais 
« les miséricordes d'un Dieu que vous traitez avec 
« tant d'outrage! eh! croyez-vous qu'alors il acceptera. 
« des hommages si forcés et si honteux à sa gloire, 
« lui qui ne veut que des sacrifices volontaires, lui 
« qui n'a pas besoin de l'homme, et qui lui fait grace^ 
« lors même qu'il accepte ses vœux les plus purs et 
« ses affections les plus sincères?» 

Après avoir admiré ce dialogue du pécheur avec 
Dieu, dont Blair ne fournit assurément aucun exem- 
ple , voulez-vous voir de quelle manière éloquente 
Massilion sait faire converser l'homme avec lui-même? 
jetez les yeux sur la fin de la première partie d^son 



4Ô2 ESSAI SLR L'ELOQUENCE 

sjniion ti'.jvp peu cité sur la cunccptlon de la sainte 
Vierge, où il observe éloquemmeiit, pour cnliardir le 
courage apostolique de son ministère, que les grands 
de Jérusalem trouvaient de Vambilion dans les lar- 
mes et les 'prédications de Jérémie. Yovez comment 
Louis XIV y est peint avec autant de vérité que de 
mesure sous les traits de David ; jugez combien il était 
facile à ce prince de se reconnaître dans une si frap- 
pante allégorie,- et à quel point son cœur devait être 
profondément ému, en retrouvant dans les paroles de 
3Iassillon le même langage que lui faisait entendre en 
secret sa conscience. «S'il vous est permis, dit-il, de 
(( jeter quelques regards sur ce naturel heureux que 
<( vous avez reçu en naissant, c'est pour vous confun- 
(■( dre devant Dieu d*y avoir trouvé une distinction 
« malheureuse dans la science et dans les succès des 
<( passions. Qui suis-je donc, o mon Dieu ! pour vou- 
c( loir chercher dans mon cœur les raisons de vos mi- 
ce séricordes? Un infortuné que vos dons ont rendu 
if plus coupa])le; un pécheur qui ai trouvé dans vos 
a bienfaits mêmes la source de mes misères ; un 
« monstre d'ingratitude qui ai pris plaisir d'allier tout 
(( ce qu'un naturel heureux peut donner de favorable 
« pour la vertu, a^ec tout ce qu'une volonté corrom- 
« pue peut inspirer de plus extrême pour le vice... 
« David, après les rigueurs de sa pénitence et les tar- 
te mes de ses cantiques, ne voyait encore en lui que le 
« violateur du lit nuptial. Son péché, depuis longtemps 
li expié, reparaissait sans cesse à ses yeux comme une 
« ombre importune ; et ni l-écîat du trône , ni la 
« prospérité de son règne, ni son zèle pour la majesté 
i< du culte, ni les louanges mêmes des prophètes qui 



DE LA CHAIRE. 435 

c( semblaient avoif oul)lié sa faute, pour ue se souvenir 
« que (Je tant de saintes actions qui TaYaient depuis 
(( réparée, n'en avaient pu effacer le souvenir de son 
« esprit et de son cœur : Et j>cccatum meum contra 
M me est semper. Dieu ! disait sans cesse ce roi pé- 
« nitent, quand je rappelle en votre présence la mul- 
c( titude de mes iniquités, les grâces dont vous m'avez 
(( toujours favorisé, lors môme que je violais votre loi 
« sainte avec plus d'ingratitude et de scandale; mon 
« cœur se trouble, ma confiance m'abandonne , mes 
« yeux ne voient plus avec plaisir tout cet éclat et toute 
« cette grandeur qui m'environnent : Cor meum con- 
« turh'jtum est, dereliquit me virtus mea, et lumen 
« oculonim mcorum, et ijjsum non est mecum. Oui, 
« Seigneur, tous les plaisirs de la royauté ne sauraient 
« plus égayer ce fond de tristesse, que la douleur de 
« vous avoir offensé laisse dans mon ame : afflictus 
« sum. Toute la gloire de mon règne ne pourrait rem- 
« placer l'humiliation secrète que le souvenir de mes 
« faiblesses me fait sentir devant vous : humiliatiis 
« sum. Que vous rendrai-je donc, ô Seigneur! pour 
« toutes les bénédictions dont vous m'avez toujours 
« prévenu? vous ne m'avez jamais abandonné dans 
« mes égarements; vous m'avez suscité des prophètes 
« qui m'ont annoncé vos volontés saintes; vous m'a- 
« vez donné un cœur docile à la vérité ; vous m'avez 
« toujours favorisé contre mes ennemis ; vous avez 
« multiplié ma race, et affermi pour jamais le tronc 
« de Juda dans ma maison ; vous m'avez rendu re- 
« doutable à mes voisins, et cher à mes peuples : que 
« vous rendrai-je, Seigneur! pour tant de bienfaits? 
c< et mes larmes pourront-elles jamais suftire pour 

28 



434 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« expier mes excès, ou pour reconnaître vos grâces î 
c( Quid retribuam Domino, pro omnibus quœ retribuit 
amihi? C'est ainsi que David persévéra jusqu'à Ja 
« fin, et fit du souvenir continuel de son péché toute 
(( la sûreté de sa pénitence. » 

Massillon ne se contente point de révéler ainsi à 
Louis XIV, sous une espèce de voile transparent , le 
secret de son propre cœur. Vous trouverez dans l'un 
des tableaux très intéressants dont il sait enrichir à 
propos les matières qu'il traite , en présence du même 
monarque, une autre apostrophe directe et beaucoup 
plus dramatique, vers le commencement de la seconde 
partie de son discours sur les afflictions , pour le se- 
cond dimanche de TAvent. Il veut consoler la vieil- 
lesse de ce prince de tous les revers dont elle est at- 
tristée ; et en répondant aux plaintes des pécheurs , 
fondées sur la singularité des malheurs qu'ils éprou- 
vent ou sur une situation presque sans exemple , il se 
glisse, pour ainsi dire, avec une adresse très oratoire, 
vers le but que son talent se propose d'atteindre. 
« Cette singularité même , dit-il , doit être aux yeux 
c( de notre foi une distinction qui nous console. Moins 
c( vos afflictions ressemblent à celles des autres hom- 
« mes, plus vous devez les regarder comme les afflic- 
« tions des élus de Dieu : elles sont marquées du ca- 
c( ractère des justes , elles entrent dans cette tradition 
« de calamités extraordinaires qui forment leur his- 
c( toire depuis le commencement du monde. Des ba- 
c( tailles perdues lorsque la victuire nous paraissait 
a assurée ; des villes imprenables tombées à la seule 
(( présence de nos ennemisj; des États et des provinces 
« conquises sur nous ; un royaume , le plus florissant 



DE LA CHAIRE. 435 

« de TEurope, frappé de tous les fle'aux que Dieu peut 
« verser sur les peuples dans sa colère ; la cour rem- 
« plie de deuil et toute la race royale presque éteinte : 
« voilà , sire , les épreuves que le Seigneur, dans sa 
« miséricorde, réservait à votre piété, et les malheurs 
« singuliers qu'il vous préparait pour purifier les pros- 
« pérités du règne le plus glorieux dont il soit parlé 
(( dans nos histoires. Les événements pompeux et sin- 
« guliers qui ont partagé toute votre vie vous ont 
« rendu le plus grand roi que la monarchie et même 
« les autres nations aient jamais vu sur le trône ; les 
« événements malheureux dont Dieu vous afflige ne 
« sont destinés, par la soumission et la constance chré- 
« tienne avec laquelle nous vous les voyons soutenir, 

qu'à vous rendre un aussi grand saint que vous avez 
« été un grand roi. Il fallait que tout fût singulier 
« dans votre règne , les prospérités et les malheurs ,' 
« afin que rien ne put manquer à votre gloire devant 
« les hommes et à votre piété devant Dieu. C'est 
« un grand exemple que sa bonté préparait à notre 
« siècle. » 

Une tradition constante nous apprend que Massillon 
ne prononça jamais ses sermons tels que nous les li- 
sons aujourd'hui, et qu'il les a tous retouchés avec le 
plus grand soin jusqu'à sa mort, dans sa glorieuse 
retraite en Auvergne. Le discours d'où je viens d'ex- 
traire ce beau passage , qu'il avait manifestement le 
droit d'y insérer , au déclin de l'âge , nous démontre 
combien sa dernière révision a dû améliorer ses ma- 
nuscrits. En effet , Massillon prêcha son dernier ca- 
rême devant Louis XIV en 1701. Or, il lui parle ici 
des désastres postérieurs de Ramillies et de Malpla- 



4:g essai sur l'éloquence 

quet , et spécialement de la mort de presque toute sa 
postérité, pendant les années 1711, 1712 et 1714-. Il 
ne pouvait donc pas lui en présenter le tableau dix 
ans auparavant ; mais les traits qu'il y ajoute visible- 
ment à Clermont n'en sont pas moins éloquents , et 
la louange même acquiert encore je ne sais quel inté- 
rêt touchant et auguste, lorsqu'elle est ainsi consacrée à 
tempérer les angoisses de la vieillesse et de l'adversité. 
On reconnaît avec un accroissement d'amour le beau 
talent de Massillon , quand , par cette tournure ora- 
toire et une transition aussi heureuse que naturelle , 
il prend tout à coup, après avoir particularisé tous lei- 
revers du monarque, le style direct pour appliquer, 
en forme de compliment , la morale de son sujet à 
Louis XIV : Voilà, sire, ce que le Seigneur, dans sa 
miséricorde, réservait à votre j)iété , etc. 

Ce n'est plus Massillon, c'est Louis XIV lui-même, 
ébranlé et chancelant dans l'impulsion qui l'excite à 
se donner entièrement à Dieu, ou plutôt c'est notre 
propre conscience et ses plus intimes soupirs que nous 
croyons enteudre dans l'éloquente prière qui termine 
le premier point du discours de ce grand orateur sur 
les motifs, de conversion. L'aisance du style le plus 
naturel et îe plus coulant s'y embellit sans efforts d'un 
choix d'expressions qu'il faut méditer pour en sentir 
toute l'énergie, parcequ'elles cessent de paraître har- 
dies à force d'être justes et vraies. Chacun de ses audi- 
teurs ne devait-il pas désirer en effet de parler, et ne 
parlait-il pas réellement à Dieu avec Massillon , et 
<:omme lui, dans le secret de ses pensées? « Grand 
« Dieu ! finissez mes peines en guérissant mes plaies. 
« Fixez mes irrésolutions, soulagez mon cœur en le 



DE L.V CHAIRE. i:,7 

« délivrant de ses crimes. Rompez dtîs cliaines que je 
« déteste et auxquelles je n'ai pas la force d'oser tou- 
(( cher. Laissez-vous fléchir à mes vœux et ne regar- 
{( dez pas mes œuvres. Ecoutez mes désirs et fermez les 
(< yeux à mes faihlesses. Terminez le combat que je 
« sens en moi. Rendez-vous le maître de mon ame. 
(( Devenez le plus fort dans mon cœur. Ce n'est plus 
« moi qui vous résiste, ô mon Dieu! c'est la faiblesse, 
« c'est l'ascendant de la corruption, c'est le long nsage 
« du crime. Prenez-moi donc pour votre partage. Ar~ 
« rachez-moi au monde et aux créatures pour les- 
te quelles vous ne m'avez point fait , et détruisez en 
« moi cet homme de péché que je hais et qui est de- 
« venu plus fort que moi-même. » Nul orateur sacré 
n'égala jamais la pieuse éloquence de l'évèque de- 
(liermont , dans ses invocations fréquentes que son 
ministère dirige vers le ciel, au nom de son auditoire. 
Cette onction de Massillon, cette profonde connais- 
sance du cœur humain, cette vérité , cette délicatesse 
de sentiment , cette éloquence enfin dans les prières , 
les dialogues, les apostrophes, et même dans les louan- 
ges qui découlent toujours si à propos et avec tant de 
grâce de la plume féconde ou plutôt de l'ame si natu- 
rellement prompte à s'émouvoir de notre Cicéron 
français , ont-elles donc jamais orné les sermons de- 
Blair? Le ministre d'Edimbourg s'est-il une seule 
fois élevé à un pareil langage? que dis-je? y a-t-il du 
moins aspiré? y a-t-il même songé? Les orateurs des 
bords de la Tamise ne semblent pas encore soupçon- 
ner ces heureuses inventions de l'art '. 

1 En regrettant de ne pas rapporter ici la plus éloquente de tcutf s 
les prières de Massillon, j'invite mes lecteurs à la chercher eux-mê- 



438 ESSAI SUR LÉLOQUEXCE. 

"LXVII. Des prédicateurs espagnols et italiens. 

Telle est mon opinion franche et impartiale sur les 
prédicateurs anglais. Revenons aux productions de la 
chaire dans F Église catholique, son plus riche do- 
maine. L'Allemagne ne nous offre encore aucun nom 
connu dans la carrière de Téloquence sacrée. L'Es- 
pagne abonde en orateurs réputés tout au plus mé- 
diocres, même dans leur nation, et entièrement igno- 
rés en deçà des Pyrénées. Un religieux augustin, saint 
Thomas de Villeneuve, prédicateur ordinaire de 
Charles-Quint, et archevêque de Valence dans le sei- 
zième siècle, honora son ordre et son talent dans la 
carrière de la chaire, par un cours complet de ser- 
mons assez bien écrits en latin, distribués et composés 
sur le plan de notre méthode actuelle. Ces discours 
' me paraissent estimables sous les rapports de la doc- 
trine, de la morale, quelquefois même des insinua- 
tions pathétiques. On y remarque un usage fréquent 
et souvent heureux de l'Écriture et des Pères de 
rÉglise. C'est à cet égard une mine encore inconnue 
où les prédicateurs peuvent s'approprier beaucoup de 
trésors, principalement en traitant les mystères les 
plus instructifs de la religion. Massillon semble avoir 
profité quelquefois de cette lecture ^ 

mes dans les quatre dernières pages de son beau sermon sur le délai de 
la conversion, pour le troisième dimanche de l'Avent. Ils pourront en 
savourer à loisir toute l'éloquence, à la suite de la tournure neuve, 
rapide et cinq fois répétée, dont il embellit notre langue oratoire. 
Toujours auriez-vous du moins ])asȎ quelque temps sans offenser 
voire Dieu; toujours auriez-vous fait du moins quelques efforts, etc. 
1 Je n'ai jamais découvert aucun plagiat dans Massillon. Les trois 
consommations, de la justice de Dieu, de la malice des hommes, et de 



DE LA CHAIRE. 4Ô9 

Mais r Italie me parait après la France la nation 
littéraire la plus féconde et la plus renommée en ora- 
teurs sacrés. Le père Segneri, jésuite, est encore assez 
généralement placé parmi les prédicateurs du premier 
rang. Son excellent ouvrage intitulé le Chrétien in- 
struit, a été proclamé avec raison, par l'académie de 
la Crusca, tribunal suprême de Tharmonieux et riche 
dialecte toscan, parmi le petit nombre de livres ita- 
liens écrits avec une irréprochable pureté de langage : 
ses sermons n'ont pas obtenu le même honneur. On 
suppose communément que ce prédicateur célèbre se 
permet des bouffonneries en chaire, et qu'il y descend 
même au ton le plus populaire et le plus burlesque. 
Cette prévention, très répandue en France sur parole, 
n'a aucun fondement. Les discours de Segneri son= 
écrits avec beaucoup de gravité, à la manière, quant 
au 'style, mais non pas avec le grand talent de Bourda- 
loue, son contemporain. Ils auraient même du succès 
dans notre langue, s'ils étaient traduits avec goiit et 
intelligence, je veux dire, abrégés et réduits à ce qu'on 
y trouve d'excellent. 

En effet, les sermons de Segneri font quelquefois 
admirer la fécondité de son imagination et même la vi- 

ramour de Jésus-Christ , qui forment la division de sa. passion, sont 
très légitimement tirées d'un livre de piété très obscur, où elles étaient 
perdues. Mais si Massillon ne copie personne, il a voulu et il a pu se 
copier deux fois lui-même, en embellissant beaucoup ce qu'il répétait. 
L'admirable tirade que j'ai rapportée de son exhortation sur les œu- 
vres de miséricorde, se trouve au milieu du second point de son sermon 
sur le véritable culte, troisième volume du Carême, pages 44 et 45, 
première édition de 1745. Le beau morceau que j'ai extrait , fort per- 
fectionné, de son discours pour la bénédiction des drapeaux du régi- 
ment de Catinat^ est emprunté de son sermon sur la mort, même t. III 
du Carême, pages 475 et 476. 



4i0 ESSAI SUR L'ÉLOvQUENCE 

gueur de son éloquence. Mais, par nn contraste singu- 
lier dont la littérature ne fournit aucun autre exemple. 
Je vice principal de ses compositions consiste dans le 
thoc et la bizarrerie de ses idées, sans que cette dis- 
cordance altère jamais Télégance, la pureté, le coloris 
et l'harmonie de son style. La sévérité de son juge- 
ment semble se restreindre à Tart d'écrire ; et, mal- 
gré son mérite à cet égard, le mauvais goût était de 
son temps si dominant parmi les écrivains de l'Italie, 
le véritable esprit de critique y était encore si peu 
avancé, qu'au milieu de toutes les belles phrases de 
•Segneri, on peut lui reprocher, dans presque tous ses 
discours, la crédulité puérile de ses récits, le paralo- 
-gisme de ses preuves, les disparates de ses tableaux, 
la prétention continue des mots scientitiques et Tabus 
extravagant de ses comparaisons. 

Le début du sermon de Segneri sur la passion *■ est 
une apostrophe pleine de verve et de iierté, qu'il 
adresse aux pécheurs, en les félicitant, avec une pom- 
peuse ironie, du déicide qui est leur ouvrage. « Aban- 
donnez-vous, s'écrie-1-il dabord, abandonnez-vous 
i( librement à votre allégresse, dans un jour si désas- 
•<( treux, ô pécheurs ! vous avez remporté la victoire : 
« cliantez donc votre triomphe, réjouissez-vous, enor- 
<( gueillissez-vous ; car vous avez heureusement réussi 
c( dans votre dessein. C'en est fait...ètes-vous contents? 
a que voulez-vous de plus désormais -? » C'était litté- 

l Ce n'est point, comme en France, le matin du vendredi saint, avant 
l'office de l'Église, c'est le jeudi saint à huit heures du soir, que les 
prédicateurs de carême prêchent le sermon de la passion en Italie. 
Notre usage est beaucoup plus favorable à l'effet de ce discours. 

8 « î'ate pur le vostre allegrezze in questo di funestissimo, o pec- 
catoril che avete vinto. Cantate pure il trionfo, gioite pure, insuperbi- 



DE LA CHATRE. 4il 

ralemcnt appliquer d'avance à la synagogue le trait 
sublime que Racine a mis dans la bouche dWthalie, 
au moment où elle vomit des blasphèmes contre le 
Dieu d'Israël qui punit enfin ses crimes : Dieu des 
Juifs, tu l'emportes * ! On distingue quelques discours 
touchants dans le carême de Segneri, spécialement ses 
deux sermons sur le jnirgatoit^e'^, et sur le pardon des 
ennemis, qui sont de bons ouvrages. Mais le chef- 
d'œuvre de son médiocre talent est le panégyrique de 
saint Etienne qu'il fonde sur un aperçu également 
vrai, neuf et fécond, en développant avec une raison 
éloquente, dans le martyre de saint Etienne, toute la 
gloire qui le distingue , comme premier martyr du 
christianisme. Nos grands maîtres ont traité le même 
sujet, mais avec moins de profondeur et d'éclat que 
Segneri. 

La justice que je me plais cà lui rendre m'oblige 
néanmoins d'avouer qu'il ne serait compté en France, 
tout au plus, que parmi les prédicateurs delà seconde 
classe; et encore n'y pourrions-nous admettre qu'un 
très petit nombre de ses discours. L'Italie n'a produit 
jusqu'à présent dans la chaire aucun homme assez 
éloquent, pour mériter d'être classé parmi nos quatre 
orateurs immortels du dix-septième siècle. Ce n'est 
pas sans doute avec de tels objets de comparaison qu'il 
faut inviter les Italiens à confronter leurs plus célèbres 

tevi, che vi e riuscito felicemente l'intento. La cosa è fatta. Siete con- 
tenti ' che vorreste ora di piu ! 

1 Scène sixième du dernier acte d'Athaîie. 

2 Tous les prédicateurs traitent cette matière en Italie, le quatrième 
dimanclie du carême. C'est lun des sujets les plus pathétiques , et par 
conséquent les plus favorables à l'éloquence, que la chaire puisse 
fournir. 



442 ESSAI SUR LÉLOQUENXE 

prédicateurs, pour leur offrir une juste idée et une 
mesure exacte de la vraie éloquence, quand on veut 
les amener à sentir et à reconnaître notre préémi- 
nence oratoire. L'orgueil national, trop humilié du 
contraste, pourrait les aveugler dans ce parallèle : c'est 
donc avec un écrivain romain, c'est avec Cicéron, dont 
nous admirons tous également le talent du premier 
ordre, qu'on doit comparer tous ceux qui ont par- 
couru la carrière oratoire après ce grand homme , 
pour démontrer, en les rapprochant d'un tel modèle, 
que cette helle contrée n'a été encore illustré par au- 
cun orateur qui l'ait jamais ni reproduit, ni môme 
rappelé. Nous consentons à faire subir à nos prédica- 
teurs du premier ordre une épreuve si redoutable : 
on ne saurait par conséquent s'y refuser avec pudeur 
dans la patrie même de Cicéron, et sur le théâtre de 
sa gloire. 

J'ai entendu quelques prédicateurs italiens, dont 
j'ai été souvent satisfait. Je crois cependant que si par 
hasard Ton pouvait opposer des exceptions heureuses 
à ce que je vais dire, elles se réduiraient du moins à 
un bien petit nombre. Il me semble donc qu'on ne 
juge pas avec assez de goût l'éloquence de la chaire 
en Italie, pour y former jamais de grands orateurs. 
Chez ce peuple très ingénieux et très sensible, mais 
peu susceptible, en général, de travail et d'application, 
et beaucoup plus effrayé des fatigues de l'étude qu'é- 
pris d'amour pour la gloire , l'oreille est tout ou 
presque tout, en éloquence comme en poésie ; il est 
content, pourvu que cet organe superbe soit flatté par 
un charme d'harmonie qui est propre à la langue de 
cette nation, et dont elle a seule tout le sentiment dé- 



DE LA CHAIRE. UT, 

lical, devenu en quelque sorte chez elle un secret de 
famille. On y aime beaucoup trop les concetti , la 
finesse, Tesprit, et surtout les descriptions poétiques, 
qu'on préfère aux tableaux et aux mouvements ora- 
toires. La plupart des prédications qui obtiennent le 
plus de succès dans les églises de l'Italie , ne sont 
même que des espèces de concerts spirituels sur des 
sujets sacrés, qu'on interrompt, à chaque trait bril- 
lant, par un léger murmure d'admiration : j'en ai 
plusieurs fois été le témoin. 

C'est le caractère de cette nation d'être beaucoup 
plus frappée et subjuguée par l'imagination et l'har- 
monie que par le raisonnement et le sentiment. Pour 
mieux l'attirer aux instructions publiques de la reli- 
gion, l'apôtre moderne de Rome, saint Philippe de 
Néri, sut les réunir dans le seizième siècle, au août 
dominant du pays pour la musique, par l'institution 
des Oratorj, dont l'usage subsiste encore à Rome, dans 
son église. Ces Oratorj, si j'ose rendre ici ma pensée 
sous l'image qui vient la peindre à mon esprit, res- 
semblent à cette succession de divers morceaux déta- 
chés, sans liaison et sans ordre, que les musiciens ap- 
pellent un pot-pourri . Je ne saurais démêler autre 
chose, en effet, à travers ce mélange de chants dra- 
matiques et d'exercices religieux, mélange assez com- 
mun en Italie, dans lequel un prédicateur, quelque- 
fois même un enfant, débite en chaire un discours 
étranger au poème du jour, et qu'on n'écoute point, 
au milieu d'un mélodrame pieux divisé en deux par- 
ties d'une heure chacune, et dont l'entr'acte est dé- 
volu pendant trois quarts d'heure à cette sorte d'in- 
termède en prose déclamée , où la voix n'est plus 



444 ESSAI SUR L'IXOQUEXCE 

asservie à la mesure et aux modulations de la phrase 
nmsicale. C'est doue de la poésie et de la musique, ou 
plutôt c'est un spectacle de la plus ravissante mélodie, 
suspendue et variée par quelques prières. Mais la mu- 
sique, en formant l'intérêt principal, y remplit deux 
heures entières, tandis que la prédication, devenue 
un objet accessoire dans ces assemblées nocturnes, n'y 
sert guère qu'à fournir lintervalle d'une demi-heure 
de repos aux personnages et à l'orchestre. Le sujet 
historique de VOralorio est toujours tiré de la Bibk\ 
comme Thistoire de Débora, d'Estlier, de Judith, de 
Saûl, de David, d'Absalon, etc., et même l'agonie de 
Jésus-Christ, qu'un récit ainsi coupé met en scène et 
pour ainsi dire en action, le vendredi saint, pendant 
trois heures , au milieu des duo^ des ariettes, des 
grands chœurs, et du jeu de tous les instruments. Ces 
pieux et bruyants concerts de morale attirent un con- 
cours immense dans les églises d'Italie. 

Les Italiens sont très fiers de leurs succès en ce 
genre, qu'on pourrait appeler de Véloqtienfe mise en 
chant, si l'on y trouvait jamais autant de vraie élo- 
quence, qu'on y admire ordinairement de très belle 
musique. Aussi, quand ils veulent exalter ce qu'ils 
ont de plus beau et ce qu'ils admirent le plus univer- 
sellement dans leurs prédicateurs, ils ne louent ja- 
mais aucun discours entier, mais ils prônent de préfé- 
rence quelques lambeaux saillants de leurs sermons 
les plus admirés; dans le genre de la narration, par 
exemple, le récit de Tornielli du passage de la mer 
Rouge ; dans la partie descriptive, son tableau du 
déluge universel;» sous le ra])port des peintures d'une 
imagination brillante, sa relation très pittoresque du 



DE LA CHAIRE. 4i5 

thangement des eaux en sang, qui fut en Egypte Tune 
des sept plaies de Pharaon ; dans l'ouvrage parfaite- 
tenient écrit de îa Genèse vengée, une magnifique 
image en action de la création du monde, par le père 
Belli , cordelier ; la description très poétique de la 
peste, qu'on préconise comme un chef-d'œuvre, dans 
un sermon du père Savonarole ; et, par-dessus tout, 
la traduction, accueillie avec un enthousiasme uni- 
versel , de deux discours académiques composés en 
langue allemande, et qu'on croyait intraduisibles en 
italien, l'un pour et Tautre contre l'usage d'emmail- 
lotter les enfants, par l'ex-jésuite Roberti. L'auteur de 
la version , déclaré vainqueur en Italie dans cette 
espèce de lutte nationale, est généralement vanté 
comme le plus pur, le plus pittoresque, le plus élé- 
gant, le plus harmonieux, et dès lors le plus parfait 
de tous les écrivains actuels en langue toscane : son 
principal et même son unique mérite consiste dans la 
magie de son style. 

Je démêle aussi , et j'admire quelques sublimes 
mouvements oratoires réunis à de grandes beautés de 
style, dans les sermons du même père ïornielli, jé- 
suite, sur l'Education, sur laMagdcleine, et plus en- 
core dans son discours pour la fête de V Annonciation. 
(le panégyrique spécial de la sainte Vierge considérée 
suus l'unique rapport de ce mystère, intéresse d'au- 
tant plus vivement les Italiens, que le sujet prête 
beaucoup aux tableaux allégoriques et poétiques pui- 
sés dans l'Écriture sainte, pour lesquels ils ont un 
goût si dominant ; on en fait ordinairement une 
t?preuve de rivalité où l'on attend les prédicateurs de 
carême pour les juger en dernier ressort. Le second 



446 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

des discours que je vieus de citer m'a frappe' par un 
morceau très éloquent, digne de Massillon : c'est la 
peinture d'un confesseur attendri jusqu'aux larmes, 
et prêt à se prosterner lui-même devant son pénitent, 
dont il envie en secret l'émotion et le repentir, en 
l'entendant s'accuser, se calomnier, pour ainsi dire, à 
ses pieds, avec les sanglots du remords, et cet accent 
lugubre de contrition que la douleur la plus sincère 
peut seule animer. « Lève-toi, dit notre divin Piè- 
ce dempteur à la pécheresse prosternée devant lui , 
(( lève-toi, ma fdle; ta foi et ton amour t'assurent le 
« pardon de tes fautes. Remittuntur tibi peccata tua. 
« Cette absolution soudaine n'efface pas seulement 
« dans son ame la tache du péché, elle y abolit encore 
« la dette de toute expiation envers la suprême jus- 
ce tice. Ah î mes frères, donnez-moi un pécheur animé 
(.< d'un si brûlant amour ; je m'affranchirai sans crainte 
« envers lui des précautions et des réserves que nous 
« impose notre saint ministère avec les autres néo- 
« phytes de la pénitence. Ministres charitables de la 
« divine miséricorde, vous le savez par votre propre 
« expérience , quelque rare qu'elle soit , dès qu'un 
« pécheur vraiment contrit vient se présenter à vous 
« dans ces tribunaux sacrés, oh! comme vous décou- 
rt \Tez promptement alors l'œuvre sensible de la grâce 
« dans tous les signes de la conversion du pécheur ! 
« Vous le voyez se précipiter à vos pieds, exprimant, 
« par son attitude autant que par ses paroles entre- 
ce coupées de profonds gémissements, tous les senti- 
ce ments de la compo'nction et toute l'énergie du re- 
« mords. Vous l'entendez éclater en sanglots pour 
ce déplorer ses égarements, avec un accent de repentir 



DE LA CHAIRE. 4i7 

« qui vous arrache à \ous-nieme des larmes. Chaque 
(( parole de conimiséralion que vous lui adressez pé- 
« «être jusqu'au fond de son cœur ; toute consolation 
que vous lui présentez, en l'appelant vers Tespé- 
«rance, le rend plus confus et plus inconsolable. 
« Vous ne sauriez lui offrir aucune image du péché 
« qu'il ne rende aussitôt plus horrible. Quelque sé- 
« vère que puisse paraître la pénitence dont vous 
(( aidez sa confiance en Dieu , il vous conjure d'en 
« aggraver encore la rigueur. Son Dieu ! son Dieu 
« offensé ! il ne sait plus dire, il ne sait plus entendre 
« autre chose. Hélas! pénitents fervents, quand vous 
« venez vous accuser ainsi de vos fautes, c'est vous 
« qui nous instruisez , qui nous confondez nous- 
« mêmes. Nous apprenons de vous, avec envie, à 
a nous humilier devant Dieu, en reconnaissant qu'a- 
« près avoir commis peut-être de plus grands péchés 
« que vous, nous ne savons pas nous en repentir au- 
c( tant que vous. Que pouvons-nous faire alors, si ce 
« n'est de vous porter une secrète envie, de vous 
« livrer à Votre conscience, et de vous prendre pour 
« apôtres de notre sanctification ! Conservez le cœur 
« chrétien que l'amour de Dieu embrase de tous les 
G feux de la charité : c'en est assez pour votre salut. 
« Vos péchés vous sont remis; allez en paix. Remit- 
c( tunttir tibi j)eccaia tua : vade in pace. » 

Ce tableau, dont la conception me paraît éminem- 
ment oratoire, et dont l'exécution ne saurait être plus 
touchante, est dans le vrai genre de l'éloquence de la 
chaire ; elle donne un magnifique relief à la fin du 
premier point de cette homélie de la Magdeleine. 
Mais, selon l'usage du pays, dans le second membre 



4i8 ESSAI SUR L'ÉLOQUEXCt: 

de sa division, ïornielli laisse divaguer et éteindre 
son imagination, qui s'évapore sans mouvements et 
sans idéees. Tous les orateurs sacrés ont adopté en 
Italie la mauvaise méthode de concentrer leur force 
et leur talent dans la première partie de leurs ser- 
mons ; le second point, réduit à deux ou trois pages 
insignifiantes, en y comprenant la péroraison, n'est 
presque jamais que du remplissage. 

Le cardinal Casini, capucin, sous le nom de père 
Jean-François d'Arezzo^ qui dut son élévation à 
son éloquence et à ses succès dans la chaire, avait rem- 
pli pendant quinze ans, avec les applaudissements les 
plus éclatants et les plus unanimes, toutes les stations 
du carême et de Tavent dans la salle du palais aposto- 
lique, uniquement en présence du pape, du sacré col- 
lège et de la prélature romaine ^ Après sa promotion 
au cardinalat en \1\îl, cet orateur célèbre, que Ton 
vante généralement comme le plus habile prédicateur 
qu'ait produit l'Italie, fit imprimer tous ses discours 
en trois volumes in-folio, et les dédia à Clément XI : 
ils sont écrits avec beaucoup d'esprit, de noblesse, de 
goût et de grâce ; et ils conservent encore à la lecture 
l'attrait ou le même genre d'intérêt que la causticité 
de l'orateur assurait à son débit. Quelques uns de ses 

ï Cet o/Jîce de prédicateur apostolique est une commission â vie 
dont un religieux capucin est toujours chargé à Rome, poiit prêcher 
tous les ans laventet le carême dans la grande salle des palais du Va- 
tican ou du Qiiirinal. Le pape assiste aussi, avec le sacré collège et la 
prélature, tous lesjours des fêtes principales- de l'année, à un discours 
latin d"iin demi-quart d'heure, qu'on prononce dans les chapelles pa- 
pales, immédiatement après l'évangile. Ces sermons, ordinairement 
imprimés avec plus d'étendue, sent quelqueTois débités pr.r de jeunes 
élèves des maisons d'éducat:on ecclésiastiques ; mais ce n'est le plus 
souvent ni la parole de Dieu ni même la leur. 



DE LA CHAIRE. -4i 

sujets ont (le ranalogie avec les conférences ecclésias- 
tiques de Massillon ; mais alors ils n'en montrent que 
mieux Timmense supériorité de Tévèque de Clermont, 
en talent, en doctrine, en onction et en éloquence. 
Il ne ti'aite presque jamais aucun précepte évangé- 
lique. C'est une morale ordinairement tout humaine, 
mais toujours assaisonnée de religion par un mélange 
de textes et d'allégories de la Bible, et le plus souvent 
propre à flatter le goût par le sel d'une censure très 
vive et très mordante. On y trouve une satire conti- 
nuelle de la jeune prélature. L'orateur tire avec beau- 
coup d'adresse ses sarcasmes les plus piquants des pa- 
roles ou des allusions de l'Ecriture sainte, dont son 
zèle détracteur altère même quelquefois le véritable 
sens. On ne conçoit pas qu'on luit ait pardonné à 
Rome l'amertume de ces diatribes. Tout écrivain si- 
gnalé par de grands succès est bientôt pris pour mo- 
dèle par tous ceux qui courent la môme carrière; 
aussi cette étonnante virulence de Casini a-t-elle été 
imitée plus d'une fois dans la même chaire, depuis 
que ses discours, débités à portes closes, ont été livrés 
au grand jour de l'impression. 

Ce célèbre cardinal, dont le style devint si pur 
quand il eut acquis la maturité de son talent, avait 
lui-même payé dans sa jeunesse un pareil tribut d'i- 
mitation au mauvais goût de l'apprêt, des antithèses, 
de l'emphase, du faux bel esprit, qui, durant son pre- 
mier âge, dominaient encore dans la littérature ita- 
lienne. Avant sa grande vogue, il fit imprimer un 
volume de ses premiers sermons, dont il était humilié 
lorsqu'il mérita et obtint des suffrages plus légitimes 
et plus durables ; dans sa vieillesse, il en recherchait 

29 



450 ESSAI SUR I/ÉLOQUENXE 

avidement les exemplaires, qu'il se hâtait de lacérer 
de ses propres mains, pour les jeter au feu ; et, par 
zèle pour sa gloire, les amateur*de l'éloquence ont si 
bien secondé Tinexorable sévérité de Tauteur, qu'il ne 
reste presque aucune trace de cette édition dans les 
bibliothèques de Rome. 

Il est très remarquable que ce même dix-septième 
siècle, qui a immortalisé la littérature française, fût, 
au contraire, une époque de décadence et de mauvais 
goût chez les Italiens. Le quinzième et le seizième 
siècles avaient été signalés en même temps pour eux, 
par les chefs-d'œuvre de la latinité moderne, dans les 
écrits cicéroniens des cardinaux Sadolet et Bembo, de 
Manuce , et de notre célèbre Muret, q«i brillait à 
Rome, ainsi que par le plus grand éclat de. la langue 
toscane créée et fixée pour la prose, dès le quatorzième 
siècle, dans les œuvres de Bocace, comme elle le fut 
successivement pour la poésie, dans les poèmes im- 
mortels du Dante, de Pétrarque, du Tasse et de l'A- 
rioste. 

Au milieu de tant de gloire littéraire, l'auteur du 
poëme à'Adoiùs^ le chevalier Marini, né avec un ta- 
lent très éblouissant pour la poésie, au lieu d'imiter ces 
grands modèles consacrés par l'admiration publique, 
voulut se montrer original dans sa manière d'écrire ; 
et l'ascendant de son immense renommée opéra une 
révolution dont la falale influence devint dominante 
durant tout le dix-septième siècle. Ce corrupteur 
ingénieux du bon goût et dés bonnes mœurs, auquel 
les Italiens attribuent unanimement leur dégrada- 
tion dans les lettres à cette époque humiliante, entraîna 
tous ses contemporains, par la contagion des applau- 



DE L\ CHAIRE. 451 

dissements publics, vers la recherclie des métaphores 
outrées, du faux bel esprit, des apostrophes et des 
prosopopées continuelles, des idées disparates et gro- 
tesques, des pointes, des comparaisons tirées sans cesse 
de la mythologie, de la physique, de l'histoire natu- 
relle ou de Tastronomie. Les Italiens ont une formule 
énergique pour désigner leurs écrivains de cette pé- 
riode littéraire; ils disent simplement : Ha del sei- 
cento *. Une pareille note de proscription indique un 
auteiu* infecté du mauyais goût qui a régné en Italie 
depuis l'année 1600 jusqu'à la fin du dix-septième 
siècle. C'est le dix-huitième siècle, auquel on ne peut 
attribuer partout la même gloire ; c'est ce même der- 
nier siècle qui a fixé ou ramené, du moins en partie, 
les prosateurs et les poètes toscans aux principes du 
goût, consacrés par l'autorité et l'exemple des fonda- 
teurs de leur littérature, ainsi que par le culte d'ad- 
miration dont toutes les nations éclairées décernent 
l'hommage aux grands écrivains de l'antiquité. 

On ne cite, en effet, et même on ne connaît en Ita- 
lie aucun chef-d'œuvre composé dans le dix-septième 
sièle. Le cardinal Casini obtint au commencement du 
siècle suivant, et conserve encore dans sa patrie la 
réputation d'avoir été l'un des plus illustres restaura- 
tem'S du bon goût, en imitant, d'un peu loin, je l'a- 
voue, nos éternels modèles dans le genre oratoire. Un 
si grand service lui assure une renommée aussi écla- 
tante que solide, tant que ses compatriotes, fidèles à 
son école, ne retomberont pas dans la même barbarie 
de l'abus de l'esprit, pire que l'ignorance. C'est pour 

^ Ha du six cent, dans sa manièce d'écrire. 



452 ESSAI SUR L'ÉLOQtENCE 

cet orateur un titre de gloire, que je mets fort au- 
dessus de ses sermons. 

Quand on veut apprécier avec impartialité les ora- 
teurs de chaque littérature, quand on étudie, à cet 
égard, sous tous leurs rapports les productions de l.i 
France et de l'Italie, on est frappé d'une autre diffé- 
rence singulière et même unique entre ces deux na- 
tions , dans riiistoire moderne de Féloquence. Les 
avocats romains, auxquels il me semble qu'on ne peut 
contester une juste préséance sur tous les autr*es avo- 
cats de l'Europe, ne plaident contradictoirement de 
vive voix aucune cause dans les tribunaux; mais ils 
écrivent en latin tous leurs plaidoyers. On distingue 
ordinairement dans cette lice, à chaque génération, 
outre plusieurs jurisconsultes estimables, deux ou 
trois orateurs célèbres qui déploient, dans Fart d'é- 
crire, toute l'éloquence du raisonnement, sans l'y 
mésallier avec les négligences ou les prétentions du 
mauvais goût. Ces coryphées de la plaidoirie écrite 
s'élèvent incontestablement en Italie au-dessus des 
prédicateurs : c'est un phénomène particulier au bar- 
reau de Rome moderne. Une émulation beaucoup plus 
puissante y attire l'élite des talents dans cette carrière, 
qui est infiniment plus lucrative, et conduit même 
habituellement au cardinalat les célibataires, qui se 
font remarquer dans cette liste oratoire, tandis que la 
chaire en fournit un exemple unique, par la promo- 
tion du cardinal Casini, durant tout le dernier siècle. 
On suppose en Italie qu'un homme nourri des sa- 
vantes études du droit, et doué de cet esprit imposant, 
quoique très souvent trompeur, des affaires, est beau- 
coup plus propre à tous les emplois publics qui exi- 



DE L\ CHAIRE. 455 

gent un rare concours de dialectique, de connaissances 
et d'application. 

Je me permettrai peu d'observations sur la manière 
dont on débite la parole de Dieu dans les chaires ou 
plutôt dans les spacieuses tribunes de Titalie. La fa- 
culté de s'y mouvoir très librement, d'y changer de 
place, et de pouvoir même y faire plusieurs pas, 
comme sur un balcon, en allant et en revenant sans 
cesse d'une extrémité à l'autre, donne quelquefois 
aux prédicateurs je ne sais quelle allure militaire, très 
inconvenante pour le déclamateur qui se la permet, 
mais bien plus honteuse encore pour les spectateurs, 
dont la folle admiration lui prostitue aussitôt les plus 
vifs applaudissements. Plusieurs des prédicateurs ita- 
liens qu'on voit exercer leur ministère dans les rues, 
et auxquels on a donné récemment, dans un Voyage 
en Italie, le sobriquet d'orateurs en plein vent, se 
rendent quelquefois ridicules, sur une espèce de tré- 
teau qu'on appelle ];a?co, par une déclamation théâ- 
trale, ou plutôt bouffonne, qui divertit le peuple. 
Mais il faut avouer qu'il en est aussi dans les églises 
plusieurs dont l'action, pleine de naturel et d'intérêt, 
est très attachante, et mériterait de servir de modèle. 
En général, ils se distinguent par leur piquante ma- 
nière de dire, et par les prodiges étonnants d'une mé- 
moire imperturbable, en prêchant six fois par semaine 
pendant tout le carême, qu'ils surchargent encore 
avec beaucoup de fruit, après le dimanche des Ra- 
meaux, d'une retraite, durant laquelle ils débitent 
chaque jour trois sermons. L'Italie possède aussi une 
multitude d'assez bons prédicateurs dans le genre mé- 
diocre, surtout des légions excellentes de missionnai- 



454 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

rcs qui ohticnnent le plus grand de tous les succès, 
dans l'exercice de leur ministère apostolique : je veux 
dire, des restitutions, des réconciliations et des con- 
versions éclatantes. 

Depuis que Granelli s'est fait en Italie une réputa- 
tion, en expliquant dans la chaire toute la série de la 
Genèse, verset par verset, un petit nombre de prédi- 
cateurs italiens s'est livré à cette facile méthode d'in- 
structions copiées de nos anciens commentaires. Ce 
nouveau mode de développement moral des livres sa- 
crés, qui a beaucoup de vogue au delà des Alpes, est 
ordinairement faible en fait de doctrine, et absolu- 
ment nul en genre d'éloquence. Plus on entend ou 
plus on lit les sermonnaires étrangers, plus on sent la 
prééminence de nos orateurs français. 

LXVIII. Des ouvrages oratoires de Thomas. 

Ces grands hommes qui ont tant illustré la France, 
ont eu, il est vrai, beaucoup de successeurs dans nos 
chaires; mais y ont-ils également eu de vrais héri- 
tiers de leur génie et de leur gloire, qui les aient di- 
gnement remplacés? Malgré tous les grands chefs- 
d'œuvre oratoires que le siècle de Louis XIV avait 
produits, et même malgré les talents distingués de plu- 
sieurs écrivains qui se consacrèrent ensuite au minis- 
tère évangélique, l'éloquence n'en parut pas moins 
être descendue au tombeau avec Massillon. La plu- 
part des prédicateurs qui vinrent à sa suite, et sur les- 
quels j'ai déjà développé mon opinion, voulurent s'ou- 
vrir une nouvelle route, oii ils eurent d'abord des 
succès brillants, mais éphémères. Ils adoptèrent je ne 
,sais quel jargon entortillé, métaphysique, précieux et 



DE L\ CHAIRE. 45a 

efféminé; et, à force de prétentions, ils se rendii-eiit 
quelquefois inintelligibles. Et pourquoi voulaient-ils 
proscrire le charme ravissant du naturel et de la sim- 
plicité? Ignoraient-ils donc que Tun des secrets les 
plus profonds dans l'art décrireen éloquence, consiste 
à imiter, et à savoir employer dans un discours public 
les tours vifs, rapides et variés de la conversation, 
pourvu que Ton y rallie un choix de mots qui soient 
toujours nobles, sans paraître jamais recherchés ^, et 
en même temps populaires sans être bas? On ne pour- 
rait néanmoins reprocher avec justice à ces corrupteurs 
de Téloquence chrétienne d'avoir manqué de talent et 
surtout d'esprit; à moins qu'on ne pense, selon l'ob- 
servation fine et judicieuse de Marmontel, que c^est 
sans doute avoir beaucoup d'esprit que d'en avoir 
trop, mais que ce nest pas encore en avoir assez. 
Plusieurs de ces déclamateurs qui avaient le plus de 
célébrité, écrivaient sans chaleur et sans verve; ils 
confondaient le don d'émouvoir avec l'art d'éblouir ; 

1 Les prédicateurs dont je parle ne connaissaient pas plus la jus- 
tesse des pensées que la précision du style. On voit dans leurs dis- 
cours des expressions pompeuses et des idées commums, et cette af- 
fectation du bel esprit qui est Tantipode de Téloquence. « Comme on 
•« ne trouve ordinairement que peu de fruits, dit Pope, sur un arbre 
'•abondamment couvert de feuilles, de même on trouve rarement 
" beaucoup de sens dans beaucoup de mots. La fausse éloquence, sem- 
"< blable au prisme de verre , répand ses couleurs fastueuses sur toutes 
i' sortes d'objets. On n'aperçoit plus la face de la nature : tout p;irait 
'• également vjf, tout reluit sans distinction. La véritable éloquence, 
» au contraire, est comme le soleil qui répand un jour fidèle et lumi- 
" neux sur les objets qu'il éclaire; il les embellit et les dore, pour 
•< ainsi dire, mais il ne les altère point. L'expression est l'habillement 
•• de la pensée ; elle n'est décente qu'autant qu'elle est bien assortie. 
" L^ne pensée basse, exprimée en termes pompeux , ressemble à un 

paysan revêtu de la pourpre royale. »> Bssai sur la critique, seconde 
■ ■ partie. 



4ri6 ESSAI SLR LLLOQUENXE 

et, après avoir perverti le goût de la multitude, ils 
étaient parvenus à lui faire admirer leurs fautes. L'é- 
loquence, devenue étrangère aux gens de lettres, si 
Ton en excepte les trésors de ce genre qu'on découvrit 
Lientôt après dans les élans du citoyen de Genève, et 
dans les tableaux du philosophe de Montbard, était 
encore cultivée alors à Paris, je ne puis dire avec 
gloire, mais du moins avec beaucoup de fruit, par un 
petit nombre d'orateurs sacrés, que Topinion domi- 
nante plaçait fort au-dessous de la nouvelle école. 

Mais il y a dans l'histoire des belles-lettres et de 
l'esprit humain, des époques frappantes où un écri- 
vain d'un talent distingué ramène l'attention publi- 
que vers les genres abandonnés, et entraîne la géné- 
ration qui le suit dans la carrière où il s'est lui-même 
signalé par des succès mémorables. Telle a été parmi 
nous l'heureuse destinée de Thomas : il a concouru 
puissamment à accréditer la nouvelle institution aca- 
démique qui a ranimé le goût du public pour la com- 
position des éloges, dans lesquels il a déployé plus de 
pompe et d'éloquence que Fonlenelle, dont il ne pou- 
vait atteindre la finesse et la sagacité; il a inspiré 
beaucoup d'enthousiasme pour nos grands hommes, 
dont il a rajeuni la renommée ; il a élevé les âmes par 
la noblesse de ses sentiments et de son style ; il a 
donné à ses discours un objet d'utilité nationale ; il a 
singulièrement amélioré ses écrits lorsqu'il les a ras- 
i-emblés et enrichis de son Essai sur les éloges; et les 
productions du panégyriste de Marc-Aurèle, dont le 
style effarouche et blesse trop souvent la délicatesse 
<lu goût, manifestent du moins, dans leur très estima- 
ble auteur, l'union si touchante et si rare du savoir. 



DE LA CHAIRE. 457 

du talent et de lu vertu. Voilà ses véritables titres en 
littérature, voilà ses droits à la considération pu- 
blique ! 

La lecture de ces deux derniers ouvrages, fort su- 
périeurs à tout ce qu'avait publié jusqu'alors Tlio- 
mas, fait regretter qu'avant et depuis l'époque de 
leur composition, au lieu de suivre le premier instinct 
et la vraie vocation de son génie, en appliquant Télo- 
quence à des objets philosophiques, moraux et litté- 
raires, cet académicien soit sorti de son genre, et 
qu'il ait sacrifié, pour le moins, vingt années du demi- 
siècle de sa vie fatiguée par des intirmités continuel- 
les, à la malheureuse entreprise qui a englouti son 
talent. Je veux parler de son poème épique sur le czar 
Pierre I^'', dont il ne sentit le vide qu'après lui avoir 
fait trop de sacrifices pour y renoncer, et qu'il n'eut 
pas le temps de finir. Nous en avons six chants et 
quelques fragments, où de grandes difiicultés vaincues 
à force de veilles, et même plusieurs véritables beau- 
tés poétiques, ne dédommagent nullement l'auteur 
du travail qu'elles lui ont coûté et de la gloire qu'elles 
lui ont ravie. Ce sujet, trop récent peut-être pour se 
prêter au merveilleux de l'imagination, et qu'il n'a- 
vait pas sans doute assez approfondi quand il lui fit 
tant de sacritices, lui présentait une perspective sédui- 
-sante, eu offrant à ses pinceaux, dont la souplesse 
n'égalait point la vigueur, un grand caractère, un gé- 
nie créateur, la fondation d'une nouAclle capitale et la 
civilisation naissante d'un vaste empire, sous la seule 
influence d'un souverain qui, dans le temps même où 
il régénérait sa nation, conserva toujours lui-même 
une forte empreinte de sa barbarie originelle. Mais un 



458 ESSAI SU II L'ÉLOQUENCE 

pareil ta]>leaii, où tout commence et se termine à l'au- 
rore d'un beau jour, ne pouvait probablement four- 
nir à la poésie ni Tunité d'action, ni les contrastes, ni 
la variété des personnages, ni la richesse des épisodes, 
ni le complément de dessein, ni Tintérêt, ni Tensem- 
ble, ni surtout la fécondité qu'exige Fépopée. 

L'éloge vraiment dramatique de Marc-Aurèle, en- 
core plus éloquent, surtout plus original que la troi- 
sième partie même de l'éloge *de Descartes, qu'on 
trouve un peu trop souvent mêlé à des fictions épi- 
ques, est généralement estimé comme le chef-d'œuvre 
oratoire de Thomas. C'est une création heureuse, 
quoiqu'on y aperçoive beaucoup plus de recherche et 
de travail que d'inspiration et de verve : c'est un nou- 
veau genre dans l'éloquence des éloges : c'est l'ouvrage 
d'un orateur. Je conviens cependant qu'on ne saurait 
y trouver ni l'ardente sensibilité de Rousseau, ni l'i- 
magination pittoresque de Buffon. Le goût sain de 
l'antiquité demandei'ait que les pénibles efforts de 
l'écrivain y fussent moins visibles au lecteur, qui re- 
grette de ne pas découvrir autant de facilité et de na- 
turel dans le style, qu'il admire souvent de nerf et 
d'élévation dans les idées. 

h" Essai sur les éloges, où l'on estime avec raison 
un méjange heureux d'érudition littéraire, de juge- 
ments le plus souvent dictés par le goilt, et de tableaux 
dont le coloris appartient à la véritable éloquence, est 
regardé par les gens de lettres comme l'un des meil- 
leurs écrits qui aient honoré la littérature du dix- 
huitième siècle. Thomas montre en effet beaucoup de 
connaissances, d'esprit, de noblesse et de fécondité 
dans cet ouvrage, comme dans ses autres discours, où 



DE LA ClIAIllE. 4:»r» 

ron remarque des apej'çus très lins, queiquefuis même 
de ces délinitioiis simples et lumineuses que les lec- 
teurs vulgaires ne démêlent point dans les grands ora- 
teurs. C'est ainsi, par exemple, qu'il définit très l)icii 
le courage, ou du moins qu'il en explique heureuse- 
ment le principe, lorsqu'il dit que c^cst la résignatio)t 
d'nne ame forte : comme le père Elisée caractérise 
avec précision et vérité la vertu de l'homme, quand 
il ohserve qu'elle n'est autre chose que l'ordre dans 
nos affections. 

Cette perspicacité de Thomas me semble briller de 
tout son éclat dans les portraits admirables qu'il nous 
a tracés de Tacite, de l'empereur Julien, de Bossuet, 
de Fontenelle, surtout de Louis XIV, qui eut, selon 
lui, plus de grandeur dans le caractère que dans le 
génie. Mais il lui avait déjà rendu un hommage en- 
core plus justement applaudi le jour de sa réception 
à l'Académie française, lorsqu'il saisit avec sagacité 
l'un des traits qui peignent le mieux ce monarque, 
trop flatté peut-être, sans avoir jamais été assez bien 
loué pendant sa vie, et qui sut trouver, dit-il, dans 
SCS succès la gloire de sa nation, dans ses revers la 
sienne propre. 

Je me plais à environner ainsi la mémoire d'un si 
vertueux écrivain de tous les souvenirs qui peuvent 
illustrer son talent. Il m'en a lui-même donné 
l'exemple ; il a fait plus encore : il a fait revivre en 
l'honneur de Thémistius, orateur du second rang, 
oublié ou du moins peu lu, malgré toute son ancienne 
célébrité parmi les écrivains du Bas-Empire, un su- 
blime mouvement oratoire noyé, pour ainsidire, dans 
le recueil de ses harangues. « J'ai perdu un jour, 



iGÛ ESSAI SLR L'ÉLOQUENCE 

« disait Tempereur Titus ; car je n'ai fait aujourd'hui 
(( du bien à personne. Que dites-vous, prince? s'écrie 
l'orateur: non, le 'jour où vous avez dit cette parole, 
(( qui doit être la leçon éternelle des rois, ne peut être 
« un jour perdu pour votre gloire ; jamais vous n'avez 
« été plus grand ni plus utile à la terre'. » 

Ce même Essai sur les Eloges, écrit d'une manière 
un peu plus coulante que les autres productions de 
Thomas, appelle néanmoins de justes réclamations 
contre diverses erreurs de goût, soit dans la louange, 
soit dans la critique. Je me bornerai à relever ici 
quelques uns de ces jugements plus rapprochés de 
l'objet dont je m'occupe, ou relatifs aux contempo- 
rains de l'auteur. Dans le quatrième volume de l'édi- 
tion complète de ses oeuvres, chapitre xxxi, où Tho- 
mas apprécie Mascaron et Bossuet, il prétend que 
Mascaron, évêque d'Agen, marque dans l'éloquence le 
passage du siècle de Louis XI II au siècle de Louis XI V. 
On ne connaît point, à la rigueur, dans la littérature, 
d'époque séculaire, ou de siècle de Louis XIII . Mal- 
herbe lui-même, et à plus forte raison Corneille, 
sont classés dans le vrai siècle littéraire qu'embrasse 
le règne suivant. Thomas ajoute ensuite : Mascaron 
fut, dans le genre de l'oraison funèbre, ce que Rotrou 
fut, sur le théâtre. Rolrou annonça Corneille; et Mas- 
caron, Bossuet. 

De pareils rapprochements ont ordinairement plus 
d'éclat que de solidité. Pierre Corneille, né en 1606, 
avait précédé de trois années la naissance de l'auteur 
de Venceslas, qu'on appelle pourtant son précurseur, 

1 Essai sur les Éloges. 



Di: LA CHAIRE. 461 

et qu'il avait lui-niùme la touchante modestie de 
nommer son père. Bossuet, qui naquit en 1627, sept 
ans avant Mascaron, prêcha ses stations à la cour, et 
jouissait déjà de toute sa célébrité dans la chaire, plus 
de dix ans avant que le nom de cet oratorien fût connu 
à Paris. L'évèque dWgen suivit donc et ne devança 
point Tévèque de Meaux. 

Thomas fait après, avec justice, un grand éloge du 
talent de Mascaron, surtout dans Toraison funèbre de 
Turenne. «On y trouve, dit-il, plus de beautés vraies 
et solides que dans toutes les autres. Le ton en est 
« éloquent, la marche en est belle, le goût plus épuré. 
« Il s'y rencontre moins de comparaisons tirées du 
« soleil levant et du soleil couchant, et des torrents et 
« des tempêtes, et des rayons et des éclairs. Il y est 
« moins question d'ombre et de nuages, d'astres for- 
« tunés, de fleuves féconds, d'océan qui se déborde, 
« d'aigles, d'aiglons, d'apostrophes au grand prince 
c( ou à la grande princesse, ou à l'épée flamboyante 
« du Seigneur, et tous ces lieux communs de décla- 
« mation et d'ennui, qu'on a pris si longtemps, et 
« chez tant de peuples, pour de la poésie et de l'élo- 
« quence. Bossuet a encore quelques uns de ces dé- 
« fauts ^ . » 

C'est de Mascaron que je veux d'abord parler. Je 
reviendrai ensuite à la dernière ligne que je -viens de 
transcrire avec peine ; et, par un juste égard dû à la 
mémoire de Thomas, je ne me servirai point du mot 
propre pour venger Bossuet d'un reproche qui ne 
peut nuire qu'à son auteur. En attendant que j'aie 

1 Essai sur les Éloges, chap. xxii^ 



4G2 ESSAI SLR LÊLOQLENCE 

éclairci le nuage, je puis défier d'avance la critique la 
plus sévère de citer jamais, je ne dis pas seulement 
quelques uns, naais aucun de ces défauts, dans les 
vingt-quatre volumes in-8" de Tédition de INimes, qui 
forment jusqu'à présent la collection la plus complète 
des œuvres de Bossuet. 

Si par les premiers mots que j'ai soulignés dans ce 
jugement sur Mascaron, on y trouve phis de beautés 
que dans toutes les autres, notre académicien a voulu 
dire simplement, comme j'aime à le supposer, que 
l'oraison funèbre de Turenne, par Mascaron, est infi- 
niment supérieure à tous les autres discours du même 
orateur, il a toute.raison; et je souscris pleinement à 
une si juste préférence. Mais il aurait tort, et très 
grand tort, si, ne se bornant plus dans sa critique à le 
comparer avec la foule des déclamateurs, il cherchait 
à nous faire entendre, par toutes ces insinuations ora- 
toires, que le chef-d'œuvre même de Mascaron est, 
au moins en partie, encore infecté de ce goût détes- 
table dont Thomas fait ici une justice exemplaire ; s'il 
prétendait qu'il s'y en rencontre seulement un peu 
moins que dans les autres discours de Mascaron, ou 
dans les misérables sermons composés avant cette 
époque ; et s'il se figurait enfin, contre l'évidence du 
fait, qail y est simplement moins question de tous ces 
lieux communs de déclamation et d'ennui, qu'on a 
jïris si longtemps, et chez tant de pcup)lcs, pour de la 
poésie et de l'éloquence. On n'aperçoit, en effet, aucune 
trace de ce verbiage ampoulé, ni dans l'éloge de Tu- 
renne, ni, à quelques exceptions près, dans aucun 
des ouvrages imprimés de Mascaron, que Thomas 
met en Jicèiie ici très mal à propos, quand il attache 



ir 



DE LA Cil AI RE. 4(jr, 

son nom à une diatribe qui, sous plusieurs rapports, 
lui est étrangère ; car le prélat oratorien ne s'est pas 
seulement moins livré à un si mauvais goût, il en est 
presque entièrement exempt, du moins dans le très 
grand nombre de ses discours ^ 

1 Dans le mois d'août 1670, Mascaron fut chargé de prononcer, à 
deux jours de distance, l'oraison funèbre du duc de Beaufort dans l'é- 
glise de Notre-Dame, et celle de madame Henriette, duchesse d'Or- 
léans, dans celle du Val-de-Grace , où son cœur fut déposé. On lit 
dans la vie de Mascaron , placée à la tête du recueil qui contient ses 
oraisons funèbres : « Le maître des cérémonies lit remarquer à Sa Ma- 
«i jesté que le même orateur était chargé des deux actions, et que cela 
« pourrait l'embarrasser ; à quoi le roi répondit : C'est î'évéque de 
" Tulles, à coup sûr il s'en tirera bien. » Mais Louis XIV ne prévoyait 
pas que cet éloge de madame Henriette , écrit avec une précipitatio*i 
forcée , ne serait que la première ébauche d'un informe brouillon ; 
triste objet de souvenir où l'on ne reconnaît plus , dans une produc- 
tion avortée, l'esprit trè^ distingué de lévêque d'Agen : disons tout , 
en appliquant sous un autre rapport à cet ouvrage le vers si touchant 
de Racine, 

Et que méconnaîtrait l'œil même de son père. 

Mascaron eut un peu plus de loisi- pour soigner l'éloge du duc de 
Beaufort. On y admire dans la seconde partie autant de correction 
que de verve oratoire, surtout une peinture sublime de l'importance 
des forces navales, ainsi que des descentes et des incursions conti- 
nuelles des Algériens sur les côtes du Languedoc et de la Provence, 
avant la restauration de notre marine militaire. 

Né à Marseille, Mascaron avait été souvent témoin de ces lamen- 
tables irruptions. Ses souvenirs enrichirent son éloquence de ce ta- 
bleau magnifique, dans l'oraison funèbre du duc de Beaufort, généra- 
lissime de nos armées navales. " Vous l'avez oui dire, s'écria l'orateur, 
u vous l'avez appris par des relations. Hélas! je l'ai vu de mes pro- 
« près yeux. Quand je me souviens qu'il n'arrivait aucun vaisseau 
« dans nos ports, qui ne nous apprît la perte de vingt autres; quand je 
« songe qu'il n'y avait personne qui n'eût à pleurer un parent massa- 
« cré. un ami esclave, ou une famille ruinée, et que les promenades 
«f mêmes sur mer n'étaient pas sûres ; quand je me représente les ca- 
ii chots horribles d'Alger et de Tunis remplis d'esclaves chrétiens, et 
«I de Français plus que d'autres nations, exposés à tout ce que la 
« cruauté de ces maîtres impitoyables leur faisait souffrir; quand je 



iGl ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Ce n'est nullement ce verheux galimatias, je dirais 
même, s'il était permis Je répéter la parodie beaucoup 

" rappelle dans ma mémoire toutes les railleries sacrilèges et piquantes 
.< que faisaient ces insolents, d"un Dieu et d'un roi qui défendaient si 
.< mal , l'un ses adorateurs, et Tautre ses sujets [on reconnaîi ici l'ac- 
" cent de Bossuel ou de Corneille], mon imagination me rend ces temps 
« malheureux si présents , que je ne peux m'empêcher de m'écrier : 
« Usqueguo, Domine, improperabit inimicus ? Jusquesà quand, grand 
« Dieu ! les ennemis de votre nom insulteront-ils à votre gloire? Quel 
" term.e mettrez-vous à leur puissance et à nos malheurs? Mais i! me 
« semble qu'on me répond : Attendez que Louis prenne lui-rticme 
i< entre ses mains les rênes de l'empire...; et ceux qui ont Irouhlé notre 
« paix viendroyit nous la demander a genoux. » Un si beau mouve- 
ment oratoire suffirait pour sauver de l'oubli cette oraison funèbre 
du duc de Beaufort. 

Je conviens néanmoins que la première partie de cette même orai- 
son funèbre offre deux passages très courts où il est question un mo- 
ment du soleil naissant, du signe du lion, des étoiles dont la maligne 
in^uence est corrigée par la conjonction des autres astres dont les re- 
gards sont plus bénins. L'abus de toutes ces comparaisons ridicules du 
soleil était en quelque sorte toléré dans un temps où l'image du so'eil 
étant l'emblème du roi, la métaphore de V astre fortuné était passée 
dans le langage ordinaire , comme le mot usuel , pour déguiser, sous 
cette figure, ainsi que sous le nom de Dieu-donné, le prince que la 
France avait vu naître, après vingt-trois années de sléâlité, de sa mère 
Anne d'Autriche. 

Mais l'éloge fun<'bre de madame Henriette, dontMascaron compare 
la mort soudaine à celle de Caton, de Brutus, d'Othon, de Sénèqucv 
de Panthée et de Porcie, se ressent beaucoup plus encore de ce mau- 
vais goût, et, de l'extrême précipitation avec laquelle il fut écrit. C'est 
là qu'on est affligé de lire que « l'ombre est la fille du soleil et de la 
« lumière, mais une fille bien différente des pères qui la produisent; " 
que « cette ombre peut disparaître en deux manières, ou par le défaut 
" ou par l'excès de la lumière qui la produit; »' qu'il « ne faut qu'un 
" nuage ou que la nuit pour détruire les ombres; » que « ceux qui 
" sont assez aveugles pour courir après elles, ont le malheur de perdre 
" et l'ombre et la lumière, lorsqu'un nuage ou que la nuit vient à leur 
« dérober le soleil... » Qu'il « en est d'un cœur noble et généreux, 
« comme d'nn aiglon qui, dès le moment que le nid où il a été élevé 
« est détruit, tend les ailes, prend son essor, se dérobe à nos yeux, et 
" va contempler d'un œil fixe et d'une "paupière intrépide 'image su- 
« blime le bel astre dont les hibous ne peuvent soutenir la lumière; n 
que .' tout ce qu'il y a de princes et de princesses auprès du lit de 



é 



DE LA CHAIRE. 405 

trop dure de Vullairc, ce poiiipeiix gidi-Thomas\ 
qiron peut imputer à Mascaron. Il est quelquefois un 
peu faible, diffus, vague, décoloré dans son style ; 
mais ce n'est ordinairement pas le goût, c'est la pro- 
fondeur, c'est le pathétique, c'est surtout le nerf et le 
coloris qui manquent trop souvent à son talent. 

Or, si une pareille imputation est souverainement 
injuste envers le premier prédicateur célèbre dont ait 
pu s'illustrer la congrégation de l'Oratoire, combien 
ne doit-elle pas nous paraître plus révoltante à l'égard 
du grand Bossuet, qui a encore, s'il faut en croii'e 
Thomas, quelques uns de ces défauts! 

Voici le juste hommage que cet académicien rend 
d'abord au génie oratoire de Tésèque de Meaux, dans 
le même chapitre : ce On a dit que Bossuet était le seul 

■ mort de madame Henriette, répondent à ses cris par leurs larmes et 
•' leurs soupirs, et font un chœur de deuil et de tristesse autour d'elle, 
•' qui lui est un fidèle miroir de ses maux et du danger où elle est, 
« cor principum perihil; » enfin que « le grand, l'invincible et le magna— 
« nime Louis, à quij l'antiquité eût donné mille cœurs, elle qui les 
•• multipliait dans les héros selon le nombre de leurs grandes qualités, 
■' se trouve sans cœur à ce spectacle, ^erf^i^ cor régis. » 

Ce dernier calembour, ce pathos, toutes ces figures et ces comparai- 
sons de mauvais goût dont Thomas dut être blessé, à la vue de pa- 
reilles inepties, prouvent la bonne foi de ses critiques, qui n'avaient 
nullement besoin, pour être suffisamment motivées, des enluminures 
qu'y ajoute son imagination. Il crut sans doute, comme le misan- 
thrope, que le temps ne faisait rien a l'affaire; mais il aurait été 
digne de son équité d'observer qu'une partie seulement de ce fatras se 
trouvait, pour ainsi dire, relégué dans un ou deux de ses discours 
composés trop à la hâte par Mascaron. Je regrette qu'il ait oublié de 
lui rendre cette justice, en restreignant ainsi une censure qui n'excite- 
rait aucune réclamation, s'il l'avait moins généralise'e. 

1 Ce que l'on peut reprocher au style de Thomas n'est nullement 
cet abus extravagant des comparaisons ampoulées et triviales: c'est 
le mauvais goût d'exagérer, comme on l'a dit, ses sentiments par 
ses idées, ses pensées par ses images, et ses images par ses expres- 
sions. 

r.o 



406 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« homme vraiment éloquent du siècle de Louis XIV. 
« Ce jugement paraîtra sans doute extraordinaire ; 
« mtvs si Féloquence consiste à s'emparer fortement 
<( d'un sujet, à en connaître les ressources, à en me- 
a surer l'étendue, à enchaîner toutes les parties, à 
« faire succéder avec impétuosité les idées aux idées, 
o et les sentiments aux sentiments, à être poussé par 
aune force irrésistible qui vous entraîne, et à com- 
« muniquer ce mouvement rapide et involontaire aux 
« autres ; si elle consiste à peindre avec des images 
« vives, à agrandir l'ame, à l'étonner, à répandre 
« dans le discours un sentiment qui se mêle à chaque 
« idée, et lui donne la vie ; si elle consiste à créer des 
« expressions profondes et vastes qui enrichissent les 
a langues, à enchanter l'oreille par une harmonie 
<( majestueuse, à n'avoir ni un ton ni une manière 
<( fixe, mais à prendre toujours et le ton et la manière 
« du moment, à marchei" quelquefois avec une gran- 
(( deur imposante et calme, puis tout à coup à s'é- 
(( lancer, à s'élever, à descendre, à s'élever encore, 
« imitant la nature, qui est irrégulière et grande, et 
« qui embellit quelquefois l'ordre de l'univers par le 
« désordre même ; si tel est le caractère de la sublime 
<( éloquence, qui jamais parmi nous a été aussi élo- 
<( qnent que Bossuet? » 

Qui croirait qu'à la suite de ce magnilique éloge 
dans lequel Thomas paraît sentir si vivement le génie 
oratoire de Bossuet, mais non pas au même degré 
peut-être toutes les beautés intimes de ce style, d'au- 
tant plus divin, en quelque sorte, qu'il est toujours 
naturel et simple dans sa sublimité, qui croirait qu'il 
ajoute ces étranges paroles que je copie à regret ? c( On 



DE LA CIIAIIIE. 467 

c( a dit, il y a longtemps, que Bossuet était inégal ; 
tt mais on n'a point dit assez combien il est long et 
«froid, et vide d'idées dans quelques parties de ses 
(( discours, » Thomas, dont l'esprit pouvait s'enor- 
gueillir à bon droit de tant d'autres aperçus beaucoup 
plus ingénieux, se félicite ici trop mal à propos d'une 
semblable découverte, quand il semble revendiquer 
hautement un si étrange mérite auprès de ses lec- 
teurs : personne assurément ne sera jamais tenté de 
lui en disputer la gloire. 

Il faut d'abord bien établir que dans ce chapitre 
Thomas ne parle , ne veut et même ne peut réelle- 
ment parler que du seul volume où se trouvent réu- 
nies les oraisons funèbres de Bossuet. Son admiration 
y analyse uniquement et avec enthousiasme les éloges 
de la reine d'Angleterre , de sa fille Henriette , du- 
chesse d'Orléans, de la princesse palatine et du prince 
de Condé. Il serait injuste et même absurde, en effet, 
de vouloir apprécier le mérite oratoire d'un si grand 
homme , d'après quelques uns de ses premiers ser- 
mons imprimés sans choix et sans discernement , 
soixante-huit ans après sa mort. Thomas n'en dit pas 
un mot dans son Essai sur les Eloges , qu'il avait 
même composé avant qu'on les rendit publics. C'est 
par conséquent des chefs-d'œuvre immortels de l'évê- 
([ue de Meaux , considérés au moins dans quelques 
unes (h leurs parties , qu'il porte un jugement si peu 
réfléchi. 

Bossuet n'est véritablement responsable que des ou- 
vrages qu'il a lui-même publiés et qui nous donnent 
la véritable mesure de son talent. Or je demande à 
tous les hommes de goût s'il v a encore ^ je ne dirai 



"h 



4G8 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

point dans le Discours prodigieux sur l'histoire uni- 
verselle , mais dans ses oraisons funèbres , dans celle 
même de la princesse palatine, que le sujet rend néan- 
moins fort inférieure aux trois autres , quoiqu'on y 
admire de très grandes beautés , je demande , dis- je , 
si l'on trouve, dans quelques parties de ces discours, 
quelques uns de ces défauts dignes de Ronsard et de 
du Bartas, de ces lieux communs de déclamation et 
d'ennui, quon a pris si longtemps, et chez tant de peu- 
ples , pour de la poésie et de l'éloquence ? Je demande 
en même temps si , après avoir lu ces sublimes com- 
positions, aucun critique, de quelque autorité dans la 
littérature , est répréhensible de n'avoir pas observé , 
en regrettant qu'aucun rhéteur ne l'eût encore pré- 
venu , qu'on a dit depuis longtemps que Bossuet était 
inégal , mais qu'on na point dit assez combien il est 
long, froid y vide d'idées, et que, lorsque son sujet l'a- 
bandonne , personne n'y supplée moins que lui? 

Certes , dans l'éloge déjà cité de la princesse pala- 
tine, Bossuet supplée magnifiquement à la stérilité 
des faits par les créations de son génie : c'est son 
grand caractère , c'est le merveilleux secret de son ta- 
lent. Il sait donner également à tous les sujets qu'il 
traite le plus haut degré d'intérêt dont ils sont suscep- 
tibles. J'avoue qu'il ne doit et ne veut pas être tou- 
jours sublime , car ce serait le plus infaillible moyen 
de ne l'être jamais. Mais nul orateur, sans en excepter 
Démosthène lui-même, n'a écrit avec plus de verve et 
d'ardeur , et n'a montré plus |que lui de ce véritable 
feu de Tame et du génie qui étincelle dans tous ses 
discours , où , de l'aveu même de Thomas', un 'senti- 
ment se mêle à chaque idée et lui donne la vie. Bossuet 



DE LA CHAIRE. 4G'J 

lie se nionlre jamais bouffi , tendu , monotone , sec et 
métaphysique, sujet à la roideur et à l'enflure, natu- 
rellement enclin à une élocution bom'souflee , pleine 
de termes techniques et abstraits , surchargée de mé- 
taphores outrées ou de mots scientifiques; et c'est pour 
cela même que son style original et sublime , mais 
très pur, très correct, entièrement à Tabri de tout re- 
proche d'inégalité choquante , quoi qu'on en ait pu 
dire sur parole, ressemble toujours à répanchement, 
à Tabandon et au premier mouvement du génie. 

Heureusement pour sa gloire , Thomas s'est bien 
gardé dédire, en propres termes, que Bossuet fut un 
froid écrivain. Mais quand il lui reproche de l'être 
quelquefois, ce qui est très injuste , il s'expose d'au- 
tant plus à lui faire imputer cette prétendue stérilité 
et cette froideur assez fréquente, qu'il en accuse for- 
mellement, du moins quelques parties de ses discours; 
et même que, peu content de raffirmer, il ose se 
plaindre de ce qu'o/i na point dit assez avant lui 
combien Bossuet est quelquefois long^ froid et vide 
d'idées. 

Bossuet un froid écrivain ! Le faire entendre à mots 
couverts , ce serait un blasphème contre le génie ; nul 
homme de lettres ne méritait mieux que Thomas de 
n'en méconnaître jamais le langage, qui est quelque- 
fois le sien propre. Eh ! digne admirateur, noble pa- 
négyriste de ce grand homme, qu'insinuez-vous? Si 
la nature vous eût doué d'un goût égal à votre esprit, 
vous n'auriez pas été entraîné par ce malheureux pen- 
chant vers une chaleur factice, à trouver long, froid 
et vide d'idées , tout ce qui n'est dans un discours ni 
forcé ni exagéré. Ne savez-vous pas ce que c'est qu'un 



470 ESSAI SrU L'ÉLOOUE-NXF. 

écrivain froid? Par quelle distraction ou par quelle fa- 
talité avez-YOus donc pu l'oublier en parlant du pre- 
mier des orateurs? Le législateur Boileau nous l'ap- 
prend avec assez d'énergie , quand il prononce sur le 
Parnasse cet arrêt mémorable, dont la conséquence 
vous eût étrangement surpris, si votre mémoire vous 
l'eût rappelé au moment même où votre plume sem- 
blait en faire , à votre insu , l'application à Bossuet : 

Qui dit fiûid écrivain, dit détestable auteur ^ 

Non, non, si vous vous en étiez souvenu, vous n'au- 
riez jaiuais écrit une si révoltante assertion, que votre 
ombre désavoue, qui dément tous les justes éloges que 
vous décernez à ce grand génie , et vous met avec 
vous-même dans un état d'opposition que je vou- 
drais vainement excuser ou expliquer. 

Hélas ! il faut le dire pour l'instruction des vivants 
plutôt que pour exercer une triste censure envers les 
morts I On sait combien l'avocat Linguet, dont les pa- 
radoxes et le mauvais goiU se retracent en ce moment 
à ma pensée , et qui était à une si grande distance du 
talent de Thomas, avait outré cette étrange théorie 
d'une fausse chaleur oratoire. 

Ah ! c'est quand on se livre ainsi , dans ses compo- 
sitions, à une exaltation habituelle de tète, qu'on a le 
malheur de trouver Bossuet un écrivain froid! C'est 
d'une pareille effervescence d'idées que doit prove- 
nir le travers d'esprit par lequel on prend l'emphase 



1 C'est le trente-troisième vers du quatrième chant de l'Art poé- 
tique. 



DE LA CHAIRE. 47 f 

pour le talent oratoire, les fumées d'une inKigiiialion 
échauffée pour la flamme du génie, les mots à préten- 
tion pour \es pensées du cœur ^, les écarts pour des 
élans, l'ivresse pour Teuthousiasme, les transports 
factices pour des mouvements sublimes , eniîn pour 
véhémence le délire furibond de ces avocats qui ven- 
dent chèrement, dit Juvénal, leur feinte colère ", et 
dont Quintilion appelle les cris et les emportements 
une éloquence de chien enragé , ca>i>a eloquentia ^. 

Il faut savoir lire et sentir Bossuet pour apprécier 
toute la sublimité et saisir toute la mesure de son ta- 
lent. Il est très peu de lecteurs qui aient assez d'es- 
prit , de goût et de tact , pour démêler toutes les ri- 
chesses de ses compositions. Plus on a de sagacité, 
plus on le médite, plus aussi on y découvre de beautés 
cachées. Il a ce trait de ressemblance avec tous les 
écrivains du premier ordre et tous les grands hom- 
mes , que , malgré le sentiment habituel de Tadmira- 
tion qu'il inspire et qu'il paraît continuellement épui- 
ser , son génie excite encore dans chacune de ses 
productions une nouvelle surprise; en paraissant tou- 
jours se surpasser lui-même. 

Je regrette qu'avec un talent supérieur qui le porte 
à la noblesse et à l'élévation, mais qui l'expose à l'exa- 
gération et à l'enflure, Thomas nous montre, par de si 
tristes exemples dans ses écrits, combien il faut se 
tenir en garde contre l'excès des dons même les plus 
heureux de la nature, quand on voit à quel point lu- 



t (< Cogilationes cordis. >• Cic. 

2 a Iras vendit. >» 

3 Voyez vers la fin, dans une note marginale, la préface de la tra- 
duction de Quintilicn, par l'abbé Gedoyn. 



472 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

sage en avoisine de près Tabus. Ce n'est plus atteindre 
le but que de le dépasser. On peut appliquer à ses ou- 
vrages ce que pense des compositions de Sénèque le 
sage et judicieux: Quintilien : a Vous désireriez, dit- 
« il, qu'il eût écrit avec son esprit, mais avec un autre 
i( goût que le sien. Telles eum suo ingenio dixisse , 
« alieno judicio ^ » 

J'entends vanter, tous les jours, les jugepients lit- 
téraires de Thomas sur les orateurs, dont il apprécie 
l'éloquence, dans son Essai sur les Éloges. Je recon- 
nais, en effet, qu'à l'exception des erreurs de goût, et 
des restrictions qu'il mêle inconsidérément à son es- 
time pour Mascaron et à son admiration pour Bossuel, 
on peut adopter avec confiance presque toutes ses opi- 
nions critiques dans le genre oratoire, jusqu'à l'époque 
où il nous parle de ses contemporains. Mais, il faut le 
dire en excusant son indulgente sensibilité, quand il 
s'expose au danger d'apprécier des auteurs vivants, il 
montre bien plus d'affection et de complaisance que 
de franchise et de discernement envers quelques écri- 
vains célèbres qu'il a pour amis, et qu'il ne semble 
plus juger avec son esprit, mais uniquement avec son 
cœur. Son embarras et ses efforts trahissent mani- 
festement sa conscience littéraire, dès qu'il se voit 
condamné par ses liaisons à louer des ouvrages qu'il 
ne saurait estimer. 

Ainsi, à la suite des injustes réserves qui contre- 
balancent le ravissement que lui causent les chefs- 
d'œuvre de Bossuet, Thomas se bat les flancs, s'il est 
permis d'employer cette locution vulgaire, qui peint 

^ " De institutione oratoria. >• Lib. X, cap. m. 



DE LA ciiAini:. 47:; 

exactement sa conliainte, lorsqu'il veut exalter le pa- 
négyriste de Montesquieu, de Tabbé Terrasson, de 
Bernouilli et de Dumarsais. Il a pourtant la pudeur 
de ne jamais placer le mot éloquence h côté du nom de 
son ami dWlembert, que le jugement de ses pairs a 
classé parmi les bommes les plus célèbres dans les 
matbématiques : écrivain d'un ordre supérieur, doué 
d'une véritable force et d'une grande étendue d'esprit, 
et qui a composé dans la suite plusieurs éloges acadé- 
miques fort supérieurs à ses premiers essais en ce 
genre, mais dont il me semble que la nature n'avait 
pas voulu faire un orateur. Après avoir finement ana- 
lysé le caractère do son talent, qui réunissait , dit 
Thomas, à une philosophie pleine de fermeté, et quel- 
quefois de hauteur, un style précis, qui n orne point la 
pensée, et dont la parure est la force; il ajoute à celte 
louange assez juste, quoiqu'un peu déplacée dans un 
chapitre où il s'agit du genre des éloges, que si l'on 
a comparé Fontenelle à Pline, on peut avec plus de 
BAisox comparer d'Jlembert à Tacite. Il en a la 
marche, souvent la profondeur ; et Vèloge de Mon- 
tesquieu rappelle, en plus d'un endroit, l'éloge d'A- 
rjricola. 

Ne suffit-il pas de rapporter une pareille assertion 
pour la réfuter? L'objet de comparaison ne pouvait 
être plus malheureusement choisi : c'était rapprocher 
deux écrivains et deux ouvrages qui n'ont entre eux 
tiucune ressemblance. D'Âlembert avait certainement 
beaucoup de lumières dans l'esprit ; mais il faut 
avouer qu'il montre dans ces quatre éloges, qui n'ont 
rien de saillant, rien de profond, la même sécheresse 
que dans ses Eléments de philosophie. Tacite, au con- 



474 ESSAI SLR LÉLOQUENXE 

traire, attendrit le lecteur à chaque page, par la pieuse 
^sensibilité avec laquelle il loue son Leau-père Agri- 
cola, qu'il fait révérer, regretter et chérir, en parlant 
toujours de lui avec Taccent le plus touchant de Tad- 
niiration, de la tendresse et de la douleur. Quel rap- 
port peut-il donc y avoir entre les froides et méta- 
physiques analyses qui comparent les quatre notices 
historiques de d'Alembert, dont on n'a rien retenu, et 
réloge si lumineux et si éloquent d'un général d'ar- 
mée, l'un des ouvrages de l'antiquité où l'on trouve 
le plus dame et de génie, enflii un chef-d'œuvre de 
Tacite, étincelant de traits sublimes qu'on emprunte 
<;ucore de lui tous les jours, comme les plus dignes 
hommages de l'amour, de l'enthousiasme et des re- 
grets publics, à la tète de léloge funèbre des hommes 
les plus illustres dans tous les états et dans tous les 
genres, et qu'on ne peut relire sans verser des pleurs? 
Mais avançons. Voici dans un autre ouvrage de Tho- 
mas, un autre exemple encore plus propre à signaler 
aux yeux du goût les chances périlleuses de ce coiu- 
merce de louanges réciproques entre des auteurs con- 
temporains. Quand il parle, dans son 56^ chapitre, ^de 
l'Eloge de Richardson, esquisse où l'on trouve quel- 
quefois de l'élan, de la chaleur, des mouvements pas- 
.sionnés, surtout beaucoup d'esprit et d'originalité^ 
soit dans les pensées, soit plus encore dans les formes 
d'un style presque toujours hydropique ; mais, il faut 
le dire , esquisse tracée dans un redoublement de 
transport au cerveau, et le plus souvent sans effet, 
parcequ'elle est sans mesure, Thomas ne craint pas de 
prodiguer à Diderot une admiration subtile et péni- 
J)Icment exagérée ; il préconise, au lieu d'excuser, s'il 



DE LA CHAIRE. 47% 

était possible, rexaltation factice, le désordre et le 
délire du panégyriste : il va même jusqu'à ne plus 
voir simplement un éloge, mais un hymne, dans cette 
espèce de rêve d'un visionnaire, qui vient de lire Cla- 
risse pour la première fois. 

Est-ce bien, en effet, le vrai langage de Tenthoii- 
siasme que nous fait entendre Thomas, ou plutôt 
n'est-ce pas, au moins en paitie, Tengouement méta- 
physique si familier à Diderot, qu'il semble vouloir 
imiter lui-même, lorsqu'en appréciant cet écrivain 
dont Tesprit, presque toujours emporté par la fougue 
de l'imagination, écrivit quelques belles pages, et ne 
composa jamais un beau livre, il noiis dit sérieuse- 
ment, ([nici Vorateur ressemble à ces grands prêtres 
ANTIQUES qui^ à la lueur du fi u sacré, parlaient aux 
peuples, aux pieds de la statue de leur divinité? Peu 
content de toutes ces hyperboles, il ajoute qnen Vé- 
coutant, le sentiment, quoique exagéré, paraît vrai; 
(\\\il y a des hommes qui ne peuvent approuver dans 
les autres ce qu'ils nont pas senti, et que ceux-là 
goûtent des beautés d'un autre genre ; mais que ces 
invocations, ce désordre, ces élans, et ensuite ces si- 
lences, ces repos, laissent l'xyiE, à la fin, dans une émo- 
tion vive et profonde ; que celui qui a reçu de la nature, 
une AME ouverte à toutes les impressions, et qui a ce 
ressort dans /'ame a un sens de plus dont il doit re- 
mercier la nature K On n'a jamais tant parlé de Tame, 
pour conclure qu'elle finit par être, ou, si Ton veut» 
par créer un sens de plus, que dans cet éloge alam- 
biqué d'un philosophe, qui ne croyait guère en 
avoir une. 

l Œurres complètes de Thomas, t. IV, chap. xxxti. 



4TG ESSAI SLR L'ÉLOQLENCE 

Et Yollaire aussi était vivant encore, quand Tho- 
mas publia ['Essai sur les Eloges! On s'en aperçoit 
îiisémeut à la lecture du chapitre qui lui est consacré. 
Mal^ïré toute la noble fierté de son talent et de son ca- 
ractère, cet estimable académicien, entraîné par une 
si dominante renommée, crut devoir brûler quelques 
grains d'encens en riionneur du patriarche de Fer- 
ney; et, pour ne pas faire de ces louanges nn hors- 
d'œuvre désobligeant, dans son traité historique de 
l'art oratoire, il se vit en quelque sorte forcé de célé- 
brer comme orateur cet homme extraordinaire, très 
souvent éloquent en vers, et même dans quelques 
traits isolés de sa prose, mais qui n'a jamais pu par- 
venir, malgré tous ses efforts réitérés, à composer un 
discours d'une véritable éloquence : genre de style et 
d'harmonie auquel son esprit se refuse, et dont son 
oreille même, si délicate en poésie, semble ignorer les 
premiers éléments. Thomas subit dabord la pénible 
épreuve de parler du panégyrique de Louis XV. On 
.sent combien doit le gêner la triste nécessité qu'il 
-s'impose d'assigner à Voltaire pour titre de gloire,, 
dans cette galerie des plus grands orateurs, un éloge 
écrit comme un chapitre de ses Mélanges, où l'on n'a- 
perçoit ni verve, ni mouvement, ni aucune espèce de 
couleur oratoire. 

Voici comment Thomas essaie de se tirer lui-même, 
ainsi que l'auteur du panégyrique, d'un embarras 
également fâcheux pour l'un et pour l'autre, et au- 
<juel il serait à désirer, pour leur propre gloire, qu'ils 
n'eussent jamais été exposés. « Pélisson, dit-iP, est 

1 Essai sur les Eloges, t. IV. 



DE LA CHAIRE. 477 

cf presque toujours orateur dans son panégyrique de 
« Louis XIV)) (certes, je ne puis admettre cette sup- 
position : je serais plutôt tenté de dire qu'on n'y 
trouve pas un seul mouvement de grande éloquence) ' ; 
« et l'on voit qu'il veut l'être. Le panégyriste de 
c( Louis XV, au contraire, ne l'est jamais; il semble 
« éviter l'éloquence, comme l'autre paraît la cher- 
« cher. Il ne se permet nulle 27<^r/ ces mouvements, ces 
c( tours périodiques et harmonieux, qui semblent 
« donner plus d'appareil aux idées et un air plus im- 
« posant au discours. Peut-être cette différence est- 
« elle seulement l'ouvrage du goût. Sans doute le 
« panégyriste a pensé que toute espèce d'éloquence a 

1 Le style de ce panégyrique, écrit avec beaucoup de pompe, est en 
effet oratoire ; mais je n"ai pu y découvrir aucun morceau vraiment 
éloquent, et bien moins encore sublime. Après s"être demandé sérieuse- 
ment à lui-même, s'il y a eu dans le ciel, à la naissance de Louis XIY, 
quelque révolution extraordinaire, quelque conjonction ou quelque, 
constellation nouvelle y puisqu'îV est certain et indubitable que nos 
rois sont nos astres, et leurs regards nos influences, Pélisson dit que 
ce prince commence à gouverner lui-même, ayant désormais pour pre~ 
Tnier ministre le génie. Cette dernière expression est la plus remarqua- 
ble du discours. L'éloge solennel du roi se trouve renfermé dans la 
réponse de Pélisson, le 3 février 1671, jour de la réception de M. d« 
Harlay de Chanvalon, nommé à l'archevêché de Paris, successeur de 
M. Péréfixe de Beaumont , archevêque de Paris, précepteur de 
Louis XIV, et auteur de l'histoire de Htnri IV. Voyez les OEuvres di- 
verses de Pélisson, édition de Didot, en 17lj5, tome II, page 204. On 
lit dans le même volume, page 328, une Conversation de Louis XIV 
au siège de Lille, rédigée par Pélisson, qui était en tiers dans cet en- 
tretien. C'est un récit curieux en dix-sept pages, que le rédacteur n'a 
pas manqué sans doute d'embellir officieusement, et qui fait peut-être 
encore plus d'honneur à Louis XIV que le panégyrique très estimable, 
et toujours fondé sur des faits, qui fut prononcé par Pélisson dans une 
séance publique de l'Académie française. On ne pouvait mieux peindre 
l'air chevaleresque, et même un peu espagnol, dont ce monarque avait 
une teinte très marquée dans l'esprit, comme dans le caractère, qu'en 
les faisant ainsi parler confidentiellement. 



478 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

<( un peu de faste, etc.» C'est une manière toute 
nouvelle de cérébrer un orateur, que de présenter 
ainsi son impuissance oratoii"e comme un système, 
connue un expédient de goût, enfin comme une suite 
d\in changement qui s'était opéré^ sous le règne de 
Louis XV, dans la direction des esprits; époque où 
la réflexion qui médite prit la place de Venthousiasinc 
qui sent, et où Von s'éloigna plus que jamais du ton 
de l'éloquence, quand lesprit philosophique, qui dis- 
cute toujours avant de juger, et qui est sans cesse sui- 
tes gardes, parcequ'il craint la surprise du senti- 
ment, devint peu à peu Vesprit général, et fit la loi 
aux orateurs mêmes. Je défère au lecteur le juge- 
ment des singulières louanges et des opinions systé- 
matiques par lesquelles, avec beaucoup d'esprit assu- 
rément, mais non pas avec un bon esprit de critique, 
s'il n'est pas simplement historien, en traçant le ta- 
bleau d'une pareille théorie oratoire, Thomas donne 
tant de prise contre lui dans ce morceau, qui, sans 
qu'on y en découvre la tournure et bien moins encore 
l'intention, n'en serait cependant pas moins suscep- 
tible d'être aisément travesti en persiflage. 

L'auteur, si justement célèbre, de VEssai sur les 
Eloges, pressé du besoin d'admirer quelque éloquence 
dans la prose de Voltaire, cherche tout ce qu'il peut 
l'élever de louable dans un très beau sujet, que ce 
grand poète eut le mérite de choisir avec l'instinct 
du goût, mais uon pas la gloire de traiter avec un 
enthousiasme digne d'un si grand intérêt : c'est l'é- 
loge funèbre des officiers morts dans la guerre de 
17-41. Quoique cet ouvrage me semble manqué, ou 
du moins fort au-dessous du génie de son auteur, il 



DE LA CHAIRE. 47îr 

est sans doute beaucoup meilleur que le panégyrique 
de Louis XV. L'éloge de YauAenargues, qui en forme 
la })croraison, est écrit avec une sensibilité qu'on 
voudrait trouver plus souvent dans la prose de Vol- 
tan*e; mais un si faible discours, où la finesse de l'es- 
prit et le ton de la déclamation usurpent trop souvent 
la place de l'éloquence, est loin de pouvoir fonder 
jamais la réputation d'un orateur. Le panégyriste de 
Marc-Âurèle avait trop de tact, et surtout un senti- 
ment trop juste de la vraie éloquence, pour pouvoir 
se le dissimuler : il n'en respecte néanmoins pas da- 
vantage son propre jugement, lorsqu'il porte l'exa- 
gération jusqu'à dire que cet éJoge funèbre doit 
être mis au rang des ouvrages éloquents de notre 
langue ! 

Thomas a été seul jusqu'à présent de cet avis ; ou 
plutôt était-ce bien là son opinion? 

Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle? ^^., 

M' 
Lt, })our l'honneur de cet écrivain, si généralement 
considéré, ne doit-on voir, dans l'exagération de 
l'hommage, qu'un tributde déférence, dont on a peine 
à se défendre envers un homme de génie, même 
quand il s'agit de ses moindres productions dans le 
genre le plus étranger à son talent? Ah! l'amitié 
coûte trop cher à un homme de lettres quand elle ar- 
rache de semblables témoignages, je ne dirai pas, h. 
son goiit, mais du moins à sa plume, et qu'elle fait 
subir une telle violence à son admiration, en présence 
des chefs-d'œuvre immortels de l'éloquence française l 
La tyrannie de l'esprit de parti, et le tribut des éloges 



m 



'ISO ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

de conimaiide, qirimposent les reialioiiS sociales ou 
les coteries littéraires, ne sont jamais d'une longue 
durée. L'adulation ne procure pas plus de gloire à 
Fauteur, d'ailleurs très fameux, d'un ouvrage mé- 
diocre qui en est l'objet, qu'elle n'attire de suffrages 
à l'ami vainement généreux qui «en fait l'organe. 
Les hommes passent; mais les jugements restent, et 
honorent ou accusent à jamais le goût d'un écrivain 
au triljunal de la postérité, qui viendra en teuir ou en 
demander compte à son ombre, jusque dans l'asile du 
tombeau. 

LXIX. De l'emploi de l'Ecriture sainte. 

Les ouvrages de Thomas se rapprochent sous plu- 
sieurs rapports du genre de la cliaire, soit par l'élé- 
vation des idées, soit par l'intérêt moral, soit princi- 
palement par l(è ton oratoire qui leur est commun 
avec l'éloquence sacrée. Voulons-nous que les beautés 
et môme les défauts non moins instructifs d'un litté- 
rateur tout couvert de palmes académiques, devien- 
nent en quelque sorte des leçons également utiles aux 
orateurs sacrés ? Profitons de son exemple dans la car- 
rière qu'il a parcourue, au milieu de tant d'applau- 
dissements et de critiques. Enrichissons donc comme 
lui notre talent, par une étude approfondie de chaque 
matière que nous voulons traiter, et par les connais- 
sances les plus analogues à l'objet de nos discours. 
iNos plus récents prédécesseurs nous le recommandent 
assez tristement par leurs mécomptes même et par 
leurs méprises. Souvenons-nous, témoins de leur re- 
nommée expirante, que depuis le Petit Carême, on 
n'a cessé d'énerver réloquence évangélique, en négli- 



DE LA CHAIRE. 48f 

géant la science et en oubliant le langage de la religion ; 
(le sorte que pour reudie à notre ministère son ancien 
lustre, il faut que nous redevenions des apôtres, si 
nous voulons être des orateurs. 

C'est enlisant et en relisant l'Écriture sainte, qu'on 
apprend à parler cette belle langue de la piété, du 
zèle et de l'onction, qui répand tour à tour sur le 
style des images touchantes, majestueuses ou terrihdes, 
sans lesquelles on ne s'emparera jamais ni de l'imagi- 
nation ni du cœur de l'homme. Ah ! ne regardons 
point comme une contrainte importune l'heureuse 
nécessité de mêler sans cesse le texte sacré à nos com- 
positions. Les prodiges de l'histoire sainte nous offrent 
tout le merveilleux que l'imagination presque poé- 
tique d'un orateur peut employer en chaire, avec la 
certitude d'intéresser vivement à la fois les souvenirs, 
la pensée et l'ame de ses auditeurs. La Bible est, lit- 
térairement parlant, pour le style des prédicateurs, 
ce qu'a toujours été la mythologie pour l'élocutiorr 
des poètes, un apanage du genre, plutôt qu'une ser- 
vitude du ministère. On trouve dans les livres saints 
des pensées si sublimes, des expressions si hardies et 
si énergiques, des tableaux si pittoresques, des allé- 
gories si heureuses, des sentences si -profondes, des 
élans si pathétiques, des images si éclatantes et si 
variées, qu'il faudrait se les approprier par intérêt et 
par goût, si l'on était assez malheureux pour ne les 
point chercher par principe et par devoir. 

Tous ces bienfaits qu'offre à la chaire une lecture, 
assidue des livres sacrés, ont été développés avec au- 
tant de vérité que d'attrait par le père Lamy, ora- 
torien, dans la préface de son Introduction à VEcvi- 

51 



482 ESSAI SUR I/ÉLOQUENCE 

lure sainte , ouvrage éminemment propre à piquer 
la curiosité et à inspirer le goût de cet étude. « Les 
«prédicateurs, dit-il, sont d'autant plus inexcusables 
de négliger FEcriture, qu'il n'y a point pour eux 
« de fonds plus riche et plus inépuisable. Tout ce qui 
« soutient l'éloquence, les actions extraordinaires, les 
« mots éclatants, les exemples, les comparaisons, les 
(( paraboles, s'y trouvent avec abondance. Non-seu- 
(( lement on y puise la véritable doctrine : on y dé- 
a couvre encore tous les ornements qui donnent de la 
a force aux discours. Quelle manière d'enseigner plus 
((claire et plus briève que l'Evangile? Quel orateur 
(( peut égaler l'élévation et la véhémence des pro- 
<( phètes? Qui sait mieux tourner l'esprit et toucher 
« le cœur que saint Paul? Quoi de plus propre à don- 
« ner au discours l'éclat et la magnilicence de la 
(.( poésie que les psaumes de David? Enfin quelle 
« foule admirable de sentences et de maximes dans 
c( les livres de Salomon ! » 

J'invite avec confiance les orateurs chrétiens à s'as- 
surer eux-mêmes qne le beau idéal du genre lyrique 
se fait admirer dans les psaumes, où, selon le juge- 
ment de saint Jérôme, le roi prophète nous tient lieu 
de tous les poètes grecs et latins, d'Horace lui-même : 
David Simonides noster, Pindarus, Alcœus; Flaccus 
quoque. Tous les secrets de cette poésie originale et 
sublime nous ont été parfaitement révélés dans l'ex- 
plication du cantique de Moïse sur le passage de la 
mer Rouge, que Rollin a examiné, d'après Hersan, 
dans son Traité des Etudes, suivant toutes les règles 
de réloquence. L'abbé Batteux, dans le troisième vo- 
lume de ses Principes de Littérature, chapitre 9, 



DE LA CHAIRE. 483 

analyse et développe également avec Ijeaucoiip d'es- 
prit et de goût, selon la meilleure poétique de Fode, 
le psaume 103, sur la création du monde, 'Bcncdic^ 
ammamcay Domino, etc. Toutes les beautés lyriques 
de ce chef-d'œuvre s'y trouvent parfaitement divisées 
et présentées en neuf tableaux de la plus grande 
magnificence. C'est le commentaire le plus instructif 
et le plus lumineux que je puisse indiquer aux candi- 
dats de la chaire, pour leur apprendre à discerner et à 
sentir les richesses oratoires et poétiques des livres 
saints. 

Un orateur sacré peut et doit même s'emparer à 
discrétion des sentiments, des pensées ou des mouve- 
ments sublimes qu'il découvre dans ces livres divins : 
c'est là que le plagiat lui est permis, et même or- 
donné. Plus il y recueille de trésors, plus ses auditeurs 
lui savent gré de ses conquêtes. Les citations des 
auteurs inspirés deviennent, pour un orateur chré- 
tien, des autorités qui rendent son langage plus tou- 
chant et plus auguste, des témoignages imposarîts 
qu'il peut, avec autant de droit que de facilité, aller 
chercher dans la plus haute antiquité, dans le ciel 
même, et jusqu'au fond de l'enfer, pour instruire et 
confondre la terre. Malheur, malheur à lui, s'il rou- 
gissait de rÉvangile au moment où il l'annonce ; et 
s'il s'abaissait à l'impie et abjecte condescendance 
de n'oser plus nommer Jésus-Christ dans la chaire 
même où il vient occuper sa place et proclamer ses 
oracles ! 

Eh ! ne reste-t-il donc pas encore assez de beautés 
inconnues dans l'Écriture sainte, pour exciter la stu- 
dieuse émulation d'un prédicateur? Quelque pensée 



48i ESSAI SUR L"LLOQUE.\CE 

qu'il veuille exprimer ou sanctifier, il en Ironvcra le 
germe dans les livres sacrés, si son zèle lui impose la 
loi (le le^ méditer tous les jours, et si cet exercice 
habituel aiguise assez la sagacité de son esprit pour 
démêler de loin toutes les allusions heureuses qu'ils 
doivent lui suggérer. En cherchant un trait dont il a 
besoin, il en découvrira une foule d'autres qu'il saura 
mettre en réserve, pour les sujets auxquels ils pour- 
ront s'allier avec le plus d'éloquence et de fruit. 

Revenez donc chaque jour à 1 Écriture sainte, avec 
cette application prévoyante qui pour un orateur en 
est la véritable étude, puisqu'elle seule en découvre 
tous les rapports avec la chaire. Un tact prompt et 
exercé y saisit d'abord les combinaisons et les résultats 
dont le ministère sacré saura faire ensuite un magni- 
fique usage. ïl faut prendre note, en lisant la Bible, 
la plume à la main, de tous les passages frappants qui 
peuvent servir de cadres heureux au développement 
de la morale ou des faits instructifs, et surtout aux 
tableaux historiques. C'est ainsi que le verset du 
psaume 101^, Prospexit de eœcelso sancto siio, cinq 
fois répété, et amenant chaque fois un portrait af- 
freux, mais sublime, de la corruption et des désastres 
de notre patrie, suffit à Massillon quand il veut pein- 
dre, avec l'énergie et la véhémence de Démosthène, 
l'état de la France vers la fin du règne de Louis XIV, 
dans la dernière partie de son admirable discours' sur 
les motifs de conversion, pour le jour des Cendres. On 
doit donc acquérir une connaissance anticipée de ces 
traits mémorables, et se la rendre assez familière pour 
que chaque sujet en rappelle, en indique, ou en in- 
spire ainsi, au besoin, Tapplication oratoire. 



DE LA CHAIRE. i«5 

Vous verrez à chaque page dans les discours de 
lîossuet, coniLion ce grand homme, qu'aucun prédi- 
cateur n'égale dans la connaissance approfondie de 
PKcriture sainte, y avait fait d'heureuses découvertes 
qui viennent orner à souhait ses compositions. Ce 
sublime orateur embellit même singulièrement la 
Vulgate, toutes les fois qre son talent ne se trouve pas 
entièrement satisfait de cette version latine, quil re- 
fait souvent sur les originaux écrits on langue grecque 
ou hébraïque. Eh î que dis-je? il ne se contente même 
pas d'en reproduire à sa manière le texte primitif, 
dont nous n'avons dans le latin qu'une traduction 
affaiblie : il le rend beaucoup plus beau :-il l'enrichit 
du plus éloquent commentaire ou des mouvements les 
plus oratoires que l'écrivain sacré puisse attendre de son 
crénie. Je me bornerai à citer ici un seul exenrplede sa 
méthode; il me serait troj) aisé d'en remplir un volume. 
Je vais donc insérer au bas de cette page les deux 
textes latins d'Isaïe et de DauieP, que rappelle Bos— 
suet, dès le début triomphant de sa première partie, 
dans l'oraison funèbre du grand Coudé, quil veut 
comparer aussitôt à Cyriis et à Alexandre. J'invite le 



1 .( Haec <3icit Domin'.is Christo ir.eo Cj-ro, cujus apprehendi dex- 
tram... Ego ante te ibo, et gloriosos terrae humiliabo : portas aereas 
conteram, et vectes ferrées confringam... Ut scias quia ego Dominus, 
qui voce nomen tu'.im... Voravi tenomine tuo... Accinxite. et nonco- 
gnovisti me... Ego Dominus et non est alter. formans hicem, et creans 
tenebras. faciens pacem, et creans malum : ego Dominus. faciens om- 
nia hœc, etc. n Isai. c. 45, v. 1, 2, 3, 4. 7. k Veniebatab Occidonte^su- 
per faciem totiiis terrae, et non tangebat terram. >• Pan. c. 8, v. 5, 21. 
n Cucurrit ad eum inimpetu fortitudiuis suœ ; cunrique appropinquasset 
propearietem, efferatus est ia cr.m et percussit arietem .. Cumque eum 
misisset in terram. coiiCulcavit,et nemo quibat liberare arietem de manu 
vjus. " Ibid. 6, 7, 20. 



486 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

lecteur à examiner préalablement ces passages avec 
attention, pour se rendre compte à 'lui-même de 
toutes les beautés qu'ils renferment, ou qu'ils peu- 
vent indiquer à son imagination ; il jouira mieux en- 
suite de la magnificence oratoire à laquelle il verra 
s'élever la traduction ou la parapbrase de l'évêque de 
Meaux, qui va partager l'enthousiasme, le coloris et 
la verve des prophètes. C'est, dans cette partie, le 
plus digne objet de perfection que puisse imiter un 
prédicateur, lorsqu'il doit traduire en chaire les livres 
saints. Voici avec quels sublimes accents Bossuet se 
rend l'interprète d'Isaïe et de Daniel, dont il réunit les 
pinceaux ; piais on aura lieu d'observer ici qu'à lui 
seul appartient ce tour vif et oratoire d'un si grand 
effet, le voyez-vous? etc. 

(( Quel autre , dit-il , a fait un Cyrus , si ce n'est 
« Dieu, qui l'avait nommé, deux cents ans avanttsa 
« naissance , dans les oracles d'Isaïe? Tu n'es pas en- 
a core , lui disait-il, mais je le vois et je t'ai nommé 
« jyar ton nom : tu t'appelleras Cyrus. Je marcherai 
<( devant toi dans les combats. A ton approche , je 
« mettrai les rois en fuite, je briserai les portes d'ai- 
« rain. C'est moi qui étends les deux , qui soutiens la 
« terre , qui nomme ce qui n'est pas comme ce qui est ; 
c( c'est-à-dire c'est moi qui fais tout et moi qui vois 
« dès l'éternité tout ce que je fais. Quel autre a pu 
« former un Alexandre, si ce n'est ce même Dieu, 
« qui en a fait voir de si loin, et par des figures si 
« vives, l'ardeur indomptable à son prophète Daniel? 
« Le voyez-vous , dit-il , ce conquérant ? avec quelle 
(( rapidité il s'élève de l'Occident comme par bonds et 
« ne touche pas à terre! Semblable, dans ses sauts har- 



DE I.\ CHAIRE. 487 

« disotdans sa Icjière (lémari'lie, à ces animaux vi^ou- 
« reux et bondissants, il ne s'avance que par vives et 
(( impétueuses saillies , et n'est arrêté ni par nionta- 
« gnes , ni par précipices. Déjà le roi de Perse est en- 
« tre ses mains ; à sa vue il s'est animé , efferalus est 
(( iti eum , dit le prophète. // fabal , il le foule aux 
G pieds : nul ne le peut défendre des coups qu'il lui 
« porte ^ ni lui arracher sa proie. A n'entendre que 
« ces paroles de Daniel , qui croiriez-vous voir sous 
« cette figure? Alexandre, ou le prince de Condé? » 

Mais quand, sur la foi de toute la gloire que le ta- 
lent de Bossuet a su puiser dans les éloquentes appli- 
cations de la Bible , j'invite les orateurs sacrés à re- 
garder ce livre divin comme le plus riche manuel de 
leur ministère , je ne prétends nullement les induire 
à surcharger leurs discours d'un amas de textes latins, 
aussi faciles à réunir qu'insipides à répéter : c'est le 
métier mécanique d'un compilateur sans esprit , ce 
n'est point la méthode d'un génie oratoire. Voyez avec 
quel goût et quel talent l'auteur des tragédies immor- 
telles à'Eslher et lV A thaï le K où il a nosé les derniè- 



1 Racine termina sa carrière littéraire par ces deux magnifiques ou- 
vrages, lorsque ses principes religieux , ranimés par tous les dégoûts 
qu'il venait d'essuj'er, le déterminèrent à ne plus travailler pour le 
théâtre. C'est un grand malheur pour la gloire des lettres et de la na- 
tion, que durant ses six dernières années, et à Vapogée de son génie, 
il n'ait pas eu la pensée, ou du moins que Boileau et ses amis de Port- 
Eoyal ne lui aient jamais donné le conseil de consacrer à la religion un 
si précieux loisir, en composant un poème épique sur quelqu'un des 
beaux sujets de l'Ancien Testament, spécialement sur l'histoire de Jo- 
seph, qui réunit si heureusement l'intérêt et le merveilleux de l'épopée. 
J'ai souvent regretté que ce grand poète, dont tant de m.orceaux ad- 
mirables avaient constaté, surtout dans f/tèdre, le rare talent pour le 
genre épique, qui savait si bien former un plan et le remplir, et qui 
avait trouvé la plus parfaite des tragédies dans le onzième cliapitre du 



488 ESSAI SUR L'ÉLOQUEXCC 

res borne- de la peifecliitii que puisse atlcinJrc Tari 
d'écrire , sail foudre dans :ion éloculion loules les ri- 
chesses poétiques de rÉcritui'e sainte, d'autant plus 
belle et plus sublime sous ses pinceaux , qu'un œil 
clairvoyant Ty distingue toujours, sans que celte dou- 
ble magnificence de la religion et de la poésie héljraï- 
que forme jamais la moindre discordance avec le ton 
et la couleur de son style ; tant son langage est , pour 
ainsi dire, en harmonie avec la langue de Dieu même ! 
A oilà , sous ce rapport , après Bossuet , le maître et 
le modèle que doivent choisir de préférence les prédi- 
cateurs 1 î 

La Bible est donc une source fécoude et intarissable 
de sublime. Où trouver ailleurs avec autant d'abon- 
dance cette poésie d'imagination dans l'expression , 
qui donne tant de relief, d'empire et d'éclat aux com- 

quatrième livre des Rois, n'ait pas son2;é à tirer, en l'honneur de Jo- 
seph, un poëme éminemment épique, du suncrbe et touchant récit de 
Moïse, dans ies treize derniers chapitres du livre de la Genèse. Un 
pareil sujet se rattache aux merveilles de la création . au berceau du 
genre humain, et aux prodiges de toute l'histoire du monde jusqu'à la 
mort de Jacob. Je ne doute pas qr.e.s'il avait voulu s'en occuper. Ra- 
cine n'eût mis le comble à sa gloire poétique, en s'illijstrant par le 
<plus grand ouvrage littéraire du dix-septième siècle, parle chef-d'œu- 
vre de notre littérature, que lui seul jusqu'à présent aurait pu faire 
rivaliser, sous ce rapport, avec l'Iliade et l'Enéide. 

1 La Motte lui-même est redevable aux récits des livres saints, 
de deux vers qu'on a retenus, et qu'on cite dans le petit nombre de 
beaux vers sortis de sa plume, celui-ci tiré de l'ode sur ies miracles 
-des apôtres : 

Le muet parle au sourd élonné de l'entendre; 

et le vers de situation , qui termine avec tant de bonheur, dansla bou- 
che d'.\ntigone, favorite d'.Aniicchus , le troisième acte de sa tragédie 
-des Machabées : 

Rachel suivra Jacob sans einjforlcr ses dieux. 



DE LA CHAIRK. 489 

positions do la cliaire, cl qui , sans reclierclie comme 
sans enflmc, est pour ce ministère le véritable coloris 
thi style oratoire ! Il sufiit de lire avec attention nos 
prédicateurs du premier rang- pour voir combien ils y 
ont emprunté de pompe, d'autorité, de véhémence et 
d'élévation. Toutes les fois que vous êtes plus vive- 
ment frappé de la magnificence ou même de l'onction 
de leurs discours, suspendez un instant, éclairez votre 
admiration ; remontez aussitôt par la pensée à l'ori- 
gine de cette élocution ravissante, qui s'élève sans ef- 
fort et" sans emphase au-dessus de la langue ordinaire 
des hommes. Le pieux enchantement de votre goût va 
découvrir avec surprise que l'orateur se montre d'au- 
tant plus sublime qu'il répète plus îidèlement les pa- 
roles du texte sacré. 

Eh ! quel besoin aurait-on d'y ajouter aucun orne- 
ment, si l'on savait en choisir les mouvements et les 
images , et les approprier aux sujets qu'on traite en 
chaire? Avec la seule éloquence du zèle dont il était 
animé, le grand missionnaire Bridaine excitait une 
émotion extraordinaire et frappait tout son auditoire 
d'un sombre saisissement par la simple citation d'un 
nassaae de rÉvancile, très naturellement amené dans 
son sermon sur le zùle sacerdotal . Voici le trait mémo- 
rable que fournissait à son inculte véhémence la tra- 
duction littérale de deux versets de saint Luc , pour 
enflammer rémulation des ministres du sanctuaire, 
lorsqu'il donnait une retraite particulière au clergé , 
durant ses missions : « Mes vénérables frères, disait-il, 
« si l'exemple des apôtres qui ont converti le monde 
« intimide votre ministère au lieu de rencourager, je 
« vaism'accoramoder aujourd'hui à votre faiblesse. Je 



490 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

(( \ Gii\ proposer , par condescendance , à rardeiir de 
« vos sollicitudes en faveur des pécheurs, un nouveau 
« modèle que vous n'osiez pas trouver trop saint, et 
« encore moins trop inimitable dans Tœuvre de leur 
(f conversion. Écoutez donc avec confusion et avec 
« envie le singulier émule de zèle que j'ai à vous pré- 
ce senter. Ce n'est plus parmi les apôtres, ce n'est plus 
« au milieu des Pères de FÉglise, ce n'est même plus 
« entre les grands évèques et les saints ministres de 
« l'Evangile , c'est uniquement parmi les réprouvés , 
« c'est dans l'enfer que je vais diercher en ce moment 
a un exemple de la cT)mpassion charitable que vous 
«me permettrez bien sans doute d'attendre ici.de 
« votre sacerdoce , pour écarter vos frères de l'abîme 
« éternel où le pauvre misérable, qui va comparaître à 
« l'instant devant vous, se trouve déjà précipité lui- 
« même ! Voici comment le mauvais riche parle dans 
« l'Evangile après sa réprobation : Père Abraham, s'é- 
« crie-t-il, envoyez du moins Lazare dans Ja maison 
c( de mon père, afin qu'il avertisse les cinq frères qnej'ij 
« ai laissés, de peur qu'ils ne tombent aussi eux-mêmes 
« dans ce lieu de tourments ; car si quelqu'un ne res 
« suscite d'entre h s morts , ils ne croiront pas. ( Luc 
« cap. 16, vers. 27 et '28.) Tel est le zèle d'un ré- 
« prouvé , pour empêcher d'autres pécheurs comme 
« lui d'être bientôt entraînés à sa suite au fond de 
« l'enfer. C'est un damné, c'est un suppôt de Satan, 
« qui, ne pouvant les instruire lui-même de son mal- 
« heureux sort, veut du moins leur envoyer un chari- 
(( table missionnaire ! Et un prêtre de Jésus-Christ 
« verrait avec indifférence s'enfoncer dans ce gouffre 
« toujours ouvert de la justice divine, des âmes raclie- 



DE LA CHAIRE. 491 

(( tées du sang d'un Dieu qui l'en rendra responsable 
(( au dernier jugement ! scandale î ô ineffaçable op- 
« probre du sanctuaire ! » 

On est frappé , en admirant un si vigoureux mou- 
vement d'éloquence, des ressources fécondes et inépui- 
sables qu'offrent les livres saints au talent d'un orateur 
capable d'en discerner et d'en reproduire les trésors. 
Mais tout ce que l'on veut citer de l'Écriture doit être 
saillant et mémorable : il serait messéant de recourir à 
l'oracle de l'Esprit-Saint pour ne lui faire dire que des 
choses connnunes. Eh ! comment un sentiment pro- 
fond de religion ne suggérerait-il point cette précau- 
tion de respect aux ministres de l'Évangile, tandis que, 
sous le seul rapport des convenances, le grand sens 
d'Horace a fait , dans son Art poétiqie , un précepte 
de goût, de cette réserve à ne mettre jamais en action 
une divinité fabuleuse du paganisme , sans la dignité 
qui convient à un dieu , c'est-à-dire sans tout l'effet 
que doit produire le ressort de son intervention : 

Nec deus intersit, nisi digiuis vindice nodus 

Inciderit 

Vers 191 el 192 de Art, Poe t. 

Rien ne me paraît aussi plus oratoire et plus facile 
que l'art de tirer de la Bible des comparaisons histo- 
riques, les plus riches en genre d'éloquence sacrée, et 
les mieux adaptées au style de la chaire. Ces heureu- 
ses analogies s'offrent d'elles-mêmes à un orateur fa- 
miliarisé avec les livres saints. Massillon excelle dans 
cette partie. Vous trouverez, dans tous ses discours, 
tantôt des similitudes d'un trait concis qui viennent 
rehausser ou embellir sa pensée, tantôt des compa- 



492 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE ^ 

raisons plus développées qui font mieux ressortir ses 
peintures de mœurs. 

Telle est cette belle et touchante allégorie, qu'un 
admire avec attendrissement vers la fin du premier point 
de son sermon sur les af/Uction.'i : «11 est écrit que 
« Joseph, élevé aux premières places de TÉgypte, ne 
(.< pouvait presque s'empêcher de répandre des lar- 
(.( mes, et sentait renouveler toute sa tendresse pour 
« ses frères, dans le temps même qu'il affectait de 
« leur parler plus durement, et qu'il feignait de ne 
f( pas les connaître. Quasi ad aliénas duriits loqueba- 
« tur, avertitqiie se parumper et flei'it. (Gènes, cap. 
« 45, vers. 7 et 2i.) C'est ainsi que Jésus-Christ nous 
(( châtie. 11 fait semblant, si j'ose ainsi parler, de ne 
(( pas reconnaître en nous ses cohéritiers et ses frères, 
« il nous frappe et nous traite rudement, comme des 
« étrangers. Mais cette contrainte coûte trop à son 
c( amour : il ne peut soutenir longtemps ce caractère 
« de sévérité : ses grâces viennent bientôt adoucir ses 
«coups: il se montre promptement tel qu'il est; et 
« son amour ne tarde pas de trahir ces apparences de 
« rigueur et de colère. Quasi ad aliénas duriùs la- 
« quebalur, avertitque se paruwjieret flevit. » 

Tel est encore, dans le sermon du même orateur 
sur le délai de la conversian, l'image frappante du 
pécheur qui ne veut donner à Dieu que le rebut et les 
déplorables restes de sa vie. « Le prophète Isaïe in- 
« sultait autrefois en ces termes à ceux qui adoraient 
« de vaines idoles : Vous prenez un cèdre sur le Liban, 
(( leur disait-il, vous en retranchez la plus belle et la 
« meilleure partie pour fournir à vos besoins, à vos 
« plaisirs, à votre luxe et à l'ornement de vos palais; 



II 



DE LA CHAIRE. 493 

« et, quand vous ne savez plus à quoi employer ce 
« qui vous reste, vous en faites une idole : vous lui 
G offrez des vœux et des honima<'es ridicules. Et de 
« reliquo ejusidoluni faciam. (Isai. cap. 44, vers. 19.) 
« F.t voilà aussi ce que je puis vous dire de ces misé- 
« râbles et derniers jours de la vieillesse, que vous 
« croyez consacrer, en les destinant à Dieu, etc., etc.» 

Je ne transcris point, je me contente d'indiquer, 
dans son sermon sur h véritable culte, la superbe com- 
paraison que lui fournit le livre des Macbabées, entre 
les pécheurs qui n'ont qu'une apparence de religion, 
et les soldats juifs, sous les tuniques desquels on trou- 
va des idoles cachées, après leur mort sur le champ de 
bataille. Une autre similitude non moins admirable 
peint, dans son discours sur le respect humain, la 
condition du juste méconnu dans le monde, parfaite- 
ment représentée sous Temblème du feu sacré déposé 
dans les entrailles de la terre, lequel ne parut plus, 
disent les livres saints, qu'une eau épaisse et bour- 
beuse aux yeux des juifs, quand ils revinrent de la 
captivité de BabUone, mais qui se ralluma soudain, 
au premier rayon du soleil, en présence de tout le 
peuple d'Israël saisi d'admiration. Accensus est ignis 
mafjaus ita ut omnes mirarentur. (Machab. lib. 2, 
vers. 2-2.) 

Tel est aussi le tour oratoire qu'emploie Massillon 
dans son disçrours sur la parole de Dieu, lorsqu'il at- 
taque l'abus si commun de n'assister aux instructions 
chrétiennes que pour juger du talent de l'orateur. 
Il ne dit point alors, avec l'apostolique fierté de 
Bossuet, dans l'exorde de son éloge funèbre de la 
princesse palatine: Mon discours, dont vous vous 



494 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

croyez jKut-clrc hs ji(ge<!, vous jugera tous au der- 
nier jour, et sera sur vous un nouveau fardeau, 
comme parlent les jirophètes. Onus verbi Domini su- 
per Israël. (Xach, cap. 1:2, vers. J .) Mais il applique 
à ses auditeurs le même reproche que Joseph adres- 
sait par feinte à ses frères : « Ce n'est pas, dit-il, pour 
« chercher du froment que vous arrivez en Egypte ; 
« Yous êtes venus ici comme des espions, pourremar- 
« quer les endroits faibles de cette contrée. Eœplora- 
« tores estis^'ut videatis infirmiora terrœ hujus venis- 
tîs 1 . » 

L'éloquent évèque de Clermont se sert encore 
d'une heureuse comparaison tirée de TÉcriture, dans 
son sermon sur la rechute^ pour retracer, par une 
image très pittoresque, la triste destinée du pécheur, 
qui, après s'être relevé d'une première chute, re- 
tombe encore, et se fixe à jamais dans ses habitudes 
criminelles : Massillon le compare à l'idole de Dagon, 
laquelle, après avoir été renversée devant l'arche, fut 
aussitôt replacée sur son autel par les prêtres des Phi- 
listins. « Mais l'idole étant tombée une seconde fois, 
« on fit d'inutiles efforts pour redresser cette statue 
« mutilée, qui resta étendue sur la terre, et immobile ■ 
« pour toujours. Porro Dagon solus truncus reman- 
« serat in loco suo -. » Cette magnitique application 
du récit consigné dans le premier livre des Rois, four- 
nit à l'orateur un développement sublima qu'il n'eut 
jamais imaginé sans cette allégorie. 

Enfin l'abbé de Boismont a employé, de nos jours, 
avec beaucoup de succès, un passage de l'Écriture 

1 Gen. 42. 

2 I. Reg. cap. 5, vers. 5. 



DE LV CHAIRE. 495 

sainte, dont son iniagniation a su former une élo- 
quente allusion, dans son oraison funèbre de Louis XV. 
11 rappelle d'abord tous les malheurs de la France, 
depuis le commencement du dix-huitième siècle jus- 
qu'au ministère si sage et si heureux du cardinal de 
Fleury; et, pour célébrer avec plus de pompe les chan- 
gements qu'on vit s'opérer à celle époque dans l'ad- 
ministration de l'Etat, dont toutes les branches avaient 
été flétries par de longs désastres, il s'élève, en quel- 
que sorte, un moment au ton de Bossu et. « Louis dit 
c( au cardinal de Fleury, comme autrefois le Seigneur 
« Dieu au prophète Ezéchiel : Insuffla super interfec- 
« (GS istos, ut rei'iviscant ^ ; soufflez sur ces morts, 
a afln qu'ils revivent. Tout à coup un esprit de vie 
a coule dans ces ossements arides et desséchés ; un 
« mouvement doux, mais puissant, se communique à 
« tous les membres de ce grand corps épuisé ; toutes 
« les parties se rapprochent et se balancent. JEt acces- 
« serunt ossa ad ossa, unumquodque ad juncturam 
« suam ^. » 

iXon-seulement TÉcrilure sainte abonde en traits 
et en applications qui vivifient ainsi l'éloquence sa- 
crée ; mais encore un orateur, qui voudrait diversifier 
et rajeunir les instructions qu'on attend de son mi- 
nistère, trouverait dans TAncien Testament des sujets 
neufs et intéressants qu'on pourrait traiter en forme 
d'homélies, avec autant de succès et d'onction que les 
paraboles si dramatiques du Nouveau, comme Moïse, 
Job, Tobie, Ruth, Esther, Suzanne, Isaac, Jacob, 
Joseph, David, la mère des Machabées, etc. C'est une 

1 Ezech. cap. 37, vers. 9. 

2 Zàid. vers. 7. 



496 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

route nouvelle qu'on peut ouvrir à reloquence sa- 
crée, en y appliquant la méthode historique et mo- 
rale de nos helles homélies sur les récits en action de 
l'Évangile; telles que YEnfant prodigue, le Lazare, 
la Pécheresse et la Samaritaine. Ces histoires de la 
Bible, étant fort connues, attacheraient beaucoup 
plus un auditoire instruit, que les sujets ordinaires 
des panégyriques. J"ai souvent été surpris qu'aucun 
de nos prédicateurs n'eût encore conçu lidée, si na- 
turelle et si féconde, d'introduire, une fois par se- 
maine, cette heureuse variété dans les grandes sta- 
tions du ministère évangélique. 

LXX. Des Pères de TEglise. 

Orateurs chrétiens ! vous êtes les ministres de la 
parole de Dieu; vous devez donc tirer des livres saints 
la substance de vos discours, et parler habituellement 
la langue du prédicateur invisible que vous représen- 
tez. La Bible, qui doit être Famé de votre éloquence, 
ne suftit même pas à votre ministère, si, à cette sève 
vivifiante de l'Écriture, vous n'ajoutez encore la con- 
naissance profonde de l'esprit et de la morale du 
christianisme, dont la doctrine ne se trouve entière- 
ment développée que dans la tradition des Pères de 
l'Église. S'il est vrai, en effet, que vos lèvres doi- 
vent être les dépositaires de la science du salut, com- 
ment pourrez-vous enseigner à vos frères toute la 
série des vérités transmises au genre humain par celte 
seule voie, sans vous être imposé auparavant l'obliga- 
tion de les étudier à fond, pour en être solidement 
instruits, en vous montrant ainsi toujours théolo- 
giens, quoique vous n'affectiez jamais de le paraître? 



DE LA CHAIRE. 497 

Vous ne prêcherez qu'iine morale vague ou purement 
humaine, et vous ne donnerez jamais à votre style la 
précision et rénergie du mot propre en traitant les 
mystères, tant que vous n'aurez point acquis à Técole 
des Pères cette sûreté de principes, cette netteté d'en- 
seignement et cette fermeté d'expression, dont ils ont 
été les organes, les régulateurs et les modèles. 

Les Pères de F Église ont' été appréciés avec la cri- 
tique la plus lumineuse, sous le rapport des avantages 
qu'ils offrent aux ministres de l'Évangile, par deux 
de nos écrivains les plus illustres, Fénelon et l'ahbé 
Fleury. Je vais donc leur céder ici la parole avec la 
plus juste déférence: heureux de pouvoir m'appuyer 
sur leur témoignage, auquel l'estime universelle at- 
tache ime si grande autorité ! 

« Certaines personnes éclairées, dit Fénelon dans 
« sa Lettre sur l'Eloquence, ne rendent pas aux Pères 
« une exacte justice. On en juge par quelque méta- 
« phore duredeïertullien, par quelque période enflée 
« de saint Cyprien, par quelque endroit obscur de 
c( saint Ambroise, par quelque antithèse subtile et 
« rimée de saint Augustin, par quelque jeu de mots 
« de saint Pierre Chrysologue. Mais il faut avoir égard 
« au goût dépravé des temps où les Pères ont vécu. 
« Rome tombait, les études d'Athènes même étaient 
(( déchues, quand saint Basile et saint Grégoire de 
« Nazianzeyallèrent. Lesraffmements d'esprit avaient 
« prévalu. Les Pères, élevés parles mauvais rhéteurs 
« de leur temps, étaient entraînés dans le préjugé 
« universel. C'est à quoi les sages mômes ne résis- 
« tent presque jamais. On ne croyait pas qu'il fût 
« permis de parler d'une manière simple et natu- 



493 ESSAI SLR LÉLOQUENCE 

« relie. Le monde était alors pour la parole dans Tétat 
a où il serait pour les habits, si personne n'osait pa- 
« raître vêtu d'une belle étoffe, sans la charger de la 
<( plus épaisse broderie. Suivant cette mode, il ne fal- 
« lait point parler, il fallait déclamer. Mais si l'on 
c( veut avoir la patience d'examiner les écrits des 
« Pères, on y verra des choses d'un grand prix. Saint 
« Cyprien a une magnanimité et une véhémence qui 
« ressemblent à la viaueur de Démosthène. On trouve 
« dans saint Chrysostome un jugement exquis, des 
« images nobles, une morale sensible et aimable. 
« Saint Augustin est tout ensemble sublime et popu- 
(.( laire. Il remonte aux plus hauts principes, par les 
« tours les plus familiers ; il interroge, il se fait in- 
c( terroger, il répond. C'est une conversation entre 
(( lui et son auditoire. Les comparaisons viennent à 
(.( propos dissiper tous lesdoutes. Il descend jusqu'aux 
« dernières grossièretés de la populace pour les re- 
« dresser. Saint Bernard a été un prodige dans un 
(f siècle barbare. On trouve en lui de la délicatesse, 
« de l'élévation, du tour, de la tendresse et de la vé- 
« hémence. On est étonné de tout ce qu'il y a de 
« grand et de beau dans les Pères, quand on connaît 
« les siècles où ils ont écrit. On pardonne à Montaigne 
« des expressions gasconnes, et à Marot son vieux lan- 
« gage. Pourquoi donc né veut-on point passer aux 
« Pères l'enflure de leur temps, sous laquelle on trou- 
ve verait des vérités précieuses exprimées par les traits 
« les plus forts? » 

Voici maintenant le jugement que porte le pieux et 
docte abbé Fleury, des mêmes Pères de TEglise : 

c( Dans les premiers siècles, dit-il, Mœurs des Chré- 



DE LA CHAIRE. 499 

« tiens, 11'' XI, tous les évoques prêchaient, et il n'y 
« avait guère qu'eux qui prêchassent. Le prélat expli- 
« quait rÉvangile ou quelque autre partie de FÉcri- 
« ture, dont il prenait souvent un livre pour Texpli- 
« quer de suite ; ou bien il en choisissait les sujets les 
« plus importants. Leurs discours sont simples, sans 
« aucun art qui paraisse, sans divisions, sans raison- 
ce nements subtils, sans érudition curieuse ; quelques- 
« uns sans mouvement, la plupart fort courts. Il est 
« vrai que ces saints évoques ne prétendaient point 
« être orateurs, ni faire des harangues; ils préten- 
« daient parler familièrement, comme des pères à 
« leurs enfants, et des maîtres à leurs disciples. C'est 
« pour cela que leurs discours se nommaient homélies 
« en crée, et sermons en latin. Ils cherchaient à in- 
« struire en expliquant TEcriture par la tradition des 
« Pères, pour la confh'mation de la foi et la correction 
« des mœurs. Ils cherchaient à émouvoir, non pas 
« tant par la véhémence des figures et refîort de la 
« déclamation, que par la grandeur des vérités qu'ils 
« prêchaient, par l'autorité de leurs charges, leur 
« sainteté personnelle, leur charité. Ils proportion- 
« naient leur style à la portée de leurs auditeurs. Les 
(( sermons de saint Augustin sont les plus simples de 
« ses ouvrages, parce quil prêchait dans une petite 
« ville à des mariniers, à des laboureurs, à des mar- 
« chands. Au contraire, saint Cyprien, saint Ambroise, 
« saint Léon, qui prêchaient dans de grandes villes, 
« parlent avec plus de pompe et plus d'ornement : 
« mais leurs styles sont différents, suivant leur génie 
« particulier et le goût de leur siècle. Les ouvrages 
« des Pères grecs sont, pour la plupart, solides et 



500 ESSAI SUIl L'tLOQrENCE 

« agréable:^. Saint Grégoire de >'azianze est siiljlime, 
« et son style travaillé. Saint Chrysostome me paraît le 
(( modèle achevé d'un prédicateur. Il commençait 
c( d'ordinaire par expliquer TÉcriture, verset par 
« verset, à mesure que le lecteur la lisait, s'attachant 
« toujours au sens le plus littéral et le plus utile pour 
c( les mœurs. 11 finissait par une instruction morale, 
« toujours proportionnée aux besoins les plus pres- 
« sanis de ses auditeurs, suivant la connaissance qu'en 
c( avait ce pasteur si sage et si vigilant. On voit même 
« qu'il attaquait les vices l'un après l'autre, et qu'il 
« ne cessait point d'en combattre un, qu'il ne l'eût 
« entièrement exterminé ou du moins notablement 
(( affaibli. » , 

On compte parmi les Pères plusieurs écrivains très 
savants dans l'antiquité profane, et par là même d'une 
absolue nécessité pour acquérir la véritable érudition, 
soit littéraire, soit philosophique, tels que saint Clé- 
ment d'Alexandrie, Origène, Eusèbe de Césarée, saint 
Jérôme et saint Augustin. Il faut avouer que, dans 
leurs écrits, la pureté du style ne répond pas toujours 
à l'étendue des connaissances, surtout si on les com- 
pare à Cicéron ou à Démosthène ; mais, suivant l'équi- 
table règle de critique proposée par Fénelon, et judi- 
cieusement développée par l'abbé Fleury\ a quand 
« on veut apprécier le mérite des Pères de l'Eglise, il 
« ne faut pas oublier le temps et le pays oii ils ont 
« vécu : il faut les confronter avec leurs contempo-: 
« rains les plus célèbres, saint Ambroise avec Sym- 
« maqwe, saint Basile avec Libanius; et alors on voit 

1 Second discours. 



DE LA CHAIRE. 50 1 

(( combien ils ont été supérieurs à leur siècle. » Ce 
sont les Pères de TÉglise qui ont été presque les seuls 
conservateurs des lumières et de Tétude de Fantiquité, 
durant les longs siècles de barbarie oii l'Europe a été 
plongée. Le bon goût, qui devait suivre tôt ou tard la 
culture des esprits ainsi rapprochés des grands modèles 
du beau, fut donc, au moins en partie, un de leurs 
bienfaits, à l'époque si honorable pour le clergé de la 
renaissance des lettres. Le pape saint Léon, par exem- 
ple, est l'un des plus célèbres écrivains latins qui aient 
illustré cette langue classique, depuis le règne dWu- 
guste. Son style rappelle Télocution de Cicéron, et ses 
tableaux oratoires ont une onction et un éclat qui en 
reproduisent quelquefois Féloquence. 

En recommandant avec tant d'instance aux candi- 
• dats de la chaire cette lecture fréquente des Pères de 
rÉglise, je suis loin d'exiger qu'un prédicateur lise 
toute la tradition : sa vie y suffirait à peine. Mais en 
les parcourant tous, pour prendre une notion générale 
des matières qu'ils ont traitées, il pourra se fixer à 
deux ou trois de ces grands maîtres, qui lui paraîtront 
plus analogues à son génie; et s'il veut même se bor- 
ner à leiH's écrits oratoires, il y trouvera des idées 
assez frappantes pour en faire habituellement l'appui 
de sa doctrine et l'ornement de ses discours. 

Les anciens oracles de Féloquence que doivent pré- 
férer nos orateurs sacrés sont, ce me semble, saint Jean 
Chrysostome, saint Augustin et saint Bernard. Pour 
exciter plus puissamment à ce profitable usage des 
Pères de l'Église, la pieuse émulation de nos prédica- 
teurs français, nous pouvons remarquer, avec un 
noble orgueil national, qu'entre tous les saints dont se 



502 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

forme la traditiun, Y un des premiers, et le dernier 
anneau de cette chaîne sacrée, je veux dire saint Iré- 
née, évèque de Lyon, et saint Bernard, abhe' de Clair- 
vaux, appartiennent avec gloire à notre Église galli- 
cane : comme les deux plus récents docteurs de 
TEglise, saint Thomas dWquin et saint Bonaventure, 
sont comptés avec une juste prééminence, depuis le 
treizième siècle, parmi les plus illustres disciples de 
l'université de Paris. 

Mais saint Jean Chrysostome mérite cette préfé- 
rence spéciale d'un orateur sacré; il montre, ainsi 
que les autres Pères grecs, surtout saint Basile et saint 
Grégoire de Nazianze, plus d'éloquence et de goût, 
mais beaucoup moins de dialectique et de méthode 
que les Pères latins. Son talent resplendit de tout^son 
éclat toutes les fois qu'il parle avec tant d'amour de 
saint Pierre ou en faveur des pauvres. Sa diction est 
pure et brillante, sa manière est tendre et persuasive; 
et il abonde tellement en idées ingénieuses ou en ta- 
bleaux sublimes, qu'on trouve à chaque page, dans 
ses sermons, de beaux traits à citer avec éclat dans les 
chaires chrétiennes. On peut même y emprunter 
quelquefois des hypothèses oratoires et dramatiques 
d'un très grand effet. 

Le pape Clément XI, qui prêchait, tous les ans, à 
Rome durant le cours de son pontificat, le jour de 
Pâques, le jour de Noël et le jour de la fête de saint 
Pierre, savait faire un très heureux usage des écrits de 
saint Chrysostome. Ses homélies ^ sont des tissus ad- 

1 Elles forment un petit volume in-folio clans le recueil de ses œu- 
vres, où l'on estime spécialement la collection de ses lettres italiennes 
et de ses allocutions latines dans les consistoires. On lit cette phrase 



I)K L\ CHAIRE. 505 

jiiii'ables des pensées les plus lumineuses et des senti- 
ments les plus touchants des Pères de l'Église. 

Mais, indépendamment des motifs de zèle, qui obli- 
gent un prédicateur d'armer son ministère de tous les 
movens de conviction et de persuasion que lui four- 
nissent les Pères de TEgiise, le seul intérêt de sa re- 
nommée devrait lui faire ambitionner l'avantage de 
s'approprier les traits les plus heureux qu'offrent 
leurs écrits à l'éloquence sacrée. Une belle citation fait 
pour le moins en chaire autant d'effet et presque au- 
tant d'honneur qu'une belle idée, puisque, selon l'ob- 
servation aussi juste qu'ingénieuse de La Bruyère, le 
choix des pem^ées est invention'^. Or, si c'est surtout 
dans les vieux livres qu'on trouve des pensées neuves, 
n'est-ce pas éminemment dans les Pères de l'Eglise 
qu'un orateur sacré doit exercer avec fruit ce discer- 
nement inventif, c'est-à-dire, chercher et saisir, dans 
ces ouvrages trop peu connus, les raisons, les vues, les 
mouvements et les tableaux les plus sublimes du 

dans l'une de ses homélies pour le jour de Noël : Hcce forma Dei Irans- 
ivit in foritiam servi. Quelques théologiens romains, opposés à la 
bulle unif/eniitis du même pape , prétendirent que cette proposition 
était hérétique, et qu'elle avait même été condamnée dans la doctrine de 
Nestorius. Dès que Clément XI fut instruit de ces rumeurs, il déclara 
publiquement que , n'aj^ant point parlé, ex cathedra dans cette ho- 
mélie, il permettait volontiers à tous les docteurs de Rome d'en dire 
librement leur avis, de vive voix et par écrit. On profita de la permis- 
sion. Quand ils eurent longuement disserté , le pape se contenta de 
couvrir sa doctrine de l'autorité de saint Paul, dans le second chapitre 
de sa lettre aux Philippiens, où il dit en propres termes en parlant de 
Jésus-Christ: Qui cum in forma DEr ï,hi-^T,non rapinam arbitratus 
est... TORMAM SERVI ACCiPiENs, ctc. Il fit voir ensuite que cette même 
proposition, qu'on taxait d'hérésie, était littéralement extraite de l'un 
des ouvrages les plus orthodoxes de saint Cyprien , archevêque de 
Cartilage. 

1 T. I, ch. I, des Ouvrages de l'esprit, vers la fin. 



504 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

genre, en les faisant revivre pour la gloire de la reli- 
gion, pour celle de ces grands hommes, et pour la 
sienne propre. 

Bourdaloue me paraît celui de tous les prédicateuis 
qui fait, dans ses sermons, le plus fréquent usage des 
Pères de l'Eglise. 11 en tire la principale force de ses 
raisonnements : c'est dans cette source qu'il puise la 
connaissance la plus profonde et la plus entière qu'on 
puisse avoir de la religion. Massillon , beaucoup 
moins riche en celte partie, ne rapporte jamais aucun 
passage d'un Père de l'Église, sans faire regretter à 
ses lecteurs, par le bonheur et l'excellent goût de ses 
citations, qu'il n'ait pas orné plus souvent ses discours 
de ces beautés accessoires, un peu trop rares dans ses 
ouvrages. On peut voir, dans son sermon sur le mau- 
vais riche, le magnifique tableau que lui fournit saint 
Jean Chrysostome, quand ce grand orateur, prêchant 
devant la cour de Constantinople, dont il veut satis- 
faire une fois la curiosité sur l'avenir, lui présente 
pour témoin, digne de foi, « ce misérable réprouvé 
(.( quon doit écouter avec attention, comme un voya- 
<( geur qui revient des îles les plus éloignées : celui-ci 
« est d'autant plus propre à vous intéresser, ajoute- 
« t-il, qu'il vient vous apprendre ce qui se passe dans 
<( un lieu d'où lui seul est revenu, et qui sera peut-être 
(.( votre demeure éternelie. » On ])eut également obser- 
ver, dans son sermon sur la confession, le parti admi- 
rable qu'il tire de saint Augustin, en retraçant, d'a- 
près lui, la ressemblance des tribunaux de la pénitence 
avec la piscine de Jérusalem, dont les portiques mani- 
festaient et ne guérissaient point les maux des in- 
iirmes. 



DE LA CHAIRE. 50-i 

Bossuet, que l'adiiiiiation piiljli(|uc place avec rai- 
son au nombre des Pères de l'Église, et que nous 
citons à leur suite dans nos sermons, nous montre 
assez, par son exemple, combien il est avantageux à 
un orateur clirétien dappuyer ses discours sur la tra- 
dition. Il extrait des écrits des Pères les maximes les 
plus lumineuses, les raisonnements les plus convain- 
cants, quelquefois même des comparaisons sublimes 
qui renforcent encore son éloquence. Eh! qui ne 
serait jaloux d'avoir su emprunter, comme lui, de 
saint Augustin cette image si vraie et si pittoresque, 
pour peindre les agitations de la vie humaine i? 
« Les mondains ne croient pas s'exercer s'ils ne 
« s'agitent, ni se mouvoir s'ils ne font du bruit. 
« Celui-là, qui se plaint qu'il travaille trop, s'il était 
« délivj-é de cet embarras, ne pourrait souffrir son re- 
« pos : maintenant les journées lui semblent trop 
« courtes, et alors son loisir lui serait à charge : il 
a aime sa servitude; et ce qui lui pèse lui plaît, et ce 
« mouvement continuel, qui l'engage en mille con- 
« traintes, ne laisse pas de le satisfaire par l'image 
« d'une liberté errante. Comme un arbre, dit saint 
« Augustin, que le vent semble caresser en se jouant 
a avec ses feuilles et avec ses branches, bien que ce 
« vent ne le flatte qu'en l'agitant, et le jette, tantôt 
« d'un côté, tantôt d'un autre, avec une grande in- 
<( constance, vous diriez toutefois que l'arbre s'égaie 
a parla liberté de ses mouvements : ainsi, ajoute ce 
a grand évêque, encore que les hommes du monde 
<( n'aient pas de liberté véritable, étant presque tou- 

1 Second sermon pour le jeudi de la seconde semaine de carême, sur 
VimpéniLcnce Jînale. 



506 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« jours CMnti';iiiil> de Li'Jer aux divers emplois qui les 
« poussent comme un vent, toutefois ils s'imaginent 
« jouir d'un certain air de liberté et de paix, en pro- 
« menant deçà et delà leurs désirs vagues et incer— 
« tains. « Tanquam ollvœ pendenles in arbore, ducen- 
« tibus ventis, quasi quadam liberlale aurœ perfru- 
(( untiir, vago quodam desiderio suoK » 

LXXI. Des citations profanes. 

Outre les citations des Pères, qui sont non-seulement 
de droit, mais de devoir dans l'exercice du ministère 
évangélique, il est encore permis de reproduire quel- 
quefois en chaire les idées et le témoignage des écri- 
vains profanes, pourvu que ces citations ne soient ni 
longues ni fréquentes, ni accompagnées de détails his- 
toriques étrangers à la religion. Nos anciens prédi- 
cateurs se flattaient d'être fort éloquents, lorsqu'ils 
avaient rassemblé dans une compilation barbare, 
qu'ils appelaient un discours chrétien, des lambeaux 
des poëtes, des orateurs et des historiens latins, à 
l'exemple, mais non pas avec le judicieux à-propos de 
Montaigne. L'auteur des i\faximcs de la Chaire com- 
pare ingénieusement ces sermons, mélangés des prin- 
cipes de religion et des axiomes, du paganisme, au 
temple de Jérusalem, bâti en partie accc les marbres 
et les cèdres du roi Hircan. 

Mais il n'en est pas moins certain que l'éloquence 
chrétienne n'exclut point les témoignages du paga- 
nisme, quand l'orateur expose les devoirs de la mo- 
rale ou les détails des mœurs. Saint Basile a composé 

1 s. Aus. in Psal. 136. 



DE L\ CIIA[RE. -,07 

un traité pour prouver combien sont utiles et légi- 
times la lecture et Teniploi des livres païens. Nos 
grands inaîtres s'en permettent les citations , mais 
avec beaucoup de retenue dans les sermons de mo- 
rale. Il me semble que toutes les fois cprun orateur 
cbrétien trouve l'occasion de s'en prévaloir dans un 
éloge sacré, il peut librement orner un panégyrique 
de ces témoignages profanes, dont l'autorité devient 
alors d'autant plus imposante, que ces aveux ou ces 
éloges supposent plus d'impartialité. Ainsi Bossuet, 
dont lérudition égalait l'éloquence, tirait, de temps 
en temps, des écrivains du paganisme, des pensées 
sublimes qu'il citait en chaire, en y traitant les sujets 
les plus religieux. Mais il use beaucoup plus fréquem- 
ment encore de ce droit dans ses oraisons funèbres, 
oii il environne son admiration de tous les tributs d'a- 
nalogie que vient offrir à son talent la connaissance 
intime des héros et des historiens de l'antiquité. On 
l'entend citer, avec beaucoup de convenance et din- 
térèt, Pline, Quinte*-Curce et Tite-Live, dans l'orai- 
son funèbre de la reine d'Angleterre ; Tacite, dont il 
égale et surpasse peut-être l'énergie, quand il dit de 
madame Henriette, que jamais créature n'ayant étéc 
j)lus propre à être Cidole du monde, cette princesse 
aïlait selon les paroles fortes du plus grave des histo- 
riens , être précipitée dans la gloire^; Sozomène, 
dans l'éloge de Le Tellier ; et, encore plus à propos, 
Jules-César, dans l'oraison funèbre du srand Coudé. 
Mascaron est celui de nos orateurs sacrés qui se 
montre le plus surchargé de citations profanes. J'a- 

1 « In ipsam gloriam prœceps agebatur. » Tacite. Vit. Agricol. 
no 41. 



508 ESSAI ^UR L'ÉLOQUENCE 

voue qu'elles sont quelquefois heureuses et Ijrillantes ; 
mais il en porte Tabus dans la pe'roraison de son éloge 
funèbre du chancelier Séguier, qui renonça au sé- 
pulcre de ses pères, pour être inhumé dans Tégliso 
des Carmélites de Pontoise, jusqu'à lui appliquer à ce 
sujet trois vers latins, dont le second n'a même pas la 
mesure du vers hexamètre. // semble, dit-il, que dès 
h quatrième siècle on eût traînaillé à son épitaphe par 
ces beaux vers : 

Sprevisli patriis corpus sociare sepulchris, 

Cum pia fraterni consortia somni, 
Sancloruinque cupis cara requiescere terra. 

Mascaron ne désigne pas autrement l'auteur de ces 
vers, que je n'ai pu trouver dans Prudence et dans 
Ausone. 

Bourdaloue, qui ne se lit jamais le moindre scru- 
pule de citer en chaire les auteurs païens, rappelle 
et paraphrase plusieurs fois cette maxime d'Horace, 
dans son sermon sur Vamour des richesses : 

Rem 
Si possis recte, si non, quocumque modo rem. 

Massillon s'est montré tellement sobre en citations 
profanes, que son exemple les a presque entièrement 
bannies de la chaire. Il rappelle seulement, comme 
une pensée d'un ancien qu'il traduit, sans le nommer 
et sans rapporter son texte, une phrase de SaHuste, 
dans le premier sermon de son Petit Carême. Ma mé- 
moire ne me retrace, en ce moment, aucun autre 
exemple du même genre dans ses sermons. 

N'abusons point, surtout dans les sermons de mo- 



DE LA CHAIRE. Îi09 

raie, de cette ancienne licence. On ne nous blâmera 
jamais de n'avoir pa's fondé nos preuves sur une auto- 
rité profane ; et nous blesserions également la piété et 
le goût, si nous empruntions en chaire les idées des 
païens, quand nous pouvons les trouver aussi bien ou 
plus heureusement exprimées dans l'Écriture et dans 
les Pères de TÉglise. 

LXXII. Des lectures da prédicateur. 

Je ne lirai donc point les moralistes, les poètes et 
les orateurs de l'antiquité, pour multiplier ces cita- 
tions profanes, mais uniquement pour mieux con- 
naître le cœur humain, et former mon goût sur de si 
grands modèles. Cette étude est même quelquefois 
plus instructive que la lecture des sermons. On voit 
dans les grands prédicateurs comment sont faits les 
beaux discours : Cicéron et Quintilien nous apprennent 
comment on les compose. Les règles sans l'exercice 
deviendraient une stérile théorie, et l'exercice sans 
l'art ne serait qu'une aveugle routine. Voulez-vous 
exceller dans l'éloquence chrétienne? lisez, méditez 
d'abord les gi-ands sermonnaires ; mais, quand vous 
les connaîtrez bien, fermez tous ces livres : ils circon- 
scriraient, au lieu de l'agrandir, la sphère de votre 
imagination ; et par là même ils rétréciraient le cercle 
de vos idées, quoiqu'ils soient remplis de traits su- 
blimes. 

Aspirez plutôt à une composition originale; cher- 
chez des aliments qui nourrissent votre esprit, sans 
vous exposer au danger des réminiscences, et surtout 
sans vous abaisser jamais à l'avilissement des pla- 
giaires. Trouvez-vous dans Pascal, dans Bossuet, dans 



510 ESSAI SUR rÉLOOUEXCE 

Boui'daloue, dans Massillon, dans FabLé Fleury, enfin 
dans tout autre écrivain qu'on puisse nommer ou dé- 
signer honorablement en chaire, une idée lumineuse, 
un Irait frappant qu'appelle votre composition, mais 
qu'il serait honteux de s'approprier, quand il n'est 
pas possible de les embellir? Eh bien! on vou> les 
livre, à la seule condition d'en indiquer l'auteur : ce 
n'est pas lui dérober son esprit, c'est au contraire le 
faire jouir de son bien, que d'en étaler ainsi les ri- 
chesses; et un tribut si avantageux à la mémoire des 
morts, devient le plus noble hommage que l'admira- 
tion puisse décerner au génie. 

Il n'est guère plus temps de lire les sermons d'au- 
trui, quand on veut en composer soi-même. Préférez 
donc à la lecture trop souvent réitérée de tous ces dis- 
cours, justement consacrés par l'estime publique, 
outre les plus plus belles productions de la morale et 
de la littérature , une foule d'autres ouvrages non 
moins précieux à l'éloquence, et beaucoup plus fruc- 
tueux pour un prédicateur; par exemple, les Lettres 
de Fénelon, où ce profond moraliste dévoile, explique 
tous les caractères particuliers, par la seule étude qu'il 
a faite du cœur humain ; les excellents écrits de l'abbé 
Fleury, qui intéresse par son insinuante candeur, 
étonne par l'universalité de ses connaissances, attache 
toujours en exaltant la religion, parcequ'on sent que 
l'auteur parle de ce qu'il aime, et déploie sans effort 
une bonne foi et un courage de raison qui ne sont en 
lui que le besoin d'être sincère, en professant toujours 
sa belle maxime, que les vérités ne sauraient jamais 
être contraires à la vérité; quelques productions très 
estimables de Port-Royal, spécialement de Nicole et 



DE LA CHAIRE. 511 

de Tabbé Duguet, oii roii admire Tesprit, la science, 
ramoiir, Taccent de la religion, et toute la poésie des 
livres sacrés; le Guide des pécheurs, où le pathétique 
mais quelquefois trop crédule Grenade effraie Tiniagi- 
nation des hommes endurcis, en les tenant, pour 
ainsi dire, suspendus entre Fasile des remords et les 
abîmes de la justice divine; Y Imitation de Jésus- 
Christ, chef-d'œuvre de simplicité, d'onction et de 
naïveté, le plus beau livre, dit F/)ntenelle, qui soit 
sorti de lajnain d'un homme, puisque l'Evangile n'en 
vient point ^^ enfin les écrits de saint François de 
Sales, qui respirent la piété la plus tendre, et où Ton 
trouverait encore plus d'onction, s'il y montrait un 
peu moins d'esprit. 

LXXIII. De l'onction. 

On reconnaît à cette onction persuasive, et à ce 
kumaiïe du cœur, un orateur dont le talent se nourrit 
habituellement de la lecture des ouvrages ascétiques. 
Cet heureux don de toucher et d'émouvoir est sans 
doute le plus beau triomphe de l'éloquence chrétienne. 
Tous les hommes n'ont pas assez d'esprit pour saisir 
une idée ingénieuse. Mais ils ont tous un&ame pour 
être affectés d'un sentiment profond ; et jamais les au- 
diteurs ne sont plus universellement attentifs, que 
dans ces intervalles d'émotion où un prédicateur 
s'ouvre ainsi tous les cœurs en devenant pathétique. 

Gardez-vous pourtant de cette sensibihté superfi- 
cielle qui s'arrête aux accents de la voix, sans péné- 
trer jusqu'au fond de Tame : tout ce qui ne vient 

i Vie de Corneille. 



512 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

point du cœur, tout ce qui ne part que du gosier de 
celui qui en parle en public, va expirer dans Toreille 
deTauditeur. Madame de Sévigné, encore tout étour- 
die, à rissue d'un sermon, de ce fracas d'une voix 
tonnante, s'excusait de l'ennui forcé auquel on lui 
reprochait de n'avoir pas eu l'esprit de se soustraire 
par d'autres idées, en disant qu'elle n aurait pas 
mieux demandé, mais qu'il ny avait malheureuse- 
ment pas moyen d'en perdre un seul mot. 

Un vain éclat de paroles se dissipe dans les airs 
comme un cri lointain, toutes les fois que cette fumée, 
où l'on n'aperçoit point de flammes, ne s'exhale point 
de la chaleur intérieure d'une composition oratoire. 
Ce n est point, dit Cicéron, une douleur feinte ou ar- 
tificielle que je demande, mais une affliction réelle, 
des sanglots vrais et animés qui partent du fond du 
cœur ^ Je veux qu'après un morceau de terreur qui 
m'a consterné dans un sermon, l'orateur se rapproche 
de moi par une charitable condescendance; qu'il ra- 
nime cette dernière étincelle d'espérance prête à s'é- 
teindre dans les terreurs de ma foi ; et qu'après m'a- 
voir épouvanté d'un Dieu Aengeur, il me rende la li- 
berté de respirer, et se hâte de m'attendrir en m-n- 
trant un Dieu qui pardonne. 

Piien n'est plus opposé aux émotions pathétiques 
en chaire, que le jargon du bel esprit dans la compo- 
sition, et le ton pleureur dans le débit. Aucune es- 
pèce d'affectation n'a jamais fait verser des larmes. Ce 
n'est pas non plus avec la méthode philosophique, 
dont on a essayé de faire, de nos jours, une règle de 

1 " Non simulacra incitamenta doloris , scd luctusverus, atque la- 
menta vera et spirantia, -• Orator. lib. II. 



DE LA CHAIRE. 513 

guùt dans la poésie même, c'est-à-dire, en aspirant au 
mérite continu des pensées, d^ la profondeur, de la 
concision et de Ténergie d'un style fort de choses, que 
Ton remue la sensibilité des auditeurs. Une pensée et 
même une image ne suffisent pas, il faut de grands ta- 
bleaux pourémouvoir une assemblée. Mais ce sont des 
développements, ce n'est pas de la diffusion que je de- 
mande à l'orateur qui , pour ra'intéresser et m'at- 
tendrir, a besoin de me faire partager tous ses senti- 
ments. 

Ce n'est donc jamais avec un style serré, avec de 
la finesse et des phrases courtes ou sautillantes, qu'on 
touche le cœur, et qu'on excite en chaire les grandes 
commotions de l'éloquence. Toute peinture pathéti- 
que exige quelques détails et appelle un style pério- 
dique ; mais ne confondons point cette effusion de 
sensibilité avec le jeu de la phrase. La parcimonie de 
paroles plaît souvent à l'esprit et ne remue point les 
entrailles : uneélocution trop concise écarte l'onction, 
comme une lâche prolixité l'éteint. L'orateur qui as- 
pire à honorer son ministère par ces grands triom- 
phes, que les larmes de la pitié ou du remords peu- 
vent seules attester, se trouve entre ces deux écueiis 
qu'il doit également éviter : la gloire d'émouvoir les 
âmes est réservée à ce juste milieu. Les anciens, aux- 
quels nous sommes redevables des bonnes doctrines 
en matière de goût dans tous les genres, ne nous 
donnent qu'une seule règle sur le grand secret de 
toucher les cœurs; et malheureusement cette règle 
ne saurait s'apprendre : elle consiste uniquement à 
être touché soi-même. Si vis me flere, dokndum est 



o\i ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

jvimum ipse tîbi. Ils nous avertissent en même temps 
qu'il faut enfoncer très avant le trait oratoire, pour 
lui donner le temps de produire tout son effet : c'est 
ce que Velleius Paterculus appelle, avec l'imagination 
pittoresque de Tantiquitë, s'appesantir sur le coup, 
en retenant le glaive dans la plaie. Sistere moram in 
vulnere. 

Cette émotion, si difiicile à obtenir en chaire, est 
toujours d'une courte durée. Il faut donc s'arrêter et 
passer à un autre objet d'intérêt, dès qu'on a fait brè- 
che au cœur des auditeui-s ; car les incendies des eS" 
pritSy dit Cicéron, s'éteignent promptement. Animo- 
rum incendia celeriter cœtinguuntur. 

«J'ajouterai, dit Quintilien, un avis très impor- 
« tant. Qu'un orateur n'entreprenne point de faire 
u verser des larmes, s'il n'a pas reçu de la nature une 
« force extraordinaire de génie. Dans toutes les par- 
ce ties, mais surtout dans celle-ci, le discours doit aller 
« toujours en croissant, parceque tout ce qui n'a- 
« joute rien à ce qui précède, semble en effacer l'im- 
« pression, et qu'aisément tout sentiment qui baisse, 
« tombe et s'éteint. A la vérité, le pathétique est un 
« sentiment infiniment puissant, quand il s'empare 
«du cœur; mais s'il ne produit un grand effet, il 
<( rend le discours froid et languissant. L'air du vi- 
ce sage, le ton de la voix d'un défenseur, et la figure 
(( même de l'accusé mis en scène, deviennent des siî- 
jets de risée pour les auditeurs qui n'en sont pas 
c( émiis. Que l'orateur mesure donc et qu'il juge bien 
« ses forces, en ne se faisant aucune illusion sur le 
(( fardeau qu'il s'impose. Il n'y a point ici pour lui de 



DK LA CilAlRE. 515 

« milieu : s'il ne ïull pas pleurer raudileur, il le fait 
(( rire à ses dépens *. » 

En assistant à des sermons composes par des gens 
d'esprit, j'ai été plus d'une fois le triste témoin de 
ces rires involontaires et universels, qu'excitent la 
moindre inconvenance, la moindre équivoque, la 
moindre allusion qu'on saisit toujours dans une as- 
semblée nombreuse, et qui ne saurait écliapper à Tin- 
telligence de personne, dès que le plus léger signe 
d'improbation en avertit la multitude. Une impru- 
dence d'expression, une prononciation à double sens,, 
ou même une rencontre imprévue de syllabes, dont 
le rapprochement appelle quelque interprétation ma- 
ligne, suffiisent pour causer ces mouvements soudains 
qui dénoncent l'orateur aux moqueries de l'auditoire, 
dans un temps et dans un pays où la corruption du 
cœur est, pour le moins, égale à la finesse de l'esprit. 
Il en est, à cet égard, des sermons comme des ouvra- 
ges dramatiques. On sait qu'il est très difficile de faire 
rire dans une comédie : mais, au contraire, dans une 
tragédie et dans un discours public, où l'on ne peut, 
sans beaucoup de talent, faire couler des pleurs, rien 
n'est plus aisé et plus fâcheux que d'exciter une risée 
universelle, quand Fimprévoyance du prédicateur 

1 Illiid praecipue monendum est, ne quis, sine summi ingenii viribus, 
ad movendas lacrymas aggredi audeat. Ideoque cum in aliis, tum 
maxime in hac parte débet crescere oratio : quia, quidquid non ad- 
jicit prioribus, etiam detrahere videtur: et facile déficit affectus , qui 
descendit. Nam ut est longe vehementissimus hic, cum invaluit affec- 
tus, ita si nihil efficit, tepet. Yultus et vox et ipsa illa excitati rei fa- 
ciès, ludibrio plerumque sunthominibus quos non permoverunt. Quare 
metiatur ac diîigenter aestimet vires suas, et quantum oniis subiturus 
sitintelligat. Nihil habèt ista res médium, sed aut lacrymas meretur 
aut risum. >■ Quint, lib. \J, cap, r. 



o\{y ESSAI SUR L'ÉLOQUL^CE 

dùime lieu à ce scaiidaie, qif on voit éclater quelque- 
fois dans le lieu saint. 

Le pathétique était le triomphe hahituel de Mas- 
sillon. Il ne montait presque jamais en chaire pour v 
traiter un sujet de sentiment, sans faire verser des 
larmes à son auditoire. Je ne connais rien de plus vi- 
goureux et en même temps de plus touchant dans la 
morale chrétienne, que le suhlirne épisode de la disette 
de 1709, dont il enrichit la fm de la première partie 
de son sermon sur V aumône. J'ai plusieurs fois en- 
tendu dire aux contemporains de Tévèque de Cler- 
mont, que jamais aucune tragédie n'avait ni fait ver- 
ser plus de pleurs, ni excité de plus longs et plus 
douloureux gémissements, que ce tableau présenté 
par la religion à la commis^ération publique, en pré- 
sence d'un peuple exténué par la faim. Ce furent sur- 
tout les interrogations réitérées de l'orateur, à la suite 
de tant de beaux mouvements oratoires ; ce furent ces 
interrogations rapides, mêlées à des reproches si jus- 
tes et à des menaces si foudroyantes, qui mirent le 
comble au triomphe de sou éloquence, en élevant la 
pitié à son plus haut période, par le grand ressort de 
la consternation généralement répandue dans l'audi- 
toire. 

La famine qu'on éprouvait alors, et que Massillon 
sut retracer à l'imagination avec tant de véhémence, 
de vérité et d'énergie, renforça tellement de toiit l'in- 
térêt de la circonstance l'ascendant naturel de son ta- 
lent, que non-seulement on fondit en larmes autour 
de lui, mais encore que les voûtes du temple retenti- 
rent de sanglots. On crut entendre, on entendit dans 
Téglise de Notre-Dame, avec la tirade véhémente 



DE LÀ CHAIRE. :ilT 

qu'on va lire, les accents lugubres de la détresse et de 
Tépuisement, dont la sombre explosion formait, de 
loin en loin, un cri étouffé d'horreur et d'indignation 
contre tous les cœurs insensibles à un si grand désas- 
tre public. « Et certes, dites-moi : tandis que les vil— 
« les et les campagnes sont frappées de calamités; que 
« des hommes créés à l'image de Dieu, et rachetés 
« de tout son sang, broutent l'herbe comme des ani— 
« maux, et, dans leur nécessité extrême, vont cher- 
ce cher à travers les champs une nourriture que la 
i< terre n'a pas faite pour l'homme, et qui devient 
« pour eux une nourriture de mort ; auriez-vous la 
« force d'y être le seul heureux? Tandis que la face de 
(f tout un royaume est changée, et que tout retentit 
« de cris et de gémissements autour de votre demeure 
« superbe ; pourriez-vous conserver au dedans le même 
« air de joie, de pompe, de sérénité, d'opulence? et 
c( où serait l'humanité, la raison, la religion? Dans 
« une république païenne, on vous regarderait comme 
« un mauvais citoyen ; dans une société de sages et de 
f( mondains, comme une ame vile, sordide, sans no- 
« blesse, sans générosité, sans élévation; et dans l'E- 
« glise de Jésus-Christ , sur quel pied voulez-vous 
« qu'on vous regarde? Eh î comme un monstre indi- 
cé gne du nom de chrétien que vous portez, de la foi 
« dont vous vous glorifiez, des sacrements dont vous 
« approchez, de l'entrée même de nos temples où 
or vous venez, puisque ce sont là les symboles sacrés 
« de l'union qui doit régner parmi les fidèles. Ce- 
M pendant la main du Seigneur est étendue sur nos 
(( peuples. Vous le savez, et vous vous en plaignez : 
« le ciel est d'airain pour ce royaume affligé ; la mi- 



518 ESSAI SLR L'ÉLOQUEXCE 

« sère, la pauvreté, la désolation, la mort, marchent 
« partout devant vous. Or, vous échappe-t-il de ces 
« excès de charité, devenus maintenant une loi com- 
« mune de justice? Prenez-vous sur vous-même une 
c( partie des calamités de vos frères? Vous voit- on 
« seulement toucher à vos profusions et à vos volup- 
« tés, criminelles en tout autre temps, mais barbares 
({ et punissables même par les lois des' hommes en 
« celui-ci ? Que dirai-je? ne mettez-vous pas peut-être 
a h profit les misères publiques?... n'achevez-vous 
« pas peut-être de dépouiller les malheureux, en af- 
i( fectant de leur tendre une main secourable? et ne 
« savez-vous pas Fart inhumain d'évaluer les larmes 
(( et les nécessités de vos frères? Entrailles cruelles! 
« dit l'Esprit de Dieu, quand vous serez rassassié, 
« vous vous sentirez déchiré; votre félicité deviendra 
« elle-même votre sufpUce, et le Seigneur fera 'pleti- 
(( voir sur vous sa fureur et sa guerre. » 

LXXIY. De l'onction de Fénelon. 

Il est, dans ce beau genre de l'onction ou du pathé- 
tique de la chaire, une éloquence douce et coulante, 
qui, sans exciter de violentes secousses, s'insinue sans 
effort dans l'ame, et y réveille les plus pieuses affec- 
tions du cœur humain. C'est une suite de sentiments 
naturels"^ et touchants qui s'épanchent avec abon- 
dance; et, au moment où l'auditeur les éprouve, il 
oublie l'orateur qui les inspire, il croit converser avec 
lui-même, ou plutôt assister en quelque sorte, comme 
témoin, à un entretien secret entre son juge et sa 
conscience. L'impression qu'on reçoit d'une si tendre 
et si vive sensibilité se manifeste bientôt au dehors : 



DE LA CHAIRE. 519 

chaque mot ajoute à léniotioii quiui partage, et pro- 
duit je ne sais quel puissant intérêt, qui remue et fait 
palpiter tous les bons cœnrs, par le besoin de laissei- 
couler ces larmes de la pitié ou du repentir, qu'on ne 
verse jamais sans quelque soulagement. Telle est l'é- 
loquence de Fénelon, orateur plein de charme, aima- 
ble génie qui sema tant de fleurs dans V7i style si na- 
tureL si mélodieux et si tendre, et fît régner la vertu 
par l'onction et par*la douceur K La première partie 
de son discours pour le sacre de rélecteur de Cologne 
est écrite avec la véhémence et l'élévation de Bossnet : 
la seconde développe toute Pâme angélique de lau- 
teur du Télémaque ; je ne veux ici en citer quun seul 
exemple : il est sublimé. « pasteurs 1 loin de vous 
(( tout cœur rétréci î Élargissez, élargissez vos entrail- 
« les. Vous ne savez rien, si vous ne savez que cora- 
« mander, que reprendre, que corriger, que montrer 
« la lettre de la loi. Soyez pères; ce n'est pas assez : 
« soyez mères; souffrez de nouveau les douleurs de 
« l'enfantement, à chaque effort qu'il faudra faire 
« pour achever de former Jésus-Christ dans un 
« cœur.» 

LXXV. De différents orateurs qui ont excellé dans le genre 
pathétique. 

Ce serait avoir une bien fausse idée de l'éloquence 
sacrée, que d'exiger d'un prédicateur des discours 
remplis de ces élans pathétiques. Il serait même dan- 
gereux de vouloir trop multiplier ou trop étendre les 
morceaux touchants. La commÂsération doit être de 
peu de durée, dit Cicéron ; car rien ne sèche plus 

i Vauvenargues. 



520 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

promplimcnt que les larmesK L'iutérèt se refroidit 
dès qu'on retient trop longtemps Fanditeur dans la 
même situation, sans donner aucun relâche à la sen- 
sibilité et aucun repos à Téloquence. Le travail peut 
rendre le style pur, correct, imposant, harmonieux ; 
mais l'effort ne produit jamais une véritable onction; 
et plus il en coûte à l'orateur pour se montrer animé 
et pathétique, pins son discours devient languissant 
et froid. C'est l'accent de l'inspiration qui décèle la 
vérité du sentiment, comme la chaleur du génie. 

D'ailleurs, toutes les matières de nos discours sont- 
elles susceptibles de mouvements oratoires? Nos 
grands maîtres ne le croyaient point. Ils n'ont même 
quelquefois pas osé suivre cette route, en traitant les 
sujets qui semblaient devoir se prêter le plus natu- 
rellement à l'intérêt de la pitié. Bourdaloue, par 
exemple, a composé quatre sermons différents sur la 
mort de Jésus- Christ ; et il n'a pas fait une seule 
Passion, dont le caractère propre soit d'être tou- 
chante. Son génie envisageait toujours, sous un autre 
rapport, l'histoire des souffrances du fils de Dieu ; 
aussi, dès son exorde, annonçait-il à ses auditeurs 
qu'il ne se proposait nullement de faire verser des 
larmes. On vous a cent fois attendris, disait-il, et moi 
je veux vous instruire. Bourdaloue attendrissait 
néanmoins ; mais il savait placer avec mesure, de dis- 
tance en distance, ces morceaux de sentiment, qui 
n'auraient plus frappé l'auditoire s'il les eût éten- 
dus au delà ds l'espace que les faits pouvaient rem- 
plir. 

1 (I Commiserationem brevem esse oportet, nihil enim lacryma citius 
arescit. >■ Ad Herrennium, lib. 11^ cap. .\xxr. 



DI-: LA CiiAÎRK. 521 

Les plus beaux iiiodèles d'éioqueuce pathétique 
dans les fastes de la religion, après nos orateurs du 
premier rang, sont la harangue de 1 évoque Flavien 
à renipereur Théodose, en faveur des habitants dWn- 
tioche ; la requête du vertueux prélat Barthélémy 
Las Casas à Philippe II contre les meurtriers des 
Mexicains; le sermon de Clieminais sur la crainte des 
jugements de Dieu, et sa fameuse exhortation pour les 
prisonniers. 

Ce dernier discours est écrit avec autant d'onction 
que de naturel ; mais les idées et les mouvements ora- 
toires ne s'y élèvent jamais jusqu'au sublime. C'est 
le ton du sujet, ce n'en est pas tout l'intérêt, et bien 
moins encore toute la proft^ndeur. Le style de Chemi- 
nais, plein de douceur et de mollesse, annonce un très 
heureux talent ; ses sermons respirent une éloquence 
attrayante et affectueuse, dont le charme fait re- 
gretter que cet écrivain, condamné par^ la nature à 
des infirmités habituelles, n'ait pas assez vécu pour 
remplir toute sa carrière oratoire. Il semblait appelé 
à se montrer le plus touchant des prédicateurs ; et le 
père Bouhours le désigne, avec raison, comme V Eu- 
ripide de la chaire. 

LXXVI. De la péroraison. 

Mais si l'onction est nécessaire à un discours chré- 
tien, c'est surtout la péroraison qui lui est assignée 
comme son plus riche domaine : c'est là qu'on s'at- 
tend à la voir triompher : c'est là que l'orateur doit 
mettre en jeu tous les ressorts de la sensibilité, et 
frapper les plus grands coups de l'éloquence. « Il faut, 
<( dit Quintilien, réserver pour la péroraison les plus 



522 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« YÏves émotions du sentiment. C'est ici, ou jamais, 
a qu'il nous est permis d'ouvrir toutes les sources 
« de Féloquence, et de déployer toutes ses voiles. 
c( Il en est d"un ouvrao^e oratoire comme d'une tra- 
a gédie : c'est à la catastrophe du dénoùment que 
cf le théâtre doit retentir d'applaudissements univer- 
« sels 1 . » 

Tout homme qui sait écrire n'a pas besoin d'être 
orateur, pour prendre le ton de l'éloquence, quand il 
est bien pénétré lui-même de ce qu'il veut exprimer 
ou inspirer, pourvu toutefois que son émotion ne do- 
mine pas trop puissamment son génie. Un sentiment 
vrai est toujours touchant, et par conséquent natu- 
rellement éloquent. C'est ainsi que Quintilien s'élève 
fort au-dessus de la gloire de tous les rhéteurs et de 
la sienne propre, dans l'avant-propos du sixième livre 
de son Institution oratoire, où il fait partager à ses 
lecteurs sa désolation paternelle, en déplorant avec 
amour la mort de son fils unique, dont il parle comme 
d'un prodige. Cet éloge funèbre est sans comparaison 
le plus beau morceau de son ouvrage. J'exhorterais 
volontiers les candidats de la chaire, qui veulent se 
former le goût par d'instructives comparaisons, à se 
proposer pour modèle une si excellente étude, et à 
traduire, avec les passages les plus animés de Cicé- 
ron, ce morceau touchant de Quintilien, depuis les 
mots mihi filius minor quintum egressus annum, etc.. 



1 «Omnes affectus... utcumex his plurima sint reservanda. At hic, 
si usquam , totos eloquentise aperire fontes licet , tota possumns pan- 
dere vêla... Tune est commovendum theatrum, cum ventum est ad ip- 
suna illud quo vetcres tragœdiœ clauduntur. " Lib. YI, cap. i, ad 
ûnem. 



DE LA CHAIRE. 523 

jusqu'à la dernière plirase, dont la rebutante pliilo- 
sophie fait tomber le livre des mains, parcequ'elle est 
beaucoup trop stoïque dans la bouche d'un bon père, 
qui ne devrait pas se dire à lui-même, pour se con- 
soler de la perte d'un enfant chéri, que personne n'est 
longtemps malheureux, si ce n'est par sa faute. Xemo 
nisi sîfo culpa diu doletK 

On regrct'e, en admirant une preuve si intéres- 
sante de la sensibilité de Quintilien, qu'il ne l'ait pas 
plus souvent développée dans son ouvrage ; qu'au 
lieu de se borner dans son Institution, à manifester la 
justesse de son esprit et la délicatesse de son goût, il 
n'ait pas laissé parler un peu plus fréquemment son 
cœur et son ame, en écrivant un chef-d'œuvre où Ton 
voudrait voir ses leçons en action, et le trouver éloquent 
lui-même, quand il parle si bien de l'éloquence. 

Voilà un exemple mémorable de l'art, ou plutôt de 
l'intérêt, avec lequel un simple rhéteur s'insinue très 
avant dans les âmes sensibles, par le seul épanche- 
ment de sa douleur : voici maintenant commentam 
orateur sacré a su émouvoir plus vivement encore son 
auditoire par un récit très court, très simple, et très 
propre à faire partager sa tendre admiration pour le 
prince dont il prononçait l'éloge au milieu de ses fu- 
nérailles. 

Vers la fm de Toraison funèbre du duc et de la du- 
chesse de Bourgogne, le père de La Rue fit éprouver 



1 C'est dans ce même morceau que Quintilien a consigné une triste 
observation, qui n'est malheureusement que trop bien fondée, au su- 
jet de la mort prématurée des enfants dont l'esprit se montre extrê- 
mement précoce. " Observatum est celerius occidere festinatam matu- 
ritatem. >» 



524 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

toute la puissance des mouvements pathétiques qu'un 
orateur peut exciter, en terminant son dise >urs. 
« Quand la consternation et la douleur, dit Thomas 
(( eu examinant les oraisons funèhres du père de La 
«Rue, dans son Essai sur les Eloges, chapitre \xxi; 
cf quand la consternation et la douleur sont dans une 
« assemblée, il est aisé alors d'être éloquent. La Rue 
c( lit couler des larmes, et par la force de son sujet, et 
« par les beautés que son génie sut en tirer. » Le pa- 
négyriste était touché, il toucha profondément son 
auditoire. Il osa même parler de lui, et se mettre ui> 
instant en scène avec ce prince mourant. Mais avec 
quelle profonde humilité, avec quel sentiment d'ad- 
miration et quel accent de douleur ne le vit-on pas 
révéler, pour la gloire du duc de Rourgogne, Tune de 
ses confidences r^igieuses, sans blesser néanmoins la 
sainte délicatesse que lui imposait son ministère de 
confesseur du même prince, dont il prononçait Téloge 
funèbre, après avoir reçu ses derniers soupirs! 
« Quelle joie, s'écrie le père de La Rue, quelle joie 
« pour ce prince dans ces moments où, libre des af- 
« faires, il pouvait penser à Dieu ! Penser à Dieu^ 
« disait-il, y a-t-il rien de plus doux? Et à qui faisait- 
a il cette confidence? à qui? vous ne le saurez que 
« par mes larmes, et je n'en attesterai point autre- 
« ment la vérité. Penser à Dieu, disait-il, y peut-on 
« trouver de la peine, surtout quand on est affli(]é.r> 
Oh ! que cette réponse est à la fois fine et touchante ! 
Vous ne le saurez que par mes larmes, et je n'en attes- 
terai point autrement la vérité, me semble un trait 
sublime de senlinient et de situation. Rossuet lui- 
même n'aurait pu mieux dire. 



DE LA CHAIRE. 525 

Tous les sujets de morale peuvent ainsi aboutir à 
des mouvements pathétiques. L'attention de Taudi- 
toire, qu'il faut toujours raminer vers la fin d'un ser- 
mon, invite le ministre de la parole à couronner l'in- 
struction par des images touchantes, mêlées à des pein- 
tures vives et énergiques qui remuent fortement les 
consciences et laissent dans tous les esprits comme 
dans tous les cœurs une impression profonde. 

Quelques rhéteurs établissent , 'comme une règle 
de l'art oratoire , qu'il faut rappeler dans cette partie 
d'un sermon, ses principaux raisonnements et en pré- 
senter l'analyse. Mais une pareille répétition ne ren- 
drait-elle pas le discours languissant si elle ramenait 
l'esprit de l'auditeur vers des idées dont il ne peut plus 
être vivement frappé , quand il en a déjà éprouvé et, 
pour ainsi dire , épuisé l'intérêt? Cicéron compare un 
orateur qu'on voit revenir ainsi sur ses pas , aux cir- 
cuits d'un serpent qui achève ses circonvolutions en 
mordant sa queue. On peut donc, sur la foi de Cicé- 
ron, s'élever avec confiance contre cette méthode, qui 
n'a jamais été suivie par aucun des grands maîtres de 
l'art. 

Si une telle récapitulation de preuves pouvait ter- 
miner avec succès un discours , ne serait-ce pas sur- 
tout au barreau qu'on l'aurait employée? Or, je n'y 
en connais aucun exemple. En vain voudrait-on nous 
opposer l'autorité et le succès de Cicéron dans sa belle 
harangue des Supplices contre Verres. L'orateur invo- 
que successivement, dans sa péroraison, tous les dieux 
et toutes les déesses contre les dilapidations de ce bri- 
gand , qui avait pillé leurs temples , et rend ainsi plus 
frappant le tableau de ses sacrilèges déprédations ; 



o26 ESSAI SUR LÉLOQUENCE 

jDuis CCS apostrophes sublimes ue soiit-elles donc 
qu'une simple répétition sommaire, et ne deviennent- 
elles pas , au contraire , l'apogée de léloqnence et le 
plus beau triomphe oratoire du plaidoyer? Cicéron z. 
prouvé d'abord que Verres était dépourvu de toute 
espèce de talent militaire, et il nous Ta représenté 
comme également incapable de commander une flotte 
et une armée. Il a rappelé ensuite les excès de ses dé- 
bauches , de ses concussions , de son avarice et de ses 
cruautés envers un citoyen romain qu'il avait eu 1 in- 
solente lâcheté de faire crucifier sur les côtes de la 
Sicile, le visage tourné du côté de Rome, afin que les 
derniers regards de cet infortuné fussent dirigés vers 
sa patrie , dont Verres semblait ainsi braver avec plus 
d'audace le ressentiment , mépriser le courroux et ou- 
trager la puissance. Cicéron oublie tous ces divers at- 
tentats à la tin de son discours pour soulever unique- 
ment contre cet impie la religion du peuple romain , 
en ne reprochant plus à l'accusé que ses sacrilèges. 
Est-ce donc là ne présenter aux juges qu'.un' simple 
résumé dans sa péroraison ? 

Nos plus illustres orateurs ne récapitulent jamais 
non plus, en finissant un sermon, le plan et les argu- 
ments du sujet. Massillon retrace rapidement , il est 
vrai, quelques unes de ses preuves, dans la péroraison 
de son discours sur la certitude lViui avenir; mais, loin 
de s'appesantir sur les contradictions qu'il reproche 
aux impies , il se livre à tous les nouveaux élans vers 
lesquels le poussent alors les mouvements les plus pa- 
thétiques et les plus impétueux. D'ailleurs, un exem- 
ple unique, dont on pourrait même constater à la fois 
et le succès et la réalité , ne suffirait pas sans doute 



DE LA CHAIRE. 527 

poiir établir une règle générale de Tart oratoire. 

Kh quoi ! devrions-nous donc imiter ^fassillon et 
liourdaloue lui-même , s'ils s'étaient assujettis à une 
marche si didactique et si mdnotone ? Qui ne sent 
combien de pareils corollaires attiédiraient le prédica- 
teur et l'assemblée? Les résultats d'un discours vrai- 
ment oratoire ne se bornent point à de simples consé- 
quences spéculatives. Vous n'avez encore rien fait ou 
du moins rien gagné quand vous avez établi vos preu- 
ves ; c'est de ce point qu'il faut partir pour triompher 
des passions, afin qu'il ne reste plus au pécheur aucune 
excuse , et que la conviction excite en lui l'émotion 
qui doit amener le repentir. Or, pour produire de tels 
effets, laissez là tous vos raisonnements, dès que vous 
les avez suffisamment développés , et croyez , sans en 
faire l'épreuve à vos dépens , qu'on affaiblit tout ce 
que l'on répète. 

Paraphrasez plutôt en entier, si l'étendue du texte 
sacré le permet , ou du moins en partie , quelque 
psaume relatif à votre sujet ; et dans les regrets ou 
dans les faiblesses de David, montrez-moi les remords 
et les misères de tous les hommes. Je veux apprendi^e 
de vous le secret le plus intime de mon ame. Or, ces 
commentaires pieux et dramatiques sont si propres à 
vous le révéler, qu'ils ont déjà fourni à l'éloquence de 
la chaire plusieurs belles et touchantes péroraisons. 
Massillon me semble en avoir donné avec un heureux: 
à-propos le premier exemple , en appliquant le déve- 
loppement le plus pathétique de tous les versets du 
De profundis , à la péroraison de son admirable ho- 
mélie sur le Lazare. L'abbé Poulie a su l'imiter avec 
aloire, à la fin de son sermon sur le ciel^ par la para- 



528 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

phrase éloquente du psaume Lœtatus si: m in his quœ 
dicla sunt mihi , in clomum Domini ibimus. Le 
jisaume ^3, Domini est terra, etc., offrirait le cadre 
le plus heureux aux *derniers mouvements oratoires 
d'une instruction chrétienne sur Tamour des ri- 
chesses, matière dans laquelle Bourdaloue déploie 
éminemment tout le courage de son zèle et toute la 
véhémence de son génie ^ Le psaume 112, Laudate, 
pueri, Dominiim, etc., pourrait animer, en la rendant 
attendrissante et suhlime, une péroraison qui remue- 
Tait profondément tous les cœurs dans l'un des sujets les 
plus favorables à l'éloquence de la chaire ; je veux 
dire à la fin d'un discours d'appareil pour la solennité 
d'une première communion , où il serait si glorieux 
fit si doux à notre ministère d'exalter au plus haut 
degré la piété filiale des enfants , en interprétant avec 
Térité, au nom de la religion , leur commune mère, 
la sainte joie et les déchirantes inquiétudes des auteurs 
de leurs jours. Le psaume 1 15, CrecUdi proptcr quod 
locutus sum, etc., semble coupé à dessein pourexpo- 
ser, avec beaucoup de propriété et d'intérêt, les senti- 
ments les plus tendres et les plus héroïques de la fer- 
veur chrétienne , à l'occasion d'une vêture ou d'une 
profession religieuse. Le psaume 50, In te, Domine, 
speravi, etc., et mieux encore le psaume 90, Qui ha- 
bitat in adjutorio Altissimi, etc., quoiqu'un peu trop 
long pour être paraphrasé en entier, ofiriraient un 
canevas admirable pour ranimer, avec la progres- 
sion la plus intéressante de chaleur, d'élévation et d'é- 
dat, la conclusion d'un discours sur la confiance en 

1 Sermon sir les richesses pour le jeudi de la seconde semaine du 
carême, à rcccasion dcl'érangile du mauvais riche. 



DE LA CHAIRE. 52?ï 

Dieu ou sur la prcJcstiiiatiou. Eufin , quelque sujet 
que A^euiile approfondir un orateur sacré , le psautier 
offrira toujours une touchante péroraison à son élo- 
quence. 

Mais, pour produire un grand effet dans ces para- 
phrases oratoires dun psaume adapté à la matière 
qu'on traite , il faut que chaque verset présente un 
nouvel intérêt avec une heureuse diversité de cou- 
leurs et de mouvements : il faut qu'une continuelle 
variété d'idées, de tours, dimages et de sentiments 
en écarte l'uniformité et la monotonie; il faut enfin 
(jue la terreur et la pitié, Fespérance et la crainte, la 
force et la douceur, l'onction et la magnificence, Tad- 
iniratioii et Tamour, s'y succèdent tour à tour avec une 
véhémente rapidité. C'est un dialogue de Tame avec 
Dieu; chaque auditeur doit y retrouver sa conscience, 
ses contradictions, sa faiblesse, ses misères les plus 
intimes, son langage le plus secret , et savoir gré au 
niinislre de la parole de l'avoir peint avec autant de 
vérité que de charité , en servant à la fois d'interlo- 
cuteur éloquent et de fidèle interprète à tous les 
cœurs. 

Enfin, pour varier les tons et les couleurs de vos 
péroraisons, exhortez, attendrissez vos auditeurs, à 
l'exemple du père Le Chapelain, vers la fin très pathé- 
tique de son sermon siu- V aumône ; confondez comme 
lui, par les répétitions des apostrophes les plus pres- 
santes, les divers états qui composent la société; empa- 
rez-vous de tous les cœurs; déployez toutes les ri- 
chesses de votre talent pour montrer l'intérêt dans le 
devoir et pour prouver que le bonheur ne se trouve 
que dans la vertu. Que dirai-je encore? oubliez les 

34 



530 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

méthodes , oubliez Tart lui-même pour le surpasser ; 
élevGz-Yous vers Dieu par des prières attendrissantes : 
c'est le dernier et le plus puissant moyen d'éveiller le 
remords, ce ver rongeur du crime, qui réconcilie le 
pécheur avec Dieu, en armant sa conscience contre lui- 
même. Massillon, incomparable en ce genre , comme 
je Tai déjà montré , vous présente les plus beaux mo- 
dèles de cette componction oratoire , ainsi que de la 
manière suppliante de parler pieusement à Dieu , 
quand il va terminer ses instructions. L'éloquence et 
la foi rendent alors le juge suprême présent à tous les 
esprits , et demandent grâce au tribunal de la croix 
pour tous les coupables. Dites à Dieu avec confiance, 
au nom du pécheur attendri , tout ce que pourra 
vous suggérer votre zèle : le pécheur est ému , il ne 
vous démentira point. Eh! quel moyen de résister à 
l'orateur qui fait si bien partager ses sentiments et 
souscrire à toutes ses promesses? Je vous invite h 
relire , surtout à imiter , comme un chef-d'œuvre de 
péroraison, la prière si remarquable et si entraînante, 
que ce grand maître tire , à la fin de son sermon sur 
le petit nombre des élus, du développement de ces paj 
rôles que lui fournit le prophète Jérémie : C'est vous 
seul , ô mon Dieu ! qu'il faut adorer. Te oportet ado- 
rari , Domine. Devenez ainsi l'éloquent intercesseur 
de votre auditoire auprès de la justice divine; et que 
cette multitude , qui résiste encore à toutes les me- 
naces de votre zèle, soit contrainte de céder enfin aux 
épanchements de votre charité. 

LXXYII. De la mémoire. 

En vain auriez-vous reçu de la nature cet heureux 



DE LA CHAIRE. 53< 

don de persuader et d'émouvoir ; en vain auricz-vous 
perfectionné votre talent par Tétude des règles ; en 
vain même écririez-vous avec éloquence ; vous ne se- 
riez jamais en chaire un orateur vraiment éloquent, 
si vous étiez souvent interrompu, dans le débit de vos 
discours, par les infidélités ou les hésitations de votre 
mémoire ; vous devez même être assez indépendant et 
assez sur de cette faculté, pour oser improviser tous 
les traits heureux que le moment inspire, sans être 
contraint de négliger votre élocution par la crainte de 
ne plus retrouver le fd de votre discours, au point fixe 
où vous cessez de le suivre. 

Cicéron appelle la mémoire le trésor de l'esprit^; 
et il la compte toujours parmi les qualités les plus 
essentielles à un orateur dans la carrière même du 
barreau, où elle est bien moins éprouvée qu'en chaire. 
On récite mal ce qu'on ne sait pas imperturbablement ; 
on ajoute, par cet embarras, au ton d'apprêt qui n'est 
déjà que trop sensible en chaire, une inquiète oppres- 
sion qui fatigue et détache l'auditoire. 

Toutes les fois que les auditeurs subissent un si 
triste déplaisir, ils craignent de s'exposer encore au 
même mécompte, et n'écoutent plus qu'avec anxiété ; 
d*où il résulte qu'un défaut de mémoire, qui ne fait 
aucun tort au mérite de l'orateur, nuit infiniment à 
l'effet du discours. Le moindre incident, la plus légère 
cause de distraction, le plus petit bruit dans l'église 
où Ton prêche, suffisent pour rompre le fil des idées, 
et pour couper toute espèce de mouvement oratoire. 
L'auditeur, ainsi séparé de l'intérêt qui l'entraînait, 

1 « Memoria thésaurus est mentis. " De Orator. 27. 



552 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

laisse divaguer ses pensées, quand on Ta troublé dans 
son attention. Ne regardez donc jamais comme perdu 
le temps que vous sacrifiez à ce travail, pour ainsi dire 
mécanique, de la mémoire. Non certes, ce n'est point 
ce temps fastidieux que vous perdez, c'est au contraire 
toute la fatigue antérieure d'une composition soignée 
que vous rendez inutile, si vous n'apprenez, avec la 
plus patiente exactitude, ce même sermon qui, après 
vous avoir coûté tant de veilles, n'obtiendra néanmoins 
aucun succès en chaire, sans ce prestige d'un débit 
coulant, et n'y pourra par conséquent produire aucun 
fruit. 

Bourdaloue et Massillon, nés lun et l'autre avec 
une mémoire ingrate, et d'ailleurs surchargée d'un si 
grand nombre de discours, qu'ils pouvaient prêcher 
toutes les stations, toutes les solennités et presque 
chaque semaine de l'année, sans jamais en répéter au- 
cun, étaient quelquefois obligés d'avoir recours à leur 
manuscrit, surtout Bourdaloue, qui ne voulut jamais 
s'assujettir à l'assistance d'un souffleur, dans l'exercice 
du ministère sacré ; mais il devait sentir, avec une es- 
pèce d'humiliation, combien cet état pénible d'un au- 
ditoire déconcerté et interrompu dans la jouissance 
d'un si beau talent, diminuait l'intérêt et le charme 
qu'on trouvait à l'entendre. L'évêque de Clermont, 
œcédéf disait il, d'apprendre tous les jours sa leçon 
^omme un écolier^ en conçut un tel dégoût pour la 
chaire, ([u'il ne voulut plus y monter pendant les 
vingt-cinq dernières années de sa vie. Il se réduisit, 
durant tout le cours de son épiscopat, à lire ses dis- 
cours synodaux dans son séminaire. On sait qu'étant 
jour pressé d'indiquer celui de ses sermons dont il 



DE LA CHAIRE. 505 

était le plus content, il rc'pondit avec une ingcnieus< 
franchise, de la manière la plus propre à bien fairf 
sentir à quel point la fidélité de la mémoire influe su 
TefFet du débit, et par conséquent sur le succès de 1 
plus belle production oratoire : Cest celui que je sais 
le mieux. 

L'usage de réciter par cœur rend, il est vrai, la 
chaire accessible à la médiocrité et même à la nullité 
de talent, en ouvrant la barrière à cette foule de pré- 
dicateurs, ou à^échos polysyllabes, selon le sobriquet 
donné par madame de Sévigné à l'abbé Roquette, et 
applicable à tous ses pareils; qui, par paresse ou par 
défaut d'esprit et d'études, répètent misérablement 
les sermons d'autrui. Pour cette espèce de déclama- 
teurs ambulants, tous les travaux de la chaire se bor- 
nent à l'effort pénible et dégoûtant de graver dans 
leur cerveau des discours qu'ils n'ont jamais eu la 
peine ou le plaisir de composer. Cette faconde, pure- 
ment machinale, met en quelque sorte sur la même 
ligne tous les orateurs chrétiens, aux yeux du peuple, 
et sert de supplément extérieur aux facultés naturelles 
qu'exige le don si rare de l'éloquence. Mais ce léger 
inconvénient doit exciter d'autant moins de regret, 
qu'il peut devenir utile à la religion, sans être jamais 
nuisible aux progrès de l'art; car il est à présumer 
que lorsqu'on prêche des sermons où l'on ne met rien 
du sien, si ce n'est la servitude de sa mémoire, on ne 
serait point capable d'en composer, je ne dirai pas 
seulement de meilleurs, mais même d'aussi mé- 
diocres. 

Un semblable expédient ne conduit jamais loin dans 
cette carrière. On ne saurait cacher longtemps, sur- 



534 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

tout au public clairvoyaut de la capitale, un person- 
nage si humiliant, quand on veut suivre la route de la 
prédication. Le danger de répéter le soir, dans la 
même église, le sermon qu'un autre y aura prêché le 
matin ; une multitude précoce et dès lors suspecte de 
sermons sur toutes sortes de sujets ; l'époque des pre- 
mières stations qu'on a remplies ; les peintures quel- 
quefois surannées des mœurs et du monde ; les discus- 
sions qu'amène la critique de ces pièces d'emprunt 
dont on ne peut rendre compte ; l'impuissance bien 
avérée de rien changer, de rien ajouter à ces mêmes 
discours qu'un véritable auteur retoucherait sans cesse, 
et surtout d'en faire jamais aucun nouveau ; le souve- 
nir encore présent des orateurs sacrés qui ont eu quel- 
que vogue, et dont les ouvrages n'ont jamais été im- 
primés ; la notoriété des études et les découvertes de 
Ja rivalité ; l'emploi du temps, très jalousement épié; 
l'humiliation de se refuser à tout travail de circon- 
stance et à toute épreuve inattendue ; que dirai-je en- 
core? le langage habituel, ou V esprit de tous les jours; 
un compliment commandé par une occasion unique, 
une lettre, une conversation, et même le silence pru- 
dent auquel se voient réduits les usurpateurs de la 
vogue, sur les matières les plus communes de leurs 
discours, suflisent tôt ou tard pour donner la véritable 
mesure de tous ces pauvres prédicateurs qui, en 
montrant plus d'esprit qu'ils n'en ont reçu de la na- 
ture, et qu'ils ne peuvent en fournir dans la société, 
se flattent vainement de se faire un nom par des ser- 
mons qu'ils ont appris. 

Cependant, malgré la possibilité réelle ou supposée 
d'un pareil inconvénient, qui n'en est même pas un 



DE LA CHAIRE. 555 

pour renseignement de la religion, il faut toujours 
conserver l'ancienne méthode, et assujettir les prédi- 
cateurs à la loi d'apprendre par cœur tous les discours 
qu'ils prononcent dans les chaires chrétiennes. Si ja- 
mais les ministres de l'Évangile voulaient se contenter 
de lire leurs instructions en chaire, ils n'attireraient 
plus dans nos temples une si grande affluence d'audi- 
teurs, et leur mission produirait heaucoup moins de 
fruit. Un débit de mémoire se rapproche quelquefois 
d'une inspiration soudaine, au lieu que la froide lec- 
ture d'un manuscrit ne saurait jamais dominer une 
assemblée nombreuse, avec autant d'empire. 

L^LXVIII. De raction oratoire. 

Lorsqu'un sermon est achevé, et même lorsqu'il est 
appris, il reste encore beaucoup à faire à un prédica- 
teur pour le complément et le triumphe de son aposto- 
lat. Le succès de la composition dépend singulièrement 
de la manière de dire. Cette partie de Fart suffirait 
pour fournir seule la matière d'un grand ouvrage. Les 
anciens regardaient l'action comme une portion très 
importante de l'éloquence ; et ils avaient porté la sa- 
vante magie du débit à un degré de perfection dont 
nous n'avons probablement aucune idée, si nous en 
jugeons du moins par les étonnants effets qu'ils lui 
attribuent. 

Cicéron appelle cet art de la déclamation une espèce 
d'éloquence du corps, qui se compose de la voiœ et des 
mouvements de Vorateur. Est actio quasi quœdam 
corporis éloquent ia, ciim constet motu et voce. L'abbé 
Dinouart en a fait le sujet d'un traité intitulé de VE- 
Foquence du corps. Ce livre, assez peu connu, ren- 



55G ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

ferme des leçons élémentaires et communes sur l'atti- 
tude et Ico gestes, ou les mouvements des bras et des 
mains, qui sont une langue pantomime propre à parler 
aux yeux. Je ne me jetterai point dans cette théorie 
didactique, dont les résultats n'aboutissent presque 
jamais à des règles usuelles auxquelles on puisse 
astreindre l'exercice du ministère de la parole. 

Les études les plus instructives en ce genre con- 
.sistent à contracter de bonne heure l'habitude de bien 
lire à haute voix, surtout en société (genre de mérite 
assez rare), d'abord des livres historiques qui n'ont 
besoin d'aucune déclamation , ensuite de bons ou- 
vrages dans le genre épistolaire, qui se rapprochent 
beaucoup plus de la conversation, c'est-à-dire, du 
ton, de la variété et des inflexions naturelles, qu'on 
devrait, ce semble, retrouver sans le moindre effort, 
et reproduire le plus qu'il est possible, mais avec 
beaucoup plus de noblesse et d'éclat, quand on parle 
en public. 

Cet exercice habituel apprend à bien lire les ou- 
vrages de tout genre, quand on commence par les 
fables de La Fontaine, que je regarde comme l'ou- 
vrage le mieux assorti à ce dessein, parcequ'il réunit 
au plus haut degré les nuances les plus variées, pour 
avertir et pour diriger, à chaque ligne, le goût du 
lecteur par la simplicité et le naturel des récits, le 
mélange des tons, la rapidité des traits, la pompe de 
certaines descriptions, l'intérêt d'un dialogue coupé, 
vif et serré, qui s'élève quelquefois à la plus haute 
poésie et à la plus sublime éloquence. C'est après ces 
premiers essais qu'on peut lire à haute voix, avec au- 
tant de confiance que de profit, les poètes et les orc- 



DE LA CHAIUE. mo- 

teurs, en se bornant à bien articuler ce qui ne doit 
être que parlé, en déclamant devant des juges éclairés 
et sévères, tantôt debout, tantôt assis, quelquefois 
même, comme le demandait sagement Rollin, pour 
s'assurer une contenance décente dans les exercices 
littéraires, en s'appuyant, quand on parle de mémoire, 
sur une cbaise ou sur un bureau, qui deviennent une 
espèce de tribune aux barangues. Cest ainsi qu il 
faut étudier la tactique du barreau et de la chaire, 
je dirai même de chaque chaire en particulier, en 
y essayant la portée de sa voix, et en y cherchant les 
points les plus sonores, pour se mettre d'avance en 
scène avec les auditeurs, sur lesquels on doit exercer 
la puissance de la parole. 

Toute autre méthode pour apprendre à déclamer 
un discours, ne serait guère que Tart mécanique et 
froid de copier servilement un maître, et de dénaturer 
son propre talent, sans acquérir celui qu'on cherche- 
rait à imiter. Les bons modèles et l'exercice sont plus 
instructifs en ce genre que les leçons et les livres. 

Si nous voulons imiter la nature, qui doit être tou- 
jours le type et la règle de l'art, nous verrons qu'on se 
recueille au lieu de s'agiter en parlant, quand on ex- 
pose ses raisons, pour les faire écouter ; et si nous sa- 
vons observer la société, il nous sera facile de nous 
convaincre qu'on y gesticule encore moins qu'on n'y 
déclame. Nous en concluons que tout ce qui n'est 
qu'exposition, preuve ou récit, ne comporte aucune 
déclamation, et que la multiplicité des gestes n'est ja- 
mais noble. 

Tout ce qui est de pur raisonnement dans un dis- 
cours, doit donc être dit avec dignité et simplicité. 



538 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Mais les mouvenienls de Tame veulent être accentués 
par les inflexions variées d'une voix tantôt élevée, 
tantôt adoucie, tantôt lente, tantôt précipitée, qui 
marquent la nuance des sentiments qu'on veut expri- 
mer ou exciter. L'art de la musique se borne à cette 
seule et savante variété de sept noteS dont le retour 
répété sans cesse, et toujours nouveau, paraît être ce 
que la nature offre de plus merveilleux dans l'emploi 
diversifié d'une quantité si restremte d'éléments pri- 
mitifs, après toutefois les combinaisons infinies d'un 
premier idiome donné à l'bomme par son Créateur, 
et formé de si peu de lettres de l'alphabet, avec les- 
quelles l'esprit humain, réduit à ce petit nombre de 
sons, qu'il a saisis dans l'organe de la voix, a su créer 
ensuite toutes les langues et composer tous les livres. 
Ce même art de varier les inflexions de la voix est 
aussi le grand secret de la déclamation oratoire : c'est 
cette continuité ou cette diversité d'accents, de me- 
sures, de tons et de demi-tons, qui soutiennent et font 
ressortir les mouvements, les figures et les couleurs 
du discours. Delille possédait au plus haut degré le 
talent enchanteur de ralentir ou d'accélérer son débit, 
quand il récitait ses vers : c'était son grand secret pour 
faire ressortir l'harmonie, la richesse et tout le charme 
de son style avec une mapie qui lui était propre, et 
qui enlevait les applaudissements universels. 

Je défendrais cependant, avec la plus juste sévérité, 
aux jeunes orateurs, de regarder jamais ni le théâtre 
comme une bonne école de gestes, ni les acteurs 
comme les vrais modèles de la déclamation oratoire. 
L'optique de la scène et les contrastes du dialogue 
exigent ou du moins comportent une charge, une fa- 



DE LA CHAIRE. 539 

miliarité, une exaltation et des mouvements que le 
monologue et l'espace de la tribune sacrée ne sau- 
raient admettre. La différence d'action et de genre est 
ici très marquée. Rien n'est donc de plus mauvais 
goût, et plus contraire au ton de la chaire, qu'une 
manière théâtrale. On en est averti sur-le-champ, 
quand on a le sentiment et l'habitude du saint mi- 
nistère ; et ce n'est jamais à l'avantage du déclama- 
teur qui s'abaisse à ces indécentes imitations. 

Je me souviens d'avoir entendu Le Kain lire d'une 
manière déplorable l'oraison funèbre du grand Condé, 
en présence d'une société choisie qui s'était promis 
un très grand plaisir de son premier essai en ce genre. 
Il défigurait totalement Bossuet, dont les morceaux 
les plus sublimes, exagérés avec emphase, étonnaient 
plus qu'ils ne plaisaient dans sa bouche. Le Kain s'en 
aperçut bientôt, et il ne tarda point à comprendre que 
l'action oratoire d'un prédicateur devait être moins 
turbulente, sans être moins animée, que la déclama- 
tion dramatique. Il voulut qu'un homme du métier 
lût devant lui quelques pages de ce chef-d'œuvre, 
qu'il était si loin de faire valoir ; et, reprenant ensuite 
la lecture mieux raisonnée du même discours, il y fit 
entrevoir quelques lueurs de son talent. La vérité ne 
me permet de le louer qu'avec cette mesure. Malgré 
la prévention très favorable avec laquelle on l'écou- 
tait, il parut à une distance infinie de l'enthousiasme 
qu'il inspirait dans ses rôles ; et il reconnut qu'un 
orateur ne devait pas, dit-il, jouer comme un comé- 
dien. 

Vous éviterez la monotonie du débit, qui est le 
grand écueil du monologue, en vous leiiant souvent 



MO ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

debout, quand vous avez besoin de soutenir votre voix 
dans la même plénitude, en vous asseyant lorsque 
vous desirez qu'elle baisse, et en cbangeant d'attitude 
toutes les fois que vous voudrez en varier les intona- 
tions ou la modulation. Le ton de cet organe, qui dé- 
pend, dans chaque période, de la gravité ou de l'éclat 
qu'on lui donne au commencement de la phrase, a 
une liaison intime avec toute l'habitude du corps. 
Or, il n'existe plus de déclamation oratoire sans cette 
diversité d'inflexions, qu'il faut donc pouvoir nuancer 
à volonté, en les assortissant à la manière de se des- 
siner en chaire. Les cloches, dont le timbre est si 
as^réable, et l'uniformité si monotone, n'ont aucune 
harmonie, précisément parcequ'elles n'ont aucune va- 
riété, à moins que les sons n'en soient assez progressi- 
vement gradués, pour que la série des notes permette 
d'en concerter les accords dans toute l'étendue de l'é- 
chelle diatonique. 

L'attitude du prédicateur, qui est par conséquent 
une partie très importante de son action en public, 
dépend surtout en chaire de la position de ses pieds. 
Les anciens avaient analysé le vrai beau dans ses 
moindres nuances; ils savaient combien cet art, si in- 
différent en apparence, d'affermir les bases et d'assurer 
les balancements de son corps, influe sur toute la con- 
tenance d'un homme qui parle en public. Relative- 
ment aux pieds, dit Quintilien, il y a deux choses à 
observer, la pose et la marche. Inpedibus observantur 
status et incessus. Lib. 2, cap. 5. En effet, sans cette 
précaution de bien poser ses pieds, un orateur ne peut 
plus avoir ni assurance, ni aplomb, ni noblesse, ni 
maintien, ni grâce, ni fermeté, dans sa manière de se 



DE LA CHAIRE. 541 

jDottre cil scène avec son auditoire, devant lequel la 
posture qu'il prend doit être naturelle et libre, mais 
sans abandon et sans familiarité, composée et grave, 
et néanmoins sans apprêt comme sans gène. Les jeunes 
prédicateurs sont loin de soupçonner que les pieds con- 
courent presque autaAt que les mains à cet ensemble 
du geste, qui ne constitue point, mais qui relève sin- 
gulièrement l'action oratoire ; et que toute la sou- 
plesse du corps dépend de cette position, qui en dé- 
termina l'attitude et en règle la mobilité. 

Quand vous aurez ainsi assuré le port noble qui se 
prête le mieux à la liberté de vos mouvements, choi- 
sissez et saisissez les intonations les plus propres à 
l'efïet que vous voulez produire. Ne dirigez jamais 
votre voix vers un espace vide où elle irait se perdre ; 
mais par la direction des sons que produit votre 
bouche, donnez-lui pour points de répercussion une 
enceinte plus resserrée, des murs pleins, des piliers, 
des colonnes, des cintres, des corps sonores, qui la 
fassent retentir dans tout l'auditoire. Parlez habituel- 
lement devant vous, sans vous tourner et même sans 
vous pencher à droite ou à gauche. Votre organe ne 
peut s'étendre que dans une sphère dont vous êtes le 
centre. Si vous vous dirigez trop vers un côté, on no 
vous entend plus de l'autre, au lieu qu'en vous orien- 
tant vers le point central de votre assemblée, vous ré- 
pandez également les rayons de votre voix dans tout 
le cercle qui vous environne. L'exercice de la chaire 
révèle peu à peu tous ces secrets secondaires de 1 art 
aux observations d'un orateur prévoyant, qui doit étu- 
dier sous tous ses rapports le local de chaque église 
(là il veut remplir le ministère évangélique. 



542 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

Articulez nettement tos paroles, soyez même atten- 
tif à les relever par une plénitude ascendante de ton 
aux finales de chaque période; ponctuez, et, toutes 
les fois que l'exactitude ou Tusage Texige, orthogra- 
phiez, en quelque sorte, le langage ; faites xihrer à 
Toreille toutes les consonnes qui doivent frapper les 
voyelles : appuyez sensiblement sur la chute de vos 
phrases, sans la moindre affectation, mais, en même 
temps, sans vous permettre ces aspirations gutturales* 
dont les vagues désinences ne forment qu'un bruit 
sourd et confus, sans descendre à cedemi-ton prolongé 
et inarticulé qui, en laissant tomber les syllabes, en- 
gloutit les mots, et surtout sans aucune des pronon- 
ciations négligées ou avortées de la société. Ne crai- 
gnez jamais qu'une articulation pleine et exacte, 
pourvu qu'elle ne blesse aucune règle de la prosodie, 
vous donne un mauvais accent de province, que les 
grands acteurs prennent pourtant quelquefois, à leur 
insu, dans des situations très animées, parce qu'il est 
alors le véritable accent de la nature, des passions et 
de l'éloquence. Tenez-vous le plus souvent debout et 
toujours droit, sans roideur, en évitant également le 
double excès de lever ou d'incliner immodérément la 
tête, qui n'a plus de grâce quand elle est trop haute, 
ni de noblesse quand elle est trop baissée. 

On ne saurait en chaire s'interdire avec assez de ri- 
gueur toute continuité de cris pénibles et prolongés. 
On devient bruyant parcequ'on n'ose pas se fier à un 
débit calme, sans craindre de devenir ennuyeux et 
plat. Tout ce vain bruit ne fait jamais paraître un dis- 
cours meilleur. Loin de vous livrer aveuglément à 
ces fatigantes vociférations, distinguez le ton grave, 



DE LA CHAIRE. 545 

le ton moyen et le ton aigu de votre organe; si vous 
ne savez pas les. choisir et les employer alternative- 
ment à volonté, Fart de la déclamation n'existe pas 
pour vous. C'est le milieu de votre voix que vous de- 
vez prendre habituellement, afm qu'elle puisse mon- 
ter sans devenir criarde, et baisser sans être sourde. 
Les cris multipliés ne servent qu'à se détruire l'un 
l'autre, et à distraire l'auditoire ou à l'excéder. Vou- 
lez-vous être bien écouté d'une nombreuse assemblée? 
diminuez donc le volume de votre voix au lieu de 
lenfler. C'est ainsi que l'on fixe l'attention. Il ne faut 
pas sans doute qu'il en coûte une contention habi- 
tuelle d'oreille pour démêler vos paroles ; mais il im- 
porte qu'on sente le besoin d'une certaine application 
d'esprit, commandée par l'intérêt progressif des idées, 
pour suivre sans relâche le iil de votre discours, et 
que sans gène, comme sans effort, on craigne la moin- 
dre distraction qui en ferait perdre renchaînement et 
l'ensemble. 

Un cri perçant, dans la bouche d'un orateur, peut 
cependant ajouter quelquefois une grande énergie à 
un trait ou à un mot remarquable, dans un morceau 
de sentiment et dans une tirade véhémente. Ce n'est 
donc point cet accent pathétique d'une ame profon- 
dément émue que je prétends interdire aux ministres 
de la parole : c'est uniquement l'abus, c'est-à-dire la 
fréquence, la réunion et surtout la répétition de ces 
détonations brusques et discordantes, qu'on doit éviter 
en chaire, parceque tous ces éclats de voix diminuent 
l'effet d'un tableau éloquent, au lieu d'en augmenter 
.la puissance. 

■J'avoue hautement qu'on peut citer, dans l'histoire 



544 ESSAI SUR L'ÉLOQUEXCE 

de la chaire, de grands exemples qui semblent re- 
commander ces cris aigus et déchirants au triomplu' 
de Faction oratoire : il ne s'agit que de les placer à 
propos, de ne pas trop les étendre, et de ne les prodi- 
guer jamais. Bossuet, dont Tautorité est législative 
dans tous les domaines de l'éloquence, avait saisi la 
véritable mesure de la perfection dans sa manière de 
dire, où le naturel faisait disparaître Tart, L'abbé de 
Choisy, qui Tavait très souvent entendu prêcher, rend 
un hommage bien mérité au nouvel empire qu'em- 
pruntait souvent son génie des élans de son organe. 
\ oici le témoignage traditionnel qu'il nous en a trans- 
mis, au j milieu de l'éloge de ce grand homme, pro- 
noncé en présence de l'Académie Française, et qu'on 
trouve dans le recueil des discours publiés, en 170i, 
par cette compagnie. «Son action, dans la chaire de 
« vérité, dit-il, était si naturelle, ses tons si jiereants 
<f et en même temps si justes, ses peintures si vives, 
« que tantôt , majestueux et tranquille comme un 
<( grand fleuve, il nous conduisaitdune manière douce 
'( et presque insensible à la connaissance de la vérité; 
« et tantôt rapide, impétueux comme un torrent, il 
« forçait les esprits, entraînait les cœurs, et ne vous 
« permettait que le silence et l'admiration. » 

Les orateurs les plus populaires, tels que Bridaine 
et le père Beauregard, avaient reçu de la nature, 
■comme Bossuet, un très bel organe. Nous les avons 
vus s'en prévaloir de nos jours, et même jusqu'à 
iexcès, si j'ose le dire, pour relever, par des cris aigus 
^t retentissants, le remplissage de lieux communs, 
dans le débit de leurs sermons. La première explosion 
de ces inflexions inattendues excitait r.ne vive én^»- 



DE LA CHAIRE. 5ir» 

tion dans l'auditoire; mais, il faut Tavouer, la suite 
et raccroissenient de ces éclats forcés et monotones, 
loin de soutenir cette impression de terreur, dégéné- 
raient quelquefois en glapissements aigres etdiscords, 
et ne faisaient plus éprouver aux auditeurs qu'une 
sensation pénible et une fatigue importune. 

Je veux, dit Qiiintilien, que la parole soit coulante 
sans être précipitée, et qu'elle soit toujours réglée sans 
être jamais lente. Promptum sit os non prœceps, mo- 
deralum non lenfum. Cet habile maître voulait pré- 
munir également ses disciples contre les pertes inévi- 
tables qu'occasionne un débit trop rapide, et oontri' 
le dégoût d'une prononciation sans cesse interrompue 
par le besoin de reprendre haleine : il connaissait aussi 
l'artifice si commun de ces inflexions astucieuses et 
de ces repos brusques, qu'on appelle, au théâtre, l'arf 
(le battre la caisse. On éloigne ainsi de soi rattention 
de l'auditeur en voulant ravir son admiration, quand 
on s'expose à la double honte de prétendre la forcer, 
et de ne pouvoir pas Fobtenir. Or, ce mécompte se 
renouvelle souvent, quand on fait succéder un repos 
absolu aux transports les plus véhéments. C'est l'ex- 
pédient ordinaire de ces orateurs qu'on voit, selon 
l'observation de Quintilien, s'arrêter tout à coup, et 
mendier desapplaudissements parleur silence. Sislerc 
.subito, et laudetn silentio poscere. De Inst. Oral. 
lib. 5, cap. 5. «Tous ces déclamateurs, ajoute plus 
« loin Quintilien, cherchent, par leur manière de dé- 
« biter, à se faire une réputation d'orateur énergique. 
« Ils crient à tout propos, ils mugissent continuelle- 
(( ment, en parlant toujours, comme ils disent eux- 
« mêmes, avec une main en l'air ; ils tournent de tout 



546 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

« côté, haletant, s'agitant, gesticulant, secouant la 
« tète comme des furieux. On les voit bientôt battre 
« sans cesse des mains, frapper du pied, se meurtrir 
« la cuisse, la poitrine, le front : voilà ce qui produit 
« un effet merveilleux sur le menu peuple; mais ce 
« qu'ils appellent de la véhémence n'est autre chose 
« que de Temportement ' . » 

Si, sans aspirer aux triomphes éclatants et rares 
d'une action oratoire qu'on puisse citer comme un 
modèle, vos facultés vous restreignent au seul espoir 
d'apprendre à éviter les défauts les plus ordinaires 
dans.la déclamation, voici les moyens que l'art peut 
indiquer pour obtenir un succès si modeste. S'exciter 
à une confiance encourageante, en augurant favora- 
blement du succès de son discours, et en se disant à 
soi-même, au moment où l'on va le prononcer, qu'on 
peut se flatter d'intéresser l'auditoire, quelque éclairé 
qu'on le suppose, parcequ'aucun des assistants n'a la 
matière que l'orateur va traiter aussi présente que 
lui à sa pensée; se pénétrer profondément de son su- 
jet, et se reporter à l'instant de la composition, pour 
retrouver et reproduire, dans l'esprit des auditeurs, 
la première impression que firent vos idées et vos 
sentiments sur votre ame; distribuer avec une sase 
économie, dans toutes les parties du discours, la cha- 
leur dont on est animé, de peur de tomber dans la 
langueur en épuisant ses forces; parler avec une reli- 

1 .. Terum hi promiiitiatione quoq\:e famam dicendi foriius quœ- 
runt. Nam et clamant ubique, et omnia levata , nt ipsi vocant, manu 
emugiimt, miilto discursu, anhelitu, jactatione furentes. Jam collidere 
manus, terrœ pedem incutere, fémur, pectus, frontem cœdere, mire ad 
pullatum circulam facit... At illi hanc vhn appellant quœ est potiiis 
violentia. r Lib. II, caj^ XII. 



DE LA CHAIRE. 547 

gieuse autorité, mais sans aucune teinte d'orgueil, 
pour captiver à la fois Tattention et la bienveillance 
de l'auditoire; éviter toute emphase, et Tastuce trop 
sensible de glisser rapidement sur un morceau faible, 
pour appuyer avec prétention sur les traits qu'on croit 
plus heureux; s'interdire absolument la déclamation 
d'un acteur, et craindre d'introduire dans la chaire la 
pantomime théâtrale, qui n'y réussira jamais ; être 
bien convaincu qu'on s'expose à ne plus produire au- 
cun effet, quand on veut tout faire valoir ; éviter la 
multiplicité des gestes, et ne jamais se permettre 
surtout celui du mot, dans le mouvement général de 
la période; se préserver de toute agitation, et ne ja- 
mais frapper la chaire ni des pieds ni des mains ; va- 
rier ses inflexions à chaque figure, et ses intonations 
à chaque paragraphe ; imiter, le plus qu'il est possi- 
ble, les accents simples et passionnés de la nature, 
dans l'action comme dans la composition elle-même ; 
mêler enfin, dans le courant du débit, toutes les fois 
qu'un trait oratoire l'exige, des repos ou des silences, 
toujours frappants quand ils sont rares et bien pla- 
cés : tels sont les innocents artifices qu'un orateur 
chrétien peut faire contribuer, sans inconvenance, aux 
saints triomphes de son ministère. 

Les stations d'un grand orateur m'ont toujours 
paru la meilleure école de déclamation que l'on puisse 
fréquenter. On n'oubliera jamais l'effet prodigieux 
que produisait l'action imposante et auguste de Bos- 
suet. Rien n'y annonçait l'apprêt : il était simple et 
sublime. « La noblesse, le port majestueux de tout 
« son extérieur, ajoutaient encore un nouveau poids 
Ci à ses paroles; cet air de modestie et de candeur 



:.18 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

f( qiron voyait répandu sur sa personne, prévenait 
•( (l'avance en sa faveur; le ton de sa voix douce, flexi- 
« Lie, sonore, mais grave, ferme et mâle ; ses mouve- 
if ments produits sans effort et sans affectation, tout 
" en un mot parlait dans Bossuet, tout était animé, 
'« grand, persuasif; et Ton ne savait ce qu'on devait 
f< le plus admirer en lui, la vie exemplaire, Télo- 
'( quence, les choses ou la manière de les présenter i.» 
Il se permettait peu de gestes, quoiqu'il fût très ani- 
mé; et l'on voyait sur tous les traits de sa belle et 
majestueuse ligure cet air persuadé, cette vive émo- 
tion d'un orateur qui, pour me servir d'une heureuse 
expression des anciens, portait la république dans son 
cQur. 

L'action de Bourdaloue était aussi très dominante 
et très noble. Il avait une voix pleine et touchante, et 
toute la dignité d'un prophète. Sa mémoire le préoc- 
cupait et l'inquiétait si habituellement, que, pour 
('viter toute distraction dans son débit, il s'imposait 
la loi d'avoir sans cesse les yeux fermés : c'est ainsi 
que tous ses portraits nous le représentent. Il devait 
peut-être en partie à cette habitude de ne se permettre 
aucun regiard en présence de son auditoire, ce beau 
porL de tète qui accompagne ordinairement une vue 
courte. Cependant, malgré cette précaution, il affli- 
geait encore quelquefois son auditoire par la triste 
nécessité de recourir à son cahier, qu'il plaçait tou- 
jours humblement à côté de lui sur le siège de la 
chaire. 

Massillon plaisait infiniment par sa manière de 

' Pré.'ace des f:erinons de Bossuet. 



DE LA CHAIRE. 549 

dire : il était moins rapide et moins pressant que Bour- 
daloue, mais ordinairement il avait plus de charme 
et d'onction. Il parlait avec beaucoup d'autorité', et il 
se tenait presque toujours debout. Son port, quoiqu'il 
fut dune taille médiocre, était surtout remarquable 
par son recueillement et par sa noblesse. On croyai,t 
voir et entendre saint Ambroise : il avait ses mains 
souvent jointes, d'autres fois il les croisait quelques 
instants sur son front avec un merveilleux effet ; et 
avec ses yeux d'aigle il faisait de son regard le plus 
beau de ses gestes, qui étaient aussi augustes que ra- 
res. Et pourquoi donc les eùt-il multipliés? Une lec- 
ture oratoire n'en exige presque point pour assurer à 
l'éloquence tout son effet, quand on sait varier ses in- 
tonations, que Cicéron appelle, avec tant d'esprit, les 
différentes couleurs de la parole. La voix de Massillon 
était moelleuse et sonore, elle allait droit au cœur : 
quand il la renforçait, elle devenait effrayante et lu- 
gubre. On disait que dans certains moments elle était 
pleine de larmes, parcequ'elle faisait entendre l'accent 
le plus pathétique de la pitié, de la douleur, du re- 
proche plaintif, et que ses soupirs prolongés allaient 
remuer jusqu'au fond des cœurs et des consciences. 

L'abbé Poulie, et le père Renaud, ancien orato- 
)ien, ont réuni, de nos jours, à leurs autres talents 
une très intéressante et souvent très belle manière de 
dire, quoique l'action, naturellement maniérée du 
premier, ne fût pas exempte d'affectation ; aucun 
prédicateur du dernier siècle n'a pu les égaler en ce 
genre. Le père Renaud était si convaincu du prestige 
que sa voix veloutée et la magie de son débit ajou- 
taient à sa composition, que, malgré tous ses succès, 



550 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

il n'a jamais osé publier un seul de ses sermons, pas 

même son panégyrique de saint Louis, prononcé de« 

Tant l'Académie Française. Quand on le pressait, dans 

sa vieillesse, de les faire imprimer : Très volontierf^ 

répondait-il, pourvu quon imprime en même temps le 

prédicateur. 

Si un jeune orateur craignait sagement de s'expo- 
ser à perdre Tinappréciable avantage d'une action 
naturelle, en recherchant Fart de la déclamation, 
avant de s'être rendu maître de son débit par Texer- 
cice et la sûreté de sa mémoire, je lui conseillerais de 
ne hasarder d'abord presque aucun geste, d'appuyer 
ses mains' sur le bord de la chaire, de les soulever de 
temps en temps, durant toute l'étendue d'une pé- 
riode oratoire, de les soutenir l'une et l'autre pres- 
qu'à la hauteur de sa poitrine dans une direction ho- 
rizontale, et de les balancer très lentement dans les 
morceaux les plus animés de ses discours. Rien n'est 
moins périlleux et plus noble que ce maintien grave 
sans agitation. On ne doit se permettre des gestes que 
lorsqu'on est bien assuré de ne pas trop les multiplier: 
c'est un écueil que les débutants ne sauraient éviter 
avec assez de soin. 

Je conseillerais encore, comme une excellente mé- 
thode, le soin de retoucher un sermon chaque fois 
qu'on le prêche, quand on vient de le composer. La 
chaire, qui devient une école d'éloquence très instruc- 
tive et très sûre, en fait aussitôt ressortir les beautés 
et les défauts; et, pourvu que Ton sache observer 
l'impression du discours sur l'auditoire, il est aisé à 
l'orateur de remarquer les morceaux faibles ou lan- 
guissants, trop peu développés ou trop prolixes, qui 



DE LA CHAIRE. 551 

rcciament un nouveau travail. Qu'il se juge donc lui- 
inème en descendant de la tribune sacrée, moins en- 
core sur la foi d'un censeur, même de très bon goût, 
que sur ses propres observations, beaucoup plus lu- 
miueuses à cette hauteur, et dont le souvenir doit lui 
retracer tous les jugements muets en apparence, mais 
non e'quivoques, du public. C'est en prêchant cinq ou 
six fois un discours, et en le corrigeant immédiate- 
ment, qu'on en juge très bien l'effet et l'ensemble, 
qu'on en fortifie les mouvements, qu'on en élague les 
longueurs, qu'on en multiplie et perfectionne les 
beautés. Tout ce qui a laissé l'auditoire distrait, inat- 
teutif, et Ta séparé de l'orateur, doit être réformé 
sans ménagement et sans regret : au contraire, tout 
ce qui a été écouté avec un profond silence est encore 
plus consacré que les morceaux les plus sensiblement 
applaudis. Ce n'est donc qu'en chaire qu'on apprend 
à bien apprécier un sermon, et à y mettre la dernière 
main. 

LXXIX. Des dégoûts que doivent surmonter les orateurs chrétiens. 

Ces corrections multipliées coûtent, j'en conviens, 
un travail d'autant plus pénible aux prédicateurs, 
qu indépendamment des épines de la révision, elles 
décuplent ensuite pour eux les frais de la mémoire, 
ainsi flottante entre tout ce qu'elle doit apprendre, 
oublier ou retenir dans le même discours. Cependant, 
ce qu'il y a de plus triste et de plus effrayant dans 
notre ministère, ce n'est ni la fatigue qu'exige la 
composition, ni la rebutante nécessité d'en savoir par 
cœur toutes les variantes; c'est le découragement qui 
augmente à mesure que l'on vieillit dans ses fonctions ; 



.V>2 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

c'est rennui de répéter toujours des sermons qu'on 
ne dit presque plus sans répugnance ; c'est la certitude 
de découvrir sans cesse de nouvelles corrections à 
l'aire dans ses ouvrages les plus travaillés, sans pou- 
voir toujours se satisfaire soi-même, et de rester ainsi, 
je ne dirai pas seulement fort en deçà de la perfection, 
mais encore au-dessous du sentiment qu'on a de son 
propre talent ; c'est l'irréligion dominante de nos 
joiH's, où nous pouvons gémir, avec bien plus de rai- 
son que Bourdaloue, de ce que l'incrédulité est deve^ 
nue la véritable hérésie de notre temp's^ ; c'est surtout 
l'indifférence générale de notre siècle pour la religion, 
indifférence de laquelle il résulte qu'on assiste à une 
instruction chrétienne, comme à un spectacle profane ; 
i{u'on veut réduire notre zèle à sacrifier, et les vérités 
les plus importantes, et l'éloquence la plus impé- 
tueuse, à je ne sais quels sujets frivoles, ou à quel- 
ques fleurs de rhétorique ; enfin qu'il semble que nous 
devions nous dégrader également, et comme apôtres 
et comme orateurs, pour plaire à la multitude. 

Ces dégoûts sont amers sans doute : il faut cepen- 
dant les surmonter. Quand même nous ne parvien- 
drions, dans cette pénible carrière, qu'à procurer du 
soulagement à une seule famille abandonnée, à ra- 
mener un seul homme pervers dans les sentiers de la 
vertu, à éteindre la fureur de la vensreance dans le- 
profondeurs dun cœur ulcéré, à préserver un seul 
malheureux du désespoir, à épargner enfin un seul 
crime à la terre, que faudrait-il de plus pour ranimer 
notre ardeur? Quelle ame honnête et chrétienne ne 

1 Sermon sur la prédesiinaiion. deuxième volume du Carême, 



DE LA CHAIRE. 555 

serait enflammée par une si encourageante perspec- 
tive? Nous aurions rempli notre vocation, en nous 
rendant utiles à nos semblables. Nous serions dédom- 
magés de toutes nos fatigues et de tous nos sacrifices 
par leurs progrès dans le bien, autant que par la cer- 
titude de leur bonheur qui serait notre ouvrage. Le 
doux souvenir des travaux de notre jeunesse vien- 
drait récréer un jour la solitude de nos vieux ans ; et, 
quand la mort s'avancerait ensuite pour fermer nos 
paupières, nous pourrions dire avec confiance au juge 
suprême dont nous aurions publié les lois : « Grand 
« Dieu ! j'ai semé ta parole sainte sur un champ sté- 
t( rile, où la rosée du ciel est venue lui prodiguer les 
" plus heureux accroissements. Tu m'avais donné tes 
«( enfants à instruire : je te bénis de m'avoir choisi 
(( pour les rendre meilleurs. Souviens-toi de toutes 
« les grâces que tu as répandues sur ton peuple, par 
'( le canal de mon ministère. Les larmes que j'ai es- 
« suyées, ou que j'ai fait couler en ton nom, solli- 
(f citent en ce moment gi-ace à ton tribunal, pour 
« celui qui, en te prêtant sa voix, y mêla si souvent 
« les siennes propres. Heureusement pour le genre 
î( humain, ce tribunal si redoutable est une croix, 
« c'est-à-dire une source inépuisable de charité, un 
«( autel d'expiation, un trône d'amour, un signe sacré 
(( de salut, un trésor public d'espérances. mon 
(( Dieu ! ô mon père! j'ai été l'organe et l'instrument 
« de ta clémence : ne me réduis donc pas moi-même 
« à ta seule justice, et n'écoute plus, en me jugeant, 
i< que ton infinie miséricorde. » 

Une vie entière consacrée au ministère de la parole, 
doit répandre en effet sur les derniers jours les pluf^ 



o54 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE 

douces consolations. Celte carrière laborieuse, que 
Massillon avait parcourue avec tant de gloire, se re- 
traçait sans doute à sa pensée avec tous les travaux et 
tous les mérites dont elle était remplie, quand il disait, 
avec autant de vérité que d'éloquence, vers la lin de 
son sermon sur la parole de Dieu : « S'il était permis 
« de nous recommander ici nous-mêmes, comme le 
c( disait autrefois Tapôtre à des hommes ingrats, plus 
« attentifs à censurer la simplicité de son extérieur 
o et de son langage, que touchés des fatigues et des 
« périls innombrables qu'il venait d'essuyer pour leur 
« annoncer TÉvangile et les convertir à la foi ; s'il 
<( nous était permis d'en parler, nous dirions : Mes 
« frères, nous soutenons pour vous tout le poids d'un 
« ministère pénible ; nos soins, nos veilles, nos 
« prières, les travaux infinis qui nous conduisent à 
« ces chaires chrétiennes, n'ont point d'autre objet 
«que votre salut. Eh! ne méritons-nous pas, du' 
« moins, que vous respectiez nos peines? Le zèle, qui 
« souffre tout pour assurer votre salut, peut-il devenir 
« le triste sujet de vos dérisions et de vos censures ? 
« Demandez à Dieu, à la bonne heure, pour la gloire 
« de son Eglise et pour l'honneur de son Évangile, 
« qu'il suscite à son peuple des ouvriers puissants en 
c( paroles, de ces hommes que la seule onction de l'es- 
<( prit de Dieu rend éloquents, et qui annoncent la 
« religion d'une manière digne de son élévation et de 
« sa sainteté'. Mais, quand nous y manquons, que 
c( votre foi supplée à nos discours ; que votre piété 
« rende à la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd 
« dans notre bouche ; et, par vos dégoiits injustes, 
a n'obligez pas les ministres de l'Évangile à recourir, 



DE LA CHAIRE. 555 

« pour vous plaire, aux vains artifices d'une éloquence 
« humaine, à briller plutôt qu'à instruire, et à des- 
« cendre chez les Philistins , comme autrefois les 
« Israélites, pour aiguiser leurs instruments destinés 
« à cultiver la terre ; je veux dire, à chercher dans les 
« sciences profanes, ou dans le langage d'un monde 
«ennemi, des ornements étrangers pour embellir la 
« simplicité de l'Evangile, et donner aux instruments 
« et aux talents destinés à faire croître et fructifier la 
« semence sainte, un brillant et une subtilité qui 
« émousseraient sa force et sa vertu, en mettant un 
(( faux éclat à la place du zèle et de la vérité. Descen- 
« débat ergô omnis Israël ad Philistiim, ut eœacueret 
<.( unusquisque vomerem suum et ligonem.n l. Reg. 
cap. 13, vers. 20. 

Mais à qui viens-je donc appliquer dans ce mo- 
ment ces réflexions de l'un des plus illustres prédica- 
teurs de la France? Où sont aujourd'hui les succes- 
seurs de ces grands hommes, et les disciples destinés 
à exercer dans leur patrie le ministère de la parole, 
qu'ils ont rendu si difficile? Nos chaires sont presque 
partout muettes; la plupart de nos maisons d'éduca- 
tion ecclésiastique sont encore désertes. La génération 
qui perpétuait au moins en partie les triomphes de 
l'éloquence sacrée, va s'engloutir tout entière sous 
nos yeux dans la nuit du tombeau. Les grandes études 
et la concurrence, qui soutenaient une si utile ému- 
lation dans cette carrière, viennent à peine de se 
ranimer; et tout nous fait craindre que TEglise de 
France ne puisse de longtemps remonter à cette écla- 
tante renommée où des orateurs, sans rivaux comme 



356 ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE, 
sans modèles, avaient su Télever, en signalant la tri- 
bune évangélique parmi les plus magnifiques monu- 



ments de notre gloire littéraire. 



FIN. 



NOTES. 



Note I, page 50. 

Je me souviens que lorsque je décernai pour la première 
lois cet hommage de la préséance du génie à notre grand 
Bossuel, La Harpe ne fut point de mon avis, et combattit 
mon opinion avec beaucoup de vivacité dans nos sociétés 
litt^'raires. A cette époque il n'avait encore lu que les orai- 
sons funèbres, et l'Histoire universelle : création unique de 
l'esprit humain , étrangement méconnue par Voltaire, qui a 
critiqué la grande et sublime conception par laquelle tous 
les événements sont dirigés d'en haut vers l'établissement de 
la religion, c'est-à-dire, précisément ce qu'il y a de plus ad- 
mirable et de plus merveilleux dans cet ouvrage. La Harpe, 
devenu depuis un si célèbre critique, voulut opposer alors k 
Bossuet, Platon, Aristote, Démosthène, Cicéron, Tacite, Leib- 
nilz, Pascal, nos autres grands écrivains du dix-septième 
siècle , et principalement l'universalité supposée de l'esprit 
de Voltaire, qu'il» exaltait par-dessus tout. La discussion de 
tous ces objets de comparaison fut tellement favorable à 
l'évêque de Meaux, qu'elle réduisit mon adversaire au si- 
lence. Je dois ajouter à ce récit ,que plus de vingt ans après 
notre dispute, il a rendu, de son propre mouvement, la même 
justice que moi au génie transcendant de Bossuet, en moti- 
vant son opinion sur une partie des raisons que je lui avais 
opposées. Voici comment il s'exprime, en paraissant suppo- 
ser, je ne sais pourquoi, qu'il fait un acte de courage litté- 
raire, lorsqu'il s'honore lui-même par un si beau tribut de 
justice, dans son treizième volume de son Cours de littéra- 
ture. « Un homme, si j'ose dire ce que j'en pen<!e, me parait 
'' avoir été plus magnifuiuenient partagé qnejpersonne, puis- 
«' que seul il s'est élevé au plus haut degré, dans ce qui est 



558 NOTES. 

« de la science et ce qui est du génie : c'est Bossuel. Il n*a 
« point d'égal dans la partie de l'éloquence, dans celle de l'o- 
« raison funèbre, dans celle de l'histoire, dans celle des af- 
« feclions religieuses i, dans celle de la controverse 2; et en 
« même temps personne n'a été plus loin dans une science 
« immense qui en renferme une foule d'autres, celle de la 
« religion. C'est , ce me semble , l'homme qui fait le plus 
« d'honneur à la France et à l'Église des derniers siècles. » 

Je ne comprends pas bien ce qu'a voulu dire La Harpe, par 
la réserve de ces trois deniiers mots. Aucun des Pères de 
l'Église ne peut être comparé à Bossuet sous le rapport de 
l'élocpience. Saint Jean Chrysoslome, et bien plus encore 
saint Augustin, ont été très certainement des hommes du 
plus grand talent ; mais le maiirais goût du siècle dans lequel 
ils ont vécu aurait suffi pour les placer à une extrême dis- 
tance de Bossuet, quand même ils auraient été, ce que je suis 
loin de croire, aussi magnifiquement partagés que lui par le 
ciel, dans la distribution des dons du génie. Ce sont, à mon 
a\-is, les Pères de l'Église que La Bruyère flatte, et non pas 
Bossuet , en disant de lui : Parlons d'avance le lançjage de 
la postérité' : un Père de l'Eglise! Cet hommage était assu- 
rément très honorable et très beau pour un évêque \ivant 
qui le recevait en personne , au milieu dune séance pu- 
blique de l'Académie française. Mais il me semble que de- 
puis la mort de ce grand homme, en mettant à partlincom- 
parable autorité que donnent le titre authentique et sacré de 
père de l'Eglise, et le droit d'être ainsi compté parmi les an- 
neaux dont se forme la chaîne de la tradition ; en ne consi- 
dérant que sous des rapports purement littéraires, l'érudi- 
lion, la dialectique et l'éloquence des écrivains ecclésiasti- 
ques; enfin en n'admettant dans l'échelle graduée de son 
admiration, pour fixer les rangs parmi les hommes les plus 
célèbres, aucune autre règle d'appréciation que la mesure 
de leurs talents individuels : il me semble, dis-je, qu'on 
pourrait, en jugeant ainsi Bossuet, l'appeler, avec autant de 
confiance que de vérité , le premier des Pères de VEylie. 

A la suite de l'opinion de La Harpe en faveur de Bossuel, 

1 Voyez ses Méditations sur l'Évangile, 
î Vovez l'Histoire des Va^iitions^ 



NOTES. 559 

qu'il regardait comme l'écrivain qui honore le plus la France, 
je me plais à citer de lui un autre passage où il a montré 
qu'il sentait toute la sublimité d'un si grand talent. « Qu'un 
(( homme de goût, dit-il, le relise, qu'il le médite : il en sera 
« terrassé d'admiration. Je ne saurais exprimer autrement 
" la mienne pour Bossuet. Dans si's écrits on ne trouve ja- 
« mais la moindre apparence d'effort ni d'apprêt , rien qui 
" vous fasse songer à l'auteur. Il vous échappe entièrement, 
" et ne vous attache qu'à ce qu'il dit. C'est là surtout, on ne 
'( saurait trop le répéter, la différence essentielle du grand 
« talent et de la médiocrité, du hon goût et du mauvais. Si 
'( votre imagination vous commande, vous me commandez; 
« et dans ce cas, je ne verrai rien dans vous qui démente 
« cette impressitai. Je ne vous verrai rien chercher, rien af- 
« fecter, rien contourner. Suivez de l'œil l'aigle au plus haut 
«< des airs, traversant toute l'étendue de l'horizon: il vole, 
(' et ses ailes semblent immobiles. On crorait que les airs le 
« portent : c'est l'emblème de l'oraleur et du poêle dans le 
« genre sublime, c'est celui de Bossuet. » Cette dernière 
image est une très belle imitation du style de Bossuet lui- 
même, et par là même la plus vraie et la plus heureuse ma- 
nière de le louer. 

Note II, page 75. 

Marmonlel s'est toujours souvenu, avec des transports 
d'enthousiasme, d'avoir entendu dans sa première jeunesse 
ce grand orateur du peuple. Les plus brillants succès de col- 
lège venaient de signaler son talent naissant en rhétorique à 
Toulouse, quand il suivit, durant toute une mission de Bri- 
daine, ce nouveau cours d'éloquence dans l'église cathédrale 
de Clermont. Massillon assistiit très assidûment aux exeici- 
ces spirituels du missionnaire, dont il ne -cessait d'exaller et 
d'envier l'empire sur l'esprit, ou plutôt sur la conscience de 
ses innombrables auditeurs, qu'il faisait fondre en larmes. Il 
aurait effacé tous hs prédicateurs, disait l'évêque de Cha'- 
mont dans sa société la plus intime, si une heureuse culture 
eiit perfectionne' de. si beaux dons naturels. C'est une mine 
d'or, ajoutait-il; mais ce saint homme, qui ne l'exploite pas 
pour lui-même, ne songe point à séparer le me'tal du sable. ■ 



oîiO NOTES. 

Le jeune Marmonlel avait été tellement frappé du pouvoir 
de l'éloquence dans la bouche et l'action de Bridaine, qu'a- 
près plus d'un demi-siècle d'études et de comparaisons in- 
structives, son admiration, toujours fidèle à cette première 
jouissance d'un grand succès oratoire, ne croit pouvoir célé- 
brer dignement les triomphes de Bridaine, qu'en les assimi-^ 
lant au.v prodiges qui signalaient dans l'antiquité la toute- 
puissance des plus beaux poèmes lyriques, au milieu des 
tètes que'leur consacrait le peuple le plus spirituel et le plus 
sensible de l'univers. « En voyant eu chaire, dit-il, le mis- 
" sionnaire Bridaine, les yeux enflammés ou remplis de lar- 
« mes, le front ruisselant de sueur, faisant retentir les voû- 
« tes d'un temple des sons de sa voix déchirante, et unissant 
<f à la chaleur du sentiment le plus exalté la véhémence de 
« laciion la plus éloquente et la plus vraie, je l'ai supposé 
« quelquefois transformé en poète, et fortifiant, par les ac- 
« cents d'une harmonie pathétique, les sentiments ou le^ 
« images dont il frappait l'ame des peuples; et j'ai dit : Tel 
« devait être Épiménide au milieu d'Athènes, Therpandie ou 
<( Tyrlée au milieu de Lacédémone , Alcée au milieu de 
« Lesbos 1. » 

Après lui avoir rendu cet hommage eu prose, le même 
écrivain nous présente ainsi en vers et en action le tableau 
de l'éloquence de Bridaine dans la chaire, où il avait ele 
souvent temoiu de sou ascendant sur la multitude, qu'il 
électri-ait du même feu dont il était embrasé. 

Toutefois rendons gloire à la simple nature. 

Dans nos jardins l'arbuste a besoin de culture ; 

Le chêne inculte règne au milieu des forêts. 

Le génie éloquent le sera sans apprêts. 

Je l'ai vu : cet exemple a frappé ma jeunesse ; 

Il m'est présent encore, il le sera sans cesse ; 

Je l'ai vu : Massillon lui-même en fut témoin. 

De s'égaler à lui l'orateur était loin. 

Ce n'était point ce style ingénieux et tendre 

Qui semble attacher l'ame au plaisir de l'entendre. 

Ce langage épuré qu'une sensible voix 

Parlait si doucement à l'oreille des rois ; 

1 Elémenls de littcra